Lecture / Ecriture
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.:Lecture & Ecriture - Rencontre:.
Fabienne Juhel
Interview avec Sibylline

   


   Bonjour Fabienne Juhel et tout d'abord merci beaucoup à vous d'avoir accepté de répondre à quelques questions.
   
   Comment vous êtes-vous retrouvée à écrire votre premier roman et comment cela s’est-il passé ?
   
   Fabienne Juhel -
Je crois que l’idée a germé après une rupture, oui, une rupture sentimentale. J’avais dans l’idée d’écrire un texte où je me débarrasserais d’un personnage encombrant en le tuant tout bonnement. Ce personnage était amoureux et il allait lui en coûter. C’était plus facile à réaliser en pensée qu’en acte, heureusement. L’idée a dû faire son chemin, pas mal de chemin. Peut-être s’est-elle même perdue en cours de route, car, un jour, j’ai écrit une phrase presque au hasard, une phrase à laquelle je suis restée fidèle par la suite, quel que soit le cours que devait prendre le récit. Cette phrase c’était «J’ai jeté Nadine dans le puits.», je ne savais pas moi-même qui était cette Nadine, pourquoi elle avait mérité un tel sort. Je savais juste que ma narratrice était une enfant. Donc si elle était une enfant, Nadine était une poupée, peut-être, car Nadine était bien autre chose aussi…
   
   Bon. Je pourrais dire aussi que j’ai écrit “La Verticale de la lune” pour passer de l’autre côté. Dans la vie de tous les jours, je suis professeur de Lettres. La plupart du temps, j’analyse les textes d’autrui, je m’enthousiasme pour des mots, des phrases qui sont ceux des autres, alors que les émotions qu’ils véhiculent sont universelles. Je suis du côté des lecteurs, position qui m’était plus habituelle, et sans doute aussi plus confortable. Alors, j’ai peut-être écrit pour rejoindre ces auteurs, morts pour beaucoup, que j’admire. Je m’inscris dans une communauté, même si le mot est fort, je crois qu’on écrit avec le sens du partage et une part de «redevabilité». Je sais ce que je dois à certains écrivains, à Giono, à Colette, à Camus, à Gabriel Garcia Marquez pour ne citer que ceux-là. J’écris tout contre eux, ni en marge, ni derrière, ni devant, tout contre eux, c’est cela sans doute.
   
   Bref, “La Verticale de la lune” qui était une phrase, une seule, est devenue une suite, des personnages sont intervenus, apportant des moments de crise, se positionnant par rapport à ma jeune narratrice, dont certains personnages que je ne savais pas encore exister vraiment. Une part d’inconscience, d’inconscience pas d’inconscient, est nécessaire pour écrire. Un roman se résume alors pour moi en une phrase, la première contient souvent le nœud, le problème et sa résolution, sauf que l’auteur ne le sait pas encore. Par exemple, dans la première des “Bois dormants”, la narratrice “s’est perdue” mais c’est qu’elle le fait exprès, ma parole, et qu’ensuite, elle n’aille pas se plaindre si à force de cultiver la perte elle se perd pour de bon…
   
   
   Cela, c’est pour une phrase, mais quand vous commencez un livre, savez-vous comment il finira ? Avez-vous préparé un canevas ?
   
   Fabienne Juhel -
Non, je ne prépare pas de canevas, ni synopsis du roman. Je suis plutôt d’une nature «bordélique». Si j’écris un canevas, je suis certaine de le perdre, ou de ne pas m’y tenir. J’ai l’impression que certains personnages me mènent, ou m’échappent. Ce que j’avais pressenti dans “La Verticale de la lune”, s’est confirmé dans “Les Bois dormants”. Il y a toujours un personnage secondaire, que je considère comme tel en tous les cas, qui se rebelle, qui ne se tient pas à la place que je lui avais assignée, et tant mieux parce que je ne crois pas à l’écrivain metteur en scène de A à Z, parce que, plus que l’histoire, c’est le texte qui m’intéresse. Alors je laisse beaucoup de liberté à des personnages subalternes, je leur donne du champ pour que leurs extravagances, leurs questions, leurs émotions viennent se frotter au personnage principal et le fassent réagir. Je contrôle davantage mon personnage principal, mais cela s’explique pour l’instant par l’emploi de la première personne. Quand ma narratrice dit «je» que je le veuille ou non, «je» c’est moi, c’est profondément inscrit dans un schéma de pensée.
   
   En revanche, si je ne prépare rien à l’avance, je sais très bien où je vais, ou plutôt, où je veux aller. La phrase de départ prépare en substance, la dernière phrase. C’est pourquoi, il y a toujours un moment où je saute des chapitres pour écrire, avant même d’avoir terminé, la fin. L’écriture de la fin intervient quelques dizaines de pages avant que j’en aie fini réellement. Je l’ai fait pour “La Verticale de la lune ” et pour “Les Bois dormants”, mais ce n’est pas une règle puisque je ne l’ai pas fait avec le dernier roman. Il y a quelque chose d’imprévisible dans l’écriture, quelque chose qui ressemble à la vie même. Je ne planifie pas ma vie, comme je ne planifie pas l’écriture. C’est pourquoi je peux commencer plusieurs romans, et les laisser de côté pour une histoire qui s’impose comme on rencontre un nouvel être en chemin et avec qui on a envie d’avoir une histoire, une relation même si cette relation doit vous laisser épuisée et rompue. Entre “La Verticale de la lune”, mon premier roman, soi-disant, et “Les Bois dormants”, il y en trois autres dont un que je viens de reprendre parce qu’il correspond à ce que je veux écrire maintenant.
   
   
   Techniquement, matériellement, comment se déroule, chez vous, l’écriture d’un livre ?
   
   Fabienne Juhel -
Une phase de gestation précède l’acte d’écrire. Une gestation de chatte, ça ne dure que deux mois. Je me trimballe avec une idée pendant quelques semaines, une idée comme : je vais tuer une femme amoureuse ou je vais revisiter les contes, apprivoiser les figures monstrueuses, et régler son compte au loup. Je me rends compte en disant cela que mon écriture est homicide et cette idée me plait… Je garde cette idée directrice en moi, je la porte serait le terme exact, elle sert de fil conducteur, elle est un cordon ombilical qui ne cesse pas de me relier à la vie réelle. Et puis, un jour, sans que je l’aie décidé la veille, il n’y a aucune préméditation de ma part, je passe à l’acte. Ce jour est souvent un matin, parce que c’est la lumière que je préfère, je suis installée devant mon ordinateur, face à une fenêtre, et je me lance.
   
   Oui, j’écris avec un ordinateur, parce qu’étant aussi professeur, je dois bien faire la différence entre mes deux activités. La page blanche, je la réserve à la préparation de mes cours. Et l’ordinateur à l’écriture. J’aime le ronronnement feutré de l’ordinateur, sa discrétion, sa manière aussi de faire disparaître d’une touche mes tâtonnements, je lui en suis reconnaissante. Je ne supporte pas de voir les ratures, et je suis du genre à mettre des flèches partout sur mes feuilles, à écrire dans les marges, à la verticale sur une bordure, derrière la feuille même. Ce que je tolère pour mes cours que je reformule d’une année sur l’autre, tant ils sont illisibles, je ne le tolérerais pas pour l’écriture d’un roman. J’ai besoin de blanc, d’espace, de marge, d’aérer ma page, je veux voir les mots, un à un faire bande, faire échos aussi.
   
   Combien de temps cela vous prend-il ?
   
   Fabienne Juhel -
Entre la gestation et l’écriture neuf à dix mois s’écoulent. Je laisse reposer un temps, puis je relis l’ensemble, corrige, élague, ajoute aussi, souvent un élément qui apporte du concret, puisque j’ai tendance à privilégier la poésie, voire le fantastique par l’intemporalité des situations décrites.
   
   Et puisque j’écris de préférence le matin ou tôt dans l’après-midi, je me prépare une théière dont je ne bois que la première tasse, ce qui en général est bon signe. Signe que je suis très occupée. Le chat roux peut dormir tranquille sur mes genoux, il y est souvent, je ne le dérangerai pas avant deux trois heures…
   
   
   Et l’écriture du «1er jet» elle-même, combien de temps vous prend-elle ?
   
   Fabienne Juhel -
L’écriture du premier jet prend peu de temps. Je me souviens d’avoir écrit “La Verticale ” en trois mois. Mais il s’agit d’un roman court, et d’avoir terminé “Les Bois dormants” à la fin du mois de novembre 2006, je m’en souviens parce qu’il neigeait, d’où certainement cette page concernant la neige, les enfants, et la page blanche. Cela a dû prendre six mois. Six mois ne veut pas dire 30 jours intensifs multipliés par six. J’ai un emploi du temps avec lequel il me faut composer. Cet emploi du temps change tous les ans. Et si dans une matinée je n’ai pas deux ou trois heures de libres, je n’écris pas. J’ai besoin de m’installer devant la page. Je prends possession des «lieux», cela ressemble au rapport que pourrait avoir un acteur, ou un sportif avec les lieux de son exposition, ou exhibition ; l’acteur s’imprègne de la scène où il va jouer, le sportif pend la mesure du terrain.
   
   Avez-vous peur avant de vous lancer ?
   
   Fabienne Juhel -
Je ne suis pas saisie par le vertige de la page blanche, puisqu’à partir du moment où je suis prête, que j’ai écrit cette première phrase qui me taraude depuis deux mois, tout s’enchaîne. Si j’écris vite, je relis beaucoup. Mais je m’explique cette habitude de relecture par le décalage très fort qu’il y a entre ce que je fais à l’école, donner à voir l’écriture d’auteurs, face à un public peu réceptif d’emblée, pas toujours acquis ni séduit par la langue des grands classiques, ce que je peux comprendre aussi. Il est donc nécessaire que, confrontée à nouveau à mes mots, au silence feutrée de mon bureau, à la solitude, je passe par la relecture pour faire vibrer l’univers mis en sourdine l’instant d’avant.
   
   Vous composez donc avec vos obligations professionnelles…
   
   Fabienne Juhel –
… Et je n’écris pas non plus pendant les vacances d’été. Je me suis rendue compte qu’il me fallait un rythme, qu’il me fallait écrire dans une quasi urgence. Les décharges d’adrénaline liées à mon métier d’enseignante sont devenues une nécessité pour écrire. Je consacre, environ, une quinzaine d’heures hebdomadaires à l’écriture. C’est peu, je sais, mais, pour l’instant, c’est toujours ce premier métier qui m’aide matériellement à vivre. Dans les phases où je n’écris plus ou peu, je redeviens lectrice. Une lectrice gourmande même.
   
   
   Très bien. Je vous imagine très bien en train d’écrire. Maintenant dites moi, comment formez vous vos phrases ? Vous viennent-elles d’emblée sous les doigts telles que nous les voyons ou presque ou devez-vous les travailler et retravailler longtemps, les modifier, forme et mots ? Quand je vous ai lue, je vous ai imaginée ciselant longuement votre texte, accordant une extrême attention et un gros travail à la forme. Mais j’ai aussi bien pu me tromper complètement.
   
   Fabienne Juhel -
Les phrases viennent vite, s’enchaînent et se répondent par un phénomène d’échos auquel je suis très sensible et qui me vient de mon amour premier pour la poésie. Mes premiers écrits ont été des poèmes versifiés. J’ai pensé me faire publier à 20 ans, mais la poésie est un langage étrange et hermétique qui déroute. Cela ne m’a pas empêchée de faire de l’étude d’un poète, Tristan Corbière, un des poètes maudits consacré par Verlaine, mon sujet de Doctorat. Mais la poésie est victime de préjugés, j’y ai renoncé pour la retrouver dans l’écriture romanesque, comme par dérivation on pourrait dire. Elle ne s’est jamais éloignée de moi, je continue de vivre avec, quelquefois elle ressemble à une histoire pour enfants, elle devient alors très familière. Ma phrase a une cadence, je m’en rends compte puisque je me relis tout haut. Je pratique la rime, en général c’est une rime interne, il s’agit toujours d’un phénomène d’écholalie, quelque chose qui se fabrique à mon insu, un chant peut-être, une berceuse certainement, encore ce «truc» de l’enfance…
   
   Pour répondre plus simplement à votre question, je vous avouerais que je ne travaille pas mes phrases, je ne cherche pas mes mots. L’écriture, quand elle commence, me place dans une fréquence telle que chaque mot s’impose comme une évidence. Si je me relis, beaucoup, c’est pour la musique, pas pour remplacer «danseuse indienne» par «bayadère»… Quel mot sonne mieux à mon oreille, il n’y a pas photo voyez-vous.
   
   En dehors de Tristan Corbière, quels sont les auteurs qui vous ont marquée ou /et vous marquent encore ?
   Fabienne Juhel -
J’ai déjà mentionné Giono, Colette, Camus et Marquez. Le premier, je l’ai découvert tardivement dans un roman sublime “Un Roi sans divertissement”. Tout de suite, j’ai été fascinée par son univers, et son style, ce qu’il écrit des habitants calfeutrés dans leur village de montagne, confrontés à des peurs ancestrales, tandis qu’un meurtrier rôde autour d’eux et que le blanc abolit l’espace et le temps. Quelle trouvaille aussi de placer chacune des victimes dans les branches d’un magnifique arbre, le hêtre de la scierie. Il y a une page magnifique où Giono décrit ce hêtre qui renvoie aux images d’un Totem et du trophée, à un Dieu Aztèque.
   De Colette j’ai essentiellement lu sa correspondance et ses dialogues de bêtes, autre correspondance… Mais le texte qui m’a révélé Colette, c’est une petite chose en prose, extrêmement musicale, presque un bijou «Chanson de la danseuse». Ce que j’aime chez Colette, c’est son écriture totalement épicurienne, sa manière de donner de la chair aux mots. Avec Colette, je passe à table, je déplie une nappe dans le jardin et j’invite toutes les bêtes à partager mon goûter. Oui, c’est cela, Colette m’a transmis la pulpe des mots. Et je suis très gourmande de ces mots. Colette est une solaire comme Camus, qui reste pour moi la référence majeure. J’aime relire “Noces à Tipasa” pour retrouver des mots habités de soleil et de chair. Je lis Camus comme on lit de la poésie. Je me rends compte en citant ces trois-là, que l’histoire ne m’intéresse pas, mais les mots qui révèlent un univers sensoriel extrêmement complet, voire violent.
   Quant à Gabriel Garcia Marquez, j’ai trouvé dans “Cent ans de solitude”, une véritable Bible, je l’ai lu trois fois, la dernière fois, il y a sept ans, et je crois que j’y retournerais encore. Voilà bien un roman que j’emmènerais avec moi sur une île déserte s’il s’en trouvait encore. Il y a aussi des pages dans “Voyage au bout de la nuit” qui sont des fulgurances, Bardamu pissant, c’est le mot, dans les eaux de la Garonne, à contre-courant, après l’enterrement d’un ami, la verticalité de l’homme qui inscrit sa marque dans l’horizontalité du temps, comme un chien son territoire.
   
   Je suis sensible également à l’écriture de Nathalie Sarraute dans cette magistrale autobiographie qu’est “Enfance”, et de Ken Bugul, “Le Baobab fou”, “De l’autre côté du regard”, pour l’écriture rythmée et incantatoire. J’ai aussi découvert Pascal Morin, “L’eau du bain”, un auteur des Éditions du Rouergue*. Avec Philippe Claudel, je n’avais pas lu quelque chose d’aussi bien depuis longtemps.
   
   
    Oui, dans l’écriture actuelle, qu’ (qui) est-ce qui vous touche ou vous intéresse ?
   
   Fabienne Juhel -
Dans l’écriture actuelle, ce qui me touche par dessus tout c’est la générosité, la part d’humanité que transmet une écriture. Je pense aux deux derniers romans de Philippe Claudel, “La Petite fille de monsieur Linh”, “Le Rapport de Brodeck”. J’aime comment une écriture sublime la noirceur de la vie, par l’évocation de sentiments aussi infimes soit-ils. Il y a des petites touches de couleurs qui attirent et élèvent le regard, comme la lune, même froide, même trop pâle, reste une lumière rassurante et troublante dans la nuit. Ainsi le chant de cette femme, la femme de Brodeck, l’image d’une larme dans ce visage qui n’a plus parlé depuis que la jeune femme a été violée. Claudel ne triche pas avec les mots, tout est juste, plein de mesure. J’aime la belle écriture mais pas celle qui s’écoute écrire, plutôt celle qui dévoile ce qu’on a oublié, celle qui ravive notre curiosité et nos questionnements d’enfant face aux étoiles, à la lune, à un arbre, à la mort ; une écriture qui force le lecteur à faire un arrêt sur une image. J’aime les écritures denses, pas lourdes, denses comme la chair d’une pomme, le buste d’un homme, une écriture qui me nourrit de l’intérieur. Je trouve qu’on publie trop de romans mal écrits, brutaux, secs, ou très nombrilistes. J’ai peu de sympathie pour les autofictions ou les autobiographies romanesques aussi. Pourquoi prendre le lecteur pour son analyste, muet comme lui d’ailleurs ?
   
   
   Avez-vous un « carnet d’écrivain » ? et si oui, comment est-il, comment l’avez-vous eu, qu’y trouve-t-on ?
   Fabienne Juhel -
Si vous entendez par carnet d’écrivain une sorte de pense-bête où je mettrais mes «bonnes idées», je vous dirais que je n’en ai pas. J’ai des feuilles volantes qui volent donc —c’est de saison—, sur lesquelles il m’arrive de noter une phrase, mais je les perds, je les classe avec mes cours, et je ne les retrouve plus. Bref, je m’en passe très bien. Et si vous permettez l’image encore, je laisse le «carnet» à l’analyste, que de romans écrits dans son cabinet ! Cabinet, voilà un mot parlant…
   
   
   Vous disiez que vous êtes «Une lectrice gourmande». Parlez-nous de votre relation aux livres (objets), comment est votre bibliothèque ?
   
   Fabienne Juhel -
Gourmande, cela signifie que j’en lis beaucoup, que j’en commence deux ou trois à la fois, enfin, à la suite, selon le moment de la journée, et que je les reprends dans la semaine dans un ordre interchangeable. Je lis en général trois livres par semaine. Comme j’écris directement sur l’ordinateur, je ne conçois pas de lire un livre, même une nouvelle aussi courte soit-elle, sur l’écran. J’ai en effet besoin du livre comme objet. J’aime le contact avec les pages, la couverture. J’imagine ne pas être la première à vous dire que je respire les pages d’un livre de poche acheté chez un bouquiniste. Dernièrement, je suis tombée sur “La Perle” de Steinbeck qu’élève j’avais étudié en cinquième. Et bien cela a été plus fort que moi, j’ai humé les pages, je les ai découvertes jaunies, piquées, mais elles fleuraient bon l’humeur du temps passé. Cette odeur des pages, je la garde longtemps en moi. En parler seulement là me permet encore de la faire revivre. Certains diront, ça sent le vieux. C’est faux, il y a quelque chose de sucré et de fade à la fois, un soupçon de vanille et de poivre.
   
   Le livre plaisir est très bien traité, je prête mes livres à mes amis et je sais qu’ils me le rendront en bon état. Les livres pour l’école sont maltraités. Cela est facile à interpréter…
   Quant à ma bibliothèque, c’est un véritable «bordel», excusez le mot. D’abord je n’ai pas une bibliothèque, mais des bibliothèques. Dans mon bureau bien sûr, la plus importante. Dans le salon, celle-là est celle des livres d’art, la plus ordonnée sans doute, la moins consultée, donc forcément la moins dérangée, encore une micro-bibliothèque dans les toilettes, avec des livres qui changent selon les saisons, en ce moment il y a le découverte Gallimard consacré à Saint-Exupéry, un livres de contes africains, deux recueils de haikus, “Paroles” de Prévert, et une douzaine de romans des Éditions du Rouergue, dont le mien… Et puis au salon encore, dans les niches qui font le tour de la pièce, dans un espace ménagé entre les poutres et le mur d’isolation, des centaines de livres de poche, cela donne un aspect feutré à la pièce, et ce qui est le plus drôle, c’est que ces livres placés en hauteur et sur une seule rangée qui court d’un mur à l’autre, personne ne les remarque tellement ils sont intégrés à l’espace. Deux de ces niches sont réservées à la poésie. En général, je me ménage dans mon bureau une ou deux étagères pour les livres que je dois lire bientôt, les livres à lire plus tard, et ceux que j’aimerais relire. Cela explique sans doute le manque de classement, je veux parler du classement par ordre alphabétique. Je m’échine à le rétablir au mois de juin quand les cours se terminent et que je cherche des nouveaux romans à faire découvrir à mes élèves. Bref, il n’y a pas de règle, et les livres bougent tout le temps, passant du bureau au salon, des toilettes à ma chambre… Ils ont certainement une vie à eux aussi.
   
   Comment lisez-vous (lieu, attitude, prise de notes, (mauvais) traitement du livre etc. )
   
   Fabienne Juhel -
Assise, couchée, debout, toutes les positions me conviennent. Je peux lire des heures debout, je m’en suis rendue compte, alors qu’un canapé m’attend. Chez moi, je lis de préférence debout face à la fenêtre donnant sur le jardin d’hiver, et l’été, sous les arbres, assise, pieds nus dans l’herbe. Je n’annote aucun des livres que je lis par plaisir, puisque j’annote ceux que je lis pour les cours. C’est pourquoi, je peux avoir plusieurs exemplaires du même ouvrage, un exemplaire presque virginal et un autre qui s’apparenterait à un palimpseste, tant il est surchargé d’écrits entre les lignes. Cette pratique m’oblige à acheter le même roman en deux exemplaires souvent.
   
   En revanche, je lis peu au lit, et jamais sur la plage, beaucoup en train et même en voiture. Si je lis avant de m’endormir, je ne dors pas, ou il faut que je termine le livre commencé, ou excitée par ma lecture, je n’arrive plus à trouver le sommeil. Lire, contrairement à beaucoup, ne me prépare pas au sommeil. C’est aussi à cause de cela que je n’écris pas la nuit.
   
   
   Vous avez fait allusion à un troisième roman. Est-il écrit ? Quand paraîtra-t-il et pouvez-vous nous donner quelques indications à son sujet ?
   
   Fabienne Juhel
- Oui, ce roman est écrit. Il devrait sortir en janvier 2009 aux Éditions du Rouergue. Il s’agit de quelque chose d’assez différent des deux premiers. J’ai changé de focalisation, et même de sexe. Mon personnage principal est un homme, un homme de la terre, presque un renard. Il s’agit d’un roman qui explore un versant masculin du monde, de l’être-au-monde. La poésie s’absente je crois, en tous les cas se fait plus discrète dans celui-ci, mais l’humour, le rapport à l’enfance et à la nature non. Ce roman est aussi beaucoup plus violent, plus noir. Encore cette écriture homicide sans doute… Comme il est difficile pour moi de rester sans écrire, «l’écriture ou la vie» dirait Semprun, en attendant la sortie du dernier, je suis dans l’écriture d’un quatrième roman. Une histoire d’homme encore, d’Indien et de nuages…
   
   2009 !? Je trouve ça long, non ?
   
   Oui et non à la fois. ♫♪♪hum…c’est long, c’est court ♫♪ comme dit une chanson de Véronique Samson. Quand Zulma m’a annoncé qu’il allait éditer “La Verticale de la lune”, c’était en mai 2004, le roman est sorti à la rentrée littéraire de l’année suivante. J’ai donc dû attendre quinze mois, la patience n’étant pas du tout une qualité chez moi. Pour “Les Bois dormants”, la réponse positive des Éditions du Rouergue est arrivée en octobre 2006, le roman est sorti fin août 2007. Là encore presque une année d’attente. J’ai l’impression qu’une année entre l’acceptation du roman et sa publication est un délai normal.
   On pouvait sortir mon prochain roman à la rentrée littéraire 2008, mais c’est moi qui n’étais pas partante. D’abord parce mes deux premiers romans sont parus lors de rentrée littéraire et que la presse s’intéresse d’abord aux anciens, aux archi-connus, on parle d’abord des «éléphants». Je ne joue pas dans cette cour. Je suis une auteure de maisons d’édition moins connues, les attachés de presse font pourtant un travail remarquable pour que l’on parle de nous, et que, d’abord, on lise nos livres, mais la concurrence est rude. Et puis 2009 est une année impaire, j’aime les chiffres impairs, après 2005, 2007, et ensuite 2009. Les chiffres impairs me servent de gri-gri.
   J’ai aussi dans le projet d’écrire pour la jeunesse, de petites choses très courtes à illustrer qui s’adresseraient aux plus petits. Alors, il me restera le créneau des années paires pour me lancer dans cette nouvelle forme d’écriture que je veux très épurée et très poétique. Le temps aussi de trouver un illustrateur peut-être dont l’univers s’accorde au mien…
   
   Avez-vous toujours voulu être un écrivain ? Depuis toute petite ?
   
   Petite, j’écrivais dans ma tête sans savoir ce qu’était l’écriture. En vacances chez nos grands-parents, je racontais des histoires à ma petite sœur pour l’endormir. Nous dormions dans une partie du grenier aménagée en chambre, au-dessus de la cuisine, la première partie était réservée au blé des poules. Déjà, à cette époque je trouvais difficilement le sommeil. Exilées au grenier, enfermées à clef par notre grand-père, je pensais sérieusement que si on nous enfermait à clef, c’est que le monde extérieur était dangereux, que la nuit était le terrain de jeux d’êtres diaboliques. Ma fonction de grande sœur m’obligeait à rester vigilante, à être une sentinelle en quelque sorte. J’ai dû développer à cette époque une grande acuité visuelle et auditive que je dispute encore à mon chat. Bref, j’écrivais déjà, oralement d’abord, des histoires pour tranquilliser ma sœur, et pour rester éveillée, moi. Aussi paradoxal que cela puisse paraître, l’écriture est d’abord quelque chose qui a un rapport avec l’oralité, le conte donc. C’était une manière d’apprivoiser les figures inquiétantes du monde. Écrire ensuite est devenu un acte essentiel, au sens propre du terme. J’ai très tôt compris qu’écrire était une manière d’être au monde tout en jugulant cette grande peur que j’ai, personnellement, de la mort qui est la nuit de l’âme.