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Mouton Noir
La tambotte.
Les moutons et l'arbre magique
Et la pierre de feu respire au fond de la rivière
Les moutons et l'arbre magique - Mouton Noir

   
   A tous les moutons innocents sacrifiés sans raison ni discernement pendant l’épizootie de fièvre aphteuse.
   
   
   « …The sheep remain inside their pen
   Though many times they’ve seen the way to leave… »
   Genesis, “Firth of Fifth”, Selling England By The Pound, 1973.
   
   
   
   
   Voici l’histoire contée par Anatole, mouton ordinaire, au début de ce siècle
   Bêê ! Bêê ! Bêê !
    Pour plus de compréhension, nous allons procéder à une traduction mouton– anglais -français.
   
    Je m’appelle Anatole et je suis un mouton. Je fais « bêê ! », je suis frisé et je donne de la laine.
   Nous vivions dans le Devon, Angleterre, au début des années deux mille dans une pâture vert tendre au milieu de vallons et de bocages. Ce matin-là un soleil laiteux frisait nos toisons et, comme toujours, nous avions suivi, Grosse Boucle qui descendait vers le ruisseau pour empêcher quelques agneaux d’approcher de l’arbre aux boules magiques et appétissantes. Si l’on en mange, on dit qu’on a certains pouvoirs comme celui de raisonner en humain. Mais il y en a plein d’autres que nous ignorons. Grosse Boucle, le plus ancien d’entre nous, le sait par son grand-père qui y goûta il y a soixante ans. Depuis, il avait disparu et on n’en savait pas plus sauf qu’il est permis d’en ruminer une boule qu’en cas de danger extrême. Les agneaux avaient l’air bien piteux sous les sermons de Grosse Boucle. Cornélus, mon meilleur ami, et moi bêlions de rire. Certains passants se retournaient en disant : « Non mais quelles bêtes stupides ! ! ». On croit toujours que les moutons sont idiots parce qu’ils se regroupent. En fait, nous sommes comme les mousquetaires. Tous pour un ! Et….. Oui, c’est cela!
    En ce temps-là les soirs étaient magiques Grosse Boucle ruminait une dernière poignée de foin sec ; Cornélus se plaisait à taquiner les jeunes brebis, courait derrière elles d’un air farouche en reniflant très fort, à la manière d’un taureau. En s’écartant, elles formaient un demi-cercle presque parfait qui se déplaçait dans les pâturages. Et nous broutions alors une herbe si douce qu’elle avait un goût légèrement sucré sous la langue. Notre maître n’avait pas de chien pour nous regrouper, c’était le bonheur. Quand la nuit commençait à monter, nous reprenions en chœur des chants traditionnels, des comptines comme :
   Baa, baa black sheep
   Have you any wool ?
   “ Yes sir, yes sir,
   Three bags full :
   One for my master
   One for my dame
   One for the little boy
   Who lives in the lane.”
   
   L’on s’endormait alors la tête dans l’herbe grasse.
   Au réveil la rosée touchait nos naseaux. Nous ne savions pas encore que nous vivions les instants les plus heureux de nos vies de moutons.
   
   C’est le lendemain au réveil que tout a commencé.
    Nous dormions souvent côte à côte pour avoir plus chaud. Ainsi j’avais la tête sur le dos de Cornélus. Quand j’ai ouvert les yeux, il dormait encore mais j’ai remarqué des traces rouges sur ses lèvres. Il y avait aussi des boutons blancs qui sortaient. J’ai voulu le réveiller : « Cornélus, Cornélus ! » Comme il ne disait rien, j’ai appelé Grosse Boucle qui partait déjà vers un carré d’herbe vert clair, celle du petit déjeuner. D’après lui, il fallait attendre l’arrivée de l’homme en blanc, celui qui venait une fois par mois nous regarder les yeux, la bouche et tout. Lui seul saurait ce qu’il fallait faire. C’était le guérisseur des animaux, il avait déjà soigné Anatolis, mon cousin, parce qu’il n’arrêtait pas de trembler. Cornélus s’est réveillé malgré tout, sans énergie. Je n’aimais pas le voir ainsi. Nous attendîmes tous avec impatience l’arrivée de l’homme en blanc.
   Et il vint le lendemain car notre maître, ce soir-là, en faisant sa tournée, avait remarqué les rougeurs. Immédiatement, dans son petit appareil à parler, il avait alerté l’homme en blanc, dit que c’était urgent, qu’il ne fallait pas traîner, que c’était peut-être grave et que le plus tôt serait le mieux. Enfin on voyait bien qu’il s’agitait, qu’il était inquiet pour Cornélus et quand il a remonté le pré, Anatolis l’a entendu dire, comme pour lui-même, « pourvu que ça ne touche pas les autres, pourvu que ça ne touche pas les autres… »
   L ‘homme en blanc a regardé Cornélus sous toutes les coutures, l’a tourné, retourné, il est parti vers sa voiture pour revenir avec tout un attirail de piqûres et de tubes. Et il a enfoncé une aiguille dans une fesse de notre ami qui en a bêlé de douleur. Nous étions tous serrés les uns contre les autres et nous étions malheureux et avions bien peur. Mon arrière grand mère m’avait raconté cette histoire du loup qui emportait les agneaux. Jamais les moutons ne pouvaient s’endormir en paix. Seule la présence du berger les rassurait. Même les humains y étaient sensibles. Il existait, paraît-il un poème sur le sujet. Angélique, petite bergère d’un autre temps, avait toujours un livre à la main et le lisait tout haut parce qu’elle se sentait seule. Mon arrière grand-mère m’avait rapporté ce qu’elle en avait retenu.
   Il y avait l’agneau de dieu sacrifié par amour ; homme ou un dieu, elle s’y perdait. Il portait sur lui, disait-on, toutes les fautes du passé. Cela devait être trop lourd. De toute façon, il n’aurait pas résisté bien longtemps.
   Il y était aussi question d’un agneau que le loup avait mangé pour avoir bu dans un ruisseau. Depuis, le loup avait disparu mais pas la peur. Sous ma toison, battait un tambour. Et il battait de plus en plus vite. Plus de loup. Mais c’était peut-être pire.
   Donc, l’homme en blanc a rempli ses tubes et il est reparti avec notre maître et à leurs allures, nous avons senti que c’était très grave et que Cornélus risquait sa vie. Toujours à l’affût, Anatolis a entendu cette conversation :
   - Si c’est ce que je crois, il va falloir abattre tout le troupeau et peut-être plus encore.
   - Et vous pensez que c’est quoi ?
   - C’est encore trop tôt mais ça ressemble à la fièvre aphteuse.
   - Et alors, mon père a déjà eu des cas dans son troupeau il y a des années. Ce n’est rien et ce n’est pas transmissible à l’homme.
   - C’est vrai mais par les temps qui courent, plus personne ne veut prendre de risque. Rappelez-vous la crise il y a quelques années.
   - Ça n’a rien à voir ! c’était dangereux. Pas là.
   - Malheureusement, il faut que j’en informe les autorités qui voudront limiter les dégâts. On n’y peut rien.
   - Triste époque !
   Condamnés à mort ! Nous étions tous condamnés à mort ! Parce qu’un seul d’entre nous était malade. Quelle humanité ! L’homme en blanc avait parlé des « autorités ». J’avais déjà entendu ce mot. Quand le maître vient nous voir, il gare sa camionnette le long de la route et par la vitre ouverte, on peut entendre la radio qu’il n’éteint jamais car il aime bien les chansons. Il suffit alors de brouter le long de la route, à certaines positions du soleil, pour récolter des brins d’information. « Elles » pouvaient tout, les autorités. « Elles » avaient le droit de vie et de mort sur les pauvres bêtes que nous étions. Nous avions, il y a quelques années, des voisines au gros museau. Elles ne parlaient pas notre langue mais nous vivions en bonne intelligence. Leur discours était une variation de « meuh ! » comme nous avions une variation de « bêê ». Alors on les appelait les « meuh ». Elles vivaient dans la pâture juste au-dessus de la nôtre de l’autre côté de la route. Un jour l’homme en blanc est venu de la même façon parce qu’une seule était tombée. Et nous ne les avons plus jamais revues. J’ai entendu dire par la suite qu’elles étaient folles. Mais franchement, elles n’en avaient pas l’air ! Comme nous elles broutaient paisiblement leur herbe sans rien demander à personne. Il paraît qu’à cette époque – et là c’est moi qui l’ai entendu s’échapper de la radio dans la camionnette de notre maître : on les avait empoisonnées avec des granulés pour qu’elles soient plus grosses, pour plus de …!!! et « les autorités avaient été dépassées.
   Quant au « …. » – remercions le traducteur, d’une rare compétence qui a proposé « profit »- c’est un mot qui n’existe pas en mouton. Quand j’ai raconté l’histoire j’ai dû laisser un blanc. En revanche nous avons une infinie variété de mots pour herbage, toison, rivière, douceur….L’herbe pousse toujours et avec elle la laine sur nos dos. Il n’y a qu’à se baisser pour manger et laisser pousser pour avoir chaud. Que faut-il de plus ? Il paraît que c’est un grand défaut des hommes de n’être jamais contents de ce qu’ils ont. Nous ne comprenons pas et nous ne comprendrons jamais. Peut-être sommes-nous réellement idiots ?
   Pourtant, c’est drôle ce qu’on fait avec nous. Ainsi, toujours à la radio, quand je n’étais encore qu’un agneau, j’ai entendu parler de Dolly. On avait fait un mouton à partir d’un autre mouton et on trouvait cela extraordinaire. Plus tard, quand j’ai grandi, j’ai vu les agneaux sortir des brebis et j’ai été déçu. Les brebis avaient mal et les agneaux étaient tout sales. Mais Grosse Boucle m’a expliqué que c’était la nature. Les moutons naissent des brebis depuis des siècles. Et il ne faut pas essayer de changer la nature sinon elle se venge. Elle fait des moutons tous pareils et des meuh carnivores.
   
   
   Il fallait prendre une décision rapide. Ce soir-là, tout le troupeau s’était rassemblé près de la rivière, sous l’arbre aux boules magiques. Grosse Boucle présidait la cérémonie. Il était temps pour nous d’y goûter. Mais la besogne n’était pas simple car les boules blanches se trouvaient tout en haut de l'arbre. Seul une petite grappe pendait à l’extrémité d’un rameau qu’on pouvait peut-être toucher en sautant. Grosse Boucle me confia la mission d’atteindre ce rameau, de manger au moins une boule pour pouvoir raisonner quelques minutes et trouver une solution. Je pris donc mon élan depuis le haut du pré, courus sur quelques arpents, bondis vers la branche et manquai de peu la grappe de boules blanches. Je ne devais pas me décourager. J’ai recommencé l’expérience en courant plus vite et cette fois j’ai frôlé une boule de mon museau. La troisième tentative fut la bonne. Je pus gober une boule que j’avalai toute ronde et j’ai tout de suite vu ce qu’il fallait faire. J’ai dit :
   - Come on, sheep, line up, get onto your neighbour’s back and form a pyramid !
    Les moutons m’avaient regardé avec leurs gros yeux placides sans rien comprendre. Dans ma fébrilité, j’avais parlé en anglais, la langue de notre maître. Je repris en mouton :
   - Alignez-vous devant l’arbre, et montez-vous sur le dos pour former une pyramide. Je veux cinq moutons en bas parmi les plus forts. Robert, Victor, Arsène, Cupidon et Grosse Boucle, faites un cercle autour de l’arbre.
   J’en fis monter quatre autres sur leurs dos : deux pattes sur l’un et deux pattes sur l’autre ; puis trois autres et ainsi de suite. Je fus le dernier à me hisser et pus atteindre le haut de l’arbre pour couper autant de grappes de boules blanches que nécessaire. Du museau, j’ai poussé une grappe vers Cornélus. Il l’a longtemps ruminée.
   Et tout le monde eut sa part.
   Les parts ayant été faites, Grosse Boucle parla :
   - Moutons ! Maintenant que nous savons, il faut nous séparer en plusieurs groupes. Et nous bêler…euh, je veux dire nous mêler au pays sage… pardon, au paysage.
   C’était un effet secondaire du gui – nous savions nommer « les boules blanches »- qui faisait faire des jeux de mots à Grosse Boucle. Le pire, c’est que nous trouvions cela très drôle. Certains dansaient dans tous les sens. Le gui, toujours.
   Ainsi fut fait selon les désirs de Grosse Boucle. Sur les quatre-vingt moutons du troupeau - j’ai aussi appris très vite à compter- certains se sont fondus dans le ciel. Ouvre ta fenêtre et tu les verras peut-être passer devant chez toi. D’autres chevauchent les vagues de la mer. Ils rencontrent parfois les premiers quand le soleil se couche, au bar de l’horizon. Ils s’enivrent des vents et deviennent tout rouges. Ceux qui sont restés sur terre se sont mêlés aux collines. Partout où nous sommes, on ne peut s’empêcher d’évoquer le mouton.
   Quant à moi, tu aimerais sans doute savoir où nous sommes, Cornélus, d’autres compères et moi. Je peux te donner un indice : j’ai été très ému d’entendre pour la première fois une chanson de Charles Trenet qui s’appelle la mer .Et c’est ton père qui l’écoutait sur sa radio quand il a monté ta nouvelle armoire. Tu ne trouves toujours pas ?
   Alors, regarde sous ton lit.
   Tu peux toujours compter sur nous pour t’endormir.
   
   
   FIN.
   Août /septembre 2001.