Lecture / Ecriture
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Tistou
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Carnets de voyage malaisien – Dabong
Carnets de voyage malaisien – Pulau Perhentian Besar
Carnets de voyage malaisien - Kota Bharu
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Gabriel
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LAOS 2 : Luang Prabang
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India : Mumbai
Hamada - Tistou

   Erfoud. Sud marocain. Hotel La Gazelle, petit hôtel miteux. Chambre 6, à l'étage.
   Bernard est allongé sur son lit, sommier étroit défoncé, draps usés jusqu'à la trame. Il est allongé, sur le dos, les bras autour de la tête. L'immobilité d'une momie, le regard braqué sur le mur ocre pisseux. Il n'entend pas les bruits étouffés par les murs en pisé, les bruits d'une petite ville du Sud marocain dans la touffeur de l'après-midi.
   L'âne qui braie et les roues de la charette à ramasser les ordures qui grincent, les conversations étouffées de ces deux grands diables en djellabah et chèche, le frou-frou végétal du balai de feuilles de palme de la femme accroupie, sans âge, qui pousse inlassablement les grains de sable que le Chergui (**) a déposé dans le patio.
   Il ne voit pas non plus les rues immobiles et désertes qui se coupent à angle droit, harassées de chaleur et d'ennui. Le fort sur le Djebel (***) qui surplombe la ville, vestige dérisoire de la période coloniale. Il ne voit pas mais il sait. Il connait. Il connait Erfoud et ce n'est pas à Erfoud qu'il songe.
   Son voyage est purement mental. Immobilité totale pour réponse à la chaleur. Mais il est plus loin. Après Erfoud. Après Erfoud, par une piste caillouteuse, Merzouga. L'erg de Merzouga et ses dunes de sable magiques qui changent de couleur avec les heures. Du blanc chauffé à blanc en plein midi au rouge cuivre du coucher du soleil. Petit Sahara en réduction. Enfin, image de Sahara conforme à l'imaginaire collectif, qui ne le conçoit qu'en tas de petits grains jaunes et en rondeurs, douces ondulations purement minérales. Quand le Sahara c'est d'abord du caillou, de la ligne plate, des falaises abruptes et encore des lignes plates et encore des cailloux.
   Et justement c'est là bas qu'il est. Au pied de la Hammada. La Hammada du Guir. Cette immense falaise abrupte qui donne suite à un plateau et qu'on voit très bien du petit village de Taouz. Taouz, après les dunes, après Merzouga. Dans la pierraille, toute plate, en direction de la Hammada, qui figure d'une certaine manière la frontière avec l'Algérie.
   D'une certaine manière puisque la frontière n'existe pas sur les cartes. Puisque l'Algérie et le Maroc ne sont pas d'accord sur le tracé. Et en ces temps de guerre larvée avec le Polisario... Avec l'Algérie qui soutient le Front Polisario parce que ça embête le voisin. Avec les attaques ponctuelles du Front Polisario, venant de l'Algérie. La Hammada, c'est l'Algérie. Avant la Hammada...?
   Oui. Il est là bas, dans sa tête. Juste avant la Hammada et juste après Taouz. Dans ce désert de cailloux brûlés, tout noirs. Et dans lesquels on trouve des filons de magnifiques fossiles ; des orthocères et des goniatites. Ces fossiles que vous proposent les enfants au bord de la piste à Merzouga. Sauf que ceux qu'ils vous proposent sont meulés par leurs pères, par leurs frères, pour présenter un bel aspect lisse, brillant. De très beaux fossiles, vraiment.
   Mais un fossile, ça se trouve, ça ne s'achète pas. Et Bernard, la dernière fois, avait eu la chance à l'entrée de Taouz de tomber sur un Marocain qui lui avait fait le cinéma habituel :
   - Dangereux, interdit. L'Algérie, le Polisario. Des mines. Les fossiles, tu les trouveras pas. Emmène moi, je te montrerai.
   Et là, effectivement, ils s'étaient retrouvés sur un gisement. Oh, pas des très gros ni même des gros ! Mais de beaux fossiles bruts, se détachant en blanc sur le caillou noir. Des qu'il avait ramassés lui même.
   Et il allait repartir là bas. Il saurait retrouver le gisement. Il voulait y retourner avant de revenir en france.
   Il regarda sa montre. Samedi 6 juin 1981, 15H00. Le coup de chaleur allait passer. Il avait encore 3 heures et demi avant la nuit, c'était jouable.
   
   Les vitres latérales étaient ouvertes à fond. La 4L filait sur la piste toute droite. Dans son rétroviseur le Djebel qui dominait Erfoud s'estompait rapidement. Il faisait encore chaud et des vapeurs de chaleur au loin faisaient comme des flaques d'eau noire devant la voiture. Encore plus loin devant, les dunes de Merzouga se devinaient, tremblotantes, dans le lointain.
   Il était certain de retrouver la piste de Taouz. Ca c'était facile. Et de là, faire les 5_6 kilomètres qui l'amèneraient au gisement de fossiles.
   L'excitation de la piste lui faisait oublier la chaleur, la sueur qui vous plaque les vêtements. Le vent de la course amenait un minimum d'air. A cinquante kilomètres/heure, il était à la limite d'adhérence sur cette piste marquée par les camions. Il surfait littéralement sur les rides en surface de la piste. Ne pas avoir à freiner, ç'aurait été impossible. Mais il était sûr de cette piste jusqu'à Merzouga. C'était l'autoroute ! Avec l'approche des dunes, il laissait maintenant un nuage de poussière et de sable derrière lui, comme des volutes tourbillonnantes qui signaient son passage.
   Il avait fait un signe de la main au passage de Merzouga aux enfants qui voulaient l'arrêter pour lui proposer fossiles, promenade dans les dunes, demander stylos, cigarettes, ... , le Maroc quoi.
   Il progressait maintenant vers Taouz. Moins facile déja puisque personne, ou si peu, n'allait là bas. Il se souvenait devoir garder le cap sur un renfoncement de la Hammada, qui maintenant formait une ligne noire, devant, comme une barrière infranchissable, et suivre un semblant de piste, défoncé par endroits par des ravinements d'orage. C'était tout ce qu'il aimait cette avancée par à-coups. Les passages en première pour ne pas toucher les rochers. Il se surprenait à jurer à haute voix, pour exorciser un moment de tension lors d'un passage plus délicat.
   Derrière lui, les dunes de sable, hiératiques et silencieuses, prenaient une teinte jaune dorée. Devant, la coupure sombre des falaises de la Hammada donnait une tonalité menaçante.
   L'arrivée à Taouz le surprit tant il était absorbé par la conduite. Il se souvenait qu'il devait contourner le village par la gauche. Mais d'abord, sacrifier aux usages en vigueur, s'arrêter devant celui qui, enveloppé dans une djellabah, lui faisait signe de ralentir.
   Il allait lui dire que c'était interdit, dangereux, qu'il ne trouverait pas... Et lui, s'il voulait y aller seul allait devoir le laisser sur le bord de la piste...
   Il arrêta la 4L à hauteur, passa la première et engagea la conversation avec son maigre bagage d'arabe. Après les salutations d'usage, il resta suffisamment vague sur ses intentions - Taouz, avait-il dit, en secouant la tête vigoureusement ? et profita du moment où les enfants qui entouraient le véhicule étaient venus à hauteur de sa vitre prendre des stylos pour démarrer en douceur.
   La troupe l'avait poursuivi, poussant des cris perçants, mais très vite ça avait pris l'allure d'un film muet, l'homme faisant de grands gestes, agitant les mains,de plus en plus lointain, progressivement masqué par la pousssière. Il semblait dire non et Bernard avait souri en se constatant hors d'atteinte. Pas très légal si proche de la frontière, mais bon...
   Au bout de vingt minutes, il avait été forcé de constater qu'il ne retrouvait pas le site. Guidé, il n'avait pas suffisamment mémorisé le parcours. Il s'était arrêté. Etait sorti de la 4L étirant ses membres moulus par les vibrations de la piste.
   La grosse chaleur était tombée. Le relief prenait des ombres et la soudaine proximité des falaises de la Hammada le glaçait quelque peu. Immobilité minérale, silence de cathédrale, seul le cliquetis du bloc moteur qui refroidissait donnait une illusion de vie. Il réprima un frisson et observa le sol autour de lui. Des cailloux, oui, mais de fossiles point. Ca ne se présentait pas ainsi. Il observa les créneaux que formaient dans le ciel les échancrures de la Hammada. Il était parti trop à l'Est dans sa hâte de s'éloigner de Taouz. Il croyait bien reconnaître le cône d ?éboulement là bas avec une teinte ocre à la base. Et le petit acacia rabougri, tout noir, qui tordait ses branches. Il n'y en avait pas trente-six d'acacias ici ! Oui c'était par là.
   Il allait devoir couper par un oued à sec et traverser une étendue assez plate. Pas de grosses difficultés à priori. Il repartit prudemment, l'oeil braqué sur les accidents du terrain. Il touchait au but.
   Un éclair. Le vacarme.
   ...
   La nuit. La nuit.
   
   Frissons. Frissons irrépressibles. Des flux et reflux de frissons, comme un malheureux atteint de choléra. Douleur. Douleurs partout. Fatigue. Glissade vers le néant.
   Une vague teinte claire commençait à ourler la Hammada. Des formes passaient dans le champ de vision de Bernard. Il conservait avec peine les yeux ouverts. Il frissonnait, claquait des dents. Il avait chaud pourtant. Trop chaud. La fièvre, carrément la fièvre.
   La neige qui recouvrait le sol aurait dû lui donner de la fraîcheur, mais bizarremment... La neige ! Les fossiles, pensa-t-il, les fossiles. Sous la neige. Il n'allait pas les trouver ! Il se sentait furieux contre cette neige. Cette neige qui aurait dû le rafraîchir, calmer sa fièvre, mais cette neige qui recouvrait le sol, qui cachait tout ?
   Les étoiles commençaient à clignoter dans le ciel et à disparaître progressivement dans cette aube naissante.
   La 4L était immobilisée dans une posture étrange, inclinée vers l'avant, comme désossée, l'allure à l'agonie. Une forme était adossée, mi-allongée, contre l'aile arrière gauche. Une forme plutôt à l'agonie aussi. La forme était parcourue ponctuellement de profonds frissons et tentait maladroitement de redresser le buste. La tête s'affaissait régulièrement. Elle était couverte de sang, de sang coagulé.
   Bernard releva à nouveau la tête. Il fixait de ses yeux plissés les deux formes qui s'approchaient de lui.
   C'est le chien qui prit le premier la parole.
   - Bonjour. Tu es trop loin de chez toi ! Tu ne trouveras rien de bon ici.
   Ce chien était bizarre. Il ne savait pas pourquoi mais ce chien était bizarre. Il se força à ouvrir davantage les yeux. Un mal de crâne terrible lui fusillait la conscience.
   - Bonjour. Je ne te connais...
   Pas de traces ! Le chien n'avait pas laissé de traces sur la neige ! Ses trois pattes, deux devant, une derrière, étaient rassemblées sous lui. Il n'avait pas laissé de traces !
   Le chat l'observait, l'air énigmatique, la tête légèrement inclinée sur le côté. Ses yeux étaient des étoiles. Deux étoiles à cinq branches, rouges. Il semblait sourire.
   - Il s'appelle Trimaran.
   Une voix traînante. Pas une voix de chat, pensa-t-il. Il le distinguait à peine sur la neige.
   - Tu es albinos ?
   - Et moi, c'est Fouslecamp.
   Des prémices de lumière flottaient maintenant dans l'air.
   - Je cherche..., je cherche des fossiles. Mais avec cette neige...
   Trimaran avait les oreilles qui tombaient et des yeux humides. Des yeux humides de chien triste et bon..
   - Tu es trop loin de chez toi ! Tu ne trouveras rien de bon ici . Tu n'aurais pas dû revenir.
   - C'est la neige ! A cause de la neige, tout est recouvert ! Je ne vais pas...
   Fouslecamp reprit la parole. Bernard le fixa davantage. Il n'avait pas remarqué encore l'étrange chapeau dont il était affublé. Un chapeau pointu comme en portent les enfants pour se déguiser en sorciers. Un chapeau pointu noir, avec des étoiles jaunes. Les moustaches de Fouslecamp étaient vibrantes d'énergie. Ses yeux, en étoiles, rouges, restaient énigmatiques.
   - Tu ne trouveras pas les fossiles ici. C'est plus loin. Et oublie la neige. Il n'y a pas de neige.
   Les premiers rayons du soleil, surgissant de derrière la Hammada, venaient frapper l'épave de la 4L. L'avant avait complètement sauté. Seul, l'arrière ressemblait encore à ce qui avait été un véhicule.
   La forme adossée avait quelques mouvements sporadiques et las. Un observateur attentif l'aurait entendu gémir, pousser quelques cris faibles et inaudibles.
   Eclairée à contre-jour, la Hammada, si proche en cet endroit, était encore plus menaçante. Gigantesque ombre de plusieurs centaines de mètres, dont on ne distinguait rien mais devant laquelle il fallait plisser les yeux, comme pour faire acte d'allégeance.
   Au loin, des volutes de poussière semblaient annoncer le mouvement d'un improbable véhicule.
   - Pas de neige ?... Tout est blanc ! Mais j'ai chaud pourtant. Tellement chaud ?
   Les formes de Fouslecamp et de Trimaran semblaient se dissoudre progressivement dans la neige. Bernard n'avait plus la force de garder les yeux entrouverts.
   - Attendez... Attendez !
   
   La jeep des Forces Armées Royales (****) s'arrêta en cahotant à cent mètres de l'épave. L'homme en djellabah ouvrait précipitamment la portière.
   - Attends, attends !
   Et le soldat qui conduisait la jeep le retint par la manche de sa djellabah.
   - Faut être sûr qu'il n'y a pas d'autres mines !
   
   
   (*) Hammada ou Hamada : plateau pierreux du désert Saharien.
   (**) Chergui : vent chaud du Sud Est.
   (***) Djebel : montagne, ou par extension, massif.
   (****) F.A.R. : nom de l'armée marocaine.