Lecture / Ecriture
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Vacance, l’été. - Tistou

   La lueur sourde de l’aube qui filtre difficilement de l’étroite fenêtre verticale en partie obstruée de barreaux de ma cellule est au rendez-vous. Comme tous les matins. Ou plutôt comme tous les matins d’été. Il est 6H30, environ. Tous les matins il est 6H30 lorsque je m’éveille.
   Allongé sur ma couchette étroite, la couverture rejetée (il fait une chaleur à crever en ce lundi 10 juillet), j’entrouvre un oeil, me recroqueville davantage – ou peut être est-ce plutôt une illusion de l’esprit ; mon corps n’a pas bougé, c’est plutôt une rétraction de mes sens, de ma volonté, oui plutôt – en face l’aube est sale, la vitre aussi et l’horizon n’existe pas.
   Je vais me lever. Aller jusqu’à la fenêtre. Enfiler mon pantalon et une chemisette. Brancher la résistance pour chauffer l’eau du café … Je vais faire tout cela. Comme je le fais tous les matins depuis plus de 2 ans mais d’abord, rester encore un peu allongé et m’étonner une fois de plus du relatif calme qui règne dans cette « boîte parallélépipédique» où nous sommes près de trois cents, enfermés.
   6H30 – 9H00, maxi 9H30 les bons jours, la seule tranche horaire où règne un peu de calme. Il y a bien quelques échos de bruits; pas précipités, objets qui tombent, jurons et cette rumeur basse et enveloppante caractéristique du Centre de détention, mais pas les cris d’animaux, les interpellations, les portes martelées, les rires déments … A partir de 9H00, 9H30 les bons jours, ça démarre … Là c’est encore le répit.
   Mais déja l’environnement m’a rattrapé. Mes yeux se portent depuis la fenêtre haute de 180 centimètres et large de 20, fermée par 3 barreaux, au mur à ma gauche.
   Même la peinture qui a été refaite récemment n’est plus blanche. Comme si rien de ce qui se trouve en ce lieu ne pouvait rester pur, préservé. La peinture est grise, triste, elle se détache par plaques, faisant apparaître juste dessous les murs tels qu’ils furent toujours : des murs-prison tristes et gris. Et solides.
   Le mur est à deux pas et demi de celui contre lequel est mon bas-flanc. De la fenêtre à la porte, cinq pas. Pas des grands. Des pas de prisonnier dans sa cellule. Pensez si je les connais ces chiffres ! Cinq pas sur deux et demi. L’espace de cette matinée. Putain oui ! C’est l’été, les vacances … !
   L’air est lourd déja. Chaleur viciée. Je me lève, rejette la couverture qui s’est prise dans mes pieds. Là, devant ma fenêtre, à mes pieds, deux étages en dessous, des toits légèrement inclinés en bardeaux gris, un espace où jamais personne ne passe, l’arrière de ce qui doit être les cuisines et plus loin le premier mur d’enceinte, haut, gris, malveillant. Un chemin de ronde sur sa crête reliant les deux miradors.
   Et au loin, oh si loin !, comme inaccessible flottant presque dans l’air qui déja vibre de chaleur, quelques sommets du Vercors. Des sommets où l’air doit être joyeux, libre et pur. Des sommets où peut être des chamois, le sabot alerte, s’élancent de rochers en rochers. Des sommets où la nuit … pas de cris, pas de barreaux. La nuit … des étoiles, des lumières qui clignotent, des avions, des satellites. Et le vent qui doit souffler. Même pas froid …
   Je me retourne. La porte devant. Je peux la reconstituer les yeux fermés. Métallique. Grise. Triste. Lourde et bruyante. Une vraie porte de prison. Plus revêche que la pire porte de prison que vous croyez connaître. L’oeilleton à 1m50 du sol, les rivets qui l’encadrent par paires, deux fois deux au-dessus de l’oeilleton, répartis à vingt centimètres d’écart, pareil dessous. La petite lumière au-dessus, jaune et misérable.
   Le café. Faire le café. Chasser les miasmes quasi permanents : mélange âcre d’évacuations de toilettes déficientes, de mauvaise cuisine et de sueur aigre. L’odeur du café un temps peut faire illusion.
   Et l’abattement revient. Pas la peine de se dépêcher. C’est lundi, mais lundi d’été. Et l’été les non-enfermés bougent. Ils prennent des vacances. Justement, vacance. Vacance de poste nous a dit le chef vendredi quand on bouclait le travail d’atelier.
   « Il y aura vacance de poste pendant six semaines à partir de lundi. Pas d’atelier, pas de sortie. »
   Je suis assis sur la couchette. Sur la table l’eau chauffe dans la grande tasse. On entend la montée progressive de la température par l’agitation que font les bulles au contact de la résistance. A cette heure, il aurait dû y avoir le changement d’équipe des gardiens. Echange de paroles à moitié étouffé par les murs. Plaisanteries de ceux qui partent, ton maussade de ceux qui prennent la relève …
   Oh, hier soir, dans la nuit. Il devait être deux heures du matin. L’autre enfoiré, de l’autre côté du couloir. Il avait dû donner rendez-vous à des de son quartier, qui se postent à l’heure convenue sur la petite route extérieure qui borde le mur d’enceinte et qui hurlent pour se faire entendre. Ils se sont mis à gueuler : se saluer, échanger des propos insanes. J‘ai compris des bribes, entrecoupés de rires nerveux, de grands cris ; il était question d’une Souâd, de Golf, de garage et de casser la gueule. Ceux d’à côté, réveillés, ont commencé à frapper les portes en gueulant. C’était parti pour trente minutes de vacarme. Parloir sauvage, qu’ils appellent ça les chefs. Et avec l’été, ça va être la recrudescence. Surtout la nuit.
   Je vais débrancher la résistance. Verse le café soluble dans la tasse. Remue. Mets le sucre. Remue. Des gestes de la vie courante. Bien les seuls ici.
   Je me rassieds sur la couchette. La lumière devient plus vive. Bientôt penser à recoincer la serviette contre la fenêtre pour empêcher le soleil de trop donner.
   C’est l’été. Vacance de poste a dit le chef. Je sais ce que ça veut dire. J’ai vu l’été dernier. Moins de gardiens, donc tous les mouvements réduits. Pas d’atelier de 7H30 à 13H00, promenades réduites, pas de psychologue, pas d’assistant social, pas d’infirmerie, pas d’extraction pour le tribunal, rien de tous ces petits manquements à l’uniformité qui permettent de casser la dictature du temps lisse et monolithique de la prison. Ah oui ! et plus de douches quotidiennes à l’atelier. Une tous les deux jours. Un côté du couloir un jour, l’autre le lendemain. Et juste au moment où la chaleur est à son comble.
   Je trempe les lèvres dans le café en comptant mentalement ; 10 juillet … six semaines d’arrêt pour l’atelier … ça nous emmène jusque … vers le 20 août … oui, c’est ça. Vers le 20 août. C’était ça déja l’an passé. Il va falloir tenir six semaines en activité réduite. Rester enfermé isolé au moins jusqu’au repas, à 13H00. L’après-midi passera plus vite. Il y aura le jour de la douche, de la promenade – plus de sport, ah oui c’est vrai merde plus de sport, le prof de gym est lui aussi en vacances, c’est l’été : vacance – les visites au parloir – oui sauf que c’est l’été et ils vont aussi partir en vacances - …
   Je réalise que définitivement, l’été, les vacances, vous ont un air de mise au tombeau par ici.
   Le café est terminé. Je vais chercher un gâteau sur la planche-étagère en face de ma couchette. Plus par habitude que par besoin.
   Je réalise que ce sera justement aujourd’hui la douche. S’il n’y a pas d’alerte, d’incidents, si la sirène signalant un problème et la mobilisation des gardiens ne se déclenche pas, bloquant alors tous les mouvements, transferts et activités prévues.
   Le monde de la prison a horreur de la fantaisie. Ma douche ce sera aujourd’hui, pas demain en tout cas, sauf si un acte imprévu vient gripper la machine. Comme par exemple, une bonne bagarre lors de la promenade ou de la sortie des cellules vers la douche. Tiens jeudi dernier, il y en a un qui a refusé de donner une cigarette, il s’est pris un coup de tête. Sirène. Infirmerie pour lui. Mitard pour l’autre. Et pas de douche ce jour là.
   Et l’été, avec la chaleur, l’inactivité, c’est inévitable, ça va gueuler deux fois plus, ça va se chercher, se fritter.
   Ah, et puis … C’est l’été. Vacances. Il va y avoir comme l’année dernière recrudescence de détenus torse nu lors de la promenade qui vont pratiquer la «bronzette», et la «gonflette» : muscu, pompes, … C’est l’été ça. Grotesque de la chose. Mimétisme de l’extérieur. L’été, vacances, il faut être bronzé. Et en bonne santé !
   Je me lève machinalement, vais rincer ma tasse au lavabo, la cuillère aussi. Je suis debout, prêt. Un oeil sur la montre : 7H30. Découragement. C’est vrai c’est l’été, vacances. Pas d’atelier. Je vais rester là. Attendre l’après-midi. Pour une heure de promenade et la douche. Et me retrouver bouclé à 18H avec le repas du soir.
   Vacance, c’est l’été.
   
   
   Tistou