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Carnets de voyage malaisien - Kota Bharu - Tistou

   Carnets de voyage malaisien - Kota Bharu
   
   Kota Bharu, tout au nord-est de la Malaisie, à quelques kilomètres de la frontière thaïlandaise, dans la plaine côtière au bord de la Mer de Chine. Kota Bharu. Alors là, c’est une autre histoire.
   
   Kota Bharu, c’est la ville; une des plus importantes de Malaisie. Surtout, Kota Bharu c’est côte Est de la Malaisie. Là où la religion musulmane est revendiquée et omniprésente. Si un souvenir de Kota Bharu devait me rester, ce serait un décor sombre, agité. Urbain mais sombre.
   
   Le taxi nous amenant de la gare, bizarrement située à l’écart de la ville, nous avait laissé devant l’hôtel. Il avait pourtant lourdement insisté pour nous emmener ailleurs, dans un hôtel de sa connaissance, immanquablement mieux situé, immanquablement moins cher, immanquablement … Un petit classique auquel nous avions échappé jusque là. Petite faute de goût. Lors de ce transfert, l’activité débridée de la ville s’était révélée; circulation erratique et frénétique, grosse densité de population, … Sortant de la jungle puis de Dabong …!
   
   Rapidement la nuit était tombée – en ces contrées équatoriales, la nuit arrive avec une régularité obsédante tous les jours de l’année vers les 19h - 19h30 – et nous nous étions mis en route, à pied, pour le "marché nocturne". Bon, le night market on va dire! C’était ramadan, depuis quelques jours. Et ramadan à Kota Bharu, vers l’heure de la rupture du jeûne, …! Rues embouteillées de ceux qui se précipitent pour être rentrés à l’heure fatidique, circulation bruyante, boutiques fermées … Nous étions en ville mais une ville sans grand rapport avec celles fréquentées jusque là côte ouest; Kuala Lumpur, Malacca, …
   
   Une espèce de frénésie, d’électricité dans l’air, liée à cette heure fatidique de la journée en pays revendiqué musulman.
   
   L’éclairage me parait de plus en plus chiche au fur et à mesure que nous nous rapprochons du night market. Les trottoirs sont encombrés quand ils ne sont pas défoncés et l’âpreté de la nuit rend le cheminement hasardeux. Et - première vision - depuis que nous sommes en Malaisie; des rats. Des rats dans la rue. Inimaginable dans les villes, plutôt propres, que nous avons côtoyées jusque là. On nous expliquera plus tard que le phénomène est essentiellement lié au fait que, pendant le ramadan, de nombreuses échoppes sauvages s’installent sur les trottoirs pour alimenter ceux qui se trouvent là, vers les 19h30, à l’heure de la rupture du jeûne, et que quantité de déchets se retrouvent sur le trottoir? Peut-être? La modernité en prend un rude coup quand vous voyez de ci, de là, de gros rats passer, courir. De gros rats …
   
   Quelques grands magasins à étages, bâtiments modernes évoquant nos anciens "Galeries Lafayette" et autres "Nouvelles Galeries". Un petit côté "modernité dépassée", une modernité "année 60", à l’occidentale et qui parait déplacée ici, en terre asiatique, sans qu’on puisse réellement dire pourquoi. Plus tard, le coup de feu passé, nous les découvrirons étonnants d’inconsistance quand on gravit les étages, sans vraiment de lignes directrices pour s’y retrouver. Un peu comme si on avait placé au petit bonheur du prêt-à-porter féminin, du vêtement d’enfants, des chaussures, du matériel de cuisine … Beaucoup de vendeurs, de vendeuses, très jeunes. Des clients, jeunes pour la plupart qui déambulent. Clairement un modèle commerçant plaqué là, qui ne correspondrait ni aux besoins ni aux habitudes. J’imagine assez bien que ça pouvait se présenter ainsi à la préhistoire des galeries commerciales en Europe …
   
   Mais le night market … Il fait nuit noire maintenant. Et au débouché de palissades, comme délimitant un chantier, il est là. Un vaste espace de terre battue, uniquement éclairé par les lumignons de chacune des échoppes. La lune est masquée par de lourds nuages comme si la pluie avait décidé de nous rattraper. La foule est là, qui se déplace par à-coups, déambulant, s’arrêtant comme à des stations religieuses à Lourdes. Il n’y a pas tant de monde pourtant. A l’écart, sur la gauche, de grandes tables en formica fatigué sont installées, mieux éclairées. Elles appartiennent à ceux qui vendent les boissons; jus de fruits frais, sodas, eau, thé, … et qui vous accueillent vous et votre assiette une fois que, rentré dans la procession qui circule de stands en stands, vous avez fait et votre choix et vos emplettes. De la cuisine malaise plutôt que chinoise ou indienne. Chinoise ou indienne, c’est côte ouest. Ici côte est, c’est plus réellement malais. Nous déambulons donc avec la foule, cherchant à supputer la saveur, la "chaleur" de ces brochettes de poulet mariné, de murtabak à l’agneau ou à la banane – un genre d’excellents crêpes garnies et frites - de riz parfumés, (toutes choses par ailleurs fort appétissantes ) … rompant le lent mouvement processionnel lorsque, désignant le mets choisi à un stand, on attend de se le voir confié, dans un sac ou sur une assiette et de payer.
   
   C’est ridiculement bon marché et on finit par se retrouver assis à un coin d’une grande table, à échanger nos trouvailles. Il fait sombre et le fait est patent. C’est vraiment ce qui me parait marquer Kota Bharu. Et il n’y a pas cette chaleur qui marquait, me semble-t-il, les rapports humains au "Food Court", un semblable "supermarché" de la restauration, à Singapour. Il y a autre chose dans l’air, quelque chose d’à la fois plus impertinent et plus détaché. Ramadan?
   
   Par petits groupes, uniquement préoccupés par l’ingestion de ce qui se trouve dans l’assiette, les repas s’expédient rapidement sur les coins de table. Rétrospectivement je suis frappé par la jeunesse de ceux qui se trouvent là. Du moins pour ce qui concerne les clients. Mangé – parti. C’est le credo de ceux qui sont là, si bien que le night market semble se vider rapidement de ses occupants. Une absence d’ambiance notable; la pluie qui menace? La relative insalubrité du lieu? Le Ramadan? Je n’y retrouve pas du tout cette espèce de convivialité bon enfant qui régnait à Singapour, puis plus tard côte ouest entre Malacca et Kuala Lumpur, et plus tard encore dans le centre du pays là où la jungle est l’unique propriétaire …
   
   Partir devient évidemment la seule option possible et il faut rebrousser chemin dans les rues mal éclairées désertées maintenant de la circulation, aux trottoirs plutôt défoncés. Quelques boutiques encore ouvertes créent des poches de vie de ci de là. Des boutiques de marque occidentales parfois, qui font figure de verrue, d’anachronisme ou d’incongruité.
   
   Après la nuit passée dans une chambre au confort incomparable venant après les nuits de jungle et à Dabong, Kota Bharu se révèle au grand jour. Populeux toujours. Circulation automobile intense, motocycliste tout autant, et du monde sur les trottoirs.
   
   Notre credo du jour se nouera avec Roselan, le responsable de l’office du tourisme local. Il nous propose de nous apprendre à réaliser des curries … à la malaise, en nous emmenant chez lui, dans sa propre cuisine. L’homme, malais, d’une cinquantaine d’années, est petit, de constitution sèche, le visage mobile et les gestes vifs. Il ne connait pas réellement le français mais adore truffer sa conversation en anglais de mots, d’expressions françaises. Des mots et des expressions précieuses. Son visage s’illumine quand nous les comprenons. Plus tard il nous dira avoir vécu deux ans à Paris. Il y était danseur …
   
   Roselan est un artiste dans l’âme et il a conservé une âme fraîche. L’âme fraîche de ceux qui ne sont pas guidés que par le lucre mais pour qui la rencontre avec l’autre a encore un sens, a encore un intérêt. Il va nous emmener en taxi dans sa maison, bien à l’écart du centre de Kota Bharu. Mais auparavant il fait arrêter le taxi au bord d’un petit marché et nous suivons le "professeur", réalisant avec lui les emplettes pour les différents curries que nous allons cuisiner; de très grosses crevettes, peut-être des gambas (?), de l’agneau, des légumes, des herbes, des épices. Certaines nous sont réellement inconnues mais Roselan est catégorique. D’ailleurs c’est le boss et il fait preuve de l’autorité nécessaire dans ses discussions avec les marchandes des petits étals. Discussions policées, sans éclats de voix, juste de la fermeté et manifestement, Roselan est connu sur ce marché. Nous sommes promus porteurs et circulons à sa suite entre les poissons étalés là sur des tréteaux – de beaux et exotiques poissons, parfois de couleur inattendue, de gigantesques crevettes – les légumes, propres et disposés en pyramides végétales, et les fruits – c’est simple; ceux qu’on ne trouve pas en Europe – dont le fameux "durian".
   
   Il faut dire un mot du durian, je n’en avais pour ma part jamais entendu parler. Ce serait LE fruit, en Malaisie et à Singapour (bon, moi, je leur laisse!). Comment dire? Imaginez quelque chose dans le genre ballon de hand-ball, plutôt moins rond, avec une grosse tige comme un manche de grenade, à la surface jaune-verdâtre constellée de grosses pointes, un peu comme une mine sous-marine … vous voyez le topo? Mais là n’est pas l’important. Il y a pire que son aspect bourru. Pire, c’est dès qu’il est ouvert! Simplement ouvert. Une odeur fétide se répand alors, prégnante, tenace … Voyons? Un peu pourriture (comme il peut y en avoir en pays bien chaud) mêlé à une note aromatique (aromatique au sens "chimie" du terme, solvant qui comporte un noyau aromatique genre … oui, toluène, c’est ça. Vous ne connaissez pas le toluène? Bof, ça sent mauvais et ce doit être cancérigène de toute façon). Donc mélange de pourriture sur une note de toluène. Et insistant avec ça. D’ailleurs, à Singapour il est interdit d’en emmener dans l’avion (c’est vrai qu’évacuer en catastrophe un avion en plein vol …!). Dans les hôtels, interdit de les consommer dans sa chambre. Une boule puante végétale! Sauf que … sauf que ça se mange! Pour en avoir mangé un tout petit bout, histoire de ne pas perdre la face, je peux vous dire une chose; vous n’avez pas envie de prolonger l’expérience …
   
   Mais Roselan n’était pas intéressé par le durian, c’était un curry d’agneau et un curry de crevettes que nous allions préparer. Sauvés! Une dernière négociation de Roselan avec une connaissance pour une emplette apparemment minime et nous laissons derrière nous les marchandes hiératiques, les tas de légumes et les poissons en train d’agonir bouche ouverte.
   
   Le trajet en taxi dans la lointaine périphérie de Kota Bharu nous ramène à une Asie industrieuse, aux rues urbaines dépourvues d’intérêt esthétique. Des maisons construites sans plan d’urbanisme pensé, un assemblage hétéroclite le long de trottoirs encombrés.
   
   Sa maison, dans la banlieue de Kota Bharu – si un tel terme existe – est des plus simples; de plain pied, petite, avec une véranda en façade. Sa position professionnelle, qui parait prestigieuse à l’échelle de Kota Bharu, ne lui permet manifestement pas de folie. Sa cuisine n’est qu’un boyau au matériel rudimentaire. Nous sommes quatre, français, et nous nous répartissons autour de la table de la pièce à vivre, petite, comme la maison, et drivés par le boss, nous préparons la viande, pilons les herbes avec les épices, décortiquons les crevettes, réalisons des mélanges compliqués dans un ordre de lui seul connu. Roselan s’est changé et a mis un tablier. Sa face rayonne et le sourire apparait dès qu’il peut placer une locution en français. Il manie le couteau, distribue les tâches, encourage, contrôle les différentes cuissons, ne se perd pas en explications (!).
   
   Les opérations s’enchaînent, à un rythme effréné et très rapidement nous perdons pied, l’une d’entre nous joue le secrétaire de séance et prend des notes (je n’ai pas reçu le document en question, hélas, mais ce doit être radicalement inexploitable), les autres assurent comme ils peuvent entre l’incorporation successive des mélanges préparés, les contrôles de cuisson, le tout orchestré par un Roselan de plus en plus concentré et de moins en moins pédagogue. Mais qu’importe! C’est l’instant qui prime.
   
   Les odeurs, au fil des différentes cuissons, se font de plus en plus tentatrices. Il faut dégager le plan de travail; la table, pour la mettre, la table. Surprise! Nous ne serons que quatre à déguster le festin, les quatre élèves. Roselan nous explique d’un air naturellement sérieux que, s’agissant de la période du Ramadan …, compte-tenu qu’il n’est que dix-huit heures et que le soleil est visiblement encore dans le ciel … Il va rester autour. Assurant le service, conseillant sur l’adjonction d’une sauce, d’un condiment, il a la mine gourmande du gamin qui fait un cadeau à ses parents! Et toujours ces locutions françaises de-ci, de là, et l’expression du bonheur quand nous les reprenons d’un air pénétré … Le dessert, un flan synthétique à préparation rapide – vous savez, vous faites bouillir du lait et vous n’avez qu’une poudre à ajouter – sera la seule fausse note. Les curries d’agneau et de crevettes sont délicieux et Roselan semble approuver chaque bouchée. Je souffre pour lui qui n’a rien absorbé depuis cinq heures du matin, dans cette moiteur équatoriale renforcée par notre activité de cuisine dans le petit espace de sa maison, et qui doit endurer d’en voir d’autres se régaler!
   
   Viendra à l’heure du dessert la remise du viatique du parfait petit-préparateur de curry; lait de coco en boîte, poudres diverses, une pâte mystérieuse dans un pot genre yaourt, et les sourires et recommandations de Roselan qui nous fait comprendre aimablement qu’il fera bientôt nuit et qu’il serait de bon ton que nous regagnions nos hôtels respectifs. C’est qu’à la rupture du jeûne il ne perdra pas une minute, j’imagine, à évaluer concrètement nos curries! Le même taxi nous ramènera à Kota Bharu downtown après cette escapade dans le pays réel.
   
   Toujours dans le domaine culinaire, Kota Bharu fut aussi le théâtre d’une découverte que je n’aie trouvé mentionnée dans aucun guide. L’ornithologue amateur que je suis s’était étonné que, de notre chambre d’hôtel, un bruit de fond à la fois aigu et syncopé, traverse le double vitrage. Une modulation dans les aigus à la fois familière et étrange. Familière puisque j’allais m’apercevoir rapidement qu’il s’agissait de cris, de piaillements d’hirondelles. Etrange parce qu’à cette intensité de bruit, le peu d’oiseaux que je voyais évoluer m’intriguait … Et cela s’était répété le soir nous en allant dîner au night Market. En plusieurs endroits, de terrasses d’immeubles nous parvenaient ces cris à l’intensité disproportionnée par rapport au nombre d’hirondelles présentes. Et de plus en plus bizarre, la nuit tombée, nous en revenant du night Market, les cris continuaient … Je ne suis pas sans savoir que les hirondelles ne sont pas spécialement des oiseaux nocturnes … Je voyais bien qu’elles n’étaient pas équipées de dispositifs lumineux (venant de Singapour, on peut s’attendre à tout!) …! Il y avait un truc. Et ce truc, il semblerait bien que ce soit en fait des piaillements d’hirondelles pré-enregistrés, et diffusés sur des terrasses d’immeuble, là où sont installés des locaux fermés, apparemment cadenassés et protégés par des barbelés (!) et où j’imagine assez bien qu’à l’instar d’un pigeonnier, les hirondelles viennent nicher. Et j’imagine tout aussi bien la destination culinaire de ces nids d’hirondelles puisque la salive de ces braves oiseaux est plutôt appréciée dans une certaine gastronomie chinoise. Ça doit rapporter gros vues les protections mises en place!