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Cham Island - Tistou

   Cham Island
   
   Cham Island. Les îles de Cham. Déjà le rêve dans le nom … C’est un ensemble de sept îles – îlots à une quinzaine de kilomètres au large de Hoï An, en Mer de Chine, vers le centre du Vietnam.
   
   Ce matin, second matin sur l’île, nous n’avons pas été réveillés par ce que nous avions cru la veille être la mode locale : l’hymne vietnamien, à 4h30 du matin, diffusé plein tube par les haut-parleurs portés par une grande antenne-relais, au centre du village, pile dans l’axe de notre fenêtre, suivi de 2 heures de ce qui pouvait être des infos ou de la propagande. En vietnamien, inutile de le préciser. Le vietnamien, bien fort, à 4h30 du matin, ça réveille bien!
   
   Ca nous avait bien un peu (beaucoup!) étonnés puisqu’il n’y a pas d’électricité sur l’île de Cham, hormis un générateur délivrant le précieux courant électrique entre 18h30 et 22h30?
   
   Donc, ce matin – là, pas de réveil intempestif par hymne interposé. Juste le marché qui avait dû s’ouvrir avec le retour des barques de pêcheurs vers 6h. La nuit avait été la même fournaise que la précédente dans la petite pièce blanchie à la chaux de la Guest-House. Un matelas jeté par terre et une bizarre installation au-dessus le faisant ressembler à un baldaquin ; une structure en mousseline posée sur des tringles qui lui permettait de coulisser, la moustiquaire. Rien d’autre dans cette pièce spartiate ; ni air-conditionné ni ventilateur … pas d’électricité!
   
   La nuit avait été aussi accablement chaude que la précédente et une nuit chaude, sans souffle d’air, naturel ou artificiel, sous une moustiquaire, c’est une expérience … ruisselante! Dans la nuit, j’avais eu parfois l’impression que des moustiques se promenaient sur mon ventre, mes cuisses … Que non point! Juste les gouttes de sueur qui ruisselaient avec une belle régularité.
   De dessous notre fenêtre, ouverte en permanence par une telle touffeur, nous parvenaient ce qui représente le quotidien d’un marché ; interpellations, exclamations, discussions confiantes …, des accidents sonores qui prenaient peu à peu corps au fur et à mesure que nous sortions de la torpeur d’un mauvais sommeil. Des senteurs marines montaient jusqu’à nous : de petits poissons avaient déjà été mis à sécher sur des claies – seul moyen de les conserver quand on ne dispose pas de l’électricité – environnés comme il se doit par de très jolis frelons ou ce qui serait de belles guêpes vietnamiennes.
   
   Dans la Guest-House, pas de bruit particulier. Nos hôtes s’étaient allongés la veille au soir à même le dallage du salon, tout habillés, portes et fenêtres ouvertes, sous une moustiquaire installée sur des arceaux vite déployés. Nos hôtes avec lesquels malheureusement les échanges étaient limités, personne dans le village de Bai Lang, à 15 km de la côte vietnamienne, ne parlant l’anglais – et encore moins le français! La quarantaine tous les deux, la taille svelte comme tous les vietnamiens, ils nous avaient accueillis sourire aux lèvres et une espèce de glossaire vietnamien/anglais à la main, avec des locutions aussi définitives que « nous avons besoin d’une table à langer » (!) pour seul viatique. C’est dire que les discussions pourtant tentées de part et d’autre furent limitées. Mais pour l’heure ils devaient être debout depuis le début du marché pour profiter, j’imagine, de la relative fraîcheur du petit matin.
   
   La maison, de construction récente, était d’une qualité peu fréquente au Vietnam, et plus encore sur une île paumée. Des gens importants? Leur statut de guest-house (inexistantes dans le Vietnam touristique où il est interdit, sans déclaration préalable, de coucher chez l’habitant) pourrait le laisser penser? Nous ne parviendrons pas à le savoir …
   
   Bai Lang s’étend face à la Mer de Chine sur environ un kilomètre de profondeur, mais l’essentiel des constructions est à moins de cinquante mètres du rivage. Tous sont pêcheurs ou peu s’en faut, et au plus fort de la chaleur – entre 11h et 15h – c’est un peu couvre-feu. Allongés à l’ombre et sieste pour beaucoup. Sinon c’est dehors, sur le trottoir comme un peu partout au Vietnam, que tout se déroule : le repas, la vaisselle, les devoirs, la préparation des poissons à sécher, les infos à échanger … Très collectif, le Vietnam! Il faut dire que sans électricité ; pas de radio, de télévision, d’internet et que sais-je …! La vie comme à l’aube des temps ; la nourriture à tirer du sol, des arbres ou de la mer – plutôt le cas à Bai Lang – les relations à maintenir avec les voisins …, la vie comme on ne la connait plus.
   
   Bai Lang, c’est donc une succession de petites façades, quasiment accolées les unes aux autres, entièrement ouvertes sur la rue : les poules, quelques chiens, les poissons à sécher sur claies, quelquefois la vaisselle empilée. Parfois des murs de béton, d’autres de bois avec couvertures en tôle. Un petit temple souvent au sein de la pièce principale, plutôt dédié à Bouddha - mais la chose n’est pas totalement claire - le drapeau vietnamien, rouge avec une étoile jaune, sur certaines maisons, notre guest-house par exemple (maisons d’officiels, maisons de patriotes?), et des vietnamiens – vietnamiennes le plus souvent souriant, incapables de dépasser le « Hello » mais qui vont jusque là, hello! Et la chaleur, omniprésente dès que vous faites un mouvement de trop. Nous l’avions sous-estimée, la chaleur. Bai Lang sans électricité? Qu’à cela ne tienne, sur une île, en bordure de mer, il y aura de l’air … Avec un ventilateur ce serait passé, mais le ventilateur …
   
   Le plus clair de la journée se passe pour nous à la plage. Nous n’avons, de toutes façons, pas le droit de monter plus haut dans l’île – qui culmine quand même à 500 mètres – puisque considérée comme territoire militaire vietnamien. De toutes façons on a tout fait pour nous décourager sur le bateau qui nous emmenait depuis la côte faire du snorkelling auprès des îlots et qui nous a laissé sur l’île principale : des serpents partout, des cobras, des black mambos, des vipères, … De toutes façons, la température est dissuasive … Affronter la forêt montagneuse qui commence dès les dernières maisons via une mauvaise piste au pourcentage dissuasif, sachant qu’il y a des soldats au bout de la piste … qui ne parleront pas l’anglais mais voudront savoir ce qu’on fait là … bof!
   Mais pour la plage … A condition de trouver de l’ombre. L’eau est à 29°C et les lieux sont propres. Par contre le corail est en voie de disparition. Comme le poisson, pas si abondant que cela. Certains évoquent la surpêche – et le passage au près des côtes de bateaux-usines à pêche chinois. D’autres parlent aussi de méthodes bien peu orthodoxes de la part de locaux vietnamiens, munis de bâtons de dynamite …!
   
   Donc, plage. Une plage pour nous tous seuls. Ou presque puisqu’un bateau venu du continent a débarqué sa quinzaine de touristes … laotiens … venus faire halte sur la plage pour manger dans une échoppe dédiée à cette activité. Le bateau, une grande barcasse en bois dont le moteur fonctionne indéniablement au mazout, les a débarqués sur le ponton fait de planches disjointes au bout de perches dressées vers le ciel, qui s’avance d’une quinzaine de mètres vers le large. Ils ont marché, empruntés, vacillants – comme on vacille en débarquant d’un bateau – se donnant mutuellement la main, un appareil photo ou un sac dans l’autre, courant à moitié parvenus au sable de la plage pour éviter la morsure du soleil.
   
   Trop chaud pour se baigner et se brûler la plante des pieds lorsque le soleil est au zénith, se rabattre à l’ombre des frondaisons du bord de plage est le mot d’ordre. Dans notre dos une quinzaine de bicoques, en arc de cercle autour de la plage, décrépites, comme désertées, assommées de chaleur. Devant nous le blanc du sable qui éblouit et le bleu de la mer qui nous appelle. Prendre comme un don du ciel la possibilité de pouvoir rester là, à ne rien faire, protégés de trop de chaleur par les palmes au-dessus de nos têtes, à considérer un bout d’Asie, avec juste le ressac en bruit de fond …
   
   Et puis ces deux femmes. Qui se tiennent à l’écart, accroupies, traînant chacune un vieux sac dans lesquels sont à coup sûr jetées leurs affaires. Leurs seules affaires peut-être? Elles passeront devant nous, un peu méfiantes, pour aller manifestement quémander de quoi manger à l’échoppe où sont arrêtés les Laotiens – évènement rare au Vietnam où, en dehors de Ho Chi Minh City, et encore, on ne voit pas de mendiants. Et elles repasseront devant nous, s’arrêteront au bosquet suivant. Une très âgée, qui traîne son sac avec difficulté, l’autre, moins vieille, sa fille peut-être … Le chapeau conique sur la tête, une tunique et un pantalon court. La silhouette de base de la femme vietnamienne, l’archétype local, rassurant et comme immuable.
   
   La plus jeune finira par venir jusqu’à nous. Bien évidemment elle ne parle rien d’autre que le vietnamien mais il est clair qu’elle veut quelque chose. Elle le fait comprendre tout en nuance, gênée. Nulle agressivité, juste la gêne. Nous sommes aussi gênés qu’elle tant la situation est inédite dans ce pays où tout le monde est pauvre mais où tous s’en accommodent. Pas là. Elles semblent comme des parias, et plus pauvres que pauvres. Et encore aujourd’hui je ne puis m’empêcher de penser – peut-être un film que je me fais – qu’elles sont deux bannies, mises au ban … De quoi? Pourquoi? Exilées sur cette île, tenue par les militaires, où les visiteurs débarquent généralement du bateau pour manger sur la plage puis repartent 2-3 heures après … Ce n’est pas le billet que nous lui aurons donné ( que des billets au Vietnam, pas de pièces) qui devait lui assurer du réconfort! Pourtant, celle que nous prenions pour sa mère était venue après, elle aussi. Et avec elle aussi impossibilité de communiquer. Et cette gêne terrible. Et ce sentiment de passer à côté de quelque chose. Personne n’aura été en mesure de nous expliquer cette situation très particulière, personne ne parlant anglais ici. Et toujours dans la tête que nous avons vu deux bannies, deux exclues, pour raisons politiques peut-être …? Film. Peut-être.
   
   Quand la température retombe un peu, passés 16h00, le bateau des Laotiens est reparti. Il n’y a plus que nous sur cette plage. L’échoppe referme ses portes. Des militaires, manifestement ayant terminé la journée, descendent de la piste vers la plage, nonchalants, bons enfants. Un jeune couple vietnamien vient se baigner. Et nous réalisons le côté surréaliste de la situation : nous n’avions pas encore vu de vietnamiens en tenue de bain et hors contexte travail quotidien. Eux deux dans l’eau comme un défi à la réalité sociale … Des adolescents envahissent progressivement la plage pour improviser une partie de foot avec leur ballon crevé … Nous reprenons le chemin de la guest-house. Bai Lang est comme sorti de sa torpeur. Les hommes torses nus sont devant leurs habitations, grandes ouvertes. Dans une heure le générateur démarrera et ce sera parti pour quatre heures d’électricité ; la télévision, la lumière …, la vie du village.
   
   On nous attend à la guest-house pour manger. Tôt. Tenter de se parler, encore. Mais se sourire, surtout. Combattre la chaleur enfermée entre ces murs. Ecouter les voix des groupes de voisins rassemblés par petits groupes à partager boissons, repas, autour du poste de radio. Une impression de vie paisible, de vie réglée, sans fantaisies possibles. Mais de vie digne, sans trop de souffrances apparentes …
   
   Si! Ces deux femmes qu’on pressent souffrir. Qu’à cette heure-ci on imagine repliées près d’un gîte, un abri, comme des bêtes traquées. Ces deux femmes dont définitivement nous ne saurons rien …
   
   Tistou