Lecture / Ecriture
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.:Lecture & Ecriture - Rencontre:.
Hervé Bel
Interview avec Sibylline

   - Hervé Bel vient de voir publier son premier livre: "La nuit du Vojd" (commenté ici) et il a accepté de nous accorder une interview
   
   
   
   - Hervé Bel, vous venez de publier votre premier roman, mais était-ce le premier que vous ayez proposé à un éditeur?

   - Non, c’est le quatrième.

   
   -Pouvez-vous me parler des 3 précédents (leurs thèmes, l'époque où ils ont été écrits et ce qu'ils sont devenus)?
   Le premier était un énorme roman historique inspiré par ma passion pour l’époque mérovingienne (née de la lecture de “l’Histoire des Francs” et de Augustin Thierry). C’était un roman d’initiation, le monde mérovingien étant vu à travers les yeux d’un jeune homme.
   Cela a été pour moi la révélation de ce qu’était vraiment le travail d’un écrivain : rédaction bien sûr, mais aussi exigence intellectuelle continue, relecture, recherche de vocabulaire, structure, et enfin, l’essentiel, cette joie de voir petit à petit le bâtiment se construire.
   Je ne désespère pas, en le réduisant, de publier un jour ce texte que je considère très poétique et exaltant pour un jeune lecteur enthousiaste.
   Mais ce qui m’intéresse vraiment, c’est notre époque, ou ce qui l’a immédiatement précédée: mes deux autres romans portent donc sur des questions actuelles, notamment la façon dont on aime désormais (aime-t-on d’ailleurs encore? Qu’est-ce que cela veut dire? Les amours successives, rendues possibles par le vieillissement de la population, ne sont-elles pas la preuve que l’amour n’est plus rien puisqu’un jour on peut aimer quelqu’un jusqu’à lui faire un enfant, et le lendemain, faire de même avec une autre personne ? L’amour est-il vraiment un composant de l’identité etc.). Je pense qu’ils seront publiés un jour.

   
   -- Et en fait, quand et comment avez-vous commencé à écrire?
   L’idée d’écrire m’est venue à l’âge de huit ans. Je recopiais sur un cahier des extraits de Vingt ans après, et je disais ensuite à mes copains que c’était moi qui avais écrit le texte.
   Vers l’âge de treize ans, j’ai imité Alexandre Dumas, Verne. Passionné par les histoires qu’ils racontaient, je voulais, comme eux, fasciner des lecteurs.
   Tout naturellement, j’ai écrit ensuite pour séduire, croyais-je, certaines jeunes filles que j’aimais. Je voulais que ma prose les enchante.
   Mais ma vraie vocation m’est venue vers l’âge de seize, dix sept ans, à la lecture de Proust. J’ai compris que la littérature, ce n’était pas seulement raconter des histoires.

   
   -A cette époque, avez-vous participé à des journaux d'étudiants ou autres expériences de ce genre?
   J’ai créé une revue éphémère avec quelques amis. Chacun devait commenter les oeuvres qu’il avait lues. Cela n’a pas duré. La littérature est souvent pour les jeunes gens plus une pose qu’une passion réelle. Les défections n’ont pas tardé.

   
   -Avez-vous tenté de faire une carrière totalement littéraire ou avez-vous choisi d'avoir une autre profession toute différente pour assurer l'intendance et d'écrire par ailleurs?
   La question ne s’est jamais posée. J’ai fait des études qui n’avaient rien à voir avec la littérature. Je suis anxieux de nature, et je n’aurais jamais supporté de craindre les fins de mois. Pour écrire, il faut, quoi qu’on en dise, beaucoup de quiétude.
   La littérature était ma singularité, mon refuge, ma joie profonde, d’autant plus précieuse que je l’ai longtemps cachée à mes collègues. Je voulais publier un jour, c’était essentiel, indispensable même (on pourra y revenir), mais cela restait un rêve, un phantasme. Quand j’étais déprimé, je pouvais imaginer qu’un jour... Je lisais mes oeuvres à mes proches, les envoyais sans espoir aux maisons d’édition, persuadé queje ne serais pas lu.

   
   -Je le comprends, mais par exemple dans les pays anglosaxons, il me semble que les personnes qui veulent être écrivains choisissent ces occupations chargées de leur assurer le nécessaire, dans des branches littéraires: enseignement des lettres, journalisme, maisons d'éditions, traductions etc. Et cela ne semble pas être autant le cas en France. Pourquoi ne vous êtes-vous pas lancé dans ce monde-là?
   Tout simplement, parce que je ne connaissais absolument pas ce milieu. C’est comme pour tous les milieux, le monde de l’édition est un monde endogamique, avec ses règles, ses “trucs”. Si vous ne les connaissez pas, vous n’y entrerez pas, ou alors difficilement.
   J’ai bien pensé, à un moment, entreprendre des études de professorat, mais l’enseignement en tant que tel ne me plaisait pas (les élèves).

   
   -- Comment avez-vous fini par être publié? Comment cela s'est-il passé?
   Mercedes Deambrosis me disait qu'elle avait envoyé ses manuscrits par la poste à des éditeurs pendant 25 ans avant d'être publiée! Cela m'avait semblé d'un courage tout à fait sidérant. Beaucoup d'auteurs ont été introduits par des connaissances. C'est la voie la plus courante.

   J’ai envoyé mon roman mérovingien en 1993. Puis les autres, sans soutien de quiconque, jusqu’au jour où, enfin, quelqu’un m’a lu sérieusement et m’a appelé au téléphone. Cela a été un grand moment de ma vie. Ma publication est le résultat de longues années d’attente, de déceptions. Mais on y arrive finalement.

   
   -Comment pratiquez-vous votre travail d'écrivain?
   Exercer un autre métier permet, c'est exact de conserver son indépendance mentale et plusieurs écrivains ont choisi cette voie, certains, par souci de liberté s'y maintiennent même une fois connus. Mais le temps ne manque-t-il pas alors? L'écriture est un travail lent, me semble-t-il, qui demande beaucoup de temps.

   Le temps passé à l’acte d’écrire me semble très réduit par rapport à celui consacré à la gestation intérieure. C’est très curieux, mais il me semble que je ne cesse jamais de penser au roman en cours, sans même m’en apercevoir. Le soir arrive après une journée passée dans les chiffres. J’appelle mes idées sur mon futur roman, et voilà qu’elles se présentent, modifiées par rapport à la veille, comme si j’avais travaillé à mon insu.
   Et puis je fais miel de tout ce que je vois et j’entends, même durant mes heures de bureau. Je n’ai pas le sentiment de perdre mon temps (sauf quelquefois bien sûr), j’enregistre, je note. Ma vie, les autres, mon travail sont mes sources d’inspiration. C’est donc parce que je vis en dehors de la littérature que je peux en «faire ».
   Ceci posé, la phase de rédaction prend effectivement pas mal de temps: j’écris le soir et le weekend, pas toujours, mais souvent tout de même, dès que j’estime le moment venu d’entreprendre le beau voyage.
   Autre chose, à côté du roman qu’on écrit, il y a la lecture, indispensable à mon sens dans ce métier. Il faut se débrouiller pour arriver à trouver le temps de lire, surtout pendant la phase de préparation.
   En conclusion, je dirai que le temps est élastique. On arrive toujours à prendre du temps pour ses passions. Ceux qui disent qu’ils n’ont pas le temps ne sont pas toujours honnêtes avec eux-mêmes, ou bien sont «paresseux».

   
   -Faites-vous partie des écrivains qui peuvent écrire partout, au café, dans le train etc. ou de ceux qui ont besoin d'un décor et d'une « routine » de mise en situation? Comment -matériellement- écrivez-vous?
   Autrefois, je pouvais écrire partout; désormais c’est plus compliqué. Je prends des notes manuscrites dans des cafés, mais la rédaction, je la fais chez moi, dedans ou dans mon jardin quand il fait beau, toujours avec le portable que ma femme m’a offert il y a quelques années. Je n’arrive plus à écrire à la main. Quant au lieu, c’est dans la cuisine où j’aime le mieux écrire, le soir, dans le silence, un petit verre de rouge ou de calvados à proximité. Ce sont des rites, mais tous ceux qui écrivent en ont.

   
    -- Pour revenir à ce que vous disiez de la lecture quels sont les auteurs que vous appréciez particulièrement? Et pourquoi?
   Je vous ai cité Proust, il reste pour moi le plus grand écrivain ayant jamais existé.. «Longtemps», même, j’ai eu de tels complexes vis-à-vis de lui qu’envoyer un manuscrit pour être publié me semblait impossible. «A la recherche» est à la fois source de sens et de plaisir.
   De sens, parce qu’en lisant Proust, on apprend quelque chose sur soi et le monde, une façon de voir, une méthode d’investigation, aussi, qui ne s’oublie jamais.
   De plaisir, parce que les phrases, les mots, sont beaux: le plaisir y est esthétique, poétique.
   Difficile de faire mieux.
   Proust a cessé de m’influencer, je ne fais plus de pastiches inconscients, mais, lorsque j’écris mes romans, c’est toujours avec le sentiment que j’entreprends l’exploration d’une problème (comme un scientifique aborde une équation irrésolue), et qu’il me faut bien écrire. De cette conjonction peut naître le chef-d’œuvre.
   A part lui, dans les classiques, j’ai une vive admiration pour Céline, Flaubert, Gide. Mais depuis quelques années, je m’oriente vers les «petits maîtres»: Calet («Monsieur Paul» est un très grand livre), Raymond Guérin («l’apprenti»), Chauviré («le passage des émigrants»). Récemment, j’ai découvert Marcel Astruc, etc.
   Et puis j’ai une affection particulière pour les livres de Laurent Jouannaud et Denis Gombert, des contemporains, ceux-là.

   
    -- Que pensez-vous de l'état actuel de l'art romanesque? Voyez-vous une évolution et comment l'estimez-vous?
   Je ne connais pas très bien la littérature contemporaine. Il y a beaucoup de livres qui sont publiés, trop, il est difficile de se faire une idée de ce qui se passe. Et puis de quelle littérature parle-t-on, de la française, de l’anglaise/américaine, des autres?
   S’agissant de la France, il me semble que la multiplication des livres (combien de livres par an?) a dévalorisé le livre, par un phénomène comparable à l’inflation. Pour beaucoup, la littérature est devenue un divertissement: on écrit des livres où les gens peuvent se reconnaître, où, comme on dit «on ne se casse pas la tête» et il y a aussi le lectorat féminin qui a suscité une littérature spécifique (Lévy, Musso etc.). Il reste une littérature plus exigeante, mais souvent oubliée par les médias qui préfèrent parler de livres écrits par des gens qui ont été connus d’une autre manière (journalistes, chanteurs, comédiens). Je n’ai rien contre ces personnes, mais est-ce qu’on devient «comme ça» romancier? Leur inexpérience n’explique-t-elle pas, en partie, le fait qu’on confonde désormais l’auteur avec ce qu’il écrit? Car, sans imagination, on ne dépasse pas le stade de l’autobiographie romancée, et c’est aussi une tendance de la littérature. Prêtez attention aux interviews à la télé, les questions relèvent plus de l’intime que de la littérature.

   
   -- Vous devez être agréablement surpris de constater que ce n'est pas le cas quand ce sont des amateurs (comme ici) et non des pros qui font l'interview...
   Oui, c’est un grand plaisir.
   La littérature avait un statut à part en France, ce n’est plus le cas. On pourrait dire mille choses à ce sujet, car l’attitude vis-à-vis de la littérature révèle à mon sens un changement plus global de la société française.
   Dans l’avenir, il y aura bien moins de lecteurs qu’aujourd’hui. La littérature était autrefois quête de sens, plaisir, instrument de promotion sociale. Désormais, les gens ont d’autres moyens. Ceux qui veulent comprendre le monde se disent désormais qu’Internet et d’autres choses le leur permettront davantage que les romans.
   Mais il y aura toujours des lettrés, Dieu merci, des vrais, et peut-être que c’est mieux ainsi d’être entre soi.
   On pourrait parler de tout ça pendant des heures.

   
   -Je ne pense pas pour ma part que d'autres voies permettent de comprendre le monde (et la vie) aussi bien que la littérature.
   Je suis d’accord avec vous. Pour moi non plus, il n’y a pas d’autres voies.

   
   -Parlons plus simplement de votre roman: "La nuit du vojd". Quels sont vos rapports avec la Russie (ou l'URSS), avez-vous des liens personnels avec ce pays, ou par votre famille?
   Je n’ai aucun lien avec la Russie, mais j’ai eu la chance de vivre plusieurs années en Europe Centrale. Et puis j’aime la littérature russe, la musique russe, Chostakovitch en particulier, cette exaltation russe qui, soudainement, disparaît pour laisser place à la plus grande tristesse.

   
   -Comment en êtes-vous venu à utiliser cette page d'histoire dans votre roman? Etiez-vous fasciné par lui avant même d'avoir l'idée de ce livre? Par quel point votre inspiration a-t-elle commencé?
   Il y a quelques années, j’ai lu par hasard un roman superbe de Vassili Axionov intitulé "Une saga moscovite", une espèce de Guerre et paix contemporain qui raconte la vie d’une famille pendant toute la durée du règne stalinien. Cela m’a passionné, et j’ai voulu en savoir plus sur Staline, et la nature de son totalitarisme.

   
   -Votre but était-il d'analyser et mettre en lumière les processus qui font que des choses comme le stalinisme (ou l'hitlérisme) sont possibles ou au contraire de montrer qu'ils sont non seulement possibles mais en fait consubstantiels à notre société et en quoi ils le sont?
   La lecture d’ouvrages sur le fonctionnement du Parti et de l’administration sous Staline m’a permis de constater qu’il pouvait exister (je dis bien «pouvait») des ressemblances avec celui des grandes entreprises modernes. Mieux qu’il y avait certains cadres actuels dont le comportement s’apparentait à celui des cadres communistes.
   Toute organisation peut devenir totalitaire; il y a, pour reprendre l’expression de Revel, «une tentation totalitaire» qui lui est consubstantielle, car il lui faut être toujours plus efficace. Pourquoi l’entreprise, organisation elle-aussi, avec ses rouages avec ses moyens, et ce qu’elle appelle ses «valeurs», échapperait-elle à ce risque terrible?
   Il faut qu’elle fonctionne, elle aussi, qu’elle soit efficace, et pour cela, le cadre doit être absolument convaincu de bien-fondé de son travail. Dans certaines sociétés, comme dans celle décrite dans mon livre, le cadre est à la fois victime et bourreau. Lui-même reproduit à son insu, à son niveau hiérarchique, l’oppression totalitaire.
   C’est curieux, l’étude du communisme m’a permis de comprendre certaines entreprises capitalistes et vice et versa.
   
   On note aussi, comme dans la société soviétique, une tendance à la disparition progressive de la vie privée, par d’autres moyens autrement plus efficaces que ceux du début du vingtième siècle: je veux parler des moyens de communication, le courriel, le téléphone, mais aussi le «blackberry» qui, si on n’y prend pas garde, reste branché sur l’entreprise 24/24H; et aussi ces activités annexes, d’ordre privé, que l’entreprise peut être amenée à développer sous prétexte d’assurer la cohésion de ses cadres. Certaines entreprises organisent des séminaires qui peuvent s’apparenter à de véritables séances d’endoctrinement, où l’on fait hurler des slogans aux cadres etc. un livre reste à écrire sur la disparition progressive du domaine privé.
   
   Il ne s’agit pas de dire, pour autant, que les systèmes sont comparables dans leurs effets. On ne fusille ni ne déporte dans les entreprises totalitaires, mais on met à l’écart, par le biais du chômage ou du placard: il y a la même logique. Les cadres (car je ne parle que des cadres) sont soumis à des pressions énormes dans certaines circonstances. Ne les supportent que ceux qui sont convaincus du bien-fondé de leur «oppression», ce que je vous disais tout à l’heure.
   
   Avec ce livre, j’ai essayé de raconter une histoire instructive qui éclaire à la fois le passé et le présent.
   
   Sur ce fond de totalitarisme, mon roman raconte l’histoire d’un petit jeune homme, gentil, cultivé, peu à peu dévoré par le système, sans peut-être, qu’on puisse l’en blâmer tout à fait.

   
   --Et avant de nous quitter, pouvez-vous nous parler déjà de votre prochain roman?
   Un nouveau roman devrait paraître en 2011. L’objet en sera l’histoire d’un sentiment d’ une femme pour un homme qu’elle va épouser et avec lequel elle vivra jusqu’à un âge très avancé; comment son illusion amoureuse se change imperceptiblement en haine; comment, par dépit, elle en arrivera à détruire, outre son mari, tous ceux qui lui sont chers, mari, enfants, petits-enfants: c’est une illustration de la chaîne névrotique, ainsi qu’une réflexion sur la vieillesse.

   
   
   
   -PS: Hervé Bel a obtenu le prix du premier roman Edmée de la Rochefoucauld 2010 et il est sélectionné pour le prix Senghor du premier roman francophone.