Lecture / Ecriture
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Gouttesdo
L’appétit de Mademoiselle Lê
L’alpiniste
L’ombre frêle des oliviers
La trop longue nuit de Firmin
La trop longue nuit de Firmin - Gouttesdo

    Une dernière fois, Firmin a vérifié que tout était en ordre.
   
   Pilote automatique cap à l’Est, vers le large. Distance à la côte, vingt milles, suffisante. La dérive assurée par les risées légères, le voilier ne sera pas repéré avant plusieurs jours. Le vieil homme a achevé ses adieux au nid des moments heureux, aux souvenirs de vacances insouciantes, aux émerveillements familiaux, aux rires d’Éliette.
   
    Il a enlevé son tee-shirt, l’a plié soigneusement sur le siège de pilotage, au-dessus du portefeuille qui contient ses papiers d’identité et ceux du bateau. Il n’a pas laissé de lettre d’explication, puisqu’il n’y a plus de destinataires.
   
   Enfin, il a enlevé son maillot de bain, s’est dirigé à la poupe. Ultime contrôle, l’échelle est relevée, pliée dans son logement: impossible de revenir en arrière.
   
   Alors il a plongé du plat-bord, offrant sa nudité chenue à la masse des flots assombris par le crépuscule. La température de l’eau ne l’a pas choqué: en cette fin septembre, le contraste entre les deux éléments est minime. Des vaguelettes cassantes dansent autour de son visage, l’aspergent régulièrement de gouttes qui piquent ses yeux, envahissent ses narines. Il pense tout de suite que ce sera vite fait. Ces petits coups de boutoir le fatigueront plus rapidement que prévu. Il avait brièvement calculé que le bon nageur qu’il avait été tiendrait peut-être deux heures, puis que l’hypothermie et la fatigue auraient raison de ses efforts instinctifs… Deux petites heures tout au plus, bref sursis pour convoquer ses fantômes, invoquer leur présence au cours des quatre-vingt-onze années d’une trop longue vie.
   
   
   Les minuscules crêtes d’écume jouent autour de sa tête un ballet désordonné. Mais les brûlures oculaires s’atténuent déjà. Il s’est éloigné de la coque en quelques mouvements crawlés, par automatisme. Il suit le plan établi: attendre que son cœur accepte enfin de jeter l’éponge, que ses muscles se tétanisent, que le froid l’engourdisse et plombe son corps. Alors il glissera en dessous, il pénétrera sans lutter dans les profondeurs de l’onde pour s’y diluer.
   
   Son médecin, qu’il consulte rarement, le félicite toujours pour sa santé coriace. Il semble bâti pour résister à tous les fléaux. Sa force est devenue son ennemie.
   
   Que ne l’aurait-il donné, cette vigueur insolente, pour lutter contre la maladie sournoise qui a abattu sa femme, le laissant seul sur les rivages de la détresse.
   
   
   Firmin nage sans application ni constance. Il nage en attendant de sombrer, comme un voilier démâté. Il lui semble entendre la voix d’Éliette qui savait si bien le comprendre. Dans l’apaisement qui succède aux crises que traversent les couples, elle concluait sereinement:
   
   — Nous formons une bonne équipe tous les deux. Toi, tu es fort et droit comme ce mât, et moi, je suis à la fois souple et capable de tension, comme la voile…
   
   
   La nuit est tombée maintenant. La silhouette de la coque blanche s’est estompée, bientôt il ne distingue plus sa tâche claire sur l’horizon. L’air et l’eau se confondent parfaitement au-delà d’un périmètre très proche. La Méditerranée s’est densifiée en perdant ses reflets bleutés. Elle a acquis cette apparence compacte qu’il a si souvent admirée, lors des navigations nocturnes au gré de leurs programmes estivaux. Cette respiration mouvante autour du bateau les fascinait à l’infini. Mariage exaltant de la mer et de la nuit, autant d’aventures chaque fois différentes.
   
    Tant de moments importants ont été fêtés à bord. Tout ce qu’en homme d’action, il a construit comme son temple inexpugnable. Tout ce que l’acide du temps a rongé. Bilan définitif d’une existence dont l’avenir est clos. Firmin n’a pas besoin de courage pour en finir. Il lui en coûte davantage d’affronter la perspective d’une dixième décennie, lésée de partage et d’amour. Certes, il supporterait avec fatalisme les misères de l’âge, pansées par la tendresse et le soutien des siens. Mais il les a perdus, et sa bravoure s’est évanouie dans la béance de leur disparition.
   
    D’abord Simon, disparu à trente-deux ans, victime de sa passion pour la géographie sous-marine. Firmin lui avait transmis l’ivresse du large.
   
   
   À l’évocation de son enfant, il lui semble que certaines étoiles scintillent à son adresse. Vieux fou, Simon n’est pas là-haut.
   
   D’un coup de rein, il retourne son corps décharné face contre l’onde. Le vieillard s’étonne de ne pas ressentir le froid. Au contraire, en cet instant, la mer fébrile frissonne autour de lui comme pour mieux l’envelopper de son rayonnement. Il ne bouge presque plus, fétu d’os et de chair livré aux forces bienveillantes qui le soutiennent.
   
   Sous lui, un monde encore inconnu vibre, cette certitude le réconforte. Bientôt, il appartiendra à l’univers marin, chaque particule de son être intégrera l’alchimie liquide, il participera pour l’éternité à cet ordre originel, en compagnie de tous ceux que les profondeurs ont ravis. Firmin aime à penser que les courants de l’Océan mêlent toutes les eaux et toutes les larmes.
   
   Éliette avait trouvé cette consolation. Leur enfant avait réalisé un rêve, tout compte fait… Bien avant leur rencontre, sa femme avait renoncé à l’espoir du paradis sous les coups répétés de deuils injustes. Ensemble, ils avaient construit une réalité pragmatique et matérielle, jouissant profondément de chaque étape. Mais, au mitan de son chagrin, son esprit avait opéré un revirement inattendu. Elle s’était accrochée à la représentation d’un Eden subaquatique, berceau amniotique fusionnant nos consciences.
   
   
   Firmin flotte toujours. La fatigue tarde à se manifester. Il cherche une nouvelle position. Tête et dos portés par les flots, ses jambes détendues mollement pliées, quelques centimètres sous le drap clair de la houle. Sans en avoir conscience, il a fermé les yeux au spectacle des étoiles qui le surveillent et l’attendent, dans l’obscurité. Des bribes d’éveil le traversent, il sait qu’il est en train de vivre sa dernière nuit, tout lui semble si simple, si définitif qu’il n’y a place pour rien d’autre que cet alanguissement lucide et déterminé.
   
   Quelques algues arrachées ondulent à sa rencontre. Le frôlement des tiges dérivantes réveille la sensation brûlante de sa peau saturée de sel. Il est immergé depuis très longtemps et s’étonne de se sentir encore si réactif aux stimulations de ses sens.
   
   
   Latitude 42°21’2 Nord, longitude 8°24’02 Est. Les coordonnées du point où il a emmené Éliette une dernière fois. Une journée de navigation à l’ouest de la Corse, au carrefour de leurs multiples passages vers le large. C’était en Mars, ils étaient seuls à bord. Aucune embarcation en vue, rien que l’azur limpide du ciel printanier et le bleu profond d’une mer régénérée par les tempêtes d’hiver. Vers quinze heures, comme le soleil vrillait encore mille pointes lumineuses sur les vagues moutonnantes, il avait ouvert l’urne et offert au vent fraîchissant le nuage poudroyant des cendres. Pas un goéland, pas une mouette pour troubler les retrouvailles d’Éliette avec son paradis personnel. Après un long moment, quand la lumière avait perdu son emprise, il avait cru entrevoir la caudale furtive d’un dauphin.
   
    Il avait appareillé vers le port, rendu à une solitude sans appel.
   
   Une nouvelle caresse venue d’en dessous ravive sa conscience. Quelque chose s’attarde sous lui, comme une palpation précautionneuse. Éliette est venue aussi, elle est au rendez-vous, enfin! Quelle béatitude.… Il sombre avec elle vers le grand Oubli, vers l’abîme promis. Le vieil homme quitte enfin la vie aérienne, il s’immerge dans les mânes de sa compagne.
   
   
   La nuit achève sa ronde, le firmament perd sa profondeur, la lune s’éclipse.
   
   À l’aube, la houle se repose; à l’aube, la mer s’affale.
   
   Selim et Raphaël profitent de cet instant singulier pour relever leurs filets et leurs lignes de fond. Les deux pêcheurs aiment franchir au large la frontière subtile entre le jour et la nuit. Au rythme puissant du moteur diesel, ils apprécient la glisse solitaire du pointu déchirant la grisaille indéfinie qui précède les premières lueurs de l’aurore.
   
   Selim grille toujours une cigarette, chevauchant à l’avant le rebord de bois de la barque… Il rêve, il fume, il jouit de ce moment de repos avant d’aborder la première bouée qui signale les palangres. La percée du jour gagne lentement la voûte céleste en restituant aux flots sa palette irisée. Dans le clair obscur qui s’étale paresseusement devant ses yeux, un objet blanc flotte, presque entre deux eaux.
   
    Brusquement, Selim se redresse, tend son regard pour percer l’étendue marine. Il lève la main pour signaler à Raphaël la nécessité de ralentir, indique du bras la direction à prendre. Le bateau réduit son allure et manœuvre souplement. Ce n’est pas le corps d’un dauphin qui luit de sa chair grise, plus il s’approche, moins ça ressemble à un animal. Encore deux encablures et cette fois, Selim jure un grand coup :
   
   — Bon dieu d’bon dieu ! C’est pas vrai, c’est un homme !
   
   
    Le corps de Firmin a été déposé à même le bois rugueux du fond de la barque, enveloppé d’une couverture de survie mordorée. Selim a cru dix fois qu’il le tenait, qu’il allait réussir à hisser ce poids inerte. Il a pesté contre sa nudité qui le privait de prises à crocher. Très vite les deux hommes ont compris : pas moyen d’échapper, il faut sauter à l’eau. Et ça, aucun d’eux n’apprécie. La Berlette n’est pas prévue pour la baignade, mais pour tous les marins, il n’y a qu’une loi…
   
   Par la radio, Raphaël a appelé les secours. Les sauveteurs de la SNSM seront là dans moins d’une heure. En attendant impossible de relever les lignes; il y a cet inconnu qu’il faut ranimer. Le pêcheur a sorti le thermos de café préparé avant d’embarquer. Il a sucré abondamment le gobelet de boisson encore chaude. Maladroitement, Selim a soulevé la tête du vieillard pour verser entre ses lèvres quelques gouttes du breuvage. L’homme garde les yeux clos, mais il respire, son visage ne témoigne d’aucune souffrance…
   
   Les deux pêcheurs échangent quelques regards, ne sachant pas trop que penser de leur pêche miraculeuse. Leur exploit suscite en eux une exaltation embarrassée : ce corps âgé, l’absence de vêtements, ce noyé qui n’a pas d’eau dans les poumons, autant de mystères qui les désarçonnent.
   
   — Une chose est sûre, la mer a pas voulu de lui…
   
   — Pour sûr, c’était pas son heure …
   
   Leurs voix graves tombent dans l’oreille de Firmin, elles s’infiltrent dans le conduit auriculaire, cheminent à travers le tympan vers sa conscience engourdie.
   
   Mots étranges qui scellent le songe de Firmin.
   
   À l’évidence, la mer l’a rejeté.
   
   La traversée de cette trop longue nuit ne l’a pas mené au repos qu’il s’était choisi.
   
   Une vague de désespoir l’inonde. Les yeux obstinément fermés, il s’abandonne au balancement monotone du roulis matinal. Du fond de l’onde, il sent la vibration maternante berçant la barque. Et tout à coup, il sait.
   
   Révélation brutale et paisible simultanément: de l’immensité marine et de sa chair amoindrie, il a renoué le lien subtil fusionné par chacune des gouttes de l’Océan. Il a retrouvé Éliette et Simon au cours de cette étrange expérience. Il est tiré hors de son chagrin par leur présence indéfectible à ses côtés. Une joie profonde et douce coule en lui, il n’est plus seul, il n’a plus peur des temps à venir. Ses yeux clos ont gardé l’obscurité d’une quête insensée, un frémissement parcourt son être. Le rayonnement oblique du soleil levant atteint son visage. Un jour nouveau le réchauffe.
   
   Firmin ouvre les yeux.