Lecture / Ecriture
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Gouttesdo
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L’alpiniste - Gouttesdo

   C’était elle qui avait pris le cliché.
   
   Pourquoi a –t-elle éprouvé le besoin de le sortir de l’album ce matin ?
   
   Lucie caresse la photo d’un doigt tremblant.
   
   - Heureusement qu’à l’époque, on prenait encore des photos papier, soupire-t-elle.
   
   Par la fenêtre, elle voit la masse formidable du Massif, et la face grise de l’Aiguille de la Vanoise. Sur la photo qu’elle tient encore entre ses doigts, l’angle de vue est exactement le même, face à l’aplomb d’une centaine de mètres qui ouvre les affaires sérieuses de la course. À partir de ce point-là, on est sur une pente à soixante pour cent, l’encordage est obligatoire…
   
   Elle a poussé le fauteuil pile devant la fenêtre, même si, malgré la clarté ensoleillée de la matinée, elle sait bien qu’on ne peut pas distinguer encore les grimpeurs. Pas plus d’ailleurs que depuis la terrasse du Fontanette, le restaurant d’altitude où elle vit et travaille. Mentalement, elle rejoint la cordée qui va « faire »l’Aiguille aujourd’hui. Il leur faudra encore deux bonnes heures pour arriver exactement en face de la fenêtre, d’où a été pris le cliché qu’elle tient dans les mains, il y a quinze ans déjà.
   
   Lucie frissonne malgré elle et s’éloigne de la fenêtre. Elle s’en veut de se sentir si fébrile, alors qu’elle sait pertinemment qu’il n’y a rien à craindre.
   
   
   
   Son frère Marc est un guide expérimenté. Savoyard pure souche, il pratique la montagne depuis toujours. L’hiver moniteur de ski, mais dès la belle saison, il ne pense plus que piolet, cordage, spits…Le matériel de pointe ! Aussi, s’il a décidé d’emmener sa fille propre Sophie et son neveu Martin, c’est qu’il sait que cette course sera sans histoire. Le temps est clair depuis au moins trois jours maintenant, et les prévisions météo franchement bonnes. En outre Sophie a déjà fait la course au moins une fois avec son père, sans doute aussi avec les moniteurs de son lycée où elle prépare son bac sports étude, option montagne évidemment. Lucie connaît les qualités d’endurance de sa nièce, et elle ne doute pas que son fils Martin est maintenant fin prêt pour réaliser enfin cette course. Depuis des mois, la perspective de s’affronter à « la Petite Pasquier » l’a motivé à un entraînement drastique. Malgré ses craintes, légitimes, Lucie n’a pu que s’incliner. Cette voie incarne le mythe familial pour cette famille de montagnards ! Sophie et Martin sont les héritiers de la tradition. Lucie se souvient combien elle-même et son frère Marc ont rêvé comme eux du jour où ils seraient enfin jugés dignes de s’attaquer à cette voie, un beau dénivelé de 350 mètres, raide et athlétique sur une roche dure.
   
   Techniquement, c’est l’épreuve initiatique avec son dosage de passages difficiles, de pans escarpés et ombragés, froid comme une face Nord, avec un surplomb court mais délicat à mi-course, elle s’en souvient parfaitement.
   
   
   
   
   
   À nouveau, ses yeux reviennent à la photo ancienne. Elle sourit à l’évocation des circonstances de la prise de vue. Elle venait de s’offrir alors un nouvel appareil photo, un Canon à focales variables, grand angle, macro, zoom avec un grossissement x7, corrigé par un stabilisateur, du vrai matériel de pro… « Les marmottes de la Vanoise auraient la vedette », on l’avait assez plaisanté sur sa marotte photographique. Elle mourait d’envie de l’utiliser.
   
   En cette fin de printemps, Marc et Philippe avaient décidé de s’offrir une course en duo. La Petite Pasquier, un must en guise en guise d’échauffement, avant l’arrivée des premiers clients… Toujours complices ces deux-là, même quand ils affectaient d’être rivaux. Philippe avait quand même l’avantage d’être, l’aîné des deux, et mettait volontiers en avant son expérience. Il n’hésitait jamais à rappeler qu’il connaissait mieux que Marc la plupart des sommets alpins mais aussi certaines pentes fameuses des Andes péruviennes, sans compter les deux voyages au Népal que Philippe avait pu réaliser grâce à un client aussi original que richissime. Ces bonnes fortunes dataient d’avant son mariage avec Lucie et la naissance de Martin, mais Philippe aimait jouer encore de cette aura. Alors, une fois de plus, Marc avait laissé le leadership à son ami et beau-frère.
   
   
   
   
   
   L’esprit de Lucie est écartelé entre les deux horizons ouverts devant ses yeux. Par la fenêtre, la roche grise de l’Aiguille a perdu ses ombres bleutées du petit matin. À huit heures, le soleil franchit enfin la barrière de la Grande Casse, la lumière devient plus crue, la muraille pierreuse blanchit, les reliefs s’affaissent. Encore une petite heure de marche, et les grimpeurs du jour auront atteint le mur. Elle devra être en poste, mais elle ne s’affole pas, elle a déjà disposé son matériel à l’angle de la terrasse du restaurant, comme il y a quinze ans…
   
   À quinze ans d’intervalle, elle s’apprête à prendre le même cliché…
   
   Son cœur se serre.
   
   C’est une grave erreur…
   
   Et pourtant, Lucie refuse d’être superstitieuse.
   
   
   
   Elle est revenue à sa table de travail. Sans cesse, ses yeux passe du grand horizon extérieur à celui de papier, posé devant le clavier de l’ordinateur. Le cliché est très net. Le fond rocheux de la paroi apparaît dans toute sa rugosité. L’ombre du grimpeur, le contour du casque projeté sur la pierre accentue la profondeur des champs. Un matériel de première classe, vraiment. Sous l’arrondi du casque, les cheveux châtains de Marc s’échappent en boucles indisciplinées. À l’époque, malgré ses trente-trois ans, il conservait fièrement encore son allure d’ado. Pourtant, il était bel et bien père d’une gamine de cinq ans, ce qui n’empêchait pas sa femme Hélène de le taquiner pour son côté chien fou.
   
   Comme il a changé depuis… Même dans cette position de trois quarts, l’arrondi du visage est lisse, malgré l’effort. Marc est collé à la paroi, le bras gauche levé tire la corde au- dessus de sa tête, l’autre main à hauteur de hanche tient la corde de rappel enroulée contre sa cuisse. Impossible de voir son visage, mais qui le connaît bien sait qu’il est juste concentré dans l’action.
   
   Voilà, c’était moins de trois minutes avant que le drame arrive.
   
   Ce qu’on ne voit pas sur la photo, c’est le plongeon de Philippe, quelques minutes après. En tête, son mari avait déjà franchi l’arête bosselée qui limite le surplomb. En prenant pied sur le ressaut au-dessus du dévers, il était sorti du champ de vision de Lucie, le dièdre inclinant à gauche la roche en un léger repli. C’est souvent la surprise, les plans invisibles, que le soleil n’éclaire jamais. La plaque de glace attendait là, en embuscade. Comment un grimpeur aussi expérimenté que Philippe a-t-il pu l’ignorer ?
   
   Longtemps, Marc a retenu le corps de Philippe qui s’est violemment balancé, cinquante mètres au-dessous de lui. Son premier réflexe a été d’assurer la prise par deux nouveaux mousquetons hâtivement clipés, mais cramponné à la paroi, il n’a pu qu’essayer d’amortir le balan, choqué par le silence de son ami…
   
   
   
   Lucie est froide maintenant.
   
   Regarder la photo, c’est revivre à l’infini ce moment tragique, l’accident qui a basculé leur vie. En évoquant les événements dramatiques de ce matin maudit, ses mains agissent sans qu’elle en ait vraiment conscience. Elle a numérisé la photo de son frère, elle a cliqué sur le programme de retouche de son ordinateur. Dire qu’elle sait ce qu’elle prépare, qu’elle suit une idée précise? Non, elle agit comme une somnambule, l’esprit scindé en facettes multitâches… Sur la même paroi, en ce moment, Marc, Martin et Sophie s’apprêtent à attaquer le mur abrupt, il leur faudra une bonne heure. Elle y sera, elle prendra les photos, comme il y a quinze ans, sans émotions, sans penser surtout. Puis viendra le dévers, et le surplomb…
   
   
   
    Sans qu’elle se souvienne l’avoir commandé, l’imprimante a craché les pixels reconstitués sur le papier glacé. La nouvelle photo n’est pas aussi nette que l’original, comme toujours avec le matériel informatique, mais le résultat est tout de même satisfaisant.
   
   Lucie se tourne alors vers l’homme immobile, assis dans le fauteuil roulant devant la fenêtre. Elle tend le cliché modifié devant ses yeux, afin qu’il puisse contempler la scène…
   
   - Tu vois Philippe, souffle-t-elle en se penchant sur son oreille, toi aussi , tu grimpes avec eux…