Lecture / Ecriture
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Gouttesdo
L’appétit de Mademoiselle Lê
L’alpiniste
L’ombre frêle des oliviers
La trop longue nuit de Firmin
L’appétit de Mademoiselle Lê - Gouttesdo

   Comme d’habitude, l’enfant s’est planté devant la fenêtre pour finir le dernier gâteau de son goûter. Mademoiselle Lê ne s’en contrarie plus. Il y a longtemps que Mademoiselle Lê ne lutte plus contre ce qu’elle ne peut changer.
   
   Manu, la petite voisine si vorace, ne sera jamais musicienne. Mademoiselle Lê a honnêtement essayé d’expliquer le fait à ses parents. Elle a choisi des mots précautionneux pour ne pas peiner le couple, mais la révélation de l’inaptitude de leur fille ne les a pas froissés. Ils ont cependant insisté pour que Mademoiselle Lê persévère dans ses efforts pour éduquer les oreilles et les doigts de leur enfant à la pratique de son Art. Monsieur Hackerman prononce le mot Art comme s’il s’agissait d’accéder à un mystère divin. Aux oreilles du professeur, le mot sonne comme si les trois lettres en étaient doublées : « Aarrt ».
   
   Mademoiselle Lê a accepté de poursuivre sa mission sans issue. Peu après, une nouvelle habitude s’est installée. Manu est arrivée avec un paquet de pâtisseries confectionnées dans la boutique de ses parents. Le premier mouvement de l’enseignante a été de s’insurger : il fallait poser des limites. Accepter de laisser les touches du clavier pilonné par les maladresses enfantines, c’était déjà beaucoup trop pour sa dignité d’ancienne virtuose ! Mais la colère de Mademoiselle Lê a fondu quand elle a compris le sens des remerciements parentaux. Conscients qu’elle vivait du fruit de ses études pianistiques, ils offraient en retour le meilleur de leurs talents : des religieuses, des Paris-brest et des petits-fours sortis tout chaud du fournil.
   
   
   
   La bouche pleine et les mains horriblement poisseuses des miettes du mille-feuille qu’elle dévore avec application, Manu ne quitte pas des yeux les mésanges charbonnières qui virevoltent inlassablement sur la terrasse où est installé un petit refuge de bois. Les oiseaux sont revenus vers l’abri. Sans doute ont-ils déjà perçu l’imminence des premières gelées. Depuis quelques jours, leurs passages près de la maison se sont intensifiés, les petites silhouettes furtives se posent parfois sur le sol dallé. Quand elle est seule chez elle, Mademoiselle Lê s’octroie quelques pauses pour admirer la chorégraphie hasardeuse qui régit la conquête du territoire. Parfois, elle imagine quelques notes, une suite d’arpèges qui illustrent le manège. Un sourire monte aux lèvres de Mademoiselle Lê : Les mésanges ont l’oreille plus musicale et attentive que bien des humains…
   
   — Chais pas, mais là ch’crois bien qu'elles zaiemeraient bien goûter aussi mon gâteau…
   
   Et Manu pose sur la crémone ses doigts collants de crème et de sucre. Mademoiselle Lê réprime un frisson. À chaque leçon, elle revit ce dilemme: cette enfant n’a pas de limites, elle envahit son univers, elle persécute son besoin vital de perfection. Mais en même temps, la spontanéité maladroite de la fillette lui apparaît comme une revanche sur son propre parcours. Ses nuits sont encore parfois habitées de cauchemars remontés des limbes du souvenir: elle revit alors indéfiniment son apprentissage précoce du piano et la sévérité de l’éducation dans la Chine des années Mao, la terreur et la faim éprouvées pendant les années de rééducation pendant son adolescence sous la répression de la révolution culturelle. Et puis la délivrance en arrivant en Europe, où elle a été gâtée à outrance par des tuteurs qui croyaient effacer les manques par des excès contraires. Elle a alors supporté des troubles de l’appétit qui l’ont déstabilisée jusqu'à l’abandon de la carrière de pianiste soliste qui lui était promise.
   
   Aujourd’hui, Mademoiselle Lê vit seule dans ce pavillon modeste d’une petite ville. Elle survit grâce à ses leçons de piano dispensées aux enfants du voisinage. Elle a trouvé son chemin de paix en acceptant les contradictions du monde. Sa solitude est comblée par son chat et les merveilles dont son minuscule jardin lui offre la jouissance : les palettes de couleur des fleurs de la plate-bande, les jeux d’ombres et de lumière sous le tilleul, et les trilles des rossignols qui font vibrer la chaleur des nuits d’été. Alors, les rêves oppressants se diluent et reculent parce que le chant de l’oiseau amoureux réveille sa plus grande victoire sur l’oppression des camps. Privée de partition et d’instrument, elle a maintes fois vaincu la famine plus dure à supporter dans l’inactivité nocturne : durant ses années de privations, elle s’endormait en jouant dans sa tête, immobile sur sa paillasse, les morceaux difficiles sur lesquels elle avait tant peiné autrefois. La musique silencieuse la nourrissait alors, elle ne dépérissait plus comme tant de ses compagnes.
   
   Aujourd’hui, elle se nourrit sans retenue des œuvres de Schumann et de Brahms. Elle puise toujours dans l’écoute et le travail de ces musiciens plus de forces et de vitalité que ne lui en procurent les repas ascétiques que seuls son estomac supporte.
   
   Alors, Mademoiselle Lê regarde Manu éparpiller les miettes grasses du gâteau sur la terrasse. Elle lui tend la boîte de carton souillée de résidus chocolatés.
   
   — Ne t’inquiète pas Manu, lui sourit-elle, ici chacun peut manger à sa faim…