Lecture / Ecriture
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Espoir : Nirvana - Tistou

   Espoir : Nirvana
   
   
   Elle est enfin allongée, au repos – allongé on commence déjà à oublier son corps – sur cette large dalle de pierre. Elle peut fermer les yeux et soupirer d’aise. Ne plus avoir à supporter son corps, pouvoir l’abandonner là, pesanteur réduite par l’horizontalité. Elle n’entend même pas le brouhaha autour d’elle. D’ailleurs qui l’entend encore ? Qui entend réellement un brouhaha permanent ?
   
   Elle est consciente de déambulations autour d’elle, non loin d’elle … Pareil. Qui fait encore attention à la foule, aux passants quand chaque espace de la ville est livré en permanence aux déambulations incessantes ? Ils peuvent bien déambuler, même l’enjamber s’ils veulent. Elle est arrivée. Elle y est parvenue. Si elle veut, elle ouvre un œil et elle le voit, là, une dizaine de mètres en contrebas, s’écoulant lentement … Mais elle ne veut pas. Elle est arrivée. Elle le sait et même elle peut se reposer maintenant. Se reposer. Longuement s’il le faut. Belle promesse avant le départ définitif.
   
   De temps à autre, des pieds passent plus près d’elle, des voix parlent plus près, des existences la frôlent, elle étendue là, forme chétive recroquevillée dans son sari de coton blanc, bordé d’une bande rouge-orangé. Elle va s’installer dans le paysage, s’incruster jusqu’à disparaître, là sur ce ghât, une de ces larges et vastes dalles de pierre qui descendent en un démesuré escalier de géant vers Ganga – le Gange – le fleuve sacré qui s’écoule là, juste plus bas.
   
   Ils sont encore nombreux alors que le soir s’installe à faire leurs ablutions, simplement vêtus d’un pagne blanc ceint autour des reins, les mains jointes respectueusement, à mi-cuisses dans l’eau, à psalmodier, à prier, à s’immerger, à boire l’eau brunâtre, à ne pouvoir s’en détacher … Pour cette eau ils ont voyagé des jours entiers, ils ont marché, ils ont chanté, ils ont souffert sous le soleil brûlant, ils n’ont vécu que d’aumônes de riz. Ils ont marché, marché, tendus vers ce but ultime ; Ganga, et Varanasi, la ville la plus sacrée. Et elle aussi a souffert avec eux. Oh peut-être davantage ! C’est qu’elle est vraiment très vieille, et réellement sans forces. Certains l’ont portée sur un brancard de fortune. Des camions, des chariots l’ont avancée sur ce long chemin qui convergeait vers Varanasi. Elle avait bien cru ne pas y parvenir. Mourir en chemin, sans le voir, sans le boire, sans s’y purifier … Mais sa foi avait été plus forte. Et c’était son destin. Elle avait tressailli de bonheur lorsqu’elle l’avait vu au détour de ces interminables ruelles encombrées d’un peuple invraisemblable qui descendent du centre de la ville vers ses berges. Il était là ! Oh pas aussi large que ce qu’elle s’était imaginée mais en saison sèche sa largeur est bien divisée par deux. Pas aussi large mais tellement beau ! Immanent, imperturbable, adoré de milliers de fidèles qui pataugent, debout, accroupis, incroyablement fervents … De faux air de station balnéaire, mais une station balnéaire sacrifiant à la foi, pas aux loisirs, une station balnéaire mystique.
   
   Des larmes sèches avaient coulé quand on avait posé son brancard sur la dernière dalle de Harish Chandra Ghât, au niveau du fleuve sacré. On l’avait soulevée, par les pieds et par les bras pour la poser délicatement dans l’eau. Elle s’était enfoncée autant qu’elle le pouvait sous la surface de l’eau fuyante d’une crispation de tout son corps. La bouche ouverte elle avait failli s’étouffer. Elle avait absorbé l’eau sacrée, maintenant dans son corps. Elle avait communié avec Ganga. Elle était arrivée …
   
   Et on l’avait remontée d’une dizaine de mètres, six dalles au dessus du cours du fleuve, en slalomant autour des sadhus décharnés, torses nus, chevelure brune déployée tombant sur les épaules, regards hallucinés, assis en tailleur tournés vers le fleuve, autour des marchands, du barbier installé là, de quelques touristes subjugués assis là sans autre idée que s’imprégner de cette vie grouillante et essentielle, de vaches capables de gravir les ghâts. Elle avait même croisé un groupe d’hommes qui arrivaient portant un brancard, également ; un cadavre, et elle y avait vu comme un signe du destin, elle avait souri.
   
   Elle avait remercié ses porteurs, les avait congédiés. Harish Chandra Ghât. C’est bien là qu’elle voulait qu’on la dépose.
   
   Bien sûr, le crématorium électrique installé récemment en surplomb du ghât déparait.
   Ca oui, il déparait quand on observait derrière la dernière dalle du ghât les bâtisses d’une pierre jaunâtre, délavée par endroits, noire d’humidité à d’autres, aux architectures extravagantes, propres à susciter l’image des Dieux, les toits de temples comme des fusées dressées vers le ciel – des fusées ou plutôt des suppositoires – les murs ocres, ou roses, percés d’ouvertures, ou non … Et puis les assemblages hétéroclites de nattes, de vastes parasols, de tréteaux, … qui encombraient des dalles du Ghât et contraignait le flot incessant de la multitude à contourner, par le haut, par le bas, l’obstacle.
   
   Il déparait aussi de ces tas de bois entassés aux coins de la très vaste terrasse qui dominait l’extrémité droite – regardant depuis le fleuve – de Harish Chandra Ghât.
   
   Elle avait souri quand elle était arrivée en découvrant cette terrasse et les deux bûchers qui flambaient dessus. Les feux étaient éteints maintenant et seule une odeur de fumée âcre rappelait ces bûchers. Les cendres avaient depuis été rassemblées et solennellement jetées dans le fleuve au milieu des pèlerins à moitié immergés, indifférents.
   
   C’était sur ce Ghât, Harish Chandra Ghât qu’elle avait absolument voulu se rendre depuis qu’elle avait entendu qu’à la différence du Manikarnika Ghât, le ghât principal de crémation, on faisait l’aumône de bois aux pauvres qui mourraient là pour les brûler. Et du bois il y en avait, elle le voyait. Mais elle savait bien aussi qu’il coûtait fort cher ce bois. Mais peut-être pas à Harish Chandra Ghât si ce qu’on disait était vrai ? Elle avait été rassurée de constater que le crématorium électrique – oh qu’il déparait ! – était fermé et ne semblait pas pour l’heure en activité. Elle avait bien entendu qu’il avait été créé pour pallier l’impossibilité des pauvres à acheter la quantité de bois nécessaire au bûcher mais …
   
   Maintenant qu’elle était là, elle pouvait se laisser mourir. De faim s’il le fallait. Une certitude, son enveloppe corporelle ne quitterait pas en l’état Harish Chandra Ghât. Mourir à Varanasi et voir ses cendres jetées dans le Gange étaient l’assurance de voir son âme échapper au cycle infernal des réincarnations ! Enfin accéder à la paix éternelle, au nirvana ! Ne plus arpenter cette vallée de larmes, se détacher, pour toujours ! Son espoir de toute une vie était sur le point de se matérialiser. Plus que deux évènements à accomplir : mourir, et s’incorporer au Gange sous forme de cendres. Et mourir sur ce Ghât, c’était la certitude d’être brûlée ici et de voir ses cendres jetées au fleuve …
   
   Les yeux toujours fermés, elle sourit. Elle entend une vague rumeur qui provient d’un Ghât voisin ; de la musique, des discours, des paroles amplifiées par des micros. Et toujours des pas, incessants autour d’elle ; au-dessus, en-dessous. Elle a même senti il y a peu le souffle d’une vache, une de ces innombrables vaches qui déambulent dans tout Varanasi, venue flairer son visage.
   
   Elle est déjà au paradis, au nirvana. Les sons du spectacle de nuit destiné aux touristes, indiens pour la plupart en ce mois de mai, qui vient de commencer sur un Ghât voisin, maintenant que la nuit est tombée, elle peut s’y soustraire. Facilement. Il lui suffit de se concentrer sur le fleuve qui s’écoule un peu plus bas pour ressentir, ou s’imaginer ressentir, la force tellurique de ce mouvement incessant, dans une espèce de sourde mélopée monocorde, de cette ligne de force qui relie l’Himalaya au delta plus au Sud-Est, après Kolkotta. Elle sourit. Elle y est ! Elle est chez elle. La nuit sera belle. La nuit suffira peut-être pour passer. Elle sourit.
   
   Elle a ouvert doucement les yeux, couchée sur le flanc, tournée vers le fleuve. Les formes qui s’agitent lentement au niveau du fleuve sont devenues fantomatiques. La seule lumière incontestable provient de ces bougies posées sur des feuilles, comme des feuilles de nénuphars, sur lesquelles des croyants les ont déposées allumées, pour les laisser dériver au fil du courant. Des traits de lumière fragiles et comme invincibles pourtant. Elle sourit. Fragiles et invincibles, comme elle. Elle sourit. Puisse sa flamme s’éteindre rapidement maintenant. Maintenant qu’elle est arrivée ...
   
   
   Tistou