Lecture / Ecriture
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Neige au pays électrique - Tistou

   Le bus vient de décharger son content de coureurs courbatus sur le parking boisé et isolé dans la forêt, du sanctuaire shintoïste Tosho Gû, à Nikkô, à 170 kilomètres au nord de Tokyo. Le chauffeur enfile sa tenue pour chaîner ses quatre roues afin de monter en sécurité jusqu’au lac Chuzeni, là haut, plus haut, à 1200 mètres d’altitude, pendant que nous nous apprêtons à partir à la suite de notre guide nous imprégner de ce sanctuaire. C’est que la neige, qui recouvre largement le paysage ici à Nikkô, n’est pas dégagée sur la route aux vingt lacets qui nous emmènera au lac.
   
   Pour l’heure, les treize coureurs du Marathon, couru la veille dans les rues de Tokyo, se dégourdissent prudemment les membres inférieurs, aux courbatures accentuées par les 2 – 3 heures de bus qui nous ont amenés de Tokyo. Le silence est sidérant après le vacarme des encouragements de la foule massée tout au long du parcours, la veille. Paix et recueillement sur ce parking blanc-silence, ouaté de cette faculté apaisante qu’a la neige. Les arbres ont un petit air d’exotisme; des formes juste un peu plus tortueuses, des fûts juste un peu plus gigantesques. On devine, derrière l’enceinte d’un mur neutre et gris, les derniers des cinq étages du toit de la pagode. Les quelques paroles échangées, sous la pluie froide qui tombe maintenant, ont principalement trait à la veille; la course ou les séquelles laissées par elle. Les anoraks se ferment, les corps se recroquevillent sous les couches de tissus, les mains se glissent dans les poches quand elles ne tiennent pas le manche d’un parapluie. Le froid nous prend par surprise, il faisait si doux dans les rues de Tokyo. Tout le monde est maintenant descendu, plutôt stupéfié par la fatigue et le changement de décor, et notre guide rassemble ses ouailles. Son français est correct mais un accent terrible ne permet pas une parfaite compréhension de ses propos. Il faut sans cesse porter une attention plus soutenue que d’ordinaire à cet homme discret, habillé de gris et au comportement policé. Lentement, nous nous ébranlons sur le sentier recouvert d’une neige vierge – il s’est mis à neiger dans la nuit et la fin Février n’est pas précisément une saison touristique au pays du Soleil-Levant. Hormis la blancheur au sol et sur les branches des arbres, tout est gris: du ciel voilé de nuages bas au mur d’enceinte. Gris hiver. Absence de lumière, ralentissement du rythme vital, un curieux tempo après la frénésie Tokyoïte.
   
   Vingt-quatre heures plus tôt nous sortions de l’hôtel sous un ciel dégagé et l’humeur guerrière. Guerrière donc joyeuse. On est toujours joyeux quand on va à la guerre. D’autant plus avec des compagnons. La température s’était révélée finalement suffisamment clémente pour nous faire remiser collants et surmaillots au profit du short et du maillot simple. L’organisation méticuleuse japonaise avait encore frappé – un paroxysme d’efficacité – pour guider les 33 000 participants à leurs sas de départ respectifs sans crises de nerf ni récriminations. Volonté inflexible et souriante, et cohérence des moyens: rien de tel pour assurer un succès. Nous avions progressé dans la foule, largement japonaise, joyeux et pressés d’en découdre. Serrés au milieu des autres concurrents, nous avions attendu 45 minutes dans le sas, écoutant discours nippons et hymnes indéchiffrables sous des hélicoptères tournoyant entre les gratte-ciels de Shinjuku. Tout vous semble possible à ce moment de l’histoire. Le cœur gonflé d’espoir et porté par la liesse générale, vous êtes prêt à tous les exploits. Et à 9h10, ç’avait été le départ: les champions devant, et nous derrière. Il nous avait fallu plus de cinq minutes pour franchir la simple ligne de départ, cinq minutes de sourds piétinements, agglutinés en masse compacte, quand d’autres placés derrière nous mettraient plus de dix minutes pour franchir cette ligne!
   
   Les avenues peuvent être larges à Tokyo et les nôtres l’étaient. Heureusement! Entre les 33 000 concurrents et les spectateurs serrés sur les trottoirs le long des 42 kilomètres, il faut de la place. Une légère euphorie quand enfin vous parvenez à courir au milieu de tous vos frères et sœurs d’effort. Pas beaucoup d’Européens chez ces frères et sœurs. Japonais pour la plupart – et quand on connait le respect des Japonais pour l’épreuve qu’est le Marathon, rien de plus normal. Courir donc. Courir, le souffle léger, les jambes aussi. C’est toujours ainsi au début. Regarder les autres, les buildings, taper dans les mains tendues du public. Se sentir à sa place.
   
   Trente-quatre kilomètres plus loin la fatigue vous a rattrapé. Une vraie fatigue, qui ne fait pas de cadeau et vous empêche de penser à autre chose. Elle vous a rattrapé, et un ami que vous aviez distancé, aussi. Et vous avez chaud. Du soleil, l’effort, les vêtements vous voudriez les ôter, les envoyer valser. Vous commencez à calculer. Déjà vous savez que l’objectif ne sera pas atteint. Quatre heures, c’est impossible. L’actualité, maintenant, c’est d’éviter la bérézina et de sauver les meubles. C’est dur un Marathon. Un sacré test de volonté. Les vociférations du public deviennent tout d’un coup difficiles à supporter. Quelque chose comme «langoulé, langoulé» hurlé par la foule pour vous inciter à tenir bon. Les Européens sont particulièrement ciblés, particulièrement encouragés. Ils sont formidables ces Japonais! Mais vous vous dites alors que leur «langoulé, langoulé» est réellement bruyant, émis sur un mode terriblement aigu, qu’à la limite il vous ramène à votre triste transformation d’albatros se traînant sur le sol les ailes en berne. Le parcours, magnifique jusque là, a maintenant du mal à capter votre attention. Votre attention maintenant c’est: tenir, maintenir vaille que vaille votre foulée dorénavant écrasée et disgracieuse, guetter avec anxiété les bornes kilométriques qui arrivent toujours plus tard et comptabiliser les dizaines de minutes de douleur qui restent à accomplir. C’est ça un Marathon.
   
   Vous vous souvenez également que vous n’êtes au Japon que depuis 48 heures et que pour vous il est toujours plutôt 4h30 du matin. Que la veille vous avez crapahuté dans ces quartiers Tokyoïtes avec le guide et que vous avez peu dormi depuis …
   
   Il a fallu digérer la nouveauté d’abord. Tokyo est un véritable choc urbain. Il ne s’agirait pas d’une ville japonaise, vous deviendriez fou avec les autoroutes en ville superposées sur deux – trois étages qui frôlent les fenêtres d’immeubles gigantesques à hauteur du troisième ou quatrième étage, en un entrelacement de lianes toxiques proliférantes. Ces rues, parcourues de piétons pressés qui font, de loin, penser à une fourmilière dans laquelle on aurait filé un coup de pied. Oui, vous pourriez devenir fou. Si ce n’est cette évidence de la courtoisie nippone. Partout et en toutes circonstances. Ces petites inclinations de la tête en guise de salut, en préalable à toute mise en relation. Cette patience avec l’étranger, l’Européen que vous êtes et qui n’imagine même pas la quantité de codes et conventions qu’il foule aux pieds allègrement. Merveilleux peuple Tokyoïte qui parvient à maintenir vivable une véritable jungle urbaine qui rendrait fou tout autre peuple. Tokyo vous donne l’impression d’une ville constamment branchée sur le secteur, une ville électrique. Après la tombée de la nuit c’est particulièrement saisissant avec ces enseignes, verticales le plus souvent, jetant de féroces rais de lumière dans toutes les directions, qui clignotent, qui défilent, qui s’imposent et font perdre les repères. Mais toujours cette courtoisie, indispensable à ce peuple pour survivre dans de telles conditions de promiscuité et de pressions en tous genres. La journée, à la lumière du soleil, c’est l’architecture qui vous saute aux yeux: son originalité, sa recherche dans les lignes ondulantes des buildings, des gratte-ciels, qui vous réconcilient avec l’architecture moderne, le concept même d’architecture en tant qu’art. Comme notre France est triste sur ce plan! Singapour m’avait déjà frappé dans cette veine architecturale urbaine. Des gratte-ciels, oui, mais d’une beauté, d’une inventivité, dont on n’a pas idée dans notre endormie Europe.
   
   Mais après le 34ème kilomètre, il devient difficile d’apprécier ces fragiles édifices humains en attente du prochain séisme. Après le 34ème kilomètre tout est souffrance: les cris, l’impact des pieds sur le bitume, ces fichus repères kilométriques qui n’arrivent pas et la certitude du temps qu’il vous reste à en baver. Un accord de «coopération» est passé avec l’ami qui vous a rattrapé, dépassé, que vous avez redépassé dans un chassé-croisé pitoyable: vous finirez et souffrirez ensemble. La seule problématique de l’instant est de conserver l’envie suffisante et la force de relancer la jambe devant quand l’autre se pose au sol, de ne pas céder à la sirène du marcher, moins fatigant mais tellement plus lent.
   
   Un moment, vous vous surprenez à penser qu’enfin il y a du calme. Puisque vous entendez les innombrables foulées qui percutent le bitume à vos côtés. Et vous réalisez que sur le pont que vous traversez le public n’a pas été admis. Il n’y a que vous, les coureurs, mutiques de souffrance, juste à l’affût d’un panneau annonçant la progression … Mais passé le pont ils sont là, à nouveau. «Langoulé, langoulé». Et les sourires, et les regards.
   
   Les deux derniers kilomètres seront courus avec la conviction que devant, plus très loin, il y aura la Terre promise; une ligne horizontale recouverte de tapis caoutchoutés avec des capteurs qui enregistrent, dans des crescendos de bip-bip, le passage des puces électroniques fixées à nos lacets. Ainsi se mesure la volonté de l’homme, par le biais d’une petite pièce plastifiée noire fixée sur votre chaussure …
   
   Ça y est. Elle est passée l’arrivée. Vous avez coupé votre effort. Les corps devant vous sont pliés en deux à la recherche désespérée de récupération. Vous aussi vous êtes plié et vos cuisses crient «au fou». Vous cheminez maintenant lentement, le corps raide, la démarche saccadée, à la queue-leu-leu. Vous vous souriez. Ça y est. C’est fait. C’est la grande communauté de l’effort gratuit et du dépouillement de soi. Très japonais ça. 4h 35 mn et 20 secondes. C’est mieux que le dernier Marathon. Ce n’est pas ce que vous espériez mais nulle rancœur; vous avez tout donné et vous êtes en paix. Vous reconnaissez le building où vous êtes venu manger la veille au soir. Dans la multitude de visages de ceux postés aux abords de l’aire d’arrivée, il va vous falloir retrouver vos femmes venues vous attendre. Mais d’abord avancer, l’un après l’autre, d’une démarche pataude, les muscles tétanisés par le lactique qui les a envahis. Nous récupérons la serviette «Tokyo Marathon 2011», puis la médaille (la médaille!), le ravitaillement, puis le sac d’affaires propres confié au camion au départ, puis c’est l’immense salle dans laquelle vous pouvez vous changer, puis la sortie … et celles qui vous attendent, là, au débouché de l’escalator.
   
   Il faut encore rentrer à l’hôtel dans le quartier Shinjuku, une bonne vingtaine de kilomètres plus loin à coup de train, et d’encore un autre train. Qu’il faut identifier et sélectionner dans le labyrinthe de lignes de trains, métros, de compagnies différentes et qui ne sont pas forcément interconnectés dans cette mégalopole de trente millions d’habitants. La plus grande du monde …
   
   C’était hier tout ça, hier et un monde si loin, si différent du sanctuaire Tosho Gû. Les souvenirs refluent pendant que nous progressons pas à pas dans la neige au sein d’un paysage qui, étrangement, pourrait être celui de la Grande Chartreuse en hiver, là-haut au-dessus de chez moi. Unicité de la montagne, traits communs des religions, mêmes pouvoirs de fascination chrétienté/shintoïsme …
   
   La pluie tombe maintenant en raides lignes verticales. Ce pourrait être l’heure du désastre, c’est celle de l’émerveillement. Le silence n’est pas dû qu’à la neige, la puissance suggestive dégagée par cette pagode s’élevant sur la neige en impose. Elle est magnifique la pagode, avec ses cinq toits, l’allure gracieuse et sophistiquée de ces toits incurvés, chantournés, comme un refus de la froide efficacité au profit d’une mystérieuse beauté. Elle donne presque l’impression de toucher au mystère d’une foi, à l’instar des cathédrales, mais en douceur, en toute intimité, là où la cathédrale est tonitruante. Parvenu à l’entrée, au niveau du plancher de bois, il est impératif de se déchausser, pour préserver la propreté des lieux. L’affaire est délicate avec nos jambes raides et douloureuses. Le sol est froid, terriblement froid. Nous parcourons les salles les unes derrière les autres. Il n’y a – n’y avait – strictement rien pour se chauffer. Vivre ici nécessitait indéniablement une solide santé pour les prêtres shintoïstes. Dans une des dernières salles on nous rassemble, nous fait observer l’immense dragon peint au plafond. C’est la salle du dragon. Il est naïf et se veut terrifiant, ce dragon. Dans son habit (kimono?) bleu marine, de grosse toile, un prêtre shintoïste se tient là. Il porte comme deux planches de bois à la main qu’il va claquer l’une contre l’autre. Et notre guide nous explique le miracle: si le prêtre est placé juste sous la tête du dragon, un écho va démultiplier le bruit du choc des planches. Un mètre plus loin, le dragon ne poussera pas son cri. Il nous en fait la démonstration. Placé sous la tête du dragon, le prêtre en kimono épais bleu claque et claque les deux planches l’une contre l’autre et l’écho se répète, se répercute. C’est un gémissement qu’on entend, comme une plainte. Qu’il est triste le cri du dragon! Étonnant spectacle que ce prêtre à la mine des plus sérieuses claquer d’un air pénétré ses deux planches de bois l’une contre l’autre à l’aplomb de la tête du dragon pour nous donner à entendre son cri, mélange de couinement et de plainte!
   
   Dehors la pluie s’est arrêtée. Reste la neige, étonnante, anesthésiante. Nous retrouvons les chaussures avec plaisir mais il est toujours aussi délicat de les renfiler que de les ôter. Raides nous sommes et l’affaire est douloureuse. C’est le retour au bus qui s’effectue en un cheminement contemplatif dans un paysage au faux air de «ballade de Narayama», si vous connaissez, cette fin du film où le héros emmène sur son dos sa vieille mère pour la porter en haut de la montagne, là où elle mourra?
   
   N’empêche. Il est heureux le pays qui continue de faire gémir ses dragons!
   
   
   Tistou