Lecture / Ecriture
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Sibylline
18 décembre 17h23
La Chine
Mamie
Dessert
Portrait demain
Je l'ai dit
La Chine - Sibylline

   Et bien voilà, il neige! Si ce n'est pas malheureux de voir ça! C'est déjà tout blanc partout, froid, mouillé, gelé et sur 20cm de profondeur ! Et en voilà encore! Je suis écoeuré. Je roule en rond mes pattes, les cale à demi sous moi et, le menton buté contre ma poitrine, je fais mon front têtu. Ne me dérangez pas. Je suis à quelques centimètres de cette horreur blanche, ce linceul de froidure obtuse, mais je pourrais aussi bien être en Chine. Le double vitrage protège mon rêve et la Chine... Oui, c'est ça. Mes yeux se font bridés. Je dérive vers ces monts arrondis, gorgés d'eau et cerclés de brumes... Les théiers s'alignent sur les pentes parfois abruptes qu'une file d'humains grimpe à pas réguliers et sûrs. Je les ais vus dans ce documentaire. Ce pays est si envoûtant. Je ne sais pas même si on y voit des chats.
   Autres que ceux qui, d'ici, rêvent à là-bas.
   Ici, depuis qu'elle a décidé d'emménager dans cette ancienne ferme, l'odeur du thé flotte souvent dans la maison, mêlée à celle du feu de bois qui orne la cheminée. Thé vert, thé au jasmin, au lotus, à la bergamote... Elle en a toute une gamme sur laquelle elle joue au gré de ses humeurs, de ses moments. J'y ai même trempé ma langue, finalement. Je ne peux pas dire que j'en raffole, mais je voulais connaître ce qu'elle buvait. Trimaran, lui, a déjà réussi à siffler toute une tasse. Et je sais parfaitement que lui non plus n'adore pas cela. Mais il a fait semblant d'en être enchanté. La vérité, c'est qu'il l'était, mais pas à cause du goût du breuvage. Non, pardi. Lui aussi, voulait connaître ce qu'elle buvait. Je le comprends bien, mon ennemi. Ce n'est pas moi qu'il roulera.
   Zut, voilà qu'arrondi sur mon rebord de fenêtre, je me surprends à ronronner. Il n'y a pourtant pas de quoi être content, et je ne le suis pas. Maudite neige ! J'avais repéré, le trou d'une souris, au mur de l'ancienne grange. J'y étais retourné cette nuit, attendant que cet animal, sot mais délicieux, y pointe son museau, quand la neige s'est mise à tomber. J'ai tenu bon un moment, mais il ne faut pas exagérer. C'est froid et ça mouille. Une souris ne vaut pas cela. Je suis donc rentré, et maintenant, voilà l'aube. Je vois de mon poste que le passage de la souris est sous la neige et je ne suis même plus sûr de bien savoir où. De toute façon, c'est inutile, elle passera ailleurs. Elle non plus ne doit pas souhaiter mouiller son pelage par ces températures. Quel désastre tout ce blanc qui mange le monde, étouffe les sons, les odeurs, les chemins, le décor. La neige efface. Elle bouffe le vivant. J'ai froid dans le dos quand je pense à elle, même quand je suis en mesure de m'en tenir bien à l'abri. C'est la mort. Je la hais.
   Pourtant, la mort, la vraie, je ne la hais pas. Je l'accepte, comme j'ai toujours accepté la vie depuis ce jour si ancien où ma mère nous a pondus, mes frères, mes soeurs et moi dans ce coin de cave. Depuis quelque temps, je sens bien qu'elle est là. Elle a pris place en moi. Elle s'est installée. Elle y prend ses aises, s'étale et m'envahit peu à peu. Je la sens bien qui croît. Bientôt, je ne serai plus.
   Et cela me tracasse. Pour elle. Qui va veiller sur elle quand je n'y serai plus ? Trimaran ? Oui. Bien sûr. Il a encore plein de vie, lui. Je le vois bien. Et il est fort. Incroyablement. Ce n'est pas sa malheureuse patte morte qui l'empêcherait d'égorger quiconque s'en prendrait à elle, mais ce n'est pas ce genre de danger là que je crains. Je ne la comprends plus.
   Cela fait trois ans que nous sommes ici. Au début, elle invitait des amis. Elle ne le faisait pas très souvent, mais elle le faisait et c'était très gai. Puis, elle ne l'a plus fait. Quelques uns ont continué à venir, pendant un temps. Elle les accueillait bien, mais avec ce rien de réserve qui donnait l'impression tout de même qu'elle attendait leur départ pour reprendre le cours de ses pensées. Et c'était le cas, je crois. Alors, ils ne sont plus venus. Il y a eu aussi des compagnons. Elle ne les installait jamais vraiment. Au bout d'un moment, elle désirait qu'ils partent. Je le sentais tout de suite, eux non. Encore un peu de temps et elle le leur disait. Ils partaient. Certains ne le prenaient pas trop bien. L'un d'eux, furieux, a élevé la voix, injurié... Un grondement de Trimaran, soudain debout, la babine à peine retroussée, et il est parti comme les autres, sans plus discuter. Forcément, un dogue allemand...
   Voilà que le vent s'y met ! Comme si la neige ne suffisait pas. Il soulève du blanc en flux et reflux furieux. Tous les oiseaux se cachent. Cette misère blême recouvre tout. Je n'aperçois plus la vieille auge en pierre qui verra fleurir les premières jonquilles. Bientôt. Serai-je là encore? Mais pour l'instant, le terrain est à la neige qui nie même jusqu'à la possibilité d'un prochain printemps et stérilise le paysage de son blanc hospitalier. Et le silence s'est installé.
   Elle est dans son atelier. Avant, c'était une grande véranda, presque une serre, dont elle avait d'ailleurs plutôt la fonction auprès des paysans qui habitaient là. Elle ne pouvait pas rêver mieux pour y installer ses tables, sa terre, son four. C'est que le succès venait. Les gens s'étaient mis à aimer les sujets de terre, les bustes, les animaux presque réels et pourtant magiques qui sortaient de ses doigts. Avec le succès, l'argent était venu, suffisamment du moins pour ne plus faire que ce qui lui plaisait. Est-ce que c'était là le danger?
   Quand j'étais jeune, que j'étais sorti de ma cave, cela avait été pour découvrir la vie dans les jardins alentour. Tout me plaisait, j'aimais tout le monde et vous m'auriez beaucoup étonné si vous m'aviez dit que tout le monde ne m'aimait pas. Mais bien, sûr, finalement, on me l'a dit quand même. Lorsque je débarquais dans un jardin, qu'il soit d'ornement ou potager, j'entendais souvent crier « Fous le camp ! » Il paraît qu'ils avaient peur que je griffe les arbres, ou les gosses, ou que sais-je ? Ou encore que je creuse dans les plantations. J'étais aussi souhaité que le choléra. C'est maman qui m'a expliqué cela, mais moi, j'avais cru que c'était mon nom, chez les humains : « Fouslecamp ». C'est vous dire si j'étais un minot naïf. Ca n'a duré qu'un temps. A la première pierre qui n'a pas raté son but, j'ai compris. Plus tard, maman a disparu. Cela faisait déjà longtemps que mes frères et soeurs s'en étaient allés. On ne savait pas toujours où. C'était encore un hiver, avec de la neige, comme celui-ci. On ne me voyait plus, moi qui suis blanc aussi, tout autant qu'elle. J'étais devenu invisible, le camouflage était parfait. Mais il n'y avait rien à chasser. Les souris, les oiseaux, tout le monde avait disparu, j'ai bien cru que j'allais mourir de faim, de froid et même de soif, et elle m'a ramassé. Elle habitait là-bas à cette époque. Elle m'a ramené chez elle, frictionné, réchauffé, nourri, câliné, gâté... On ne s'est plus quitté, jamais.
   Maintenant, elle vit ici. Je sais que la neige autour de la maison restera vierge de toute trace de pas. Elle ne passera pas le seuil, elle n'en aura même pas l'idée. Déjà, parce qu'elle non plus n'aime guère la neige, ensuite parce qu'elle s'apercevra à peine qu'elle est ainsi emprisonnée. Elle ne sort plus que très peu. Elle ne parle plus à personne, et le pire est qu'elle semble trouver que tout est très bien ainsi. Trimaran dit qu'elle a raison. Lui, du moment qu'elle est là, près de lui, le monde peut bien s'écrouler, il s'en fout. Mais il a tort. Peut-on vivre ainsi ? Si seul ? Et s'en trouver bien ? Elle semble heureuse, c'est vrai. Elle chantonne, écoute de la musique, ne parle plus jamais mais chante parfois, écrit, sculpte, lit, dessine, peint. Tout semble aller si bien ! Elle me fait peur. Est-ce possible d'être heureux ainsi ? Je ne le croyais pas. Je ne sais plus que penser. Est-il possible qu'elle aime tant la solitude ? Elle n'aurait donc besoin de personne ? Les humains ne sont pas ainsi faits.
   Quand elle m'a ramené chez elle, Trimaran a voulu me tuer. Je ne sais pas s'il m'a pris pour un rat ou si c'est simplement qu'il refusait de partager son amour. Il a failli y arriver, le bougre, j'étais si faible. Mais un mot d'elle a suffi. Il est son esclave et quel qu'ait été son désir de m'étrangler, il n'a plus jamais rien tenté contre moi. Une fois, même, alors qu'un chien errant me coursait, le hasard a voulu que je passe derrière lui. Il s'est levé et a toisé l'autre. Vous pensez bien que les choses ne sont pas allées plus loin. Un chat qui se fait protéger par un chien qui le déteste, si ce n'est pas un paradoxe, ça! Pourtant, je crois qu'on ne peut même plus dire qu'il me déteste. Elle lui a dit de m'aimer, alors, sans doute qu'il m'aime. Il ne sait rien lui refuser.
   La neige tombe et je la sens dans mes reins, ma mort. Elle se love, s'installe, prend de plus en plus de place, mais, pour l'instant, la douleur est supportable. La chaleur du radiateur, là, juste sous la fenêtre, peut encore me remplir d'aise alors que mes yeux se désolent du spectacle. La Chine est loin, je suis égyptien, je fais la momie. Chez eux, les chats étaient sacrés. Ici aussi.
   Au fait, moi non plus, je n'ai jamais eu besoin de personne. Et puis, elle a Trimaran. Elle va bien, cela se voit. Je ne vais plus m'inquiéter pour cela. Le silence est total.
   Ronrrrrrrrr