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Sibylline
18 décembre 17h23
La Chine
Mamie
Dessert
Portrait demain
Je l'ai dit
Dessert - Sibylline

   J'adore la cuisine chinoise. Je sais que c'est une des plus déséquilibrée du monde et qu'avec toutes ses graisses saturées et frites on se demande comment il peut exister des Chinois de plus de cinquante ans. Je sais que je passe une grande partie du temps que je consacre à mes repas à calculer les calories et l'équilibre de mon alimentation, mais j'adore la cuisine chinoise, alors quelquefois, je me lâche.
   Et là, je m'étais lâchée. Seule, je m'étais octroyé un petit «time out» dans ce fabuleux vieux restau mandarin, J'avais choisi une toute petite table d'une personne dans le coin du fond, près de l'antique cabine téléphonique, une comme on n'en trouve plus. Celle avec le poste téléphonique mural en bakélite ; et ça marchait ! J'avais déjà vu quelqu'un s'en servir. J'avais plus qu'à moitié envie de l'utiliser moi aussi, pour me croire un peu plus dans le Macao, d'il y a 30 ans et j'étais en train de me demander qui je pourrais appeler, et pour lui dire quoi. Que j'étais en Chine ?
   Comme je ne suis pas quelqu'un de sociable et que j'ai renoncé à faire semblant de l'être, je m'étais assise dos à la salle. Seule, et face au mur. Vous imaginez le tableau. Les autres convives devaient me prendre pour une folle désespérée et particulièrement mal embouchée? et il n'en était rien. J'étais de fort bonne humeur ma foi, l'âme légère, le sourire aux lèvres et tout, mais je suis comme ça. J'aime être seule et je profite avec de moins en moins de retenue des moments où je peux me permettre de le rester. Je commence à me moquer un peu de ce qu'on peut en penser ou en conclure, mais à m'en moquer vraiment, c'est-à-dire, pas à adopter cette attitude avec raideur ou contre qui ou quoi que ce soit, mais à l'adopter avec satisfaction, parce qu'elle m'est confortable.
   Je finissais le poulet au gingembre et au soja. C'était à s'en lécher les doigts. Il y avait là dedans du miel qui donnait à l'ensemble cette douceur inimitable, ce plaisir du sucré-salé? un délice. Je pensais à la suite. Chez les Chinois, il n'y a pas de fromage, quant au dessert? c'est la porte ouverte à toutes les déceptions. Je ne vais pas jusqu'à rappeler que ce sont les derniers restaus où l'on ose proposer à la carte la glace Gervko, genre mini bouteille de champagne en sorbet, Mystère ou orange givrée. Le «Lotus de Pékin» n'en était tout de même pas là, mais les litchis, les salades de fruits exotiques étranges baignant dans un sirop uniforme, les beignets d'ananas ou de banane ne me tentaient guère. Pourtant, j'avais encore un peu faim et pas très envie de partir déjà. J'hésitais.
   Dans mon dos, un nouvel utilisateur avait pris place dans l'antique cabine. Veinard. Qu'est-ce qu'il pouvait bien avoir à raconter ? Qu'est-ce que je pourrais bien raconter moi-même pour entrer là dedans moi aussi ? Voir si l'annuaire, perforé à la chignole était enchaîné à la tablette, si le flexible de métal qui protège le fil du combiné était cassé au moins à un endroit, s'il y avait des numéros de téléphone notés sur les murs. Et pourquoi pas «Passy 32 32 » ? Ca n'existait plus tout ça.
   Et pourtant, c'était là.
   Je louchais un peu, en biais, par-dessus mon épaule. Gare au torticolis ! J'avais envie de voir qui téléphonait.
   Oh mais, ça s'agitait là dedans. Une sorte de rombière en manteau de fourrure, des renards argentés sans doute, faisait de grands gestes comme si de mimer ces phrases pouvait aider son interlocuteur à comprendre. Ou alors, c'est elle que cela aidait. Elle semblait en effet en avoir gros sur la patate. Fallait que ça sorte et elle ne le lui envoyait sans doute pas dire.
   Oui, mais quoi ?
   Généralement, je n'épie pas ce que font les autres. Je n'en ai aucun mérite, cela tient plus de l'indifférence que de la discrétion, mais là, peut-être parce que c'était un peu MA cabine téléphonique, en somme, j'ai tendu l'oreille. Pas trop difficile, j'étais assise presque contre la porte et elle gueulait
   "J'en veux deux! Oui, deux! On se débrouillera, tu m'entends?!"
   Elle était furax. Exigeante et furax. Qu'est-ce qu'elle voulait donc si fort et qui était si difficile à obtenir? D'autres manteaux de fourrures ? Elle va en massacrer combien de ces pauvres bêtes, pour se tenir chaud ?
   J'ai une vraie aversion pour les porteurs de manteaux de fourrure.
   Elle continuait.
   « Tu vas sortir? Donne moi ton portable. J'te connais, sinon, tu m'rappelleras pas. »
   Elle se coince le combiné entre l'épaule et l'oreille et, grotesque, tonitrue les numéros en même temps qu'elle les note sur un bout de l'annuaire qu'elle a déchiré.
   Je note les chiffres sur ma serviette.
   Elle raccroche sèchement et vide les lieux en tentant de claquer la porte qui, pépère, se referme en fait mollement.
   J'ai mon baladeur. Un Sanseverino y somnole justement. Je suis contente. Je vais pouvoir téléphoner. Je demande l'addition. Le temps qu'elle arrive, je m'installe avec délectation dans la fabuleuse cabine années 50. Ca pue un peu le parfum. La dame a vraiment tous les mauvais goûts. Je fais le numéro qu'elle vient de me donner et, quand ça décroche, j'envoie «André II»
   « Aaaarrêtez de faire des manteaux avec la peau des animaux
   Aaaarrêtez de faire des manteaux avec la peau des animaux »
   Et tout le reste de la chanson.
   Cool. J'ai eu mon dessert.