Lecture / Ecriture
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Ca commencerait comme ça - Tistou

   Les premières notes de « By the way » des Red Hot commençaient à installer le climat étrange, doux, nostalgique et désespéré dans l'habitacle de la voiture. « By the way » avait ce pouvoir mystérieux sur sa sensibilité, à lui, surtout le passage mélodique.du début. Elle, ne l'aimait pas.
   La route, chargée de camions, serpentait entre de doux reliefs, le long de la Vlatva, en Bosnie. Elle et lui avançaient lentement et descendaient vers l'aval, vers la mer, vers leur maison de vacances, en Croatie.
   La Vlatva était toujours ce fleuve impétueux mais sans cette sauvageté et cette beauté que lui donnait l'étroitesse des gorges où elle devait se frayer un passage au niveau de Mostar, sous le pont.
   Les reliefs étaient doux et la Vlatva, grossie pourtant de plusieurs affluents, pouvait s'étaler. Le débit restait violent mais la force brute de l'eau avait fait son oeuvre et elle s'était creusée un lit assez large pour n'être plus un simple torrent de montagne qui rebondit de rochers en fonds calmes, d'une eau froide et rageuse, mais un fleuve, sûr de lui, encore jeune, que rien n'arrête et qui se précipite vers sa destinée. La mer. La mer adriatique.
   Il faisait chaud, il faisait... gris. Gris dans leurs têtes. D'ailleurs ils ne parlaient pas. Leurs pensées encore à Mostar, en pays bosniaque. Ils y avaient passé vingt-quatre heures, n'avaient pas tout compris mais bien senti le malaise qui entoure la ville, qui taraude le pays.
   Il zappait mentalement le passage tout en scansions de « By the way », se réfugiant mentalement dans la partie mélodique qui allait reprendre.
   Mostar était célèbre pour son pont et sa ville turque. Un haut pont de pierres qui enjambe la Vlatva et qui rassemble les deux rives de la ville, en un endroit escarpé où la Vlatva est encore fougueuse et indomptée.
   Du haut du pont on a une vue magnifique sur la partie turque de la ville, rive gauche : petits toits en lauze sur gros murs de pierre, maisons basses resserrées autour des ruelles, minarets et petits jardins qui laissent dépasser des murs, de ci de là, quelques branches d'un vert acide des figuiers. Une certaine idée de la sérénité.
   Du haut du pont, l'eau en bas est transparente, verte par moments, et ballote d'une rive à l'autre, au gré des fonds, des rochers et de quelque mystérieux dessein.
   Petit garçon, il y a bien longtemps, du temps où la Yougoslavie existait encore, lui se souvenait avoir été impressionné par des hommes, de jeunes gens, qui, montés sur le parapent du pont, seulement vêtus d'un slip, se dressaient de toute leur stature, écartaient les bras en croix, comme pour imposer silence et respect, regardaient 21 m plus bas, sous leurs pieds le trou vert, profond, qu'il ne fallait pas rater, se décalaient imperceptiblement, de quelques centimètres, et d'un coup sautaient, droits, les genoux pliés et les bras écartés. C'était brutal, bref, ponctué d'une gerbe d'eau, vite refermée par le courant, et tout de suite ils reprenaient pied, sur la rive droite, la seule accessible, et se hissaient sur les rochers, le coeur encore fou, la peau ruisselante. Lui se souvenait de son père, leur donnant quelques pièces, leur tapant sur l'épaule, leurs sourires, les frissons de leurs corps, et leurs courses à petites foulées nerveuses pour remonter là-haut...
   Le pont était toujours là. Ou plutôt le pont avait été reconstruit. A l'identique. Mais c'était des pierres neuves, exagérément claires, pas encore patinées par les milliers, les millions de pas qui étaient passés par là, sur le vieux pont détruit il y a un peu plus de 10 ans.
   Entre 1992 et 1994, symbole de la folie du pays, les bosniaques croates avaient aidé les bosniaques musulmans à repousser les bosniaques serbes. Et ceux-ci éloignés, les bosniaques croates s'étaient retournés contre leur allié. Guerre des deux rives, bombardements de mortiers, pont détruit, maisons détruites, bâtiments détruits. Les hommes, les femmes,... ?
   Le pont et ses abords avaient donc été reconstruits ? une entreprise turque, ironie de l'histoire ? à peu près à l'identique sauf qu'une copie de la Joconde n'est pas la Joconde !
   Les bâtiments administratifs, les hautes façades de la ville moderne n'avaient pas été reconstruits, et leurs squelettes de bâtiments ; pitoyables murs effondrés, planchers vrillés, poutrelles d'acier tordues, sont comme un appel au malheur.
   Les hommes, les femmes, eux non plus, n'avaient pas été reconstruits. Ou alors copie aussi.
   Tous les deux s'étaient promenés dans Mostar, le Mostar moderne, celui de la vraie vie et des vrais gens et avaient vu ces hommes, assis aux tables des cafés, en terrasse. Comme en attente, en conciliabules, penchés les uns vers les autres, regards vers la foule qui s'écoule. Scènes orientales des pays où le temps ne s'écoule pas à la même vitesse, où les regards et les paroles chuchotées ont une plus grande densité.
   Et au dessus d'eux, autour d'eux, des bâtiments éventrés, des béances dans les façades qui laissent entrevoir des intimités saccagées, d'anciens écrins de vie devenus repaires de fantômes. La violence à l'état brut, le fracas des obus, le sifflement des balles comme imprimés dans les façades autour d'eux.
   Ils avaient été interloqués aussi de ces soldats allemands, en treillis, qui déambulaient par groupes, avant de comprendre que ce n'était pas une force d'occupation. Non. Pas vraiment, c'était l'Euroforce, chargée d'assurer le maintien de l'ordre.
   Tous les deux avaient ressenti ce malaise patent. Celui de leur logeuse, jeune femme aisée aux airs de biche en sursis, qui s'enveloppe d'un châle malgré la chaleur et semble redouter en permanence que le ciel lui tombe sur la tête.
   La Bosnie Herzégovine vit une situation hallucinante, puisque gouvernée par un gouvernement bosniaque, gouvernée par un gouvernement serbe et gouvernée par un gouvernement croate. Rien que ça ! Le tout sous administration des Nations Unies, avec l'Euroforce qui fait la police... Vous achetez une glace à Mostar, en Bosnie ? Le prix affiché est de 1 Km (Kurent Mark ? ? ?). Mais vous pouvez donner aussi bien 0,5 ? ou même 3,5 Kunas (monnaie croate) ! Les pièces de 1 et 2 Kurent Mark sont d'ailleurs calquées sur les pièces de 1 et 2 euros. Même gabarit, même aspect bicolore... J'imagine assez bien ce que peut ressentir un commerçant, bosniaque, à qui l'on paie en Kunas, croates !
   Il y aurait régulièrement des dérapages des uns, des autres. Les destructions ont été massives ; maisons, usines... A se demander comment le pays survit. Apparemment sous perfusion de l'Union Européenne. On parle de milliards d'euros annuels injectés dans le pays... Le malaise est patent et la solution adoptée ; un pays- trois ethnies reconnues, ne semble pas pouvoir durablement tenir la route.
   En sursis : l'impression la plus tangible.
   
   By the way égrénait ses dernières notes. Flottait encore dans l'atmosphère le sentiment étrange qui pouvait l'empoigner à son écoute. Il connaissait le morceau qui allait suivre : Safeway Cart de Neil young. Long, sombre, entêtant, propice aux réflexions teintées de gris. Le morceau se déroulait avec la régularité et les à-coups d'un moteur de frigo qui bourdonne, monte en puissance comme pour démarrer et retombe. A croire que le pauvre Neil ne connaissait plus ce jour là que les deux cordes supérieures du manche de sa guitare !
   Leur véhicule était toujours inséré dans le flux monotone des camions.
   Sur le côté gauche, en retrait de la route, à l'écart de la Vlatva, apparaissaient régulièrement, comme sorties d'un stroboscope, des ruines de maisons, de fermes, le plus souvent isolées de rubans de plastique rouge et blanc, qui vibraient sous le vent, protections dérisoires. Avertissement sans frais : attention mines, murs instables, ...
   Tristesse de ces lieux autrefois habités, dorénavant maudits, maudits de la folie des hommes.
   - Oh regarde, c'est là qu'on voulait s'arrêter !
   Et elle avait pointé du doigt un chateau, sur un promontoire rocheux, dans une grande courbe à gauche où un village était frileusement recroquevillé sous les tours hautaines du chateau.
   Il sursauta, sorti brutalement de son isolement autistique où la ligne de basse de Safeway Cart et la conduite automatique au cul d'un camion l'avaient plongé.
   Rétroviseur. Couper la courbe. Un grand espace vide devant une auberge. Tonnelle et terrasse. La chaleur, la torpeur d'un après-midi d'été. Contact coupé.
   Neil Young renvoyé au silence, seulement le morceau qui continue dans sa tête.
   Un chemin montait en pente douce vers les premières maisons. Des marches, larges, en pierre claire, qui réverbèraient un peu le soleil, obligeant à plisser les yeux. Un marchand de fruits, à l'ombre d'un tilleul, arrosait d'eau ses pastèques et son raisin pour le refroidir. Et puis l'ombre bienfaitrice de la porte fortifiée, les ruelles pavées qui montent vers le chateau, les branches vertes des cerisiers, des figuiers, qui s'inclinent sur les passants par delà les murs. Un groupe de femmes et d'enfants, assis à mi-pente, proposent quelques articles d'artisanat, des broderies,... Ce n'est pas l'heure des cars de touristes encore, qui viennent déverser pour les trente minutes réglementaires leur frêt d'appareils photos numériques à pattes.
   Silence étouffé. Un chat efflanqué traverse la ruelle devant. Il les regarde dédaigneusement et passe d'un bond définitif à l'abri d'un grillage. Une pensée pour Tistou, seul et malade, loin.
   Tiens Neil Young s'est mis en veilleuse.
   Un grand bâtiment en pierres, rénové de neuf. Il arbore un drapeau européen. C'est le Q.G. local de l'Euroforce, évidemment. Le chateau est encore haut.
   Ils se regardent. A gauche, ils obliquent à gauche pour reprendre la pente descendante vers la sortie du village. Jardins, murets, silence. Des lézards qui courent sur les pierres. L'ombre du mur de fortifications. Diverses choses étalées là aussi, pour trouver acheteur. La porte fortifiée. Devant, le ruban de bitume et la litanie de camions ; camion-camion-voiture. Et derrière, par intermittence, la Vlatva, qui roule ses flots et qui s'en fout.
   Chaleur. Economie de mouvements. Ils se dirigent vers la terrasse et la tonnelle.
   Une table est déja occupée par une famille, bruyante. Grands parents, père, mère et deux petites filles. Impossible de comprendre si ce sont des serbes, des bosniaques ou des croates.
   Ils gagnent une petite table à l'ombre, observent le manège des petites filles. Une grande bouteille d'eau gazeuse ; la patronne finit par comprendre à grands coups d'italien, d'anglais et de gestes. Ils sortent les cartes à jouer, vont faire une patience l'un contre l'autre.
   
   C'est là.
   
   Le trafic s'était fait plus calme. La patronne se tenait près d'eux encore. Une voiture était arrivée, bruyante. Elle avait attaqué la courbe, agressivement. Et passant juste devant la terrasse, le conducteur avait tourné la tête vers eux, vers la terrasse. Ils avaient vu distinctement son visage et son torse nu par la fenêtre ouverte. Et il avait klaxonné trois coups. Trois coups longs.
   Le visage de la patronne était resté fermé, mais comme fermé au dedans. Après trois secondes d'éternité, elle était rentrée vers le bar chercher la commande. La voiture avait disparu au loin. Des camions déja prenaient le relais...
   C'est là qu'il s'était fait son film. Ca commencerait comme ça...
   Le gars était d'ici. Il faisait partie d'une milice pendant les années de guerre. Et il avait guerroyé, violé, tué, comme c'était dans le contrat. Une nuit, avec d'autres, il avait encerclé une maison, de l'autre bord. Ils avaient guerroyé, violé, tué. La femme de ce bar était la seule rescapée. Elle savait qu'il faisait partie des assassins. La fin de la guerre était vite arrivée. Les positions, la situation avaient été figées en l'état. L'Euroforce s'était installée, pour assurer l'ordre, la paix.
   Elle savait qu'il en était, des assassins. Il savait qu'elle savait. Et tous les jours il passait devant chez elle. Et tous les jours il klaxonnait. Trois coups longs. Et tous les jours elle s'emmurait un peu plus.
   Voilà, c'était le film.
   
   Prescience des évènements, imagination délirante ? Crispation du visage de la femme, arrogance du fier-à-bras en voiture ?
   Il avait hâte de retrouver Neil Young. Et Safeway Cart. Bien noir aussi Safeway Cart ! Bien approprié à la situation.
   Ce jour là il avait perdu aux cartes.
   On se fait de ces idées quelquefois !