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Carnets de voyage malaisien – Pulau Perhentian Besar - Tistou

   Carnets de voyage malaisien – Pulau
   
   Vous voyez l’île de Robinson Crusoé? Ou l’île au trésor? Si vous ne les voyez pas, vous les pressentez au moins. Pulau Perhentian Besar, l’île « grande » Perhentian, c’est exactement cela. Une caricature. Facile à décrire. Vous prenez une île. Tropicale de préférence (et en réalité équatoriale mais tropicale – allez savoir pourquoi – ça parle mieux) avec le lagon et la végétation ad hoc.
   
   Partant de la plage – blanc immaculé le sable, scintillant et éblouissant les yeux – et en direction de l’intérieur de l’île, vingt mètres de profondeur dans lesquels sont implantés les bungalows proposés aux voyageurs. Encore vingt mètres derrière, ce sont les annexes techniques ; générateur, cuisines, stockages, dépendances, … Et tout de suite, la jungle. Rideau impénétrable tant qu’un chemin n’est pas tracé. Un rideau impénétrable vert, s’entend. Tous les verts, même ceux que vous n’imaginez pas ; du vernissé des palmes ou vert sombre de feuilles effilées. Rideau fait de troncs, lianes, racines enchevêtrées, palmes, … et surtout d’inconnu. Un inconnu où l’on ne met le pied qu’avec circonspection. Un inconnu tellement inconnu que des cris qui vous parviennent parfois de derrière ne vous laissent même pas imaginer s’ils proviennent de singes ou d’oiseaux.
   
   Mais revenons à notre plage. Partant en direction de la mer (la Mer de Chine sur cette côte Est de la Malaisie) cette fois-ci, ce sont cent mètres de lagon. Vert émeraude, bleu turquoise, voire bleu noir selon les fonds, jusqu’à la barrière de corail qui isole le lagon de la pleine mer, cette barrière où les vagues du large viennent se briser à marée basse.
   
   Vous couvrez largement d’une température de l’ordre de trente degrés. D’un ciel imperturbablement bleu quand il n’est pas définitivement couvert de nuages blanchâtres sales. Et voilà ; ça c’est Pulau Perhentian Besar.
   
   Il y a deux îles Perhentian. Besar – ce qui doit signifier «la plus grande» - et Kecil, qui doit bien signifier quelque chose … Nous, nous avions choisi Besar - pour autant qu’on ait pu choisir parce qu’en fait, on se fait davantage imposer une localisation à l’embarcadère sur le continent qu’on ne peut choisir réellement. Et nous c’était le «Fauna Beach Chalet». C’aurait tout aussi bien pu être le «Flora Beach», ou un resort tel le «Perhentian Island Resort» … Mais nous, c’était le «Fauna». Et c’est fou de constater comme on s’attache à un lieu, même non choisi. A peine arrivés, il nous était apparu évident qu’on allait y rester au «Fauna» - (stade ultime de notre voyage, nous avions provisionné quatre jours pour lézarder sur une île) - et ne pas chercher un autre hébergement, « impossiblement » mieux. Comme si en fait le « Fauna » nous avait choisi, nous.
   On nous aurait débarqué au «Flora», nous aurions à coup sûr décrété la même chose! Mais le «Fauna» donc.
   
   Nous avions tout de même déterminé que nous pouvions nous contenter de ventilateur et nous passer d’air-conditionné. Ceci nous valut le «Fauna» et son prix dérisoire pour une double, synonyme de tranche de paradis. Une chambre double décrépite tout de même; «des cabanons en bois fatigués» nous précisait le guide. Fatigués, ils l’étaient, mais il y avait une douche, froide, un restaurant aux prix modérés, avec de toute évidence une extrême originalité en variantes de riz –plain ou fried – et de noodles, invariablement fried mais potentiellement chinese, malaysian ou indian style! (Il vaut mieux aimer riz, nouilles chinoises et poulet en Malaisie!)
   
   Et il y avait surtout une très belle plage, d’un sable blanc … caricatural, bordée de tamarins, cocotiers, palmiers et autres individus végétaux au type moins défini, mais néanmoins aptes à se voir accrocher un hamac ou à vous procurer l’ombre qui vous empêchera de prendre une teinte rouge du plus douloureux effet. Un très beau lagon, vert émeraude et bleu turquoise sous le soleil mordant de notre arrivée … On nous donnait le «Fauna»? Soit. Nous l’avons adopté d’emblée comme on peut adopter des petits bonheurs qui vous tombent dessus.
   
   La première vision depuis le bateau qui allait nous débarquer sur la plage, c’était une mince bande de sable blanc, de petits bungalows égayés juste derrière puis une muraille verte qui mange l’horizon jusque très haut. C’est que ces îles ne sont pas plates, loin s’en faut, et irrémédiablement colonisées par la chose végétale. De hautes futaies se détachaient de ci de là, le genre de troncs d’où vous ne seriez pas surpris de voir surgir un singe ou un serpent méfiant, comme dans certaines œuvres naïves du genre Douanier Rousseau.
   
   La seconde impression lorsque le bateau s’est échoué sur la plage, que vous avez mis le pied au sol et le sac sur le dos, c’est que l’eau est chaude et le sac lourd. Et que s’en débarrasser rapidement serait de bonne politique pour justement pouvoir rentrer plus intimement dans cette eau, chaude comme un ventre de femme.
   
   Et comme on est sur une plage de bonne compagnie, celle du «Fauna Beach Chalet», vous vous retrouvez très vite sac remisé dans un «bungalow de bois fatigué» à ne pas croire votre bonheur de tremper dans cette eau incroyablement chaude.
   
   Une fois sur place, le mode de vie qui s’impose est particulièrement émollient. Le temps est aboli, les obligations avec. Il y a vous, il fait chaud et la mer vous tend les vagues, vous êtes paresseux et le sable vous tend les grains, vous avez envie d’écrire un peu, ou bien de lire et la petite terrasse du « Fauna » vous tend ses chaises, et le service nonchalant qui va avec. Vous ne voulez rien, soit. Vous voulez quelque chose, ne soyez pas pressé ! Mais le concept de « pressé » existe-t-il encore dans ces conditions? Rarement l’impression de vivre hors du temps aura été aussi forte. Emollient, je vous, émollient …
   
   Reviennent par flash des moments plus intenses, des images, des goûts, mais le bonheur de ne rien faire - d’abord de n’avoir rien à faire – et de l’assumer pleinement, de se baigner ex abrupto ou de siroter un jus de fruit (exotique le fruit bien entendu) est réellement le point fort.
   Flash parmi d’autres, la traversée de l’île par le « jungle treck », pour gagner une autre plage sur la côte opposée et aller vérifier que rien n’égalait le «Fauna Beach» (!).
   
   Je me souviens m’être retourné après avoir pris une belle avance sur mes compagnons, sur ce chemin tracé au bulldozer pour permettre le passage de l’adduction d’eau depuis la petite station de prétraitement, et être resté tétanisé devant leur taille ridicule de fourmis à l’aune des fûts qui s’élançaient droit vers les nuages. L’œil avait accoutumé sur le panorama devant lui, gigantesque, et ce qu’il cherchait, en réalité, c’était ces petites silhouettes, définitivement scotchées au sol. Perte de repères. Impression de cathédrale verte. Une cathédrale gothique avec les lignes qui fusent vers le ciel. Pas tant une élévation de l’esprit qu’un impossible contrôle de la croissance végétale …
   
   Je me souviens aussi de ces singes entraperçus, à l’écart, petits, curieux de nous mais méfiants, en haut de branches, à moitié cachés par le feuillage qui bruissait doucement. De ce varan dans l’espèce de marigot près de la station de prétraitement et de la zone d’épandage des déchets au départ du sentier, le «jungle treck». Ce n’est pas très engageant un varan. Carrément repoussant plutôt. Imaginez un crocodile sans les écailles, qui se déplace de la même manière lourdaude au sol mais dont la tête est celle d’un énorme lézard. Le varan dont je vous parle faisait bien un mètre cinquante avec la queue et son aspect de survivant préhistorique ne le rendait pas spécialement gracieux. Quand vous découvrez brutalement monsieur varan (ou peut-être était-ce une dame après tout?) à un détour du chemin, posé en plein milieu, difficile de réprimer un primo sentiment de répulsion, même si vous savez qu’il s’agit d’un charognard et que, debout sur vos deux jambes, vous n’avez pas encore le label de «charogne»! Cette répulsion doit être réciproque puisqu’il fit le nécessaire pour s’éloigner, s’immerger dans le marigot, sa tête de lézard hypertrophiée seule dépassant de l’eau.
   
   Et puis ce lémurien volant – là une lémurienne en fait puisque maman – avec son petit accroché au corps, surprise sur le tronc d’un cocotier en plein milieu d’un resort luxueux, hébétée de la présence de ces humains qui l’entouraient, là, à l’observer. Un corps hybride entre le gros écureuil et la grosse chauve-souris, avec une membrane entre le corps et les pattes antérieures lui permettant des vols planés d’arbre en arbre. Pauvre femelle avec son petit sur son ventre, aux gestes lents et neurasthéniques de paresseux, qui tournait sa petite tête effrayée vers nous, roulant des yeux effarés au milieu de sa bouille ronde de lémurienne. Une pathétique «batwoman» ayant perdu ses pouvoirs, réfugiée sur un cocotier!
   
   Et cette sortie en bateau, équipés de masques et tubas, qui commença comiquement par une traque à la tortue marine. Nous, prêts à nous mettre à l’eau, et le pilote de la barque à moteur scrutant les fonds en des lieux à tortues de lui connus, nous donnant le «top plongée» quand nous étions au-dessus d’une de ces malheureuses. Pauvre tortue marine probablement importunée d’innombrables fois par toutes les barques des environs et invariablement suivie – elle, progressant tout au fond pour se mettre à l’écart - en surface par une dizaine de nageurs masques au visage.
   
   Plus fascinant, le «snorkeling» (un nom bien compliqué pour décrire la plongée avec masque et tuba) au-dessus du récif corallien. Ces myriades de poissons, tous plus colorés les uns que les autres, aux formes invariablement chantournées à la manière des décorations chinoises des tourniquets suspendus au-dessus des lits d’enfants pour les endormir. Des petits, des curieux, des bleus, des ronds, des inquiétants, des inquiétés, des jaunes, rouges, … Un véritable arc-en-ciel de vie équatoriale sous nos corps en train de «brouter» les prairies à poissons, les coraux de toutes formes et dimensions, au milieu d’oursins géants aux longues tiges acérées, de conques à moitié ouvertes qui se referment à notre approche, et de structures mystérieuses aux ondulations inquiétantes. Des poissons, des poissons … à vous faire passer l’après-midi posé sur l’eau, respirant via un tube tourné vers le ciel et les yeux pointés vers le fond, enserrés dans le masque. On ne contrôle plus le temps dans ces conditions et seul le soleil, qui avait repéré votre dos nu, fortuitement oublié de votre attention, vient douloureusement vous rappeler à la réalité! C’est vrai qu’exposer un dos nu, tout un après-midi, moitié immergé moitié à l’air libre, directement à l’aplomb d’un soleil équatorial, ça peut s’avérer douloureux. Bah, la fois suivante vous plongez en T-shirt!
   
   Au bilan: un varan, une lémurienne, des singes, des poissons, de petits requins même - petites lames fuselées d’un gris terne évoluant à vitesse constante comme ces jouets mécaniques qui s’agitent une fois remontés, au ras des coraux – des hamacs, des livres, des fried noodles, de la jungle, du temps distendu, des bains chauds, un cabanon en bois fatigué avec un ventilateur, des heures d’amitié et de bonheur suspendu, … j’en oublie, Prévert en aurait mieux fait l’inventaire (!). C’était Pulau Perhentian Besar.
   
   
   Tistou