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Carnets de voyage malaisien – Dabong - Tistou

   Carnets de voyage malaisien – Dabong
   
   Ne cherchez pas Dabong sur une carte de la Malaisie! Ou cherchez bien alors. Tout au nord-est du pays, environ soixante kilomètres au sud-ouest de Kota Bahru et de la frontière thaïlandaise. Qu’est-ce qui nous avait incité à descendre du train à Dabong? Précisément je ne saurais le dire. Deux-trois lignes sur notre guide sur cette ville qui n’en est pas une, qui mentionnaient une cascade – la plus grande d’Asie était-il écrit – à proximité, et un méchant rest-house pour vous loger. Nous avions embarqué quelques heures auparavant dans le « jungle train » qui traverse la Malaisie sud ouest – nord est en se frayant un chemin dans la jungle, cette jungle qui constitue l’essentiel de la Malaisie intérieure sitôt qu’on quitte les bordures côtières. Et pour le coup nous en sortions alors de cette jungle, ou disons d’un séjour dans sa frange encore habitée. Nous aurions pu aller trouver le havre de repos, pour nos corps fatigués de la chaleur humide qui vous poisse dès le moindre mouvement, d’une ville avec hôtel, confort, enfin tous les accessoires qui, même au cœur de l’Asie, nous rendent la vie familière, compréhensible, à nous autres, occidentaux. Mais non. Nous ne devions pas avoir eu notre content de jungle, de conditions difficiles?
   
   Nous étions donc descendus sur le quai lorsque le train s’était arrêté à Dabong, quasiment seuls à quitter le train. Et tout de suite nous avions réalisé que le train était climatisé (on oublie vite ces choses là!). Dabong, lui, n’était clairement pas climatisé ! Sacs à dos à l’épaule, regardant le train s’éloigner vers les villes et leurs facilités, la sueur avait déjà retrouvé ses rigoles naturelles. Après un départ hésitant et avorté (de quel côté cette rest-house?), le chef de gare nous avait donné la direction.
   
   Qu’on imagine une rue même pas vraiment défoncée, sans rien de particulier pour la Malaisie. Deux ou trois échoppes indéfinissables d’autant plus pathétiques qu’il était 15 – 16 heures et que, le Ramadan étant en vigueur, la vie était comme figée jusqu’à 19h30, l’heure de la rupture du jeûne. Deux ou trois échoppes vides donc, des arbres aux noms aussi inconnus que leurs formes. Luxuriants les arbres. Luxuriant est l’adjectif le plus qualifié – la végétation est triomphante dans cette Malaisie intérieure, quasiment sur l’Equateur.
   
   Et lui, en moto, qui nous avait suivi depuis la gare et nous indiquait de tourner à gauche pour la rest-house. Lui qui s’avéra finalement être l’administrateur de la rest-house, institution de village permettant en l’absence d’hôtels ou autres hébergements de loger des hôtes de passage ; fonctionnaires, travailleurs, touristes, …
   
   Un peu un nounours à moto, de type malais, à la morphologie un peu lourde, pas chinois pas indien, malais. Un malais matois. Une mine plutôt énigmatique, un anglais hésitant et un individu au final un peu embêté vu qu’il ne lui restait qu’une chambre et que manifestement, à quatre, nous avions besoin de deux chambres.
   
   Au dessus de nos têtes les nuages étaient lourds, laissant craindre une bonne pluie de mousson dans un air déjà saturé d’humidité et une chaleur accablante. Nous étions assis sur les marches, sacs à dos déchargés, et lui sur sa moto. Les palmes du palmier n’avaient même pas ce frémissement, comme celui, métallique, de lames de stores, qui les agitent lorsqu’il y a un souffle d’air.
   
   Dabong. Une rest-house avec une seule chambre et pas d’autre train avant une heure avancée de la nuit.
   
   Mais notre «nounours» avait des ressources que nous seuls ne soupçonnions pas. Un bungalow décrépi à côté de la rest-house nous était proposé finalement comme seconde chambre. Lui arpentait l’entrée, la chambre, et nous avec, après nous avoir fait déchausser, lieu d’habitation oblige. Ca sentait le renfermé et l’urine de souris (moins stressant à imaginer que les rats !) et le matelas jeté par terre paraissait bien mince. Il y avait même une douche et un WC. Luxe suprême, un ventilateur en état de marche au-dessus du matelas. Et voilà l’affaire conclue pour un tarif prohibitif à l’aune des standards malaisiens: la chambre pour les filles, le bungalow pour les gars.
   
   Une douche et un nouveau change de vêtement plus tard et nous voici à découvrir ce qu’il n’y avait pas à découvrir à Dabong. C’est vrai qu’il n’y a rien de notable: une mosquée, un collège, même pas de ligne de bus ou de taxis. Un orage qui éclate au loin nous réfugie provisoirement sous l’auvent d’une boutique ouverte. La pluie ne gêne pas les 5 – 6 qui jouent au ballon sur un vague terrain devant nous. Il ne nous restera pas grand-chose à faire d’ici la nuit ; négocier un transport pour nous amener le lendemain au plus près de cette cascade que nous avons entrevue brièvement au loin là-bas, à 7 ou 8 kilomètres, et trouver à manger après 20 heures, le temps que cette population musulmane ait pu manger et boire enfin puisque la nuit sera tombée.
   
   Les grosses gouttes ont cessé de tomber, l’orage n’était pas pour nous. Derrière notre boutique–refuge, une large rivière au débit lent mais abondant entre des berges touffues, d’une eau qu’on croirait café au lait tant elle charrie d’alluvions. C’est l’eau en provenance de la jungle, des montagnes couvertes d’arbres gigantesques, dans laquelle se sont baignés les animaux les plus secrets – ceux que nous n’aurons pas vus – et qui viendra se répandre dans cette magnifique Mer de Chine, dans des lagons inexplicablement bleus, verts et chauds. Pas de vie en surface de cette rivière. Qu’une eau sale et jaune qui s’écoule inexorablement à flux puissant, comme un symbole de la vie végétative équatoriale qui pousse tout de son chemin, à coup de racines, de lianes, de fleurs et de troncs.
   
   19h30. Le muezzin de Dabong nous parait particulièrement doué et endurant. L’annonce de la rupture du jeûne, de l’appel à la prière, va durer, durer … On n’entend plus les oiseaux chanteurs, de la famille des pies apparemment, dont les cages sont suspendues aux branches près du rest-house. Cette région en effet organise régulièrement des concours d’oiseaux chanteurs et nombreuses sont les habitations avec une ou plusieurs cages suspendues à des branches, abritant le champion espéré.
   
   En quête d’un repas pour le soir, dans l’obscurité de la nuit tombée, pour le coup, nous échouons près de la gare où le personnel du troquet local vient d’effectuer sa rupture du jeûne : leur premier repas depuis 5h40 le matin. Ils débarrassent tables et assiettes et acceptent de nous servir. De choix nous n’aurons pas, la communication est limitée. Une fois assis nous voyons arriver, selon la mode malaisienne, toute la diversité des plats en même temps: du riz blanc bien entendu, des légumes, du poisson, du poulet en curry, … à mélanger selon sa convenance.
   
   Le souvenir qui m’en reste, c’est celui d’une soirée partagée sous les étoiles et les nuages, d’une touffeur absolue, assis autour d’une table branlante à refaire le monde et le voyage, au milieu de malaisiens enfin repus, plutôt indolents, considérant amusés ces invités inattendus. Le temps aboli, dans l’espèce d’état second propre au voyage.
   
   Une pluie torrentielle, durant la nuit passée à mal dormir dans notre galetas avec de nouvelles interventions nocturnes du muezzin de compétition de Dabong (!), plus tard, une tasse de thé et de maigres biscuits nous sont proposés par notre nounours malaisien en guise de petit déjeuner à l’arrière de la rest-house, à l’écart, Ramadan oblige. Et nous voilà rapidement, par la grâce d’un véhicule et de son chauffeur dénichés par notre hôte, 8 kilomètres plus loin, à l’entrée de ce qui fut un «resort» (ensemble de bungalows avec un service de restauration associé) manifestement tombé en décrépitude. Pitoyable aspect de ce qui fût des chalets en bois, livrés en pâture à la végétation équatoriale, impitoyable dévoreuse d’espace. C’est l’entrée au site de la cascade qui se répand là-haut, dans la forêt – et la forêt ici c’est forcément la jungle. On l’a un peu distinguée, entre deux lambeaux de brumes ou de nuages attachés aux cimes des arbres, en arrivant.
   
   Elle se répand curieusement. Pas verticalement avec force bouillons et écume comme mes braves cascades dauphinoises, mais sur un vaste plan incliné, large surface dépourvue de végétation, toute en roche à nue, luisante d’humidité d’un gris métallique, gigantesque balafre minérale dans ce monde végétal omniprésent. Elle se répand en un glissando de nappe liquide livrée au vertige de l’attraction terrestre. Il nous faudra trente minutes d’une marche harassante pour arriver à son pied. Le corps a commencé à expulser toute l’eau disponible pour tenter de refroidir la mécanique humaine dès les premières pentes. Et la pente est rude et le sentier direct. Et cette végétation nous est définitivement étrangère: bambous arborescents aux corps si lisses, racines à l’air libre qui se tordent comme corps sur un bûcher, troncs beige-clair à la section en triangle déployés comme voiles au vent, lianes vicieuses couvertes d’épines, roches glissantes, … Nos habitudes de randonneurs occidentaux n’y sont pas et cette stupeur permanente contribue au vertige d’une découverte toujours renouvelée. Nous nous attendons à tout moment à tomber sur un serpent – c’est qu’il y en a des variétés considérables ici – et nous n’en verrons pas. Le cri poignant d’un singe isolé nous saisira sur le chemin du haut de la cascade. Il a du coffre celui-là et il doit jouer son rôle de sentinelle, mais nous ne le verrons pas, lui non plus. C’est une caricature de ce qu’on imagine de la jungle : ce sentiment d’insécurité permanent, le saisissement des cris primitifs d’oiseaux ou de singes et ces arbres, ces troncs qui montent à des hauteurs vertigineuses …
   
   Le sommet de la cascade est dans les nuages. Vague brume entre les troncs dispersés d’une clairière, luminosité glauque, un peu liquide. Un campement en dur, Baha’s Camp, est installé là, point de départ vers un sommet mille mètres plus haut. Mille mètres. Mais mille mètres dans la jungle, c’est … , on ne le saura pas en fait puisqu’il nous faut redescendre vers le «resort» abandonné, le chauffeur qui nous attend là, et Dabong. Dabong et sa gare, la gare et notre train de 14h15 qui va nous emmener plus au nord, vers le havre d’une ville constituée.
   Août 2010
   
   
   Tistou