Lecture / Ecriture
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Sur l’autoroute - Tistou

   Sur l’autoroute.
   
   Le ruban noir de l’autoroute défilait sans bruit sous les roues. Les pointillés blancs de la ligne discontinue passaient comme des balles traçantes sur le côté du véhicule à un rythme lancinant. Chaque élément s’approchait comme sournoisement, insidieusement puis accélérait pour filer, étiré, quand il était juste là, devant le pare-brise. Rambarde de sécurité à droite, voie libre à gauche, et le ruban tout droit qui avançait vers un à venir, forcément un avenir. Mais quel avenir?
   
   Le régulateur de vitesse régulait. A 130 km/h. Et conférait à cette vitesse immuablement stabilisée une impression de vacuité et de parenthèse dans le temps. Il avait coupé la radio, lassé des sempiternelles nouvelles en réalité jamais nouvelles. Il ressentait le besoin de se re-concentrer pour ce rendez-vous à venir et ce cocon lancé sur la route vide à 130 km/h, sans qu’il ait besoin de contrôler grand-chose – un œil sur l’espace dégagé devant et l’autre de temps en temps dans le rétroviseur pour vérifier qu’un danger n’arrivait pas par derrière – facilitait l’introspection. Molle. Molle, l’introspection.
   
   Un cocon, oui, c’était ça. Son esprit battait la campagne, Brassens l’aurait dit ainsi. Il aime bien Brassens.
   
   Il sourit doucement en se remémorant les mêmes trajets vingt-cinq ans auparavant. La 4L beige. La position de conduite inconfortable. Le bruit du moteur et la pédale d’accélérateur qu’il fallait enfoncer en permanence pour ne pas trop perdre de vitesse quand la route s’élevait. Le sifflement de l’air par les vitres qui coulissaient difficilement, seule alternative pour refroidir un peu en été... Le sourire flottait sur le visage, comme en apesanteur...
   
   Et toujours les flèches des pointillés qui accéléraient lorsqu’elles arrivaient au niveau de la voiture. L’une après l’autre, terriblement régulières, hypnotisantes...
   
   Le paysage était boisé. Alternances de bois plus ou moins touffus aux lisières de grands prés, souvent pentus, toujours verdoyants. Il scrutait fréquemment ces lisières lorsqu’un nouvel espace herbeux se présentait. C’était devenu une habitude depuis la prolifération ces dernières années des cervidés et du gros gibier en général. Pour apercevoir ces chevreuils, dont la petite taille le surprenait encore et qui, depuis peu, n’hésitaient plus à sortir du couvert des bois pour venir brouter en pleine lumière. C’était comme une petite récompense à chaque fois qu’il en surprenait un. Comme un instant volé à la vie sauvage qui finalement existait encore, juste de l’autre côté de cet espace survolté que constituait les deux dizaines de mètres de largeur, isolés, enfermés, de l’autoroute.
   
   Les flèches... les flèches... un coup d’œil dans le rétroviseur, personne derrière.
   
   Ennui... Beaucoup de kilomètres encore. Et ce cocon ambulant, lancé comme une balle. A 130 km/h. Comme une erreur de la nature au milieu de ces bois qu’il n’irait jamais explorer.
   
   Il tourne la tête à gauche. Sur une butte là-bas, un ancien château dresse ce qu’il reste de ses murs. Deux cents kilomètres. Il sait qu’il lui reste deux cents kilomètres – un peu moins de deux heures – lorsqu’il voit ce château. Il s’y était arrêté une fois. Il avait pris la sortie suivante et par des entrelacs de petites routes compliqués était parvenu au pied de ce château. Dont il n’avait su que faire finalement. Alors il était revenu sur l’autoroute. La vitesse stabilisée. La sécurité du cocon. Le rétroviseur, derrière. Les flèches, devant, qui filaient sur les côtés...
   
   Il tourne la tête à droite. Le journal là, sur le siège passager. Ouvert. Il plisse les yeux et passe la main sur la photo qui figure dans le coin inférieur, page de droite, sans légende. Il la défroisse. Il plisse ses yeux de concentration pour tenter d’identifier ce sentiment de déjà-vu éprouvé tout à l’heure, lorsqu’il avait feuilleté ce journal au petit déjeuner...
   
   Toujours rien devant. Les flèches – il s’étonne presque qu’elles ne fassent pas de bruit – encore les flèches. Et rien derrière.
   
   Mais qu’est-ce qu’elle peut bien lui rappeler cette photo? Il s’amuse de sa réaction ; un vague malaise non identifié. Une photo toute simple. Prise sous la pluie. En ville de toute évidence... Le quart gauche consiste en un buste et une tête de jeune homme, de garçon (?), pris de dos, qui semble attendre quelque chose. Manifestement il attend le bon moment – un feu vert? – pour traverser la rue là, devant. De l’autre côté de la rue, des silhouettes, sous des parapluies... Ah oui, la photo est prise de nuit, l’éclairage se reflétant au centre de la chaussée attirant irrémédiablement l’œil...
   
   Il songe. Ce n’est pas la pluie, ou la nuit qui lui donne ce sentiment de malaise. C’est le garçon ! Oui, ce garçon, dont on ne voit que le dos, pas grand-chose en fait... Ce garçon et plus précisément sa nuque. Cette nuque, plutôt dégagée, à l’oreille droite (la seule qu’on puisse voir) un peu décollée,... Oui, cette nuque lui rappelle quelqu’un. Cette nuque, il l’a déjà vue. Mais bon sang, impossible de mettre le doigt dessus... Il se mordille la lèvre inférieure. Revient vers la photo, interrogateur. Et soudain il sait. Il se souvient. Un frisson lui parcourt l’échine. Cette nuque, c’est dans un rêve qu’il la voyait. Un cauchemar plutôt. Un cauchemar récurrent. Il peine à revenir effleurer la photo des yeux. A contrecoeur. Mais, comme dans le cauchemar, lentement le garçon se retourne, lentement, inexorablement, sans un bruit, et sa face, comme dans le cauchemar, n’est qu’orbites vides et os. Il tremble, il l’a toujours su ; ce cauchemar, c’était... la mort!
   
   …/…
   
   Les gyrophares sont à peine visibles sur le bord de l’autoroute. Pompiers et gendarmes sont sur le bas-côté, derrière l’amas de tôles encastré dans le semi-remorque stationné sur la bande d’arrêt d’urgence.
   - Vous avez interrogé le chauffeur?
   - Oui. Enfin pour ce qu’il peut dire... C’est incompréhensible. Une telle ligne droite, sans circulation, en pleine journée... Au moins il n’aura pas souffert. Il n’a même pas dû comprendre ce qui lui arrivait?