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Mitteleuropa - Tistou

   Mitteleuropa
   
   Les rives sont étonnamment désertes. De part et d’autre du fleuve aux eaux sombres, qu’on pressent impétueuses, ce ne sont que bois, forêts... Végétation qu’on laisserait livrée à elle-même. De temps à autre de curieuses huttes surélevées, affûts de chasseur probablement, des affûts comme on en voit beaucoup à l’orée des bois en Autriche, aux lisières. De temps à autre aussi, de petites pêcheries, au milieu de nulle part, comme on en voit sur la côte atlantique : des huttes sur pilotis débordant de la rive avec un carrelet carré suspendu à un jeu de poulies. Entre Vienne en Autriche et Bratislava en Slovaquie, deux heures de bateau rapide sur le Donau (le Danube) et seulement deux petites villes qui ont un accès direct au fleuve. Pour le reste, des arbres, une nature aux allures sauvages. Et les eaux, qui coulent, qui forcent le passage. Vers la Slovaquie, la Hongrie, la Serbie, la Roumanie, la Bulgarie... et pour finir la Mer Noire. Mitteleuropa...
   
   Les rives sont étonnamment désertes. La vie vient du fleuve. Les lourdes barges que notre bateau croise, double. Quelques vedettes plus rapides. Et cette eau qui coule, et roule sur le lit limoneux, là-dessous. J’imagine de nonchalants silures, ces gigantesques poissons-chats aux moustaches déployées, des carpes repues au ventre gonflé, de folâtres barbeaux, là sous notre coque. Vie aquatique inconnaissable, vie sous la surface qui ne voit pas le ciel, à l’envers du décor...
   
   Donau. Qui n’a rien de bleu, même s’il est beau. Beau? Non, fier plutôt. Qui donc a inventé ce concept de beau Danube bleu? Celui-là ne l’avait pas vu assurément!
   
   Une heure et trente minutes que nous avons laissé les quais de Vienne derrière nous, nous redescendons le fleuve maintenant, dans le sens du courant. Go east! Retour à Bratislava où nos valises nous attendent dans notre chambre, à l’hôtel. Bratislava, qui dans ce contexte, est un peu notre chez-nous. Comme un havre où déjà nous avons nos repères. Ce n’est que la veille pourtant que nous étions arrivés à Bratislava, la capitale slovaque presque tout de suite là quand vous quittez l’Autriche.
   
   Vous connaissez "Le sceptre d’Ottokar", cette aventure de Tintin et Milou? La Bordurie, la Syldavie...? Eh bien, vous y êtes, à Bratislava. Le centre historique est tout de rondeur. Rondeur des murs épais comme ceux de nos châteaux forts. Rondeurs de quelques rues pavées. Tout en déclivité et en sinuosités. Là-haut, au plus haut de la ville, le château. Un air de forteresse inexpugnable, romantisme et morgue à la fois. Notre hôtel est à l’étage de ville juste dessous. Et puis de là, vous descendez vers le Danube, qui vient se frotter langoureusement aux rives herbues, tout en bas de la ville. C’est dans cette descente qu’est la ville historique, curieux mélange de très vieux bâtiments, assemblages de très grosses pierres qui n’ont pas peur des courbes, puis de façades rigidement droites, absurdement "Europe de l’Est" du temps où le "grand frère" russe faisait la pluie et... le gel, plus bas, au plus près du fleuve.
   
   Un air de province dont la capitale ne peut se défaire. D’ailleurs toute la Slovaquie fait province. Le pays réel comme sa capitale. Et c’est d’autant plus flagrant maintenant que nous tournons le dos à Vienne.
   
   Vienne, monstre de kitcherie, de raffinement, de sophistication. Vienne, comble des fastes passés de l’Empire Austro-Hongrois. L’Histoire n’est plus là-bas mais toutes ses traces sont restées.
   
   Quand nous nous étions rendus compte la veille, arrivant à Bratislava, que Vienne n’était qu’à deux heures d’un bateau rapide – genre de train sur l’eau – nous nous étions dit que l’occasion pourrait faire le larron... Et les larrons nous fîmes. 8h30, départ des quais de Bratislava. A 10h30 nous étions au cœur de Vienne.
   
   Le ciel est gris. Du coup les bâtiments sont de la même tonalité. Mais lors du trajet qui nous emmène des rives du fleuve à Stephansplatz, là où s’élève Stephansdom, la gigantesque cathédrale viennoise, on passe progressivement d’une ville moderne qui bruisse de l’activité urbaine de nos cités occidentales à des successions de bâtiments, tous plus historiques les uns que les autres, un capharnaüm de palais, d’édifices religieux, de façades excentriques... Excentrique, c’est le mot. Cette ville a un côté excentrique chic dont on ne saurait définir l’origine. Un excentrique chic fin de race, tempéré par une rigueur germanique... La folie peut régner à Vienne, c’est une certitude. Une image qui me reste, notamment, des huit petites heures passées là-bas, c’est "Zum Figlmüller’s", que je n’hésiterai pas à qualifier de "Mecque" du Wiener Schnitzel – Wiener Schnitzel, ces escalopes de veau panées, un des must de la cuisine autrichienne. Zum Figlmüller’s est dans une ruelle sombre, derrière Stephansdom, et sous son enseigne, il semble y avoir en permanence une queue de clients (?), de curieux (?), vous ne savez pas trop mais tout se passe comme à l’entrée des boîtes de nuit (pour ce que j’en sais!). Un responsable de salle, en habit, est là à l’entrée et filtre les impétrants. Pourquoi tel groupe restera à l’entrée et pourquoi tous deux nous entrâmes sans coup férir...? Seul un Dieu viennois, s’il en est, le saurait.
   
   L’intérieur est comme dans vos rêves de rococo ou kitsch bavaro-autrichien. Cossu, à l’excès. Du solide, pansu. Les tables sont d’un bois épais, une épaisseur d’éternité. Les lustres, en fer forgé, immuables. Aux murs, des certificats divers ; de qualité, de concours remportés, des extraits de journaux encadrés, dans toutes les langues, à la gloire des Wiener Schnitzel du Zum Figlmüller’s... Une fois installés, un serveur aux rondeurs bon enfant vient vérifier – quasi pour la forme – que c’est bien des Wiener Schnitzel que vous désirez – je ne suis pas certain qu’il y ait grand-chose d’autre! – et quel vin? Pas de vin? De l’eau? Non, de l’eau gazeuse il n’y a pas. Eau plate alors. Et les Wiener Schnitzel amenées qui débordent des assiettes. Elles ont la taille des vinyls 33 tours d’antan. Pas épaisses mais énormes à déborder des assiettes. Servies avec des salades de pomme de terre. Excellentes ces Wiener Schnitzel. La Mecque. On nous l’avait dit. L’atmosphère est joyeuse. Les verres s’entrechoquent et les voix portent haut. Dehors, devant la porte, toujours une foule agglutinée. En fait il n’y a pas de place. Tout est occupé et tous ripaillent. Wiener Schnitzel à tous les étages. Une ambiance protectrice, l’impression que rien ne peut vous arriver ici. Bizarrement la même impression ressentie il y a quelques années à Dublin, dans un salon de thé de Princes Street. La même foule à l’intérieur, la même foule qui déambulait à l’extérieur sous une petite pluie, et cette impression de mise entre parenthèses du temps, des soucis...
   
   La Wiener Schnitzel terminée, nous hélons le serveur à la ronde bonhommie. Oui, nous souhaitons deux cafés. Désolé, nous n’en proposons pas. Deux schnaps peut-être? Non, nous en resterons là...
   
   C’était le Zum Figlmüller’s. Une expérience...
   
   C’était Vienne. Une mise en bouche pour revenir. Plus tard, plus longtemps...
   
    Au loin nous començons à entrevoir au détour d’une boucle du fleuve, rive gauche, le contrefort sur lequel est perché le château de Bratislava. Comme un signe d’accueil - bienvenue à la maison - le soleil est revenu. Le chemin à parcourir pour regagner notre chambre nous parait ridiculement simple et mémorisable : d’abord les bâtiments à façades rectilignes période "guerre froide", puis les ruelles pavées qui serpentent dans la vieille ville, les clochers bizarrement chantournés, de section octogonale et surmontés de bulbes, de tronçons ajourés... es restaurants tous concentrés au même endroit – une chose est certaine, nous laisserons tomber les spécialités slovaques dont le "bryndzove halusky" est un bon exemple ; gnocchis cuisinés avec des lardons, le tout servi sur du chou à choucroute. Le bryndzove halusky ne compétitionne pas dans la même catégorie que le Wiener Schnitzel, c’est clair. Tout aussi clair que Bratislava n’est pas Vienne.
   
   Un petit tour en bateau, le temps d’ouvrir les yeux...