Lecture / Ecriture
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Bleu comme le Paradis - Tistou

   Nouvelle présentée dans le cadre du concours de nouvelles du Salon du Livre de Rives (38) et qui remporta un prix (l´originalité ?).
   Sur le thème : Le printemps et la Soie ? (sans plus de précisions) 3 mots imposés ; tisser, soie, moiré.
   
   
   
    Bleu comme le Paradis.
   
   Robert considérait les alentours d´un oeil circonspect. Tout était bleu et rayonnait de lumière. Lui même était d´un magnifique bleu outremer strié de rayures bleu pastel. Il était enroulé autour de l´arbre et se balançait vaguement. Douce torpeur. Absence de bruits, de mouvements. Tout n´était que luxe, calme et bleu, en ce Paradis. Quant à la volupté, c´était une notion inconnue.
   Robert n´avait pas de motifs à se plaindre, non plus que les autres indigènes. Pas de besoins, donc pas de frustrations. Pas de frustrations, donc pas de grands bonheurs non plus. Mais ça, Robert ne pouvait pas le savoir. Le pressentait-il ?
   Donc, Robert se balançait mollement autour de l´arbre, un pommier, bleu comme le reste, portant ses pommes en bon pommier qu´il était, au bout de ses branches. C´était d´ailleurs chose curieuse ces pommes. Eh oui ! Il n´y a qu´au Paradis qu´il y a des pommes au bout des branches des pommiers au Printemps ! Oui, précisons-le, le Printemps. Nous étions au Printemps.
   Vague ennui. Rien à faire. Rien à penser. Le Paradis quoi.
   Hector baguenaudait, insouciant. Bleu, Hector l´était aussi. (Normal, tout était bleu.) D´un bleu marine profond avec de larges tâches outremer, un poil ras et une peau qui frissonnait par intermittence, comme pour dire qu´il était vivant. Rajoutez à cela pelade, strabisme incurable et atrophie de l´oreille droite ...Tout ça pour dire que ça n´était pas l´Apollon des chiens, l´Hector ! Mais la notion de beauté, comme de volupté, ici ...
   
   - J´en veux deux ! Oui, deux ! On se débrouillera, tu m´entends ? !
   C´était la « à-2-pattes », Eve, qui laissait un message à l´arbre à messages, le « Tel est comme », comme on le nommait bizaremment au Paradis. La suite se perdit dans le doux murmure du zéphyr. Hector avait beau relever l´oreille, la gauche, celle qui était valide, la suite était restée entre Eve et les PCV (Paradis Call per view).
   Hector baguenaudait donc et se rapprochait du pommier et du serpent. Ce faisant, il commençait à trouver un sens à ces quelques mots surpris.
   
   - Totor ! Comment va ?
   - En bleu Bob. En bleu. (les diminutifs ont toujours été bien portés au Paradis.)
   - Dis Bob, t´as vu Loup ?
   Robert remontait ses lourdes paupières et son cerveau reptilien computérisait à mort. Qu´est-ce qu´Hector en avait à foutre de Loup (oui, au Paradis le langage n´était pas aussi châtié que cela).
   - Tu cherches Loup ?
   - C´est le Boss qui m´a demandé de le trouver. Il veut faire des effets de lumière et son conseiller en image lui a suggéré d´apparaître entre Loup et moi.
   - Entre Loup et toi ?
   - Entre Loup et moi. Parait que ça donnera une aura de mystère, comme une lumière filtrée ... Non, tamisée qu´il a dit.
   Robert considéra d´un oeil critique la pelade d´Hector, son oeil droit qui jouait au bridge et le gauche qui comptait les points, l´oreille droite, enfin le bout d´oreille, et se dit que, décidément, conseiller en image c´était délire total.
   Son attention fût attirée par un éclair fugace, bleu, dans le ciel. Le ciel du Paradis était magnifique, on ne l´a pas assez dit. Bleu, uniformément bleu mais en nuances. Des nuances comme celles d´une étoffe de soie, tissée grossièrement, aux reflets moirés qui chatoient selon l´angle d´interception de la lumière. Certains exégètes de la Bible expliqueront plus tard, bien plus tard (Jésus-Christ était déja passé sur Terre), lorsque les premières soieries furent rapportées d´Asie par les premiers aventuriers, que l´homme avait tissé la soie dans une quête éperdue du Paradis disparu. La quête du ciel paradisiaque.
   Las, Robert secoua doucement la tête :
   - La sorcière, encore. Depuis qu´elle a un nouveau balai ...
   Il soupira et ses paupières retombèrent.
   - De bleu ! (on vous l´a dit, le langage n´est décidément pas châtié !) La dernière fois elle m´a fichu la trouille, reprit Hector. Un looping. Elle a tenté un looping au dessus de moi ! J´me suis pris un coup de balai dans le flanc droit. Tiens, regarde ! J´ai un bleu !
   Effectivement une nouvelle tâche ornait sa robe de chien.
   - T´as été voir l´infirmerie ?
   L´infirmerie était un concept récent. Elle était tenue par la serpente, Caducée, l´homologue de Robert, et Robert en était très fier. Il regardait Hector plein d´espoir ... Las !
   - Ouais ! Parlons en ! Va falloir qu´elle apprenne à s´exprimer Caducée. J´ai rien compris : « Aime at home » qu´elle m´a dit. « Ce n´est pas grave, ça va se résorber. Faut juste attendre. »
   Robert se renfrogna. Cet Hector n´avait encore rien compris sûrement ! Quoique Aime at home ? Non, il ne voyait pas non plus ? D´ailleurs depuis un certain temps un vent d´innovation perturbait le Paradis. Il y avait eu l´arbre à message, le conseiller en image, la sorcière, l´infirmerie, et tout récemment le gingembre - oui, du gingembre bleu !- ou encore le métal ... Métal qui avait déclenché la mode du « bleu métallisé » dont se revendiquait une foule de créatures depuis. Même le gorille avait prétendu que sa fourrure était bleue métallisée ! Tu parles Charles (drôle de nom pour un gorille) !
   Robert soupira. Le soupir était bien porté au Paradis. D´ailleurs Hector soupira aussi (on s´emmerdait ferme au Paradis).
   - Tiens Robert. Tu vas sûrement voir passer les deux à-2-pattes.
   Hector observa avec satisfaction que le balancement régulier de la tête de Robert avait cessé brusquement. Et que celui ci le considérait de ses yeux étrécis (bleus les yeux ! aussi !).
   Il toussa modestement dans l´attente de ce qui allait suivre.
   - La petite Eve et Adam ?
   Il l´avait accroché. Pas à dire ! Hector savait par des indiscrétions que Robert était un membre éminent du P.I.R, le fameux Paradis Intelligence Service. (Oui, logiquement ça aurait dû être le P.I.S. mais le Boss avait décidé que P.I.S. ne le faisait pas. Donc, P.I.R., le Service chargé de collecter des infos pour le Boss.)
   Par ailleurs, il était de notoriété publique qu´Adam et Eve étaient surveillés. Ca datait de l´arrivée de la sorcière qui avait prévenu, sitôt en poste, qu´il fallait se méfier d´Adam et Eve. Surtout d´Eve, Adam étant plutôt benêt.
   - Et que veux-tu dire par « voir passer » ? Très accroché, le Robert !
   Hector tenta de parallèliser ses yeux, histoire de paraître plus digne de confiance. Résultat pitoyable, Robert détourna la tête.
   - Je passais tout à l´heure devant l´arbre à messages, le « Tel est comme », celui où tu peux laisser un message en P.C.V. (Paradis Call per View). Il y avait Eve qui laissait un message pour Adam. Je l´ai entendu distinctement, elle disait : « J´en veux deux ! Oui, deux ! On se débrouillera, tu m´entends ? ! »
   Grand silence. Les yeux de Robert étaient revenus se braquer sur Hector. Qui relouchait de plus belle.
   - Oui ? Et le rapport avec le pommier ?
   La voix de Robert était devenue sifflante. Hector ne put s´empêcher de frissonner. Il bafouilla :
   - Deux ! Deux pommes ! C´est sûr. Depuis le temps qu´elle louch... lorgne dessus.
   
   Hector, comme beaucoup d´exégètes de la Bible s´était trompé. Ces erreurs fameuses qui font dévier le cours de l´histoire. Vous croyez un instant que les « deux » dont parlaient Eve étaient des pommes vous ?