Lecture / Ecriture
    Accueil     Lecture     Ecriture     Rencontres     Auteur du mois     Ce qu'ils en ont dit     Contacts    

.:: Lecture & Ecriture ::.   

Tistou
Ligne de mire
Au bout d'une pique
Champagne
Saintélyon
Hamada
Pale-olitic
Ca commencerait comme ça
Du bord d'un nuage
Sept ans
Conte de Noel
Bleu comme le Paradis
Vacance, l’été.
Grève à la Papeterie.
Derry
Peyruis
Mitteleuropa
LAOS 3 : Muang Ngoï
Carnets de voyage malaisien – Dabong
Carnets de voyage malaisien – Pulau Perhentian Besar
Carnets de voyage malaisien - Kota Bharu
Neige au pays électrique
Let’s roll
Sur l’autoroute
Châtaigne : Taman Negara
Gabriel
Cham Island
Espoir : Nirvana
Keystone Harbor - Portland on my mind - Cooke City
LAOS 2 : Luang Prabang
LAOS 1 : Pakbeng
India : Mumbai
Ligne de mire - Tistou

   Cela faisait déja trente secondes qu'il tenait la petite silhouette kakie dans sa ligne de mire.
   Ca faisait longtemps qu'il aurait dû avoir pressé sur l'acier froid de la gâchette.
   Trente secondes ? Dans la vie d'un homme ? Mais ces trente secondes là, avec la silhouette là bas, à trois cents mètres, en plein dans sa ligne de mire, et son index qui n'avait pas pressé la gâchette, ces trente secondes là, changeaient tout.
   Il était allongé dans les fourrés, derrière les décombres d'un hangar, dans la froideur du matin. L'humidité de l'air avait condensé pendant la nuit et maintenant qu'il retenait son souffle, toute sa vie suspendue à la pression que son index de la main droite n'exerçait pas, il sentait la rosée transpercer sa tunique.
   Tout son corps ne faisait qu'un avec le fusil dont le canon, gueule béante de l'enfer, suivait obstinément les moindres déplacements de la silhouette kakie.
   Deux heures déja qu'il avait pris position, comme tous les jours, dans l'herbe, caché par les décombres, pour surveiller l'orée du bois qui surplombait la prairie, là devant lui, après une mauvaise nuit à essayer de dormir et d'oublier qu'il était devenu un soldat d'occasion, lancé dans les montagnes loin de chez lui , à mal dormir, mal manger, à vivre mal, à vivre le mal.
   Comme tous les jours, il avait progressivement repris confiance, se disant que ce n'était pas aujourd'hui encore qu'il aurait la vision redoutée de silhouettes ennemies débouchant du bois pour gagner la route en contrebas. De silhouettes ennemies qu'il faudrait abattre, empêcher d'avancer. Contre qui il faudrait jouer le grand jeu de la guerre, tu me tues-je te tues. Ce jeu auquel il n'avait tout compte fait pas encore joué.
   En arrivant, comme tous les matins, il avait armé son fusil, s'était ménagé une position confortable, à moitié allongé dans la végétation, et avait progressivement retrouvé son calme. Comme hier, comme avant-hier,... son attention s'était peu à peu reportée sur des objectifs plus pacifiques.
   Sur le ciel qui commençait à s'éclaircir, qui avait cette teinte froide et blanchâtre des aubes de novembre. Des aubes où, enfant, dans un décor semblable , il se levait dans la nuit encore installée. Où il se débarbouillait dans la cuisine pendant que sa mère préparait le café et où, après avoir enfilé mécaniquement ses vêtements, bu machinalement son café au lait avec le pain trempé dedans, il s'ébrouait sur le pas de la porte devant un ciel qui s'éclaircissait progressivement, froid et blanchâtre. Comme ici.
   Et puis... Et puis comme une tension s'était installée. Oh, des petits riens. De ceux dont vous prenez conscience après, qu'ils vous avaient averti. Une qualité dans l'air différente ? Peut être moins de sons d'oiseaux et d'insectes ? Ou plus d'animaux qui s'éloignaient ? Peut être le vent qui savait ce qui allait se passer et dont le souffle se faisait amer ? La lumière qui pleurait déja la folie à venir ?
   L'élément le plus conscient avait été ce geai, qui avait quitté les frondaisons du bois, redressant régulièrement son vol chaloupé vers le haut et s'égosillant de son cri d'alerte, de colère.
   Au plus profond de son être, enracinée par des générations de paysans, la certitude était là. Le geai qui s'égosille pour alerter la famille animale, c'est un danger. Et un danger pour le geai, c'est un prédateur. Et un prédateur c'est un renard, une belette. Ou un homme.
   Un malaise avait commencé à s'installer et il s'était machinalement calé davantage dans son affût herbeux. Crispation des pieds qu'on étire pour leur donner la meilleure position. Tension au creux du ventre, les abdominaux qu'on contracte un peu pour s'assurer de la bonne marche de la machine.
   Le regard qui dérive vers les frondaisons d'où a jailli le geai, qui se voudrait laser, qui voudrait voir au delà des arbres, au delà des obstacles.
   Et l'impensable, le redouté. Une silhouette humaine qui s'avance. Qui s'est arrêtée juste à l'entrée de la prairie. Une silhouette kakie. Qui vient du mauvais côté. Le côté où il faut tirer. Le côté où il faut tuer. Le côté où il faut accepter de rentrer de plain-pied dans le mal. Pas se contenter d'être un de ceux qui peuvent tuer, à qui l'on a donné ce pouvoir sidérant de priver un être de vie. Non, le côté qui vous oblige à passer dans l'autre face du miroir. A devenir celui qui a tué. Qui a disposé de ce pouvoir.
   Trente secondes donc qu'il avait aligné la silhouette dans sa ligne de mire. Les ordres étaient simples. Tirer lorsque l'ennemi apparaîtrait. Il était là pour ça. Enfin, il était là pour ça ? Depuis cette guerre. Et son capitaine l'avait suffisamment martelé ; « en face de l'ennemi, vous n'aurez qu'un ami. C'est votre fusil. » Et c'est vrai, cet ami était coopératif. Il avait pris en charge la petite silhouette depuis qu'elle était apparue et qui maintenant s'était avancée à découvert. Il n'y avait plus qu'à appuyer sur la gâchette !
   La rosée transperçait sa tunique et l'odeur des herbes écrasées, sur lesquelles il était couché, lui parvenait tout à coup, prégnante. Comme quand, enfant, il gardait les bêtes, allongé dans l'herbe. Même odeur, même puissance. Mais là, boule dans l'estomac, le cerveau fibrillé, il était tétanisé. Tirer. Bien sûr. Mais il ne pouvait pas. Tout simplement il ne pouvait pas.
   Et la petite silhouette se déplaçait, comme si de rien n'était. Elle ne se déplaçait pas comme l'aurait fait un vrai soldat. A moitié plié pour offrir le moins de surface visible, profitant des moindres accidents de terrain ou de végétation pour progresser,... Non. Cette petite silhouette s'était d'abord avancée jusqu'à l'orée du bois. Déja à découvert. S'était arrêtée, hésitante et inquiète, et finalement avait progressé dans la prairie, raide et offerte à la balle.
   Cette « innocence » était-elle l'élément qui l'empêchait de tirer ? Il avait rapidement compris qu'il n'avait pas affaire à un professionnel, mais à un soldat de fortune. Comme lui. Tiré des champs ou de l'usine, ou d'un bureau, pour tenir un fusil et faire nombre.
   Non, il n'y avait pas que cela. Il le savait, il n'aurait pu tirer de sang froid de toutes façons.
   Oui mais alors ? Que faisait-il là ? Il était censé protéger le maigre détachement installé un peu en contrebas et qui se reposait sur lui. Il était censé tirer sur le premier ennemi qui apparaîtrait. Pour avertir les siens et pour signifier aux autres ; n'avancez pas, nous sommes là, nous vous avons à l'oeil.
   Et pour cela, il avait un fusil. Et pour cela, il n'avait qu'à exercer une pression de l'index droit, le fusil se chargeant des détails.
   Il ressentait de plus en plus douloureusement la crispation de tout son être. Il avait la joue appuyée tellement fort contre la crosse du fusil que c'en devenait douloureux. Une tige d'herbe écrasée qui venait de se relever et se balançait doucement dans son champ de vision l'exaspérait tout à coup. Un caillou un peu plus gros que les autres, sous sa hanche, se révèlait terriblement gênant. Il dût cligner des yeux tant la concentration de sa visée devenait insupportable.
   Il écarta, agacé, l'acier de l'arme de sa joue. Essaya de détendre son corps et de changer de position, de décaler le caillou.
   Et l'autre, là bas, qu'est-ce qu'il foutait ? Il s'était arrêté et regardait vers l'orée du bois, vers cette béance sombre d'où il était sorti.
   Mais oui, bon sang, il attendait les siens. Ils allaient sortir, dix, vingt, cent,... ? Et leur tomber dessus.
   Il reprit fébrilement le canon du fusil en main, cala la crosse au creux de son épaule et chercha à aligner la silhouette dans le viseur...
   Il n'entendit pas le coup de feu partir. Son visage s'affaissa dans l'herbe, écrasant encore quelques tiges. Le fusil lui glissa des mains. Ses problèmes de conscience étaient résolus avec son âme qui s'échappait du trou sanglant ouvert au milieu du front.