Lecture / Ecriture
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Saintélyon - Tistou

   3H40 du matin. Nous abordons la petite descente raide et glissante qui nous amène au village de Sainte Catherine, le 30ème kilomètre. Le bois qui nous entoure est silencieux, seulement troublé par les flops spongieux de nos foulées. Humide et légèrement boueux. Quand ce n'est pas la boue, ce sont des pierres glissantes, luisantes d'humidité. La lumière de nos frontales fait virevolter sous nos yeux les particules d'humidité du brouillard. Comme des gouttes d'eau qui ne tomberaient pas, en apesanteur, que nous venons percuter à mesure que nous avançons. Ca donne un côté irréel cette pluie qui ne tombe pas. Irréelle aussi la difficulté de bien appréhender le relief sous la lumière blanche de nos lampes. Courir en apesanteur et régulièrement contrôler une foulée qui dérape sur un rocher humide ou qui vient frapper le sol plus vite qu'on s'y attendrait, difficulté à bien apprécier les distances.
   3H40 que nous sommes partis, tous les quatre parmi les 1800 compétiteurs. Et nous sommes toujours ensemble, comme on se l'était promis au départ, marchant quand l'un d'entre nous avait besoin de couper son effort et nous parlant régulièrement. La file des concurrents est maintenant étirée et il n'y a plus à zigzaguer pour passer entre l'un et l'autre.
   C'est le silence, le flop-flop des foulées, et de temps en temps un prénom lancé pour vérifier que l'autre est bien derrière. Chacun est dans ses pensées, mesurant à l'aune de ses sensations comment il va négocier les 38 kilomètres qui restent à parcourir.
   Devant nous, sous la pente, les premières lumières de Sainte Catherine. Quelques maisons et un halo lumineux irisé autour de la salle des fêtes qui sert de quartier général ; contrôle des coureurs, ravitaillement et point d'abandon pour ceux qui renoncent. Quelques silhouettes se déplacent, comme au ralenti dans cette nuit ouatée. Pas de bruit sinon le léger brouhaha qui s'échappe lorsque la porte de la salle des fêtes s'entrouvre.
   Sainte Catherine et sa salle des fêtes. Il y a 2 ans c'est là que nous avions décidé d'abandonner avec Colette. A l'intérieur du cocon lumineux et chaud, entourés de visages plus ou moins marqués, les pieds trempés de boue et la volonté plus qu'entamée, nous ne pouvions plus repartir. Plus la force d'accepter de souffrir, de retrouver le froid, la nuit hostile, l'humidité et la fatigue qui commençait à tétaniser nos jambes.
   Là je me sens bien. Etonnamment bien encore après 30 kilomètres. Et j'ai prévenu mes compagnons :
   « On ne s'attarde pas les gars. Ravitaillement, et on repart. On est bien là. »
   Je ne leur ai pas dit que je ne voulais pas retrouver les sirènes d'il y a 2 ans. Que je voulais vite voir ce qu'il y avait après Sainte Catherine, passée la salle des Fêtes. Tout ce que je n'avais pas encore vu.
   De fait, impossible de s'attarder. La salle est trop petite et se frayer un chemin jusqu'aux boissons et pâtes de fruits relève de l'exploit. Contraste saisissant entre la solitude glacée des champs et des bois que nous venons de traverser et cette humanité grouillante, fumante, tassée sur elle même pour profiter d'un moment de confort, de repos. Certains sont assis, le regard absent, et déja les sirènes de l'abandon sont à l'oeuvre. Je connais ces regards ! Ceux là n'iront pas au bout.
   La nuit nous happe très vite. C'est une montée, une rude montée que nous faisons en marchant. Les muscles, les tendons ont eu le temps de se refroidir un peu et ils nous font passer leur message de désaccord. Les corps frissonnent sous le froid et l'humidité retrouvés . Qu'est-ce que c'est bien la course à pieds !
   Et le labeur, le dur labeur. Recourir dès que la pente le permet, scruter les irrégularités du terrain à la lueur blafarde des frontales, écouter son corps pour guetter les premiers symptomes, ...
   40ème kilomètre. Nous ne nous sommes plus que trois. C'est le mur. Le fameux mur du marathon. Cette sensation brutale d'être vidé de tout : de forces, de volonté, de dignité. De se sentir prêt à renoncer à tout. Le kilomètre précédent vous vous sentez prêt à tout avaler, vous vous émerveillez d'être encore lucide et dispos, et brutalement plus rien, la panne sèche, la volonté en berne.
   Après conseil de guerre tenu en marchant, nous avons convenu avec Daniel qu'il n'était même pas sûr d'aller au bout, même en marchant. Et dans six kilomètres, au ravitaillement, la voiture de Patrick le prendra en charge. Après le calcul est simple. Rester avec lui en marchant sur 6 kilomètres, c'est une heure quinze, et il resterait 22 kilomètres. Il nous enjoint de le laisser finir seul les 6 kilomètres à pied.
   Après une dernière accolade, nous le laissons progresser vers le 46ème et la fin du calvaire . Petite silhouette que nous laissons derrière nous, vite avalée par la nuit et les tournants de la route.
   Etrange sensation que ce renouveau qui nous prend alors. Une course mécanique, les jambes sans la tête. Combien de kilomètres courrerons nous ainsi ? 15_16 ? Rattrapant sans cesse des groupes qui marchent, coureurs aux ailes rognées. Nous modérant mutuellement n'en croyant pas nos jambes. Etrange vraiment que dépasser le mur et retrouver la force de courir. Jamais connu ça auparavant. La tête n'était plus là. Que la volonté livrée à elle même et des jambes qui ne calculent plus.
   C'est la fin de la nuit, on sent les frémissements de l'aube poindre derrière les Monts du Lyonnais. Un peu d'orangé qui vient teinter la nuit. Je jure avoir eu des hallucinations, comme ces coureurs tournés vers nous, en contrefort du sentier, leurs deux frontales nous fixant. Je me suis longtemps demandé comment un véhicule pouvait arriver face à nous dans un sentier aussi étroit avant qu'un des coureurs tourne la tête ! Mystère de la nuit, perte des repères, cerveau alangui, tout concourt à ces aberrations. De même cet énorme bibendum qui s'est dandiné 50 mètres devant moi longtemps, longtemps avant que je comprenne que c'était la combinaison de course d'un coureur, parée de bandes fluorescentes excentrées, et qui semblait prendre des trajectoires de tonneau qui débaroule au fil de ses foulées !
   57ème kilomètre. La cote de Sainte Foy. Monstrueuse cote toute droite, toute raide. Où même marcher est pénible. Il vient d'y avoir un ravitaillement. J'ai craqué, limite fringale. Absorbé du saucisson, de l'eau gazeuse. Tout faux. Je le sais et j'ai mangé pourtant.
   On sait maintenant qu'on ira jusqu'au bout. C'est à la fois une excitation féroce et une fatigue fièvreuse. Toujours tous les trois, on guette à qui donnera le signal de la marche le premier. Nous restons solidaires. Fatigue abrutissante où compter les kilomètres devient un calvaire. Où voir apparaître le panneau 5 Km de l'arrivée quand on espèrait 4 Km est un coup de poignard. Les signaux précurseurs des crampes apparaissent nous obligeant à marcher de plus en plus régulièrement. Tiens, on n'a même pas vu se lever le jour. Nous croisons maintenant des citoyens endimanchés qui viennent chercher les croissants du matin.
   Encore 3 kilomètres. 30 minutes pour les 3 derniers kilomètres ! On s'en fout. On est morts et on a gagné. Patrick arrive à pied pour le dernier kilomètre. Daniel dort dans la voiture. Voilà la banderole. Allez, courir les derniers 200 mètres. C'est fini ! ! !