Lecture / Ecriture
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Grève à la Papeterie. - Tistou

   Les visages sont fermés sur le bord du trottoir. Belle luminosité d’un soleil de mai. Douce chaleur, quiétude des éléments, et les visages sont fermés.
   
   Ces visages que je connais sous d’autres tenues, tenues de travail fonctionnelles, ces visages je les reconnais péniblement, douloureusement. Ils sont fermés ces visages, les coeurs, les corps aussi.
   
   Un s’est détaché du lot comme je passais pour me diriger vers l’usine. Il a réussi à sourire, un pâle sourire. Le mien aussi certainement. Il est quatorze heures trente. Ils sont là depuis longtemps certainement. Il a réussi un sourire et le mien aussi est pâle certainement.
   
   Il me raconte, l’annonce hier, les difficultés du groupe, la première vague de licenciements il y a trois ans déjà, les quarante postes dont on annonce la suppression, quarante sur deux cent vingt … Ces postes sur lesquels déjà on sait mettre des noms. Pas tous, mais certains déjà …
   
   Toujours là-haut le soleil indifférent confirme la belle journée. Ceux-là ne la voient pas. Ils sont, sur le bord du trottoir, exaspérés, effondrés, incapables de deviner les perspectives du lendemain.
   
   A deux pas l’entrée de la Papeterie. Elle semble inchangée. Telle qu’ils l’ont connue quotidiennement. Et tout a changé. Elle leur est hostile maintenant. Comme la barrière défendant l’accès d’un monde qui se ferme. Quarante postes et des noms derrière déjà.
   
   Il me raconte. Ses vingt cinq d’ancienneté, nos rencontres communes à l’occasion d’essais dans son usine. Je me sens intermittent. Pas du spectacle. De sa vie, de leur vie. Leur vie qui se ferme là maintenant. C’est pour elle qu’ils sont là. Mutiques, dans l’attente d’ils ne savent quoi. Ils sont en grève. L’usine est muette. Eux aussi et la détresse est palpable. Il parle d’une rencontre, improbable entre le patron, rentré tout à l’heure, maintenant là-haut dans son bureau, probablement tout aussi mutique, effondré, et qui attend, aussi, le coeur lourd. Qui a peur de ce qu’il sait, de ce qu’il ne peut changer, de ce qu’il a fallu annoncer, la veille, les quarante postes.
   
   Ce n’est pas lui qui a décidé. C’est lui qui a dû annoncer. Et ils sont là. Dehors. A l’entrée sur le bord du trottoir. Ils attendent de lui … Il n’a rien, rien à leur offrir. Quarante postes. On lui a dit ; quarante postes ou … les deux cent vingt.
   
   Il peut les voir, là, dehors. Ils sont immobiles. Ils attendent de lui … Et lui n’a rien, rien.
   Il me raconte, les prix de la matière première qui montent, de l’énergie qui montent. Les salaires bloqués déjà l’année dernière. Et les prix de vente qui chutent. L’équilibre perdu, la spirale vers le bas, les banquiers qui perdent patience … Une histoire immuable, bouffeuse d’hommes, d’espoirs.
   
   D’autres se sont approchés. Nous nous sommes reconnus. Ils ne m’en veulent pas de rentrer dans leur usine. Oui, on y a passé du bon temps ensemble. Ils sont graves, en retrait. Ils attendent. Cet après-midi peut-être, une discussion avec le patron, …
   
   Et lui là-haut le soleil toujours là. La lumière est bleue sur ces vignobles des coteaux d'’Alsace. A quelques dizaines de mètres de ce trottoir les véhicules circulent, la vie continue, et ça parait incongru.
   
   Les visages sont fermés, et les coeurs et les corps aussi. C’est la grève à la Papeterie.
   
   
   Tistou