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Mouton Noir
La tambotte.
Les moutons et l'arbre magique
Et la pierre de feu respire au fond de la rivière
La tambotte. - Mouton Noir

    I
   L’épouvantail.
   Un jour de juillet 1967. 15 heures.
   Sur le sentier qui descend vers la Moselle, Mimi est fier de sa nouvelle casquette blanche à visière transparente et colorée. Son plastique a l’odeur de l’été et il regarde parfois au travers pour tout voir en bleu intense. A droite les genêts descendent et s’éparpillent jusqu’à un parc à vaches devant la rivière, à gauche les fougères et des touches de digitales pourpres, fleurs « poison », forment une petite jungle compacte qui monte vers les blocs HLM. Il avance lentement encore malgré les exhortations pressées de son père, flanqué de deux gaules en bambou et d’un panier d’osier qui grince sur ses épaules. Mimi, lui, porte une boîte de conserve remplie de vers cueillis dans le jardin pour l’occasion.
   Pour la première fois, il va à la pêche.
   Il a fallu marcher longtemps dans l’herbe grasse en faisant attention où l’on posait les pieds, traverser un petit barrage d’eaux croupies et enfin monter les appâts. Les doigts de son père tournicotent à présent autour d’un hameçon de douze. Les vairons – que nous appelons « gravières » - s’agitent par bancs sur les bords tandis que, sous les cailloux, demeurent de petits poissons à larges ouïes qu’on appelle « pacots ». La pêche des gravières et des pacots offre le triple avantage d’initier un garçon de sept ans, de composer une bonne friture ou encore de thésauriser des appâts pour plus gros et plus sérieux : truites gloutonnes et brochets tueurs. Les pacots sont les préférés de Mimi. Ils le rassurent et l’amusent. Dès qu’il plonge son bouchon lesté près d’un gros caillou, c’est un mouvement de câble, une secousse magique et la satisfaction d’avoir réussi un exploit. Chaque pacot pêché est directement transvasé dans une « tambotte », sorte de casserole ovale et hermétique, percée de petits trous, que l’on emplit d’eau. On l’ouvre et on la ferme par une petite trappe coulissante sur le couvercle permettant le passage des petits poissons. On la plonge ensuite dans un endroit calme de la rivière. Á l’abri de cet aquarium provisoire, la friture est en même temps prisonnière dans son milieu naturel. Mimi en a attaché la poignée d’une ficelle qu’il a fixée autour d’un pieu du parc. Par jeu, le petit garçon est entré dans l’eau jusqu’aux mollets et soulève les grosses pierres. C’est autrement plus drôle d’emprisonner les pacots dans ses mains. L’eau est légèrement froide mais claire et son courant est tendre. Mimi voit son père s’éloigner en amont et disparaître derrière un méandre.
   * * *
   15h45.
   C’étaient d’abord des bras qui s’agitaient. Il y avait une canne aussi. Et puis un chapeau… On voyait qu’il était bosselé à mesure que le petit homme approchait. Des phrases inarticulées, on ne repérait que quelques mots : « champ », «…’tez-moi l’camp », « chez moi »…Mimi écoute, pétrifié, le bonhomme furibond. Il est très vieux, très petit avec des cheveux très gris et longs sur sa nuque, une moustache hérissée et des petits yeux noirs. Une espèce de mini Père Fouettard ou plutôt un épouvantail. Il hurle, vocifère, s’énerve tout seul. Mimi ne bronche pas du milieu de la rivière. Enfin, quand tout s’arrête, le bonhomme s’en retourne tout à coup et Mimi regarde le petit épouvantail s’éloigner lentement appuyé sur le bâton tordu qui lui sert de canne. Lorsqu’il passe près du pieu où est fixée la tambotte, il marque une pause puis dénoue la ficelle, tire la pêche miraculeuse et repart clopin-clopant. Le petit garçon ne réagit pas tout de suite. Enfin il traverse la rivière à grandes enjambées et court vers son père.
   
   II
   Le « Commissaire ».
    Le lendemain, 10 heures.
    M. Burgonde était le meilleur ami de son père. Il travaillait dans un bureau du commissariat. Du haut de ses un mètre quatre vingt sept, il en imposait. Mimi l’aimait bien mais il l’impressionnait un peu.
    Ce matin-là, il était bien sûr question de la tambotte.
   - Le gosse l’a vu la prendre et partir. Il paraît même qu’il courait presque le Père Loquenne. Je ne sais pas pourquoi mais il ne supporte pas les pêcheurs. Il parle toujours de faucher mais c’est un parc à vaches. En plus il est sourd comme un pot, il n’écoute pas ce que tu dis, il gueule, il gueule, c’est tout ce qu’il sait faire !
   - Tu veux que j’essaie de la récupérer, ta tambotte. Je crois savoir où il habite
   - Pourquoi pas. T’as qu’à y aller avec le gamin, c’est lui qui l’a vu après tout.
   Tout ça ne rassure guère Mimi. Mais avec M.Burgonde tout irait bien.
   * * *
   La 404 trébuche doucement sur un chemin de terre, des cailloux crachent, crépitent, giclent, le moteur siffle légèrement. Mimi ne dit rien et M. Burgonde a comme un petit sourire, comme s’il allait jouer une bonne farce. Sur la droite apparaît une ferme, basse demeure aux murs blanchis à la chaux, nichée derrière un bosquet et en retrait du chemin. Le petit épouvantail est là qui fane dans un pré entre le chemin et la maison. La voiture s’est arrêtée le long du chemin. L’épouvantail a levé la tête mais n’a pas bougé. M. Burgonde descend de la voiture, suivi de près par Mimi, pas plus rassuré que ça. Ils s’approchent vers l’épouvantail qui n’a toujours pas bronché et M. Burgonde porte la main à son front en signe de bonjour. Le vieillard n’en perd pas une miette. Il ne sait pas pourquoi mais il a de la peine, Mimi. Tout à-coup, il aimerait mieux s’en aller et qu’on n’en parle plus de cette tambotte. Il ne veut plus rien, il craint d’effrayer ce petit morceau d’homme aux jambes arquées, tout juste un peu plus grand que lui. Sa moustache si longue et si blanche et ses petits yeux lui donnent un air de brave toutou. Il cramponne sa canne. Il tomberait, il se casserait, c’est sûr. Mais M. Burgonde poursuit vaillamment sa mission et se penche à l’oreille du vieil homme :
   - Je suis du commissariat de police et je viens récupérer une tambotte que vous avez prise hier. Ce garçon vous a vu.
   Un ange passe et une vieille femme apparaît. Mimi ne l’a pas vu venir. M. Burgonde réitère sa demande devant la femme qui l’invite à la prudence :
   - Allez-y doucement, c’est un homme qui a fait les tranchées, Verdun, vous comprenez.
   
   Le vieillard regarde tour à tour Mimi, M. Burgonde et sa femme très rapidement de ses petits yeux noirs. Enfin, il s’adresse à sa femme en montrant M. Burgonde et dit avec sentence :
   - C’est le Commissaire de police !
   - Tu sais, lui explique sa femme, hier tu es revenu avec un seau à poissons.
   - Je ne sais plus où je l’ai mis !
   - Ah ça ! coupe M. Burgonde, profitant de cette montée en grade opportune, il va falloir en répondre car c’est un vol.
   Alors, en une minute, le vieux s’envole vers la maison et ressort avec l’objet du délit à la main. Il le tend à M. Burgonde qui le restitue à Mimi. Le vieux profite alors de la présence du « commissaire » pour se plaindre de ces gens qui piétinent l’herbe qu’on ne peut plus faucher. M. « le Commissaire », magnanime, dit qu’il enverra patrouiller ses hommes mais qu’il répond de ce garçon. Le vieillard n’entend plus depuis longtemps. Mimi se souvient des paroles de son père : « sourd comme un pot ». Il continue ses invectives à l’adresse des champs et des arbres en levant son bâton et en gesticulant beaucoup.
    Quand la voiture s’éloigne, Mimi se retourne et aperçoit au loin, un épouvantail que le vent semble malmener.
   
   Epilogue.
    Sur le sentier qui descend vers la Moselle, Michel court presque en ce soir d’août. Il perd sa casquette qui tombe à gauche dans les fougères près d’une digitale pourpre. Il la ramasse. Elle est pleine de poussière et la visière est fendue. Il coupe la fleur « poison » d’un coup de canne.
    Il va pêcher la truite. Seul.
   
   FIN