Lecture / Ecriture
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Sibylline
18 décembre 17h23
La Chine
Mamie
Dessert
Portrait demain
Je l'ai dit
18 décembre 17h23 - Sibylline

   - C'est tout de même une chance que tu aies fini par trouver ce travail. Je commençais à me faire du souci, avec tous ces loyers en retard...
   - Oui, j'en suis bien content.
   - Tout de même ! Quand je pense, toutes ces années d'études pour avoir tellement de mal à trouver un premier emploi!
   - Oh, tu sais, ce n'est pas vraiment un emploi. Un essai d'un mois, simplement.
   - Oui, oui, un essai, je sais bien. Seulement quand ils verront comme tu es capable et que tu ne rechignes pas à l'ouvrage, ils te garderont. Je ne me fais pas de souci pour ça.
   - Tu sais, c'est pas sûr...
   - Tu as tort de t'inquiéter. Je te connais, tu ne te rends pas justice. Tu manques de confiance en toi. Il faut y croire un peu, et puis, la SOCOFINAC, c'est une grosse boîte. Une fois que tu as le pied là-dedans, tu peux y faire toute ta carrière.
   - J'y crois, j'y crois, mais...
   - Ils t'ont mis à la compta tout de même. C'est stable, la compta. C'est pas comme la vente ou la création. Ca ne bouge pas sans arrêt. Non, non, moi je le sens. T'es casé. On est enfin tirés d'affaire, mon chéri.
   - Tu sais, ma puce, il faut que je te dise que j'ai cru comprendre qu'ils ont pris quelqu'un comme ça, pour un mois, mais qu'ils n'ont pas vraiment l'intention de le garder.
   - Pas l'intention de te garder ?
   - Non, je ne crois pas.
   - Oh mais, ne te laisse pas faire ! S'ils n'ont rien à te reprocher, dans un mois, ils ne peuvent pas se débarrasser de toi comme ça. Ca, j'en suis sûre! Tu ne te laisseras pas éjecter. Tu as une famille, tout de même !
   - Oui, oui, mais...
   Dans la chambre, Mathilde joue. Elle a six ans, elle est très sage. Elle peut jouer toute seule pendant des heures. Il paraît que c'est parce qu'elle est fille unique et qu'elle a beaucoup d'imagination. Son imagination justement, en ce moment, travaille pas mal. C'est que Noël approche, et ça fait beaucoup de choses à penser pour une petite fille.
   Beaucoup de choses à rêver.
   Beaucoup de choses à comprendre.
   Mais c'est magique, Noël. A Noël, tout va mieux. Même Papa et Maman semblent plus détendus. Ce sont des grandes personnes, alors forcément, ils ont beaucoup de soucis ça se voit bien, mais c'est normal. La maman de Sabrina, qui lui a donné du chocolat, on dirait qu'elle n'en a pas de soucis. C'est pas possible, bien sûr, puisque c'est une grande personne, alors c'est juste que ça se voit moins.
   On est le 18 décembre, dans une semaine, ce sera Noël. Mathilde a usé de ses toutes nouvelles connaissances en écriture pour rédiger une lettre au Père Noël. Elle y a mis beaucoup de choses. Enfin, pas tout ce qu'elle aurait voulu mettre, parce que c'était dur à écrire, et au bout d'un moment, Maman a dit que c'était bien comme ça, qu'elle écrirait un roman quand elle serait plus grande, mais pas tout de suite. Bon. Elle espère tout de même que le Père Noël comprendra et qu'il ne trouvera pas que deux ou trois grosses lignes, c'est trop peu.
   Elle a mis aussi qu'elle voudrait avoir une robe de Princesse avec un voile et une couronne. Maman a dit que le Père Noël n'apportait pas toujours exactement ce qu'on demandait, mais parfois, à la place, quelque chose qui ressemble. Qu'est-ce qui peut ressembler à une robe de princesse ? Maman a des rideaux, qu'on mettait autrefois dans la cuisine, qui ressemblent à un voile de princesse. Mais en moins bien. Est-ce que c'est possible que le Père Noël lui apporte des rideaux ? Les vieux rideaux de la cuisine, ils sont rangés dans le placard, entre la chambre et les WC ; Elle va voir.
   Mathilde va jusqu'au placard, qu'elle ouvre sans trop de mal. Il est fermé à clé, mais la clé est toujours dessus, parce que ses parents ont confiance et qu'ils savent qu'elle ne va pas toucher aux produits dangereux. Mathilde est une petite fille à qui on peut faire confiance.
   Elle se trompe d'abord de sens, et la porte reste fermée à clé, mais elle comprend son erreur, tourne dans l'autre sens, deux fois, et la porte s'ouvre,. Les rideaux sont? mais ce ne sont pas les rideaux qu'elle voit. C'est un grand sac en plastique un « maxi », comme pour faire les courses de la semaine, mais ce n'est pas celui des courses de la semaine, c'est un nouveau, un sac qu'elle ne connaît pas. Elle tire un peu vers elle le bord du cabas et regarde. C'est tout rouge, rouge et blanc. C'est du tissu? et des poils aussi. Qu'est ce que c'est ? Ca fait penser au Père Noël. Elle regarde mieux, oui, ça ressemble au manteau du Père Noël et même, à sa barbe aussi.
   Mathilde tire le tissu rouge, mais il est trop long et trop lourd et elle ne peut le sortir du sac. Elle tire les poils blancs légèrement argentés, ou rosés elle ne sait pas trop, et qui se trouvent dans un autre sac en plastique, plus petit, à l'abri du premier. Et Là, elle parvient à tirer l'objet. On dirait une perruque, des faux cheveux, ou alors une barbe, comme celle du Père Noël. Le Père Noël ?
   Dans la cuisine, Papa et Maman discutent. Maman rit. C'est bien, ça. Cela faisait longtemps qu'elle ne riait plus. Elle est de bonne humeur, Mathilde va lui montrer ce qu'elle a trouvé.
   
   
   - Papa, Maman. Regardez ! J'ai trouvé un truc comme la barbe du Père Noël !
   - Montre !
   - Où as-tu trouvé cela ? demande Maman qui semble vraiment très surprise pour une maman.
   - Dans le placard.
   - Dans le placard ? Mais qui l'a apporté ?
   Elle se tourne vers son mari, soudain exsangue qui se racle la gorge et marmonne
   - Eh bien... Tu sais...
   - Il préfère se tourner vers Mathilde pour bien s'expliquer avec elle.
   - Viens ici, mon Trésor, dit-il, en la hissant sur son genou.
   - Tu sais, Mathilde, quelque fois, il y a des grandes personnes qui se déguisent en Père Noël pour amuser les enfants. Ca ne veut pas dire que le Père Noël n'existe pas. Non. Pas du tout. Mais il faut bien comprendre qu'il ne peut pas être partout à la fois, alors que tous les enfants du monde ont envie de le voir en même temps. Comment veux-tu qu'il fasse ? Eh bien, ce n'est pas compliqué. Il engage des assistants. Des messieurs qui s'habillent comme lui et qui vont à sa place, rencontrer les enfants dans les endroits où il ne peut pas aller. Et je dois porter ce costume à un de ces messieurs, pour qu'il puisse aller remplacer le Père Noël dès demain matin, quand j'irai à mon travail. Parce qu'en fait, il habite à côté de mon bureau. Tu comprends ?
   - Oui, Papa.
   - Alors, ne va pas abîmer son costume ou le Père Noël ne sera pas content. Va remettre tout cela en place. Et après, tu pourras regarder la télé. Tu te mettras dans le canapé, il faut que je voie quelque chose tranquillement avec Maman.
   - Oui d'accord.
   Il l'embrasse. Une tape sur les fesses, elle repart.
   
   Mathilde satisfaite va ranger bien soigneusement la douce barbe blanche dans son sac en plastique. Elle pense aux Pères Noël qu'elle a déjà vus? Celui du grand Magasin, c'était sûrement le vrai, mais celui du métro? pas sûr. On aurait dit qu'il sentait un parfum qui pue. Ca mérite réflexion tout cela, mais bien sûr, Papa a raison, on ne peut pas faire autrement. Il faut des faux Pères Noël.
   
   Dans la cuisine, les deux parents se regardent en silence. Au bout d'un moment, Maman lâche,
   - Alors c'est ça ton boulot d'un mois ? T'as raison, m'étonnerait qu'ils te prolongent.
   Il ne répond pas, regarde le sol entre ses pieds.
   - Ah, la vache ! fait-elle en se tournant à nouveau vers les pâtes, sur la cuisinière.
   Et elle pleure.
   Il est 18h 50.