Lecture / Ecriture
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LAOS 3 : Muang Ngoï - Tistou

    Muang Ngoï
   
   Ce qu’il y a d’incroyable au Laos, c’est que tous les noms de villes, de lieux, vous sont inconnus. Inconnus au sens jamais entendus. A part Vientiane, la capitale, et encore...
   
   Muang Ngoï ne fait pas exception à la règle, non plus que Nong Khiaw, ville par laquelle on accède à Muang Ngoï. On y accède... par le fleuve, après avoir passé trois heures à vous faire secouer dans un van ou un bus comme dans un shaker, sur des routes défoncées pour rallier Nong Khiaw depuis Luang Prabang. Le fleuve... enfin, la rivière dans ce cas, la Nam Ou en l’occurrence, qui se jette dans le Mékong, non loin de Luang Prabang.
   
   La Nam Ou donc. D’où je suis, en surplomb de sa rive gauche, boueuse, saison des pluies oblige, plusieurs réflexions me viennent en tête. Sur l’autre rive, en face, tout aussi escarpée que celle où je me trouve, ce ne sont que forêts qui teintent de vert – vert tropical – les sommets en pain de sucre, aux parois vertigineuses. Des touffes de nuage, en cette saison des pluies (la bien-nommée), s’accrochent aux pentes de manières aussi variées que changeantes, modifiant le paysage d’heure en heure. Un paysage qui évoque irrésistiblement certaines peintures chinoises aux montagnes effilées noyées dans la brume.
   
   La Nam Ou, à 130 kilomètres environ de sa confluence avec le Mékong, a déjà la largeur de la Seine à Paris – au moins en cette saison des pluies – et un débit puissant qui n’incite pas à se mettre en travers de son cours.
   
   La température est chaude mais supportable et s’il ne pleut pas, pas d’inquiétude : c’est qu’il va pleuvoir ! Pas de bruits intempestifs – normal, il n’y a pas de routes qui mènent à Muang Ngoï. Les seuls qui nous parviennent, de bruits, à l’occasion, sont les teuf-teufs des bateaux plats qui remontent ou descendent la Nam Ou : gros slow-boats pour le transport de passagers ou pirogues à moteurs des pêcheurs. Mais le trafic n’est pas si intense et ce qui me frappe, finalement, à observer dans une douce béatitude le défilement de l’eau, le kaléidoscope changeant des montagnes occultées par de taquins nuages et les quelques bateaux qui peuvent tracer leur sillage, c’est l’absence de cris d’oiseaux dans cette végétation pourtant surabondante. Ceci m’avait déjà frappé dans les montagnes du Nord-Vietnam ; montagnes aussi boisées et semblant tout aussi pauvres en vie animale, notamment les oiseaux.
   
   Jusqu’alors je m’étais dit que si, dans ces montagnes forestières du Nord-Vietnam, on ne voyait pas d’oiseaux, c’était que peut-être... les séquelles de la guerre, les défoliants...
   
   Constatant un phénomène similaire au Nord-Laos, certes frappé lui aussi par les Américains, et plutôt durement mais pas dans cette région-là du Laos, j’en viens à une autre hypothèse... plus alimentaire celle-ci. C’est que, la vie étant rude, les oiseaux sont tués pour être mangés ! Des Laotiens ont répondu positivement à cette hypothèse, avec un sourire énigmatique (mais le sourire au Laos est un état perpétuel, même quand on n’est pas d’accord avec son interlocuteur !) dont je n’ai su dire s’il signifiait une certaine gêne de cette situation ou une façon polie de ne répondre ni oui ni non ? Toujours est-il que cette situation, en tout cas, est avérée pour les serpents, singulièrement recherchés pour leur viande. Du genre, si un cobra est signalé quelque part, un Laotien ne va pas chercher à s’éloigner mais plutôt chercher comment attraper la bête ! Je dois reconnaître que le fait de savoir les serpents décimés me heurte moins que d’imaginer les oiseaux subir le même sort !
   
   On n’entend pas d’oiseaux donc sur ce surplomb de la Nam Ou. Juste les stridulations d’insectes divers et variés – et à vrai dire recherchés eux aussi ! Les criquets par exemple – qui peuvent s’avérer très bruyants. Mais tout ceci n’empêche pas la Nam Ou de courir inlassablement se jeter dans le Mékong, juste striée en surface des mouvements des petits bateaux, forte en son sein de poissons et crevettes, apparemment d’abondance divine, synonymes d’une vie intense et indestructible.
   
   Les nuages ont encore modifié la physionomie des montagnes ; certaines ont été rayées du champ visuel, d’autres se retrouvent mitées ou surgissent abruptement au-dessus d’une cotonnade effilochée. Il fait toujours chaud. A dire vrai il fait très chaud ! D’autres nuages, menaçants ceux-là, s’approchent par le Sud – il va y avoir une bonne douche de mousson ! Pour autant les Laotiens restent paisibles et souriants, même à l’embarcadère – un bien grand mot pour une pente boueuse et glissante dans laquelle sont taillées des semblants de marches – d’où le slow-boat de 9h30 va partir pour ramener sa cargaison de voyageurs à Nong Khiaw.
   
   Il me vient à l’esprit que s’il fallait illustrer l’expression "les chiens aboient, la caravane passe", les rivières du Laos et leurs navigateurs feraient bien l’affaire !
   
   Je tourne le dos à la Nam Ou pour remonter les deux ou trois cents mètres d’une piste détrempée qui constitue la rue principale – et l’essentiel - du village. Peu d’activité devant les maisons ouvertes sur la rue. Quelques poules qui se sentent manifestement chez elles. Des chats, beaucoup de chats au Laos, et des chiens, pas agressifs pour un sou. Passée la dernière maison la piste se perd le long d’un affluent de la Nam Ou, impraticable tant la terre est gorgée d’eau. Devant, les montagnes qui s’élèvent au-delà des frondaisons rappellent qu’en saison sèche Muang Ngoï est une base de départ reconnue pour des treks vers les villages dits "ethniques". Les villages ethniques, une "spécialité" étonnante du Nord-Vietnam, Nord-Laos, Nord-Thaïlande et, j’imagine Sud-Birmanie. En gros ce qu’on appelle "le triangle d’or". En substance, des villages habités par une ethnie spécifique – la zone du "triangle d’or" est constellée d’ethnies montagnardes spécifiques -visités parfois comme on peut partir à la découverte d’espèces rares ! En période de mousson, impossible raisonnablement de se lancer à l’assaut des sentiers, sans compter que les cours d’eau à traverser sont sérieusement gonflés.
   
   A ma droite, la Nam Ou, à ma gauche les montagnes dont les pieds sont hérissés d’une végétation hirsute et luisante d’humidité. Entre les deux, une bande étroite de... cinq cents mètres maximum qui figure la zone exploitée, habitée par les âmes de Muang Ngoï.
   
   Regagner la zone de l’embarcadère, prudemment sur la piste glissante en slalomant entre les flaques. Notre piroguier devrait nous y attendre maintenant pour remonter la Nam Ou. En bateau. Finalement le seul moyen raisonnable de progresser dans cette contrée...