Lecture / Ecriture
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Pale-olitic - Tistou

   « Rretourrner taxi. Parrtirr. Encorre beaucoup rroute ! » Dragan se levait péniblement de son siège, manquant tomber, la main encore cramponnée au dernier verre de SLIVOVIC qu'il venait de siffler.
   Jean Paul considéra tristement le taxi, la piste poussiéreuse qui passait sous la terrasse de ce café improbable bosniaque, à nouveau le taxi où il avait déja enduré tous les cahots de la terre dans un cagnard d'enfer, et tout aussi tristement tourna la tête à gauche, en direction de ..., merde, il n'avait jamais été foutu de prononcer correctement le nom de cette jeune (actrice ?) femme imposée par JUSTUVICA sur le tournage. M'en fout, c'est ESMERALDA, ma fille dans le tournage. C'est ESMERALDA pendant le voyage. Et zut !
   ESMERALDA présentait le même aspect depuis le départ du camp du tournage. Le visage fermé, verrouillé à l'intérieur. La souffrance visible, mais assumée, machoires bloquées et la gorge raide. Elle ne décoinçait pas une parole. Normal avec l'opération des amygdales qu'elle avait subie la veille dans des conditions plus que rock'n roll ; éclairage générateur, anesthésie à coup de tampons d'éther, et chirurgien peut être médecin mais chirurgien ?
   Lorsque les brumes de la nuit, aussi folle que les précédentes, s'étaient déchirées au matin, il était clair qu'elle souffrait le martyr. La gorge gonflée, à vif, la déglutition quasi impossible. Quant à parler...
   JUSTUVICA était venu trouver Jean Paul qui tentait péniblement de se restaurer d'un mauvais café et d'une omelette aux poivrons tièdasse, et de retrouver un semblant de dignité en rajustant tant bien que mal pantalon et polo. La SLIVOVIC de la veille lui tapait encore bien les tempes et la santé que semblait afficher matin après matin JUSTUVICA l'impressionnait toujours. S'il se souvenait bien d'ailleurs, vers 1H00 du matin, il l'avait vu se saisir d'une guitare et brailler en compagnie de 2 assistants et de l'actrice principale, (Ivanca, Ivança,... enfin un nom comme ça à coucher dehors) pendant... longtemps, enfin il ne se souvenait plus sauf que ça faisait du bruit !
   « Problème, Jean Paul, ESMERALDA opérée mais pas bien . Il faut emmener elle hopital. Elle veut ZAGREB, famille là bas. »
   Jean Paul l'avait considéré, tête penchée, avec toute l'attention qu'il avait pu simuler. Bon sang qu'il faisait déja chaud ! La nuit n'avait rien rafraîchi et il avait l'impression de repartir sans remise à zéro dans ce genre de journée où vous vous sentez à la fois sale, moche, sans intérêt. Un petit avant goût... non pas de l'enfer, mais du purgatoire !
   « Problème, il faut accompagner elle. Mais personne. »
   La tête toujours penchée, Jean Paul réfléchissait. Non, essayait de réfléchir. Ouais c'est moche pour elle.
   « Ta scène avec elle, Jean Paul, dans dix jours possible. T'es libre. Tu l'accompagnes ZAGREB et vous revenez dix jours ! Avion à PALE, à midi ZAGREB. Dragan t'emmène dans taxi. Partir possible dans une heure .» Et il lui avait souri.
   Le même sourire qu'il y avait 3 mois, lorsqu'il l'avait rencontré à ROLAND-GARROS, dans une de ces réceptions d'après-match où la jet-set cotôyait joueurs, journalistes, et requins de tous bords. Sauf que JUSTUVICA n'était pas un requin mais le cinéaste adulé par les uns et abhorré par les imbéciles. JUSTUVICA avait souri en le rencontrant, lui avait expliqué qu'il aimait bien ses commentaires des matchs de tennis. Il lui avait dit aussi qu'il attaquait à l'été le tournage de son nouveau délire en BOSNIE et qu'il l'invitait, que ce serait super et qu'il y aurait même peut être un petit rôle pour lui. Pour rigoler, avait-il ajouté !
   Et maintenant ça faisait 3 jours qu'il était en BOSNIE. Enfin à Trou-du-cul-du-monde en BOSNIE, loin de PALE, à plusieurs heures de pistes défoncées dans les montagnes, les forêts, où JUSTUVICA avait installé son camp de base, sa cour, et tout ce dont il avait besoin pour laisser son génie impressionner la pellicule. Pas d'électricité, des générateurs. Pas l'eau, le ruisseau. Pas de murs, les tentes.
   Et maintenant ça faisait 3 heures qu'ils avaient pris la route, enfin la piste défoncée, pour PALE. Avec Dragan, imbibé de SLIVOVIC depuis qu'ils étaient repartis de ce foutu café, et ESMERALDA. ESMERALDA qui supportait son martyr avec une belle stoïcité. Celle de ces peuples qui savent encore ce que souffrir veut dire, et donc ce que vivre représente.
   Il soupira. Qu'est ce qu'il était venu foutre là ? Pas un Français, quasiment que des speedés de slaves. On ne savait même pas s'ils étaient bosniaques, serbes, croates,... JUSTUVICA, qui anonnaît un peu de français, et Dragan qui encaissait quelques mots d'anglais et de mauvais français. Incompréhension quasi permanente, folie organisée par JUSTUVICA érigée en règle. L'impression constante que tout pouvait arriver à tout moment. Tout et même le pire. Non il n'était pas fait pour cette jungle post-yougoslave !
   « Dis voir, Dragan, ça veut dire quoi OLITIC. »
   « OLITIC ? » Dragan avait détourné la tête vers lui. Il l'avait détourné aussi des cahots de la piste et ils avaient failli se défoncer le crâne mutuellement. Sa mimique était éloquente ; incompréhension totale et syndrome post-SLIVOVIC.
   « OLITIC ? » répèta-t-il. « Pas connaîtrre. What is ?
   « PALE-OLITIC. C'est là qu'on va. PALE OK mais OLITIC ? »
   Il le regardait comme halluciné. Non plutôt hébété.
   De désespoir, Jean Paul lui montra le nom écrit sur la feuille donnée par JUSTUVICA, le viatique.
   Dragan partit d'un énorme rire en même temps que des exhalaisons de SLIVOVIC ayant déja servie emplissaient l'habitacle. Jean Paul se rencoigna contre la portière et attendit l'explication. Putain de pays, putain de cahots, qu'est ce qu'il foutait là ? (mais ça il l'avait déja dit)
   « PALE-OLITITCH . OLITITCH » Et le rire gras n'en finissait plus de cascader, et les cahots de cahoter.
   « OLITITCH ! ! OLITIC pas comprrendrre. »
   Ouais, OK, putain de prononciation à la con ! Mais qu'est-ce qu'il était venu faire là ? ? Un ressentiment à l'égal de son inconfort l'envahissait progressivement. L'impression sourde d'être le jouet de créatures étranges, dans un monde inconnu, plein de SLIVOVIC et de cahots.
   Calmé, Dragan avait rétabli une trajectoire plus conforme avec les amortisseurs fatigués du taxi. Jean Paul avait jeté futivement un coup d'oeil derrière. ESMERALDA, hiératique, avait toujours les mêmes difficultés à déglutir. Les petites contractions contrôlées de son larynx disaient assez que le dilemme entre OLITIC et OLITITCH n'était pas son problème principal.
   « OLITITCH, superriorr .»
   « OLITITCH superriorr? » répéta Jean Paul incrédule.
   D'un mouvement ascendant de la main droite, Dragon mima superior. « Superriorr. Upperr ! »
   « Supérieur ! You mean OLITITCH is superior .»
   Le grand sourire de Dragan tourné vers Jean Paul occasionna une nouvelle salve de gnons contre l'habitacle et de nouvelles bouffées de SLIVOVIC, enfin d'ex-SLIVOVIC.
   « PALE, petite ville underr ... -il mima d'un geste horizontal la paume ouverte- ? flat mountain. »
   « Flat mountain ? Plateau ? » Et Jean Paul reprit comme un code d'initiés, la paume ouverte le geste horizontal. « PALE, en bas, et airport, OLITITCH en haut.
   Le sourire s'élargit encore, et les balancements du taxi s'accentuèrent. « PALE superiorr ! »
   « PALE-OLITIC, PALE supérieur. OK, OK murmura-t-il enfin.
   
   Le supplice du taxi-essoreur avait cessé depuis un quart d'heure. Le taxi était garé devant des baraquements en tôle et Dragan discourait avec deux uniformes, presque aussi poussièreux que ledit taxi. ESMERALDA n'avait pas bougé mais leurs 2 valises avaient été sorties par Dragan et trônaient derrière lui. Le dialogue semblait laborieux, et un des gars agitait la feuille de JUSTUVICA sous le nez de Dragan. Derrière eux, encore plus loin, sur la piste herbeuse, un petit avion à hélices était stationné. Jean Paul était comateux. Et poussièreux aussi. C'est fou comme la dignité fout le camp avec la chaleur, la poussière et l'incompréhension du monde qui vous entoure !
   Dragan avait claironné lorsqu'il avait mis fin au supplice : « PALE-OLITITCH. Airrporrt ! »
   Devant la mine consternée de Jean Paul, il avait ajouté : « Petit airrporrt. Petit avion pourr ZAGRREB. » Ca n'avait pas rassuré Jean Paul.
   Et maintenant, il lui faisait signe. Et il appelait «... », -incompréhensible- ah oui ce devait être ESMERALDA ! »
   Jean Paul se tenait maintenant devant celui qui tenait la feuille qu'un léger vent faisait frissonner.
   « Herre enrregistrrement. Bagages and passporrt » expliquait Dragan.
   Bon sang, mais oui, passeport ! Putain, dans la hâte du départ, il n'était pas allé le prendre dans son sac de duvet où il l'avait planqué ! Nooonnn ! Il regarda fébrilement autour de lui. ESMERALDA tendait son passeport croate à l'autre uniforme et montrait sa gorge enflée pour expliquer son mutisme. Celui à la feuille le toisait, soupçonneux, semblant évaluer son degré de décrépitude.
   « He, Dragan, pas de passeport. Laissé au film ! »
   « What ? »
   « Le passeport ! Avec JUSTUVICA, not here ! »
   DRAGAN se mordit la lèvre inférieure, et, se tournant vers l'uniforme à la feuille, entreprit un long discours véhément ponctué de itch, de atch et de beaucoup d'autres choses que, de toutes façons Jean Paul ne comprenait pas.
   L'uniforme regarda Jean Paul d'un air dégoûté et soupira. Levant la feuille devant ses yeux, il l'interrogea : « No passporrrt ? Herrre Bosnia, you know ? »
   Jean Paul hochait lentement la tête.
   « You go to ZAGRRREB. ZAGRRREB, in CRRROATIA, you know ? »
   Suites des hochements de tête au fur et à mesure que Jean Paul mesurait l'ampleur des dégâts. Il allait se réveiller de ce mauvais cauchemar ! C'était sûr !
   « You need passporrrt. What's yourrr name ? »
   « LOTH . Jean Paul LOTH .»