Lecture / Ecriture
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Peyruis - Tistou

   Ils sont là, tous les quatre, dans la petite foule massée à l’entrée des ruines du château, à nous attendre. C’était un vieux château, sur un épaulement au-dessus de la vallée ; maintenant, ce sont des ruines, celles du Marquis de Piozin. C’est ainsi qu’elles s’appellent. On a tous fait 200 km pour venir ici ce vendredi soir, à Peyruis, au fin fond des Alpes de Haute Provence, près de Château-Arnoux, non loin de Sisteron si vous préférez. Ce sont les Festives de Font-Robert. Et ce soir là – roulement de tambour – ce soir là … c’est Calvin Russell.
   
   Ils sont là tous les quatre. Eux sont venus du Sud. Ils nous attendent à l’entrée de ce qui sera l’aire de concert, dans le lent mouvement brownien d’une foule qui se sait arrivée. L’ambiance est … particulière, tout au plaisir à venir. Il a fait chaud toute la journée. A 20h30, la température devient plus supportable – dans Alpes de Haute Provence il y a Alpes et dans Alpes montagnes et dans montagnes … rafraichissement le soir, ouf ! – et le public qui sait qu’il aura sa dose de bonheur pour quelques heures est … relâché (?). Je ne trouve pas d’autres termes. Rien à voir avec un public 100% rock, plus jeune, plus énervé, bruyant et agité. A Peyruis, ce soir, c’est un public d’amateurs de blues-rock, plus âgé, moins dans le déchainement instantané, plus dans l’écoute, et qui va enfin voir un ami si longtemps attendu – enfin c’est ce que je m’imagine puisque me trouvant dans ce cas – le bon vieux Calvin Russell, bluesman blanc texan, dont les photos qui sont disponibles montrent un gaillard tendance décharné, au visage creusé de rides, le plus souvent sur fond de désert aride texan, pierres et cactus, une guitare à portée de cœur. Et plus précise que les photos, l’écoute de ses disques ; sa voix rocailleuse, ses rythmes à la fois lents et emportés du blues, impérieux en tout cas, l’humanité qui en suinte. On le pressent ami, un ami qui a beaucoup vécu et pas que des choses simples. Un américain qui, manifestement, ne fait pas dans l’impérialisme yankee!
   
   Tous les quatre, c’est mon frère et sa famille. C’est vrai que l’été est une spéciale période, particulièrement dans le sud ( ?) pour ce genre d’évènement. Dans la convivialité, l’oubli du quotidien, dans le domaine de la réalisation des rêves. Moi, mon rêve depuis longtemps c’était de voir Calvin Russell sur scène, voilà. Manifestement je n’étais pas le seul à en rêver et cette communion d’envie crée comme un cocon de bien-être langoureux.
   
   On se congratule. Il me charrie. Lui il est là depuis longtemps, il n’aime pas arriver à la dernière minute. Nous, on arrive, je n’aime pas arriver à l’avance. Et puis nous venons de loin, dans le Jura encore à midi. Je retire mes billets d’une billetterie improvisée sur deux méchantes tables tirées d’une école. La secrétaire de service n’accepte que du liquide ou un chèque. Elle a accepté de me réserver deux billets simplement sur ma bonne foi au téléphone, ce n’est pas tout à fait le business du spectacle. Vivent les Alpes de Haute Provence!
   
   Voilà nous sommes maintenant tous les six. La lumière se mordore progressivement. Plus bas, sous l’épaulement d’où nous sommes perchés, les toits du village serrés comme poussins tout autour du clocher de l’église, et plus vers le nord là-bas, les cheminées des fées ; les Mées comme on les appelle ici, qui prennent une allure grotesque et dramatique. Comme de gros menhirs de roche jaunâtre de plus de cent mètres, alignés, qu’une légende considère comme des moines Pénitents. Avec cette lumière mielleuse, leur surface qui parait lisse et glabre, leur dimension hors norme, ils prennent une allure d’excroissance monstrueuse, inoffensive mais incontournable, comme de gentils géants perdus au pays des Lilliputiens.
   
   Nous rentrons lentement dans l’enceinte de ce qui fût le château, au fil du piétinement et des fouilles sommaires. Au bout d’une courte esplanade herbeuse la scène a été montée, avec déjà le matériel installé de celle qui passera en première partie ; Beverly Jo Scott. Au nombre de guitares disposées de part et d’autre de la batterie, des trois micros installés sur pied, ils seront plusieurs ; au moins cinq … C’est qu’on la connait peu cette Beverly Jo Scott ! Le nom, si, qui claque comme une bravade yankee. Et puis une intervention mémorable sur un titre de Dutronc repris par Arno : Jean Baltazar. Elle est présentée comme blues-woman américaine, vivant à Bruxelles. Nous verrons bien …
   
   Le public se masse progressivement contre la scène. La moyenne d’âge est plutôt de quarante-cinq ans. De petits groupes s’agglomèrent, se diluent dans la foule, se faufilent au plus près ou s’écartent des baffles ; chacun sa philosophie. Pas de bousculade, pas d’électricité encore, probablement on est tous venus surtout pour Calvin Russell. Et puis il fait jour encore. Je ne sais pas vous, mais personnellement ça ne me fait pas le même effet d’écouter de la musique au vu de tous et des musiciens ou dans le noir, incognito le regard accroché par les faisceaux lumineux qui nimbent les musiciens?
   
   Il fait encore entre chien et loup lorsque Beverly Jo Scott rentre sur scène avec ses musiciens. Bravache, amusée, manifestement heureuse d’être là. D’ailleurs elle nous le dit d’entrée, en français, de sa voix bien posée, à l’accent délicieusement américain. Oui, elle est déjà venue … et elle est ravie d’être de retour. Il faut dire que la scène est tournée vers les ruines, un peu en contrefort, rétro-éclairées, procurant un cadre étonnant aux musiciens. Et que la physionomie générale des visages massés devant elle - et qu’elle ne peut manquer de voir - est l’attente heureuse. L’attente heureuse que de sa guitare, qu’elle est en train de terminer d’accorder, et de l’énergie des musiciens et choriste rassemblés autour d’elle, coule inexorablement sur nous, massés à ses pieds, ce bonheur d’une musique et de vibrations partagées.
   
   C’est par un blues, en américain, qu’elle commence, histoire de nous montrer qu’elle n’est pas en première partie de Calvin Russell pour rien. Elle a la voix, la présence. Sa conviction est sincère. Pourtant ça ne prend pas tout à fait. Je l’ai dit ; on est venus pour Calvin, et puis cette lumière, toujours présente, qui inhibe en partie, j’en suis persuadé … Beverly Jo Scott enchaînera des blues, en français, écrits pour et avec elle, afin de montrer, comme elle nous l’expliquera, que le blues peut se chanter aussi en français (n’empêche que je le trouve plus poignant en américain!). Le passage le plus marquant, et le seul où le public chantera avec elle, sera cette bouleversante reprise du « Sud », de Nino Ferrer, qui, chanté là, ainsi, par elle, et dans ces circonstances, trouve une force brutale à vous faire tirer des larmes (si, si, écoutez bien les paroles, au bout du bout)!
   
   La nuit est tombée et avec elle la fin de son set. On la sent un tout petit peu déçue de n’avoir pu davantage enflammer cette masse mouvante, et nous aussi en fait, un peu déçus, de notre faute peut-être ? Le rappel ne sera pas assez vigoureux, elle ne reviendra pas.
   
   Le calme retombe, les groupes se reforment. Nous nous retrouvons tous les six et chacun y va de son commentaire en surveillant du coin de l’œil la mise en place du matériel de Calvin Russell et de son « band ». En réalité nous sommes tous surpris de la performance de Beverly Jo Scott, et nous nous accordons finalement sur ce constat. Et pourtant …
   
   Les ruines derrière nous et la scène devant sont les seuls espaces réellement éclairés. Au milieu de l’obscurité ce sont supputations, excitation qui monte et bonheur d’être là. On se resserre, inconsciemment. Il va se passer quelque chose. La tension dans l’air ne ment pas. Malgré les baffles qui diffusent une musique instrumentale d’attente, on perçoit le chant des grillons, à la fois incongru et rassurant. L’air est comme sucré, saturé de cette végétation provençale qui nous entoure. Les regards se font plus aiguisés. D’un commun accord, nous nous rapprochons, tous les six cette fois-ci, au plus près de la scène, groupés comme le troupeau qui va affronter l’inconnu.
   D’ailleurs tout le monde se rapproche maintenant, fait bloc. Les roadies laissent la place. Non, en voilà un qui revient. Il vient à l’extrême-gauche de la scène, juste devant nous, se saisit de la guitare, l’essaie … et puis, très vite, il apparait que ce n’est pas un roadie ! Il est très jeune ; vingt –vingt cinq ans? Il est seul et tire des sons déchirants de sa guitare, il en joue «bottleneck», avec ce tube de métal au doigt, sur le manche, qui fait miauler ou pleurer les accords. Un silence respectueux poisse tout à coup l’assemblée. Toute l’attention est braquée sur ses deux mains. Il doit sentir le poids de notre attente. Comme ce doit être lourd! Les autres musiciens s’installent à leur tour; le batteur, le bassiste, un autre guitariste et se joignent progressivement. Très belle entrée en scène; un moment si souvent négligé hélas alors qu’il est si potentiellement chargé d’énergie.
   
   Le morceau, du blues évidemment, se termine sans que Calvin Russell soit apparu. Sous les applaudissements de fin du morceau il apparait enfin. Bien joué. Les cris redoublent, les corps se pressent davantage vers la scène. Ca va commencer et qu’est-ce que c’est bon! Il gambille maladroitement, dans ses bottes texanes, une veste un peu habillée, des lunettes noires et un chapeau plutôt informe sur la tête. Bon sang qu’il fait vieux effectivement! Un visage très creusé par les rides et une maigreur marquée. Il attaque la première chanson sans guitare – ben zut alors! – mais c’est sa voix! Reconnaissable entre toutes ; rocailleuse, rauque, chaleureuse en même temps.
   
   La magie a opéré dès le début. Dorénavant toutes nos énergies sont tendues vers ces cinq hommes, et particulièrement le plus vieux, planté dans ses bottes au milieu de la scène, qui a enlevé ses lunettes noires et qui sourit maintenant. Il a pris sa guitare mais se consacre pleinement au chant.
   
   Les grillons sont oubliés. Dans la nuit de Pertuis, mille paire d’yeux et d’oreilles n’en ont plus que pour ce rectangle de lumière où se produisent les cinq hommes, témoins de la moindre mimique ou grimace de Calvin. Le reste se déroule comme dans un rêve. Je veux dire que ça se déroule comme on l’attendait. Il nous secoue quand, à deux reprises, il reste seul sur scène pour interpréter à chaque fois deux morceaux en solo, dont son mythique «Soldier» (voir lien ci-joint), histoire de nous montrer qu’il en a encore dans les doigts! (Pour la voix on l’avait déjà constaté!) Mais pour l’essentiel il a délégué le rôle de lead-guitar au jeune gars qui a ouvert le concert. Il montrera à moultes reprises son assentiment au jeu du gars, émérite par ailleurs, et démonstratif. Bizarrement ses musiciens ne nous seront que brièvement présentés et ce n’est que bien plus tard que je finirai par comprendre qu’il s’agit de quatre musiciens français!
   
   Calvin Russell ne mollit pas et il alterne nouveaux titres à sortir (fin août 2009) et morceaux de référence. Il alterne boogie-rock saignant et ballade mélancolique. Il reprend, à la sauce texane un «Hurdy Gurdy Man», de Donovan (dont je ne m’explique pas par ailleurs qu’il soit complètement plongé dans l’oubli?), assez inattendu - on peut tout faire à la sauce texane! Il nous fera taper dans les mains, brailler, bouger, oublier en tout cas que nous nous trouvons dans un site multi-centenaire ! Il a le sourire facile. On le sent heureux d’être là et dans une telle communion avec son public. Sacré Calvin!
   
   Le rappel sera long, très long. Il peut se le permettre, on n’a pas l’intention de partir ! Et son retour sera long lui aussi, très long. (Tout était prévu pourtant, nous le lirons dans la set-list d’un des musiciens généreusement donnée par les roadies qui démontaient.) Il nous reprendra, dans un rythme plus alangui « Gimme Shelter », des Stones. Et en final, pour la dernière, il s’éclipsera en douceur laissant ses «kids» finir le set. Un grand monsieur. Vieilli prématurément mais encore largement «opérationnel».
   
   On a du mal à s’ébrouer après de tels moments, les oreilles encore bourdonnantes, le cerveau encore charmé. On ne sait plus que se sourire, l’air plus ou moins abruti … C’est déjà pas mal!
   Et Peyruis et ses ruines reprennent possession des lieux. L’aire du concert est à nouveau éclairée, crûment, comme pour signifier « c’est terminé les gars, secouez-vous ». La foule se déchire en petits groupes qui prennent somnambuliquement et à regret la sortie du site. Et nous avec. C’est fini. Il fait toujours bon au-dessus de Peyruis. Et il va falloir rentrer. Vers le sud et vers le nord. Se séparer.
   
   
   Tistou