Lecture / Ecriture
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Keystone Harbor - Portland on my mind - Cooke City - Tistou

   USA – Cooke City (MT)
   
   
   Il est 4h30 du matin. Poussée la porte de la chambre du motel, c’est un froid vif et gris qui nous saisit. Aucun bruit en ce petit matin du début juin. On a du mal à distinguer clairement les formes, l’aube n’est pas réellement levée et une teinte gris-cendre recouvre toute chose.
   
   La Lexus est là, garée juste devant la chambre, à la mode américaine des motels. Il est tombé une fine pellicule de neige et ça craque légèrement sous la semelle. Là-bas, devant la travée de chambres qui fait face dans ce motel disposé en U, un homme fume sa cigarette du matin, déjà équipé pour partir travailler. Certainement un des gars venus réaliser les tests de résistance des motos neige, là-haut, au Bear Tooth Pass, ce col beaucoup plus haut que les 2350 m d’altitude déjà respectables de Cooke City. Il a l’allure, sèche et solide, des gars de là-bas, du Montana, du Wyoming, qu’on imagine facilement en cow-boys. Grandes carcasses nerveuses pas forcément causantes. J’ai cru un instant que c’était le gérant du motel, lui qui nous a recommandé justement de partir à 4h30 au plus tard pour avoir les meilleures chances de tomber sur un ours et d’être au rendez-vous des mooses - les élans - qui broutent d’après lui à cette heure la prairie au bord du torrent, à main gauche en laissant les dernières maisons de Cooke City plein ouest, en direction de l’entrée Nord-Est du Yellowstone.
   
   La chambre est vidée, les sacs chargés, dans un silence frileux. Un dernier coup d’œil pour s’arracher à la chaude atmosphère de la chambre en bois et frissonnant pour de bon, nous montons dans notre Lexus d’adoption, un véhicule hybride avec qui nous avons commencé à sympathiser. La fréquentation du Yellowstone depuis quelques jours nous a inculqué quelques réflexes de base, dont celui d’avoir toujours à côté de nous l’appareil photo. Oui, c’est trop bête d’avoir à fouiller un sac quand un cerf wapiti – un elk, j’adore ce nom - ou un élan croise tout à coup votre horizon. Un autre réflexe, c’est de me réciter le viatique de base avant de démarrer ce véhicule hybride, automatique de surcroît (le pied sur la pédale de frein, le point mort, …).
   
   Je me récite. Je vérifie l’appareil photo. J’appuie sur les boutons qui conviennent, sur la pédale désirée et, sans bruit, la Lexus est prête à partir. Un simple balayage d’essuie-glaces a dégagé la neige, presque un grésil. Le cow-boy n’a pas bougé. Juste sa cigarette. Il attend patiemment, sous le même ciel gris, sans même d’étoiles visibles.
   
   Nous prenons la direction de l’ouest, vers la forêt qui commence dès les dernières maisons de Cooke City et qui nous emmène vers cette entrée Nord-Est du Parc National de Yellowstone.
   
   L’esprit est embrumé, comme souvent lors d’un réveil hâtif. Un réveil et un départ brutal avec juste une tasse de thé confectionnée à tâtons dans la chambre. Embrumé l’esprit mais excité aussi. Nous savons par expérience depuis quatre jours que nous traînons par ici que Lamar Valley dans laquelle nous entrerons dans une dizaine de kilomètres, une vaste vallée glaciaire où coule la Lamar, est un des meilleurs secteurs du Yellowstone pour rencontrer cervidés en tous genres, troupeaux de bisons paissant débonnairement, ours voire loups puisque c’est là qu’ils ont été réintroduits dans le Yellowstone.
   
   Nous avançons lentement, les yeux rivés sur les bas-côtés, douloureusement concentrés pour ne rien rater dans ce décor uniformément gris. Petite boule de déception, les élans ne sont pas dans la prairie. Un peu l’impression d’être trahis, de nous être levés pour rien … Il nous l’avait tellement bien vendu, ce rendez-vous des élans ! D’ailleurs, la veille au soir, dans une sortie pré-crépusculaire, nous y avions vu une femelle, hiératique, debout dans de grandes herbes, à proximité des bouleaux, haut perchée sur ses pattes et pas vraiment gênée de notre présence. Son mufle large et pataud mâchonnait et mâchonnait et lui donnait cet air … terriblement attendrissant que je trouve aux élans. Un peu le sentiment qu’on peut ressentir en face d’un individu sympathique mais pas trop gâté par la vie, cette envie de le protéger et de rester bienveillant. Il y a un peu du chameau chez l’élan : une tête et une physionomie pas en adéquation avec sa taille et la force qu’on lui devine.
   
   Oui, mais de mâles, point encore. C’est fou comme on voit les femelles chez les élans, les cerfs wapitis … Les femelles, oui. Mais les mâles ? Nous comptions bien voir un de ces monstres avec ces bois démesurés dont les trophées sont une des décorations basiques des restaurants et bars locaux, et nous comptions bien sur la prairie pour ça. Et notre sacrifice du lever à 4h alors ?!
   
   Après Cooke City et juste avant l’entrée du Yellowstone, il y a un autre … village – je n’ose dire ville pour des rassemblements de … 150 habitants environ, oui, le Montana est plus peuplé d’animaux que d’individus ! – Silver Gate.
   
   C’est au niveau de la dernière habitation de Silver Gate que nous le vîmes. En fait vous en croyez difficilement vos yeux dans de telles circonstances. Vous cherchez un ours. Vous le cherchez dans des endroits compliqués, vous tâchez de le débusquer à l’abri d’un bosquet ,à l’écart, quand il est là, sur le bord de la route, près d’une habitation, un ours noir qui ne semble pas stressé, presque en situation de faire du stop, là, de l’autre côté de votre route ! Vous en perdez le sens commun et oubliez de vous arrêter de suite. Confusion des réflexes et peur de le perdre…
   
   Un ours noir donc. Pas un grizzly. Plutôt un pas trop dangereux, le genre qui fuira si vous tapez dans vos mains. Il nous l’avait raconté notre gérant de motel, qu’il y avait deux – trois fois tous les ans des ours noirs qui venaient se perdre en ville – bon, la ville c’est juste une rue aussi ! – pas plus affolés que cela et pas dangereux surtout.
   
   Il est bonasse notre ours noir. Il avance sur le bord opposé de la route en se dandinant, lentement, la tête entre les pattes. Un autre véhicule s’est arrêté derrière nous. Notre sombre ursidé est arrivé à hauteur, à peine un coup d’œil vers nous, il semble concentré vers une tâche de lui seul connue. Fébrilité de ma part. Constatant que lorsque le jour se lève à peine … il y a peu de lumière … et que peu de lumière signifie photo quasi impossible, ou à des vitesses d’obturation tellement lentes que le flou est au rendez-vous, j’actionne le baisse-vitres électrique pour augmenter mes chances. Erreur fatale, l’ours noir n’est, lui, pas équipé de lève-vitres électriques, c’est manifeste, et ce bruit incongru le perturbe, ou notre odeur, brutalement ? Il a redressé la tête, manifestement apeuré et s’est mis à courir en traversant la route et a attaqué le talus qui monte vers la forêt de résineux. Mais il est joueur, notre ours. A distance qu’il a jugée raisonnable il a ralenti, s’est arrêté, s’est même assis, tourné vers nous à nous considérer. Et moi de baisser l’autre vitre, de me vautrer sur le siège avant pour tenter de l’avoir un ligne de mire, de pester contre l’absence de lumière…
   
   Il s’est relevé. S’est mis à marcher, à quatre pattes bien entendu. Latéralement, s’éloignant progressivement. Reniflant par ci, se retournant par là. Suivi en silence par les deux véhicules qui avancent doucement pour se mettre à sa hauteur. Il n’est plus question de photos, même si progressivement le gris universel fait place à un blanc livide. On ne sent même pas le froid des fenêtres ouvertes. Un ours est là qui fait son numéro. Un numéro de brave ours noir qui repart dans la forêt après avoir fait nuitamment un petit tour en ville!
   
   
   
   
   USA : Portland on my mind
   
   
   Portland (Oregon). Portland n’est pas une très grosse ville américaine à proprement parler. Mais une grande toutefois. Curieusement pour le pays, non dotée d’extravagants gratte-ciels ou autres tours prétentieuses. Non. Portland a fait le choix de l’horizontalité, mais aussi de la convivialité et du non-conformisme. Et nous avons de la chance, à Portland, il y fait soleil et après la froidure connue dans le Wyoming, c’est comme des vacances qui nous arriveraient.
   
   Garés, non sans mal, dans Downtown (le Centre ville selon la mode américaine) nous prenons le rythme déambulatoire nonchalant local. Une infinité de bars, de restaurants qui proposent quantités de merveilles dont l’existence même est inconnue dans le Wyoming (et pas que !).
   
   Des espressos, après lesquels on courrait inlassablement ainsi que derrière un mythique dahut la veille encore, il y en a ici à tous les coins de rue. C’est même la raison de vivre de certains établissements ! Des plats qui ne sont pas burgers, steaks, pâtes ou pizzas, oui, ça existe ici. Le Food-Court local par exemple, où des dizaines de petites échoppes rassemblées en une même place vous proposent des plats à emporter et à manger dans le square voisin, assis comme des dieux au sol sous un soleil triomphant. Cuisines de toutes origines : américaine, chinoise, indienne, péruvienne, polonaise, hawaïenne, italienne, mexicaine, malaisienne, … (pour nous ce fut indienne, évidemment. Ne pas perdre la main !)
   
   Ah ! Quel bonheur que de s’installer, un simple T-shirt sur le dos – oubliées les superpositions de sweats pour lutter contre le froid – assis sur un muret, entouré d’arbres, et de déguster un Butter Chicken de bonne facture et incroyablement bon marché ! De bonnes odeurs tout autour, un public, plutôt jeune, qui déguste tranquillement son choix. Pas de bruits de circulations intempestifs et pourtant nous sommes au cœur de Portland …
   
   Nous éloignant à pied de Downtown, vers le nord, ce sont successions de blocks - c’est ainsi qu’on nomme les intersections des rues tracées au cordeau, nord-sud et est-ouest, nommées dans un axe (1st Street, 2nd Street, 3rd Street, …) et dans l’autre (Adler Street, Washington Street, …) – dont l’habitat est ravissant et agréable à l’œil européen. Pour l’essentiel des maisons en bois, plus ou moins anciennes, plus ou moins colorées, plus ou moins sophistiquées, certaines avec leurs varangues qui ne dépareraient pas à La Réunion ou à Maurice. Et sous le soleil retrouvé, ces maisons à taille humaine, ceintes de rases et minuscules pelouses et d’arbres anciens avaient un air de … d’humanité retrouvée !
   
   Les peuples heureux, on les reconnait. Portland est heureux et ne le crie pas pour autant sur les toits. Mais c’est patent. Seule concession à l’époque – et ça m’a cruellement frappé – cette observation faite dans le téléphérique qui nous amenait au sommet d’une colline dominant Portland, là où réside l’hôpital. Nous étions dix dans cet espace qui aurait pu en contenir quatre-vingt comme nous, à monter. C’est l’absence de bruit je crois qui m’a mis mal à l’aise dans ma contemplation de la ville qui fuyait par en-dessous. J’ai détourné le regard du bas et mon regard circulaire dans la cabine m’a fait comprendre mon malaise : dans un silence blanc, tous les autres passagers du téléphérique étaient absorbés, individuellement, chacun dans leur bulle, à consulter leurs écrans d’e-phone, smartphone ou autre, compulsivement reliés à une virtualité qui occultait le réel, le réel et les autres surtout. Une terrible image de notre auto-enfermement virtuel et égotiste. Mais ce n’était pas Portland, ça. C’est vrai aussi dans le métro à Paris et partout dans le monde développé.
   
   
   
   
   USA : Keystone Harbor
   
   
   Keystone Harbor (WA). La salle de ce bar où nous nous sommes réfugiés après l’arrivée du ferry est toute de bois, chaude et chaleureuse après le souffle marin du matin qui m’avait transi sur le pont du ferry à guetter d’hypothétiques orques durant la courte traversée depuis Port Townsend, dans le Puget Sound.
   
   Il est tôt encore ce matin. Dehors la mer est plate et grise. Le ciel pareil. Absence de lumière dans ce décor digne d’une côte bretonne qu’on aurait délocalisée dans le paysage du lac Leman. Là-bas, devant, c’est l’île de Vancouver, au Canada. Derrière c’est Port Townsend (WA), que nous avons quitté, et tout autour ce ne sont que montagnes couvertes de pins, presqu’à l’infini. Presqu’à l’infini puisque, invisibles pour l’instant, des sommets à plus de 3000 mètres, enneigés, couvrent le centre de la péninsule d’Olympia, au Nord-Ouest de Seattle.
   
   Dehors le silence est en phase avec la magnificence du décor. A la fois sauvagerie définitive et immanence. Ce genre d’impression qu’on peut éprouver face aux espaces encore vierges et ouverts, grands ouverts sur l’horizon, dans ce pays d’Amérique, au moins dans certaines zones non-urbaines.
   Dedans, un seul client. Il mange. C’est manifestement un jeune pêcheur qui prend son breakfast avant d’aller embarquer. L’espace est chaud et le bonheur d’y être doit aussi à la structure, uniquement de bois – pas des planches mais des troncs de pins assemblés les uns aux autres conférant une incroyable sensation de sécurité – un bois jaune foncé. Après le souffle frais pris sur le pont du ferry, cette chaleur est émolliente, comme un retour à un petit paradis après un tour dans le « wild wild world ».
   
   Et puis cette musique aux accents indéniablement country comme il en passe à la chaîne du côté des Rocheuses et de l’Ouest américain. Mais cette fois-ci il y a autre chose.
   
   C’est une femme, jeune, qui chante et tout à coup je reconnais : c’est une adaptation country et curieusement alanguie de « In the name of love » de U2, incroyablement mélancolique dans ce décor sauvage sous l’anesthésiant gris du ciel et de la mer. Et par quelle magie, quelle alchimie, cette chanson s’amalgame à je ne sais quoi pour faire de cet instant un instant de grâce ? C’est du même ordre que ce qu’on peut ressentir parfois en face d’un autre être humain – pourquoi lui, pourquoi elle, et pourtant on sait qu’avec lui, qu’avec elle, il pourrait se passer quelque chose…