Lecture / Ecriture
    Accueil     Lecture     Ecriture     Rencontres     Auteur du mois     Ce qu'ils en ont dit     Contacts    

.:: Lecture & Ecriture ::.   

Gouttesdo
L’appétit de Mademoiselle Lê
L’alpiniste
L’ombre frêle des oliviers
La trop longue nuit de Firmin
L’ombre frêle des oliviers - Gouttesdo

   La chaleur sourd encore de la terre, des graviers, des pierres qui jalonnent l’immense jardin de Gethsémani, sur les hauteurs de la vieille ville. Dans la journée, les oliviers eux-mêmes ne sauraient dispenser de l’ombre, leurs frêles ramures aisément traversées par les rayons du soleil meurtrier, à la brûlure sèche et irrévocable. La fragilité apparente de la Nature cache bien l’opiniâtreté déployée pour assurer sa pérennité.
   
   Cette nuit, comme la précédente, l’homme erre entre les troncs minces des arbres fruitiers. En réalité, il n’a pas pu quitter les lieux, il n’a pas su s’arracher à la scène où se sont joués en quelques mots, en un geste décisif, son destin et celui de l’homme auquel il doit tout.
   
   Hier encore, cet endroit était le plus paisible qu’on puisse imaginer, un havre de calme surplombant la ville grouillante de commerçants, d’artisans, de multiples ouvriers exerçant mille petits métiers au sein de la Grande Cité. Jérusalem, comme ils avaient tous rêvé de cette ultime et grandiose étape, au cours du long périple des trois années écoulées!
   
   Des douze, aucun n’avait douté un seul instant, que leur Maître serait reconnu et couronné ici, accomplissant enfin la promesse faite aux Pères, depuis Abraham, et Moïse et Elie… Comment aurait-il pu concevoir que même Jean, le sauvage baptiseur de la Nouvelle Alliance, serait à ce point désavoué par les faits ?
   
   — Et pourtant, me voilà seul ce soir. Abandonné. Tellement fatigué. Est-ce ma faute ? Qu’est-il arrivé ? Je ne peux pas croire qu’Il n’ait pas prévu ce qui arriverait. Se peut-il qu’Il se soit trompé ?
   
    Depuis l’aube, au brouhaha, au tumulte qui montaient des rues, j’ai compris la colère de la foule, et j’ai espéré tellement fort que sa révolte inverserait le cours des choses… Les yeux fermés, sous l’ombre fugace des oliviers, j’ai écouté le souffle de la ville, j’ai guetté les signes du triomphe à venir… Et puis, peu à peu, la rumeur a changé, les cris se sont transportés ailleurs, loin du temple. Après une longue halte vers le palais du gouverneur, ils ont gagné les autres collines. À midi, les éclats de voix se sont faits plus rares, le silence a fini par imposer un couvercle épais sur la ville entière. On n’entendait plus que les coups de marteaux qui scandaient la défaite de notre camp.
   
   L’homme cesse sa marche fantomatique. Il se sent trahi jusqu’au plus profond de son être. Jésus lui-même ne lui avait-il pas signifié la confiance accordée, cette mission délicate, que seule sa loyauté indéfectible lui a permis de réaliser? Ses paroles résonnent encore à ses oreilles. Comme il voudrait que ceux qui, la veille, étaient ses compagnons, reviennent vers lui pour en attester l’exactitude.
   
   — Mais comment peuvent-ils imaginer que j’ai trahi ? La question le taraude et monte à nouveau du fond de ses entrailles. Il implore ce ciel hargneux qui se tait désormais. La révélation de son impuissance lui coupe les jambes. Il tombe à genoux sur le sol crevassé, anéanti par le désespoir qui tourbillonne dans sa tête. Être seul ce soir n’est que le début de la malédiction qui pèse dorénavant sur sa vie. Il réalise qu’il n’y a plus d’avenir pour lui, dans un monde promis si beau, il y a peu de jours…
   
   Le défaitisme l’envahit : la nuit qui enveloppe ce jardin est aussi noire que la crainte qui l’étreint. Comment pourra-t-il affronter encore et encore le souvenir brûlant d’un baiser commandé ?
   
   Genoux et tête au sol, l’homme effondré prie pour se diluer avec ses larmes sur la terre endurcie. Longtemps, il laisse couler hors de lui la rivière âpre de sa défaite, jusqu’à sentir sous son front la matière ameublie par la sincérité de ses pleurs.
   
   Alors que les premières lueurs grises annoncent la reddition de l’obscurité face au jour nouveau, Judas relève la tête. Sa haute silhouette part à l’assaut du ciel tandis qu’il cherche des yeux l’arbre le plus solide, celui dont l’ombre altière saura garder le secret de son destin accompli.