Lecture / Ecriture
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Au bout d'une pique - Tistou

   Il jeta un dernier coup d'oeil à la vaste cave voûtée qui leur avait servi de cachot ces dix derniers jours. Humide, du salpêtre aux murs, un soupirail tout en haut qui s'ouvrait à hauteur de la chaussée. Dix jours qu'ils avaient été maintenus enfermés dedans, depuis les rafles effectuées par les « citoyens » dans leurs hôtels particuliers. Dix jours d'une promiscuité inimaginable avant. Avant les évènements, avant la rafle.
   Alors ça allait finir ainsi ?
   On les faisait sortir un par un, les rudoyant au passage. Devant celui qui paraissait être leur chef, on leur déchirait le haillon qu'était devenue leur chemise et on leur en passait une propre, au hasard. La sienne était grande, trop grande, et affublée de passementeries de dentelles. Particulièrement ridicule en ces lieux. Les gardes, hideux, grotesques, avaient minaudé quand il l'avait enfilée. « Monsieur le Marquis est servi. Si Monsieur le Marquis veut se donner la peine ... ». Leurs gros éclats de rire découvrant des chicots noirâtres, c'est cette vision, s'il en était encore besoin, qui l'avait convaincu que c'était le bout du chemin.
   Ainsi c'était le bout du chemin ?
   Les réflexions des hommes venus les sortir du cachot ne laissaient pas de place au doute. Dans le grincement de la lourde grille rouillée qu'ils ouvraient, une exclamation avait fusé, provoquant de gras ricanements : « Debout, votre heure de gloire est arrivée ! ».
   Et puis un par un, ils avaient été extraits, enfilant la chemise propre au passage devant le chef. Les quinze hommes étaient maintenant rassemblés au pied de l'escalier de pierres luisantes d'humidité. En tournant le regard vers le haut de l'escalier qui tournait à angle droit vers la sortie, ils pouvaient deviner une lumière. Une lumière qu'ils n'avaient pas vue depuis le lendemain de leur arrestation.
   On était venu les chercher ce jour là et les quinze hommes ? non, seize à l'époque puisque le plus vieux d'entre eux était mort depuis, le froid, l'humidité ayant eu raison de sa santé chancelante- étaient sortis dignement, persuadés que le Droit allait triompher. Ils avaient fait fi des quolibets des manants qui leur avaient noué les mains et conduit deux étages au dessus. Dans une petite salle enfumée faisant office de tribunal où trônaient trois hommes assis, un registre devant eux. Ceux qui avaient tenté de protester et de demander des explications avaient été frappés et on leur avait intimé l'ordre d'attendre et de simplement répondre aux questions qui leur seraient posées. Les seize hommes aux poignets liés avaient bien dû se rendre à l'évidence : Force restait à la force. Les gardes dépenaillés armés de hallebardes qui les entouraient incarnant de façon désespérante la force.
   Les questions furent des plus sommaires. On s'était borné à leur demander de décliner leur identité. A l'énoncé de leurs patronymes à particules, celui des trois hommes placé à gauche l'inscrivait sur le registre. Le crissement de la plume d'oie qui grattait le papier augurait mal de leur avenir. Le silence des trois hommes non plus. Quand tous les patronymes avaient été notés, le silence était retombé. Les trois hommes s'étaient regardés, avaient hoché la tête et s'étaient levés. Et celui du milieu s'était exprimé : « La mort ! » avait-il prononcé d'une voix forte.
   Celui qui servait de secrétaire avait fermé le registre, l'avait pris sous le bras et tous trois étaient sortis du tribunal improvisé. La stupeur et l'incrédulité avaient figé les seize hommes. Le plus vieux avait bien tenté de les interpeller comme la porte se refermait mais une bourrade d'un garde l'avait projeté à terre. Personne d'autre n ?avait bronché. On s'était contenté de relever l'homme à terre qui palpait ses contusions, les yeux embués. Il avait secoué sa tête aux cheveux gris et marmonné ; « Alors, c'est fini ? ». Personne ne lui avait répondu. Ils étaient tous en état de sidération.
   Alors, c'est fini ?
   Il se souvenait que même à ce moment, son sort lui avait paru lointain, extérieur. Comme s'il en avait pris connaissance dans un livre, ou écouté de la bouche de celui qui vous raconte une histoire.
   On avait requis sa mort mais c'était toujours vers Elle qu'allaient ses pensées.
   Le jour de l'arrestation, il était venu, comme tous les jours, faire sa cour à la femme qui lui était promise, avec qui il venait de se fiancer. Malgré le contexte troublé et les rumeurs d'exactions qui couraient la capitale, la vie semblait suivre le même cours insouciant. Le salon où ils devisaient bruissait de conversations feutrées et lui même s'entretenait galamment avec elle. L'impunité et la toute puissance avaient été la règle dans ce milieu de noblesse et un changement était tout bonnement inconcevable.
   Et ils avaient fait irruption, forçant les portes du salon et des pièces attenantes. Les sabres et piques, sanglants, démontraient s'il en était besoin qu'ils avaient déjà fait usage de la force.
   Il n'avait même pu tirer son épée. Mis à terre et désarmé, comme tous les hommes qui se trouvaient là, il l'avait entendue crier, l'appeler, d'autres femmes hurler de terreur. Il s'était débattu, avait voulu se lever et un coup rudement assené sur la tête lui avait fait brièvement perdre connaissance. Quand il était revenu à lui, plus une femme n'était là. Les hommes étaient rassemblés, mains liées et on les avait poussés vers une voiture fermée qui attendait à la porte. Les rideaux étaient tirés. Ils n'avaient pu voir où on les conduisait jusqu'à ce qu'on les fasse descendre dans ce cachot humide. Durant tout le trajet il avait questionné ses compagnons d'infortune sur le sort des femmes. Il avait simplement appris qu'elles avaient été rapidement rassemblées et emmenées, on ne savait où. Et depuis sa tête ne faisait que rejouer la scène. Une scène dans laquelle il se maudissait de n'avoir su la défendre. Son nom, qu'elle avait crié, résonnait encore dans son cerveau et il n'était pas prêt de l'oublier.
   Ils étaient donc là, tous les quinze, au pied de l'escalier, chemise propre sur le dos. Et mains liées dans le dos maintenant. Une lueur diffusait faiblement en haut de la première volée de marches de l'escalier. Elle ne les attirait pas, pour autant. Considérant les mines résolues et inflexibles des hommes armés qui les entouraient, ils en venaient presque à considérer l'espace humide du cachot comme un havre, un espace peu à peu organisé, l'exact inverse du chaos qu'ils se doutaient trouver là haut, une fois parvenus à la lumière.
   Ils montaient maintenant. Péniblement, marche par marche. Cohorte de zombies affaiblis par la réclusion dans le noir, la mauvaise nourriture et la peur de savoir. Deux gardes ouvraient la marche, faisant retentir le manche de leur hallebarde à chaque marche, se retournant pour vérifier la progression des prisonniers, apeurés, qui resserraient les rangs instinctivement, comme n'importe quel organisme menacé dans son existence.
   Il trébucha, glissant sur les marches luisantes. Peu à peu la clarté augmentait d'intensité. Il pressentait que toutes ces journées enfermé dans l'obscurité allait lui rendre pénible la lumière du jour. Il plissa ses yeux pour amoindrir le choc lumineux. Il ne s'en rendait pas compte mais son esprit se détachait peu à peu d'elle, obnubilé qu'il était par l'épreuve qui se jouait. Peut être bien la dernière.
   Personne ne parlait si ce n'est les gardes qui fermaient la marche et qui poussaient les derniers. « Le jour de gloire est arrivé » avaient ils à nouveau entonné d'une voix grasseyante. Et on ne savait pas si c'était le cliquetis des sabres qu'ils portaient au côté ou les ricanements qui étaient le plus propre à terrifier.
   Ils passèrent enfin, à moitié aveuglés par la lumière, sous le porche d'une porte en chêne à deux vantaux. Des gardes, en haut, avaient pris position de manière à les canaliser vers l'arrière d'un tombereau, vaste charrette d'ordinaire vouée au transport des meubles encombrants. Une large planche jetée du plancher à la chaussée permettait de monter dans le tombereau.
   Les quinze hommes s'étaient arrêtés, les derniers venant buter dans les premiers, clignant des yeux et vaguement conscients de l'inéluctabilité du voyage. Les moutons, au moment de monter dans le véhicule qui les mènera à l'abattoir, ne se conduisent pas autrement.
   « Allez, montez » leur enjoignit celui qui faisait figure de chef. Et comme les premiers rechignaient, les gardes les plus proches les tirèrent par le bras pour leur faire gravir la planche. Autour, des hommes, des femmes qui passaient, se répandaient en exclamations, dont on ne savait si elles étaient hostiles ou joyeuses. Elles étaient bruyantes.
   Ils se dirigeaient tous, comme les ruisseaux convergent vers la rivière, dans la même direction. Celle vers laquelle étaient tournés les deux gros chevaux de trait attelés au tombereau.
   Il se sentait comme abruti ; le bruit, la lumière, la peur ? Il vit qu'autour de lui, ses compagnons paraissaient comme stupéfiés. Le ciel au dessus d'eux n'était ni gris ni bleu, voilé. Il regretta que ce qui était certainement son dernier ciel ne fût pas plus caractéristique.
   Un mouvement de fond se produisit lorsque les derniers prisonniers, poussés par les gardes, furent montés. Il n'y avait plus la place de glisser quoi que ce soit dans le tombereau. La planche fût remontée, fixée horizontalement pour fermer l'accès du tombereau et ils attendirent.
   Insensiblement les quinze hommes retrouvèrent un semblant d'organisation dans le tombereau. Des positions relatives qui rappelaient l'équilibre qui avait été trouvé au sein du cachot.
   Il n'était plus en état de penser sérieusement. Elle, était loin de ses pensées. Ses pensées ? Confusion de l'esprit. L'équilibre précaire, la promiscuité, leur position humiliante vis à vis du peuple qui passait imperturbablement de chaque côté. Et cette certitude, qu'aucun ne voulait regarder en face, que c'était vers le supplice qu'ils iraient.
   Les chevaux se mirent en route tout à coup sous un claquement de fouet de celui qui faisait office de cocher. Les hommes durent s'épauler les uns les autres le lien qui immobilisaient leurs mains ne leur permettant pas de s'agripper à quoi que ce soit. Trois gardes ouvraient le cortège devant, réclamant le passage . Les autres s'étaient répartis de chaque côté et derrière. Du fait qu'elle devait s'écarter, la populace prêtait maintenant attention à leur existence et le brouhaha général laissait place à des huées et des bordées d'injures.
   Les roues en bois, cerclées de fer, tressautaient abominablement sur le pavé inégal et l'essieu grinçait sans discontinuer. On aurait dit qu'il annonçait un aller simple pour l'enfer.
   Les visages se faisaient haineux sur leur passage. Ceux d'entre eux placés sur les bords essuyaient régulièrement des crachats. Des poings se tendaient ?
   L'un des prisonniers, séminariste, proposa d'une voix blanche une prière commune. Du fait des cahots, sa voix hoquetait bizarrement et était en partie couverte par l'affreux grincement. Plusieurs tournèrent vers lui un visage décomposé comme si, en proposant la prière, il avait concrétisé l'horrible destin vers lequel ils s'acheminaient. Ils avaient tous entendus parler de décapitations qui, paraît-il, avaient régulièrement lieu et mettaient en valeur l'ingénieux mécanisme conçu par le docteur Guillotin. Mais tant de rumeurs couraient et l'habitude du pouvoir était tellement ancrée dans leur cercle de relations qu'ils n'y avaient pas particulièrement accordé de crédit. Et maintenant tous y pensaient, mais pas un n'aurait formulé la monstrueuse pensée.
   Comme la prière prenait corps, mi-chuchotée mi-inaudible, la pensée d'elle lui revint, brûlure aiguë comme un coup de stylet dans la poitrine. Il l'avait délaissée de ses pensées. Il essaya de ne pas imaginer où elle pouvait être, ce qu'elle pouvait endurer et il souhaita de toutes ses forces qu'elle ne connût pas cela. Des larmes se mirent à couler sur ses joues.
   Le cortège avait ralenti, la foule se densifiant. Au loin on entendait sporadiquement des cris de joie et des applaudissements. Les gardes étaient maintenant obligés de donner des coups du manche de leurs hallebardes pour frayer un chemin au cortège.
   Ils débouchèrent soudainement sur une place qu'il connaissait bien. Oh, combien de fois étaient-ils passés là, elle et lui, dans son carrosse, tandis qu'il la ramenait chez elle ? La douleur fut bientôt intolérable et il ne pût retenir un sanglot. Il s'aperçut qu'il n'était pas le seul à pleurer.
   Une foule comme il n'en avait jamais vue avait envahi la place. Les cris et exclamations étaient maintenant comme une vague qui déferlait régulièrement, selon un rythme connu de la foule seule. Ils s'approchaient du centre de la place. Il ferma sa conscience à ce qu'il ne voulait pas voir. Il ferma les yeux. Mais les mouvements chaotiques du tombereau, qui avançait maintenant par à-coups, l'obligèrent à les rouvrir pour assurer un minimum d'équilibre.
   En provenance du centre de la place, où convergeaient tous les regards, des exclamations venaient encore de fuser suivis d'applaudissements frénétiques. Un mouvement de foule nouveau se faisait comme si un long serpent s'était déployé et s'était mis à onduler. Malgré lui, il se haussa sur la pointe des pieds pour tenter de voir devant, ce vers quoi ils se dirigeaient. Et il vit, surélevée sur une estrade, il vit l'horrible chose. Une sueur froide lui coula le long de l'échine. D'autres, à côté de lui, avaient vu aussi. Leurs yeux fous le disaient assez.
   Il détourna la tête sur le côté. Des femmes passaient le long du tombereau, dépoitraillées, hurlantes. Des cris de haine, des cris de joie. Certaines brandissaient et agitaient comme des hampes de drapeau. Il remarqua le sang qui tâchait certaines d'entre elles, sur les cheveux, le visage, la poitrine. Ecoeuré, il tenta de voir quels drapeaux elles pouvaient bien brandir. Il entendit des hoquets de nausée chez son voisin de gauche. Il se tourna vers lui pour tenter de lui parler. A nouveau des hurlements déferlèrent jusqu'à eux, d'une intensité telle que le bruit lui fit bondir le c?ur. Son voisin, les yeux exorbités, fixait l'espace bien au dessus de la foule. Il suivit du regard et ne comprit pas de suite, le mouvement désordonné des femmes qui portaient les piques les faisant se balancer. Puis quand il vit, il ne voulut pas comprendre. Ca n'était pas possible !
   Les larmes l'aveuglaient. Une brève nausée le fit se pencher en avant. Au moins la vision avait disparu. Quand il releva la tête, c'était elle, c'était sa tête, à elle, qui était fichée, de travers, au bout d'une pique. Il la vit de face quelques secondes. Elle se dandinait gauchement, grotesquement, d'avant en arrière, au fil de la progression de la femme hurlante qui la portait à bout de bras. C'était comme un adieu, ou un appel au courage. Puis elle s'éloigna, profil. Puis les cheveux, ces cheveux qu'il avait si peu caressés.
   D'autres femmes portant d'autres piques, d'autres têtes passaient. Le tombereau était maintenant arrivé au pied de l'estrade. Ses yeux étaient secs, son c?ur aussi. Le bourreau là haut faisait un signe vers les gardes. On s'agitait autour d'eux. On défit la planche pour libérer la sortie.
   « A qui le tour, Messeigneurs ?» se gaussa un des gardes.
   Il s'avança. Le premier. Il fallait en finir. Il descendit maladroitement la planche. Deux gardes voulurent le soutenir pour monter les marches de l'estrade. Il se dégagea d'uAu bout d'une pique.
   
   Il jeta un dernier coup d'?il à la vaste cave voûtée qui leur avait servi de cachot ces dix derniers jours. Humide, du salpêtre aux murs, un soupirail tout en haut qui s'ouvrait à hauteur de la chaussée. Dix jours qu'ils avaient été maintenus enfermés dedans, depuis les rafles effectuées par les « citoyens » dans leurs hôtels particuliers. Dix jours d'une promiscuité inimaginable avant. Avant les évènements, avant la rafle.
   Alors ça allait finir ainsi ?
   On les faisait sortir un par un, les rudoyant au passage. Devant celui qui paraissait être leur chef, on leur déchirait le haillon qu'était devenue leur chemise et on leur en passait une propre, au hasard. La sienne était grande, trop grande, et affublée de passementeries de dentelles. Particulièrement ridicule en ces lieux. Les gardes, hideux, grotesques, avaient minaudé quand il l'avait enfilée. « Monsieur le Marquis est servi. Si Monsieur le Marquis veut se donner la peine ? ». Leurs gros éclats de rire découvrant des chicots noirâtres, c'est cette vision, s'il en était encore besoin, qui l'avait convaincu que c'était le bout du chemin.
   Ainsi c'était le bout du chemin ?
   Les réflexions des hommes venus les sortir du cachot ne laissaient pas de place au doute. Dans le grincement de la lourde grille rouillée qu'ils ouvraient, une exclamation avait fusé, provoquant de gras ricanements : « Debout, votre heure de gloire est arrivée ! ».
   Et puis un par un, ils avaient été extraits, enfilant la chemise propre au passage devant le chef. Les quinze hommes étaient maintenant rassemblés au pied de l'escalier de pierres luisantes d'humidité. En tournant le regard vers le haut de l'escalier qui tournait à angle droit vers la sortie, ils pouvaient deviner une lumière. Une lumière qu'ils n'avaient pas vue depuis le lendemain de leur arrestation.
   On était venu les chercher ce jour là et les quinze hommes ? non, seize à l'époque puisque le plus vieux d'entre eux était mort depuis, le froid, l'humidité ayant eu raison de sa santé chancelante- étaient sortis dignement, persuadés que le Droit allait triompher. Ils avaient fait fi des quolibets des manants qui leur avaient noué les mains et conduit deux étages au dessus. Dans une petite salle enfumée faisant office de tribunal où trônaient trois hommes assis, un registre devant eux. Ceux qui avaient tenté de protester et de demander des explications avaient été frappés et on leur avait intimé l'ordre d'attendre et de simplement répondre aux questions qui leur seraient posées. Les seize hommes aux poignets liés avaient bien dû se rendre à l'évidence : Force restait à la force. Les gardes dépenaillés armés de hallebardes qui les entouraient incarnant de façon désespérante la force.
   Les questions furent des plus sommaires. On s'était borné à leur demander de décliner leur identité. A l'énoncé de leurs patronymes à particules, celui des trois hommes placé à gauche l'inscrivait sur le registre. Le crissement de la plume d'oie qui grattait le papier augurait mal de leur avenir. Le silence des trois hommes non plus. Quand tous les patronymes avaient été notés, le silence était retombé. Les trois hommes s'étaient regardés, avaient hoché la tête et s'étaient levés. Et celui du milieu s'était exprimé : « La mort ! » avait-il prononcé d'une voix forte.
   Celui qui servait de secrétaire avait fermé le registre, l'avait pris sous le bras et tous trois étaient sortis du tribunal improvisé. La stupeur et l'incrédulité avaient figé les seize hommes. Le plus vieux avait bien tenté de les interpeller comme la porte se refermait mais une bourrade d'un garde l'avait projeté à terre. Personne d'autre n ?avait bronché. On s'était contenté de relever l'homme à terre qui palpait ses contusions, les yeux embués. Il avait secoué sa tête aux cheveux gris et marmonné ; « Alors, c'est fini ? ». Personne ne lui avait répondu. Ils étaient tous en état de sidération.
   Alors, c'est fini ?
   Il se souvenait que même à ce moment, son sort lui avait paru lointain, extérieur. Comme s'il en avait pris connaissance dans un livre, ou écouté de la bouche de celui qui vous raconte une histoire.
   On avait requis sa mort mais c'était toujours vers Elle qu'allaient ses pensées.
   Le jour de l'arrestation, il était venu, comme tous les jours, faire sa cour à la femme qui lui était promise, avec qui il venait de se fiancer. Malgré le contexte troublé et les rumeurs d'exactions qui couraient la capitale, la vie semblait suivre le même cours insouciant. Le salon où ils devisaient bruissait de conversations feutrées et lui même s'entretenait galamment avec elle. L'impunité et la toute puissance avaient été la règle dans ce milieu de noblesse et un changement était tout bonnement inconcevable.
   Et ils avaient fait irruption, forçant les portes du salon et des pièces attenantes. Les sabres et piques, sanglants, démontraient s'il en était besoin qu'ils avaient déjà fait usage de la force.
   Il n'avait même pu tirer son épée. Mis à terre et désarmé, comme tous les hommes qui se trouvaient là, il l'avait entendue crier, l'appeler, d'autres femmes hurler de terreur. Il s'était débattu, avait voulu se lever et un coup rudement assené sur la tête lui avait fait brièvement perdre connaissance. Quand il était revenu à lui, plus une femme n'était là. Les hommes étaient rassemblés, mains liées et on les avait poussés vers une voiture fermée qui attendait à la porte. Les rideaux étaient tirés. Ils n'avaient pu voir où on les conduisait jusqu'à ce qu'on les fasse descendre dans ce cachot humide. Durant tout le trajet il avait questionné ses compagnons d'infortune sur le sort des femmes. Il avait simplement appris qu'elles avaient été rapidement rassemblées et emmenées, on ne savait où. Et depuis sa tête ne faisait que rejouer la scène. Une scène dans laquelle il se maudissait de n'avoir su la défendre. Son nom, qu'elle avait crié, résonnait encore dans son cerveau et il n'était pas prêt de l'oublier.
   Ils étaient donc là, tous les quinze, au pied de l'escalier, chemise propre sur le dos. Et mains liées dans le dos maintenant. Une lueur diffusait faiblement en haut de la première volée de marches de l'escalier. Elle ne les attirait pas, pour autant. Considérant les mines résolues et inflexibles des hommes armés qui les entouraient, ils en venaient presque à considérer l'espace humide du cachot comme un havre, un espace peu à peu organisé, l'exact inverse du chaos qu'ils se doutaient trouver là haut, une fois parvenus à la lumière.
   Ils montaient maintenant. Péniblement, marche par marche. Cohorte de zombies affaiblis par la réclusion dans le noir, la mauvaise nourriture et la peur de savoir. Deux gardes ouvraient la marche, faisant retentir le manche de leur hallebarde à chaque marche, se retournant pour vérifier la progression des prisonniers, apeurés, qui resserraient les rangs instinctivement, comme n'importe quel organisme menacé dans son existence.
   Il trébucha, glissant sur les marches luisantes. Peu à peu la clarté augmentait d'intensité. Il pressentait que toutes ces journées enfermé dans l'obscurité allait lui rendre pénible la lumière du jour. Il plissa ses yeux pour amoindrir le choc lumineux. Il ne s'en rendait pas compte mais son esprit se détachait peu à peu d'elle, obnubilé qu'il était par l'épreuve qui se jouait. Peut être bien la dernière.
   Personne ne parlait si ce n'est les gardes qui fermaient la marche et qui poussaient les derniers. « Le jour de gloire est arrivé » avaient ils à nouveau entonné d'une voix grasseyante. Et on ne savait pas si c'était le cliquetis des sabres qu'ils portaient au côté ou les ricanements qui étaient le plus propre à terrifier.
   Ils passèrent enfin, à moitié aveuglés par la lumière, sous le porche d'une porte en chêne à deux vantaux. Des gardes, en haut, avaient pris position de manière à les canaliser vers l'arrière d'un tombereau, vaste charrette d'ordinaire vouée au transport des meubles encombrants. Une large planche jetée du plancher à la chaussée permettait de monter dans le tombereau.
   Les quinze hommes s'étaient arrêtés, les derniers venant buter dans les premiers, clignant des yeux et vaguement conscients de l'inéluctabilité du voyage. Les moutons, au moment de monter dans le véhicule qui les mènera à l'abattoir, ne se conduisent pas autrement.
   « Allez, montez » leur enjoignit celui qui faisait figure de chef. Et comme les premiers rechignaient, les gardes les plus proches les tirèrent par le bras pour leur faire gravir la planche. Autour, des hommes, des femmes qui passaient, se répandaient en exclamations, dont on ne savait si elles étaient hostiles ou joyeuses. Elles étaient bruyantes.
   Ils se dirigeaient tous, comme les ruisseaux convergent vers la rivière, dans la même direction. Celle vers laquelle étaient tournés les deux gros chevaux de trait attelés au tombereau.
   Il se sentait comme abruti ; le bruit, la lumière, la peur ... Il vit qu'autour de lui, ses compagnons paraissaient comme stupéfiés. Le ciel au dessus d'eux n'était ni gris ni bleu, voilé. Il regretta que ce qui était certainement son dernier ciel ne fût pas plus caractéristique.
   Un mouvement de fond se produisit lorsque les derniers prisonniers, poussés par les gardes, furent montés. Il n'y avait plus la place de glisser quoi que ce soit dans le tombereau. La planche fût remontée, fixée horizontalement pour fermer l'accès du tombereau et ils attendirent.
   Insensiblement les quinze hommes retrouvèrent un semblant d'organisation dans le tombereau. Des positions relatives qui rappelaient l'équilibre qui avait été trouvé au sein du cachot.
   Il n'était plus en état de penser sérieusement. Elle, était loin de ses pensées. Ses pensées ? Confusion de l'esprit. L'équilibre précaire, la promiscuité, leur position humiliante vis à vis du peuple qui passait imperturbablement de chaque côté. Et cette certitude, qu'aucun ne voulait regarder en face, que c'était vers le supplice qu'ils iraient.
   Les chevaux se mirent en route tout à coup sous un claquement de fouet de celui qui faisait office de cocher. Les hommes durent s'épauler les uns les autres le lien qui immobilisaient leurs mains ne leur permettant pas de s'agripper à quoi que ce soit. Trois gardes ouvraient le cortège devant, réclamant le passage . Les autres s'étaient répartis de chaque côté et derrière. Du fait qu'elle devait s'écarter, la populace prêtait maintenant attention à leur existence et le brouhaha général laissait place à des huées et des bordées d'injures.
   Les roues en bois, cerclées de fer, tressautaient abominablement sur le pavé inégal et l'essieu grinçait sans discontinuer. On aurait dit qu'il annonçait un aller simple pour l'enfer.
   Les visages se faisaient haineux sur leur passage. Ceux d'entre eux placés sur les bords essuyaient régulièrement des crachats. Des poings se tendaient...
   L'un des prisonniers, séminariste, proposa d'une voix blanche une prière commune. Du fait des cahots, sa voix hoquetait bizarrement et était en partie couverte par l'affreux grincement. Plusieurs tournèrent vers lui un visage décomposé comme si, en proposant la prière, il avait concrétisé l'horrible destin vers lequel ils s'acheminaient. Ils avaient tous entendus parler de décapitations qui, paraît-il, avaient régulièrement lieu et mettaient en valeur l'ingénieux mécanisme conçu par le docteur Guillotin. Mais tant de rumeurs couraient et l'habitude du pouvoir était tellement ancrée dans leur cercle de relations qu'ils n'y avaient pas particulièrement accordé de crédit. Et maintenant tous y pensaient, mais pas un n'aurait formulé la monstrueuse pensée.
   Comme la prière prenait corps, mi-chuchotée mi-inaudible, la pensée d'elle lui revint, brûlure aiguë comme un coup de stylet dans la poitrine. Il l'avait délaissée de ses pensées. Il essaya de ne pas imaginer où elle pouvait être, ce qu'elle pouvait endurer et il souhaita de toutes ses forces qu'elle ne connût pas cela. Des larmes se mirent à couler sur ses joues.
   Le cortège avait ralenti, la foule se densifiant. Au loin on entendait sporadiquement des cris de joie et des applaudissements. Les gardes étaient maintenant obligés de donner des coups du manche de leurs hallebardes pour frayer un chemin au cortège.
   Ils débouchèrent soudainement sur une place qu'il connaissait bien. Oh, combien de fois étaient-ils passés là, elle et lui, dans son carrosse, tandis qu'il la ramenait chez elle ? La douleur fut bientôt intolérable et il ne pût retenir un sanglot. Il s'aperçut qu'il n'était pas le seul à pleurer.
   Une foule comme il n'en avait jamais vue avait envahi la place. Les cris et exclamations étaient maintenant comme une vague qui déferlait régulièrement, selon un rythme connu de la foule seule. Ils s'approchaient du centre de la place. Il ferma sa conscience à ce qu'il ne voulait pas voir. Il ferma les yeux. Mais les mouvements chaotiques du tombereau, qui avançait maintenant par à-coups, l'obligèrent à les rouvrir pour assurer un minimum d'équilibre.
   En provenance du centre de la place, où convergeaient tous les regards, des exclamations venaient encore de fuser suivis d'applaudissements frénétiques. Un mouvement de foule nouveau se faisait comme si un long serpent s'était déployé et s'était mis à onduler. Malgré lui, il se haussa sur la pointe des pieds pour tenter de voir devant, ce vers quoi ils se dirigeaient. Et il vit, surélevée sur une estrade, il vit l'horrible chose. Une sueur froide lui coula le long de l'échine. D'autres, à côté de lui, avaient vu aussi. Leurs yeux fous le disaient assez.
   Il détourna la tête sur le côté. Des femmes passaient le long du tombereau, dépoitraillées, hurlantes. Des cris de haine, des cris de joie. Certaines brandissaient et agitaient comme des hampes de drapeau. Il remarqua le sang qui tâchait certaines d'entre elles, sur les cheveux, le visage, la poitrine. Ecoeuré, il tenta de voir quels drapeaux elles pouvaient bien brandir. Il entendit des hoquets de nausée chez son voisin de gauche. Il se tourna vers lui pour tenter de lui parler. A nouveau des hurlements déferlèrent jusqu'à eux, d'une intensité telle que le bruit lui fit bondir le c?ur. Son voisin, les yeux exorbités, fixait l'espace bien au dessus de la foule. Il suivit du regard et ne comprit pas de suite, le mouvement désordonné des femmes qui portaient les piques les faisant se balancer. Puis quand il vit, il ne voulut pas comprendre. Ca n'était pas possible !
   Les larmes l'aveuglaient. Une brève nausée le fit se pencher en avant. Au moins la vision avait disparu. Quand il releva la tête, c'était elle, c'était sa tête, à elle, qui était fichée, de travers, au bout d'une pique. Il la vit de face quelques secondes. Elle se dandinait gauchement, grotesquement, d'avant en arrière, au fil de la progression de la femme hurlante qui la portait à bout de bras. C'était comme un adieu, ou un appel au courage. Puis elle s'éloigna, profil. Puis les cheveux, ces cheveux qu'il avait si peu caressés.
   D'autres femmes portant d'autres piques, d'autres têtes passaient. Le tombereau était maintenant arrivé au pied de l'estrade. Ses yeux étaient secs, son c?ur aussi. Le bourreau là haut faisait un signe vers les gardes. On s'agitait autour d'eux. On défit la planche pour libérer la sortie.
   « A qui le tour, Messeigneurs ?» se gaussa un des gardes.
   Il s'avança. Le premier. Il fallait en finir. Il descendit maladroitement la planche. Deux gardes voulurent le soutenir pour monter les marches de l'estrade. Il se dégagea d'un coup d'épaule rageur et sans un regard pour ses compagnons vint coucher sa tête dans l'encoche explicite.