Lecture / Ecriture
    Accueil     Lecture     Ecriture     Rencontres     Auteur du mois     Ce qu'ils en ont dit     Contacts    

.:: Lecture & Ecriture ::.   

Sibylline
18 décembre 17h23
La Chine
Mamie
Dessert
Portrait demain
Je l'ai dit
Mamie - Sibylline

   Elle habitait pas dans un bon quartier, Mamie. Ses copines du club du troisième âge le lui faisaient souvent remarquer. Elles, elles avaient su épargner (ou épouser, cette bonne blague !) et se retrouvaient, sur leurs vieux jours, sous les passiflores, à l'abri de quelque zone pavillonnaire. Mais cette pauvre Mamie, non. Toujours dans son HLM.
   
   Avec ça qu'au fil du temps les choses s'étaient dégradées. Son immeuble n'avait jamais été du grand luxe, mais paraît qu'il y avait ne serait-ce que trente ans, il se tenait encore. Et les habitants, c'était des pauvres peut-être, mais des travailleurs. Des ouvriers pauvres. Oui, je sais, pléonasme. Bon. J'me comprends. Fallait voir comment ça avait tourné. Maintenant, fallait un sacré courage pour montrer son nez dans la rue le soir et même, de plus en plus, le jour. Le locataire moyen n'osait même plus rentrer chez lui. Pour atteindre l'escalier, fallait toujours traverser quelque groupe inquiétant qui ricanait et qui disait des choses qu'on comprenait même pas. Enfin, quand j'dis qu'on comprenait pas, on devinait bien. Et c'était pas joli. Ca rendait les gens nerveux, pour tout dire. Paraissait même que depuis quelques temps, il y avait des meurtres ici. Le sang coulait. Une sorte de guerre des gangs, sûrement, qu'ils disaient dans le journal, mais la police ne trouvait rien, ou alors, comme disait la voisine, elle laissait faire. Bon débarras, toujours de la racaille de moins. Peut-être. On sait pas.
   
   Pourtant, paraissait que ceux qui tombaient, c'étaient les plus gros, les caïds des bandes de crapules qui grouillaient là. Les pires. Comment ça se faisait qu'ils se laissaient dégommer comme ça ? On savait pas.
   
   C'était des crimes affreux, au rasoir, des trucs qui faisaient froid dans le dos. Y avait un dingue qui s'baladait là-dedans avec une lame et des désirs de meurtres terribles. Et qui s'assouvissait. Parfois. Chez les voyous . J'imaginais un Dracula, une sorte de créature de Frankenstein. On retrouvait les corps par petits bouts, par-ci par là, à peine dissimulés ou pas du tout, façon négligent. Le type qui essaime, qui éparpille. C'était l'horreur dans la cité. On savait jamais si en se baladant, on n'allait pas retrouver un bout d'quelqu'un.
   
   Moi, j'allais souvent chez Mamie. Je les voyais bien, en bas de leurs escaliers l'hiver ; sous les perrons l'été, et oui, je trouvais qu'ils avaient l'air un peu soucieux depuis quelques temps, hargneux ? ça, ils l'étaient depuis toujours- mais, préoccupés aussi. Ils se regardaient par en dessous, entre eux, je veux dire, pas seulement les passants. Valait mieux même pas croiser leur regard. La cité ressemblait de plus en plus à une cocotte minute qu'arriverait plus à lâcher la pression. Alors, la pression, elle montait.
   
   Mais Mamie, elle s'en foutait. Soixante quinze ans aux cerises, la forme encore (grâce à la gym douce, qu'elle disait) et toute sa tête. Enfin, si on peut avoir toute sa tête et ne même pas souhaiter quitter le piège à rats qu'était cette cité. Elle plaisantait tout le temps. Elle me disait : « Qu'est-ce qui a une jambe, 4 bras et 3 têtes ? » ou « Celui qui m'utilise ne me voit pas, qui suis-je ? » Moi, je ne savais pas, bien sûr. Ca devait encore être une astuce à elle. Je cherchais, mais je ne trouvais pas. Il aurait fallu être dans sa tête, mais si j'y avais été, dans sa tête, j'aurais trouvé bien d'autres choses. Ca non plus, je ne savais pas.
   
   Mamie, elle était pas croyable. Elle vivotait dans un quartier minable avec trois sous de pension, mais non, fallait qu'elle se trafique des permanentes et des colorations façon ultra chic, qu'elle se maquille chic, qu'elle se balade avec un petit tailleur imitation Chanel et toujours son sac à main. Elle s'était même offert la lubie d'un petit chien minuscule et ridicule qui dépassait le caviar pour le prix au kilo. Elle l'emmenait partout. Et il attirait l'attention, tellement il était spécial, ce clebs. Y en avait qui disaient qu'elle essayait de se donner l'air d'avoir du pognon, alors qu'elle n'en avait pas. Y en avait, de plus en plus d'ailleurs, qui disaient avec des mines entendues que, du pognon, elle en avait peut-être bien quand même...
   
   Parce que Mamie, elle jouait au tiercé. C'était autre chose encore, ça. Fallait la voir avec son clebs de luxe et son p'tit tailleurs, se pointer au bistrot qui faisait PMU, sur le coup de midi, quand t'avais plus de la moitié des futurs perdants qu'étaient déjà bien allumés. Elle allait donner ses sous et repartait avec son ticket. Elle jouait tout petit, Mamie, quelques euros, c'est tout. Elle me disait qu'elle voulait pas jouer plus que ce qu'elle pouvait perdre sans s'en soucier. Ca allait pas chercher loin.
   
   Je ne crois pas qu'elle avait gagné le gros lot. Des fois, elle gagnait un peu, elle me faisait toujours un cadeau. Le plus souvent, elle perdait. Elle riait. C'est tout. Moi, je savais bien que riche, elle l'était pas ; et qu'elle cherchait pas non plus à passer pour une bourge, parce que bourge, elle l'était encore moins que riche. C'est dire.
   
   Tout ça, je le savais, mais c'est rien à côté de tout c'que je savais pas. Mamie, j'la connaissais mieux que les autres, mais j'l'avais pas mieux comprise. Elle désirait pas l'être, d'ailleurs. Je le sais bien maintenant. Ca lui allait très bien comme c'était.
   
   Et moi j' lui disais : «Au moins, au PMU, quand ils te demandent si c'est vrai que t'as gagné le gros lot , les laisse pas le croire, dis leur que non, tout de même ! Un jour tu te feras tuer pour du pognon que t'as même pas» Mais elle disait «mais non, mais non... Mange tes spaghetti» en pensant à autre chose et c'était dingue comme elle s'en foutait.
   
   J'l'ai su qu'après.
   
   En fait, Mamie, elle allait à la pêche. Non, c'était pas du poisson, de la viande rouge plutôt, disons alors qu'elle allait à la chasse. Sauf que les chasseurs, elle détestait ça, alors c'était pas un épagneul qu'elle avait mais un pékinois, c'était pas un fusil, mais un sac à main en faux croco, mais pas trop faux, peut-être pas faux du tout d'ailleurs. Un souvenir, qu'elle disait. Mamie, elle chassait pas le lapin. Elle aurait pas pu faire le moindre mal à ces p'tites bêtes là. Elle disait tout l'temps : «S'il fallait tuer soi-même les bêtes que l'on mange, j'aurais plus qu'à me faire végétarienne». Mais Mamie, elle aimait tuer quand même, comme les chasseurs, alors elle avait décidé de se passer ce «petit plaisir» (c'est comme ça qu'elle disait dans son cahier ) sur des nuisibles, mais des vrais, des humains.
   
   Mamie, elle appâtait au tailleur et au sac à main, au parfum et aux rumeurs de galette. Quand ça mordait, elle se retrouvait suivie à son étage, bousculée sur le pas de sa porte, coincée chez elle d'un tour de verrou avec celui qui se croyait son bourreau et qui était sa proie. Ou alors, il forçait sa porte la nuit, se glissait dans le noir, croyait la surprendre dans le lit. Mais le petit chien ne dormait jamais tout à fait et, toujours en silence, il l'avait réveillée avant.
   
   Mamie, elle avait un grand rasoir, beaucoup de souplesse et plus de force qu'on ne l'aurait jamais soupçonné. La gym douce, qu'elle disait. Et puis Mamie, elle aimait ça, plus encore que son adversaire. Mamie, elle avait p't'etre 75 ans, mais toute sa vie, elle avait tué. Ca lui faisait de l'expérience, du sang froid et du savoir faire.
   
   Moi, j'savais rien. J'ai appris tout ça quand elle est morte. Rupture d'anévrisme qu'ils ont dit. Bon. Y avait rien à dire de toute façon. Elle était morte. On est allés chez elle, avec mes parents, pour ranger. J'ai trouvé l'cahier. J'ai tout d'suite compris que c'était un truc pas ordinaire. Je l'ai caché sous mon pull, coincé dans ma ceinture. Le soir, la nuit, j'ai lu, en cachette. Elle racontait tout, la chasse, le rasoir, le regard perplexe des brutes assoiffées de sang qui réalisent mal que c'est du leur qu'il va s'agir. Vraiment, j'devrais pas le dire, mais elle aimait ça.
   
   Alors, j'ai jamais rien raconté à personne. J'ai gardé le cahier. Au dernier moment, quand le type des pompes funèbres a placé le couvercle, je l'ai sorti, j'ai dit, «J'veux mettre ça dans le cercueil de Mamie» «Qu'est ce que c'est ?» a dit Maman «Des poèmes que je lui ai écrits», j'ai répondu. «D'accord» a dit papa. Ils ont trouvé ça mignon et émouvant. Ca l'était, d'ailleurs, émouvant, en tout cas. On a vissé le couvercle, le cahier était dedans. Personne saura jamais ce qu'elle m'avait écrit, Mamie. Elle avait tout mis dans ce cahier, pour moi, en me racontant comme elle faisait tout'l temps, avec sa gentillesse. Elle avait même pensé à me donner la réponse à la première devinette. «Qu'est-ce qui a une jambe, 4 bras et 3 têtes ?» «Un menteur» Elle m'avait bien eu, là, qu'est-ce que j'avais pu chercher ! Ca m'apprendra, j'le savais bien pourtant qu'ça pouvait pas exister, 1 jambe, 4 bras, 3 têtes, mais penses tu, j'cherchais quand même. Quand ça peut pas exister, c'est qu'ça existe pas. Merci Mamie, j'm'en souviendrai. J'm'étais demandé pourquoi elle avait pas donné la solution de l'autre devinette, mais je comprenais maintenant que j'l'avais devant moi : un cercueil.
   
   Salut Mamie.