Lecture / Ecriture
    Accueil     Lecture     Ecriture     Rencontres     Auteur du mois     Ce qu'ils en ont dit     Contacts    

.:: Lecture & Ecriture ::.   

Tistou
Ligne de mire
Au bout d'une pique
Champagne
Saintélyon
Hamada
Pale-olitic
Ca commencerait comme ça
Du bord d'un nuage
Sept ans
Conte de Noel
Bleu comme le Paradis
Vacance, l’été.
Grève à la Papeterie.
Derry
Peyruis
Mitteleuropa
LAOS 3 : Muang Ngoï
Carnets de voyage malaisien – Dabong
Carnets de voyage malaisien – Pulau Perhentian Besar
Carnets de voyage malaisien - Kota Bharu
Neige au pays électrique
Let’s roll
Sur l’autoroute
Châtaigne : Taman Negara
Gabriel
Cham Island
Espoir : Nirvana
Keystone Harbor - Portland on my mind - Cooke City
LAOS 2 : Luang Prabang
LAOS 1 : Pakbeng
India : Mumbai
Let’s roll - Tistou

   Let’s roll est une chanson du Canadien Neil Young
   Dans « Are you passionate »
   On la trouvera, texte et lien, à la fin du texte.
   
   
   
   9h30, ou peu s’en faut. Un abattement complet avait envahi la carlingue du vol 93 d’United Airlines en route pour San Francisco. Aux exclamations étouffées, cris de peur retenus et sanglots spasmodiques avait succédé une atmosphère électrisée, marquée par un silence contraint, ponctué par de petits reniflements. Les corps étaient comme immobiles, tendus par le stress, recroquevillés et enfoncés dans les sièges comme s’ils voulaient s’enfoncer dedans. Ils avaient sous les yeux s’ils se penchaient un peu de leur siège l’homme qui avait été jeté hors de la cabine, manifestement blessé, ensanglanté. C’était le commandant de bord, ou son copilote. C’était un de ceux qui pilotaient l’avion et il avait été blessé et mis hors d’état de piloter.
   L’intrusion des quatre passagers initialement assis vers l’avant de l’appareil n’avait pas tout de suite attiré l’attention. Mais des éclats de voix – des voix agressives – puis la vision de stewards refoulés brutalement vers l’espace passager et qui visiblement ne savaient que faire avaient semé d’abord le doute puis très rapidement l’angoisse. Des conversations localisées bruissaient ça et là, ceux ayant surpris l’intrusion en informant les voisins immédiats. Les visages se remplissaient de peur et la certitude du détournement d’avion avait cheminé plus vite que la flamme sur la trainée de poudre.
   Plus inquiétant encore, les stewards, et les hôtesses, maintenant tous confinés dans le même espace que les passagers, abattus, mines défaites, ne jouaient pas – ne pouvaient jouer – leur rôle. Et cette absence d’initiative de la part de ceux qui auraient dû expliquer, calmer, réguler, était bien ce qui attisait plus que tout les fantasmes les plus fous. Des exclamations, des cris de frayeur s’élevaient au fur et à mesure que les conversations se propageaient de travées en travées, de sièges en sièges.
   Todd placé dans la dernière rangée n’avait pas assisté à l’acte de piraterie proprement dit. II avait levé les yeux de sa lecture lorsque les premiers cris avaient fusé, et vite compris qu’un évènement anormal s’était produit. L’attitude résignée et renfermée des stewards et hôtesses, groupés vers les places avant, indiquait assez que la situation n’était plus conventionnelle. Un voisin placé dans la rangée devant lui, de l’autre côté du couloir, lui avait jeté en quelques mots saccadés, la mine nerveuse, le peu qu’il avait vu ; des passagers qui s’étaient levés à l’avant, une bousculade vers le poste de pilotage, les éclats de voix et les stewards là, devant, désemparés …
   Des cris montaient, certains faisaient mine de se lever mais le groupe des stewards et hôtesses ne faisait rien pour calmer la situation. Et c’est là que l’homme blessé avait été expulsé du poste de pilotage qui avait dû s’ouvrir brutalement. Un bruit sourd, du remue-ménage et l’homme avait été poussé, jeté plutôt, au milieu de l’allée, s’affalant lourdement au sol laissant une trainée sanglante le long du siège contre lequel son corps avait frotté. Mais ce n’était pas qu’un homme blessé. C’était surtout un de ceux en charge de piloter l’avion.
   Une des hôtesses, une main devant la bouche pour étouffer son cri, semblait chercher dans le regard de ses collègues une quelconque explication. Mais leurs yeux étaient baissés, deux d’entre eux s’activaient auprès de l’homme blessé. L’attitude de ceux restés debout disait assez l’abattement.
   Une chape de plomb s’était alors abattue dans toute la carlingue. Ceux qui commençaient à s’agiter et se lever s’étaient renfoncés dans les sièges. Les cris s’étaient tus, les corps devenus immobiles dans une crispation inquiète.
   La carlingue, jusque là, havre de vie créé par l’homme pour jouer les oiseaux, pour maintenir des vies humaines en situation de confort là où elles n’auraient pas dû se trouver, devenait brutalement une prison à l’espace restreint dont la précarité sautait aux yeux de tous. Nulle fenêtre qu’on pourrait ouvrir pour sauter, s’échapper, fuir un enfer potentiel. Juste une allée centrale, des sièges de part et d’autre, un espace physiquement clôt à l’arrière et un autre espace - celui de la liberté devant - devenu d’un coup la menace la plus terrifiante qui soit. D’alternatives, point. Dans l’avion on était. Et l’avion, nul ne pouvait dire maintenant qui le pilotait. Même l’azur parsemé de jolis nuages blancs qui s’y promenaient comme moutons en alpage n’incitait plus à la rêverie. Il devenait menaçant, l’azur. Il était le rappel constant de la fragilité de l’instant.
   Todd se sentait immensément mal sur son siège à l’arrière. Il aurait voulu se lever, sortir, pouvoir enserrer un arbre de ses bras … N’importe quoi de banal, mais pas ça … Devant lui, l’homme qui lui avait parlé s’était tassé sur son siège et avait décroché le téléphone placé devant lui, accroché au dos du siège passager juste devant lui. Ses gestes étaient démesurément lents et mesurés. Todd n’eût plus qu’une envie alors. Plus qu’une envie, un besoin. Un besoin que rien ne pouvait arrêter, un besoin vital. Il lui fallait parler à Lisa. Lisa qui était enceinte, qui l’attendait et avec qui il lui fallait désespérément, là, maintenant, parler. Il se coula au fond du siège, décrocha lui aussi le téléphone, jeta un œil sur les instructions et composa le numéro de son poste au travail. A 9h45, elle y était forcément.
   La carlingue restait un espace étrangement silencieux où chaque mouvement de l’avion était maintenant ressenti comme une agression par des passagers en état de choc. Quand la sonnerie résonna dans l’écouteur, Todd eût peur. Peur d’amener le danger là-bas, par les ondes, par la connexion qui allait s’opérer et il faillit raccrocher en un réflexe primitif mais ces notes familières répétées qui indiquaient qu’un téléphone se manifestait là-bas, en un monde qui dorénavant semblait inaccessible, s’égrenaient.
   Il y eût comme un sursaut dans la litanie des sonneries, qui reprirent. Et la voix. La voix de l’autre côté de l’appareil. Une voix fraîche, détachée. Une voix qui à coup sûr n’était pas la voix de quiconque dans l’avion, la voix d’une femme qui n’était pas enfermée dans une carlingue de métal avec des inconnus pour commander la manœuvre … Mais ce n’était pas la voix de Lisa … Todd se souvenait maintenant que Lisa lui avait dit devoir se rendre chez un client ce matin – il lui avait même rappelé d’être prudente avec sa grossesse qui n’était plus qu’à quatre mois de son terme.
   Il répondit faiblement au « allo » alerte lancée par celle qui disait s’appeler Lisa aussi, la standardiste de la compagnie. Ses mots sortaient avec difficulté de sa bouche de plus en plus sèche. Son monde s’écroulait avec l’échec de cet appel et ses forces le quittaient. Il dit en quelques mots la situation dans laquelle ils se trouvaient. Il y eût un cri étouffé chez Lisa – l’autre Lisa – elle l’informa en phrases hâchées – son ton avait changé, ses mots à elle aussi semblaient sortir avec difficulté – des deux avions qui venaient de percuter les tours jumelles à New York, la folie là-bas …
   Todd éloigna le combiné de son oreille, se tourna vers le hublot, le regard absent. Ainsi … C’était pour ça … L’homme qui lui avait parlé, devant, avait raccroché. Le regardait.
   Vous avez entendu ? Les tours jumelles …, lui chuchota-t-il.
   Todd hocha affirmativement la tête, le combiné à la main.
   On ne peut pas laisser faire, se surprit-il à dire. Foutus pour foutus …
   Il prenait conscience de ce que ça allait signifier, qu’il n’aurait certainement jamais plus Lisa – sa Lisa – au téléphone, ni autrement non plus. Il rapprocha le combiné de sa bouche et dit en quelques mots désabusés qu’ils allaient essayer d’éviter au moins ça, de livrer bataille, foutus pour foutus … L’autre, devant lui, avait acquiescé et cherchait du regard qui pourrait les accompagner.
   Let’s roll, répéta deux fois Todd avant de raccrocher …
   
   
   
   I know I said I love you,
   I know you know it's true,
   I got to put the phone down,
   And do what we gotta do.
   
   One's standing in the aisle way,
   Two more at the door,
   We got to get inside there,
   Before they kill some more.
   
   Time is runnin' out, let's roll.
   Time is runnin' out, let's roll.
   
   No time for indecision,
   We got to make a move,
   I hope that we're forgiven,
   For what we gotta do.
   
   How this all got started,
   I'll never understand,
   I hope someone can fly this thing,
   Get us back to land.
   
   Time is runnin' out, let's roll.
   Time is runnin' out, let's roll.
   
   No one has the answers,
   But one thing is true,
   You got to turn on evil,
   When it's comin' after you.
   
   You got to face it down,
   And when it tries to hide,
   You got to go in after it,
   And never be denied.
   
   Time is runnin' out, let's roll.
   
   Let's roll for freedom,
   Let's roll for love,
   Goin' after Satan,
   On the wings of a dove.
   
   Let's roll for justice,
   Let's roll for truth,
   Let's not let our children,
   Grow up fearful in their youth.
   
   Time is runnin' out, let's roll.
   Time is runnin' out, let's roll.
   Time is runnin' out, let's roll.

   
    pour écouter