Lecture / Ecriture
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.:Lecture & Ecriture - Rencontre:.
Gérard Mordillat
Interview avec Véro

   


   
   Gérard Mordillat est romancier et cinéaste. Ses fictions sont invariablement construites dans un cadre socio-politique. Il a, entre autres, publié “Vive la Sociale !”, “L'Attraction universelle”, “Rue des Rigoles”.
   Il est l'auteur, avec Jérôme Prieur, des séries télévisées “Corpus Christi” et “L'Origine du christianisme” ainsi que de deux essais, “Jésus contre Jésus” et “Jésus après Jésus”. Il a aussi réalisé deux films sur Antonin Artaud : "En Compagnie d’Antonin Artaud" avec Sami Frey et "La véritable histoire d’Artaud le momo", un documentaire co-réalisé toujours avec Jérôme Prieur.
   
   
   Entretien avec Gérard Mordillat, le 16 juin à la médiathèque de Metz-Borny.
   
   Discussion autour du livre “Les vivants et les morts”
   
   o Comment vous est venue l'idée de ce livre ?

    Tout d'abord, je me suis simplement inspiré de l'actualité. Nous sommes les témoins d'une guerre quotidienne par la répétition des licenciements et des fermetures d'usines dont les journaux nous abreuvent. Ces annonces des médias ont toutes, malheureusement, un point commun : il n'y est toujours question que de chiffres et jamais des hommes.
   Ainsi, il fallait absolument faire entendre la voix d'autre chose que des chiffres dont les médias sont friands. Il fallait redonner une identité aux personnes et leur rendre leur histoire.
   Puis, je voudrais briser un tabou. Les ouvriers s'en prennent à leur outil de travail
   ce qui prouve l'ampleur du désespoir des gens qui en arrivent là. Pour ne prendre que l'exemple de la Celatex où après une suite d'humiliations les ouvriers ont répondu par des actions certes violentes mais désespérées qui leur confèrent une sorte de grandeur à mon sens.
   À ce moment, j'ai aussi pensé à la révolte des gladiateurs de Spartacus qui n'avaient d'autre choix que la mort ou… la mort.
   Alors, tenter de briser ce tabou ouvre un nouveau moment de la lutte ouvrière.
   Le livre “les vivants et les morts” n'a pourtant pas été le fruit d'une recherche de documentation méticuleuse, j'ai puisé simplement dans l'actualité.
   
    o Comment décidez-vous de vos personnages ? Vous échappent-ils ?
   
Je travaille sur l'illusion.
   Les personnages vivent dans l'illusion de leur histoire. Ils sont convaincus par leurs luttes de modifier le contexte et leur situation. Mais l'histoire est prévue d'avance comme dans la réalité.
   Quant au lecteur, il croit saisir la vérité qui pourtant est ailleurs.
   Puis j'avais l'idée aussi de montrer que l'histoire continue simplement au travers des naissances de plusieurs enfants dans le livre. Ce sont eux qui vont la transmettre.
   
    o Pensez-vous adapter ce livre au cinéma ?
   
Actuellement, je termine le montage du film documentaire “la forteresse assiégée” tourné à Bitche (en Moselle) sur le triste destin de la ville en 1870 et qui sera diffusé sur Arte en novembre 2006. Réservez votre soirée car le film dure plus de deux heures.
   Quant à l'adaptation du livre, mon producteur voudrait en faire un film mais j'opterais plus pour une série TV de 6 à 8 fois une heure pour ne pas avoir à tronquer les strates de cette histoire.
   
    o Dans votre livre, les femmes de plus de la cinquantaine sont plutôt “maltraitées”, c'est-à-dire sans réelle implication dans l'action. Ce sont elles qui gardent les petits enfants, qui restent en retrait ou en marge (comme la femme du docteur)… Est-ce une intention délibérée ?
   
J'y verrais plutôt une expression de générosité dans ces personnages-là.
   D'ailleurs, dans le livre, il n'y a pas de héros mais des héroïnes.
   C'est parce que j'ai été très impressionné dans les années 90 en rencontrant à Manchester les femmes de mineurs en lutte contre le gouvernement Tatcher.
   Et toute la force de cette lutte était en l'occurrence les femmes.
   
    o Avez-vous des origines lorraines pour être si proche de la réalité de la région?
   
Pas du tout, plus parisien que moi, il n'y a pas. Ma mère est américaine et j'ai seulement des cousins à Petite-Rosselle.
   Mais la région est riche en histoire sociale, c'est aussi pour cela que je m'y intéresse.
   
    o Une héroïne de votre livre s'appelle Dallas ? Pourquoi ce prénom ?
   
Rien à voir ni avec la ville et l'assassinat de Kennedy, ni avec la série TV des années 80, ni la prostituée du film “la chevauchée fantastique”.
   Il faut plutôt aller rechercher dans “l'anthologie des poètes maudits” avec Gilberte H. Dallas. J'ai préféré, par contre, utiliser Dallas que Gilberte.
   
    o Quelles sont vos lectures ? Vos inspirations d'écriture ?
   
À la sortie de mon livre, certaines critiques ont comparé mon écriture à celle de Zola. J'en suis certes honoré, mais il me semble que c'est faire fi de toute la littérature parue entre lui et moi.
   J'ai avant tout une tradition anglo-saxonne puisque ma mère est américaine et une attirance toute particulière pour Dos Passos.
   Je voudrais d'ailleurs préciser que mon livre est remarquable, entendons-nous bien dans le sens qui se remarque, du fait d'être écrit au présent. C'est une particularité du texte qui le lie à la littérature anglo-saxonne bien souvent écrite au présent.
   Ce temps a un enjeu idéologique et économique majeur. En effet l'histoire du livre se voudrait sans passé. Pour preuve, lors des licenciements on supprime les plus de 50 ans qui sont le témoin de ce passé. Puis, on élimine aussi les jeunes qui représentent le futur de la vie de tous ces personnages. Ainsi l'entreprise ne garde que ceux qui sont enchaînés au présent.
   Et ce présent est le temps des grands romans sociaux américains comme ceux de Dos Passos. La psychologie des personnes est portée par l'action du moment, par le dialogue.
   Par contre chez Zola, cette psychologie sort de la réflexion de l'auteur où le narrateur est omniscient.
   
    o Quand vous avez commencé à écrire votre livre, en connaissiez-vous la fin ?
   
Oui, dès le départ.
   Je reprendrais une phrase de Claude Sautet qui disait que “ça ne sert à rien d'écrire un scénario si on ne sait pas la fin.”
   
    o Comment parvenez-vous à concilier la littérature et le cinéma ?
   
Je terminerai à nouveau en adaptant à ma sauce une citation de Mallarmé :
   “Le cinéma et la littérature s'allument de feux réciproques”.