Lecture / Ecriture
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.:Lecture & Ecriture - Rencontre:.
Régine Detambel
Interview avec Sibylline

   


   Régine Detambel est née en 1963 en Moselle. Elle est kinésithérapeute de formation, animatrice d’ateliers d’écriture et écrivain. Elle a déjà publié de nombreux livres pour adultes ainsi que bon nombre d'ouvrages pour la jeunesse.
   
   
    Sauriez-vous nous dire ce qui vous fait écrire?
   Gaston Bachelard disait, pour rire, que le bec de la plume était un organe du cerveau. Quand sa plume crachait, il pensait de travers ! Chaque matin, l’écriture m’appelle et m’ordonne, impérieusement, de me lever pour m’asseoir à la table, avec cette même insistance douloureuse qui fait aller à la selle, chaque jour, entre deux et quatre, ou bien qui ferme les paupières, le soir, vers onze heures et quart sans qu’on n’y puisse rien. A quarante ans, l’écriture n’est plus pour moi une nécessité extérieure, sociale ou professionnelle, mais un taux de quelque chose dans le sang, un appel circulant, aussi éminent et profond que la nicotine ou le sucre.
    J’ai eu très tôt la possibilité de nourrir mon travail d’écriture de la richesse que représentent, sur tous les plans, y compris lexical, les dictionnaires médicaux, les précis d’anatomie, la fréquentation des hôpitaux et des maisons de retraite, la poétique du bloc opératoire, et puis — trésor suprême — la parole donnée, cette histoire que chaque patient nous offre en se racontant, par ses lèvres ou par sa douleur. Depuis, je me laisse lentement et patiemment transformer par mon œuvre, ne la crée peut-être que pour qu’elle me crée, la prends pour une sorte de théâtre où les concrétions du moi, c'est-à-dire les livres, me fortifient, m’édifient, hissent mon angoisse et ma vulnérabilité au rang de réalisation artistique !
   
   
   
   Vous avez également écrit pour la jeunesse...
   À propos de ma démarche d’écriture pour la jeunesse, je sais qu'à tout âge, quand on lit un beau texte vivifié par de vraies images littéraires et non par des clichés centenaires, les mains se frottent, les genoux se décroisent, on change de position, les sourires naissent sur des visages de vrais goûteurs, et enfin on respire. Nous faisons alors plus que lire une histoire, nous mettons activement les mots en mouvement, nous produisons un travail interne de correspondance et de poésie, nous oeuvrons à nourrir notre imagination. Un livre n’est pas le simple résumé d’une histoire, un livre emploie les mêmes mots que le petit peuple des communicants, certes, mais il les sculpte et les cogne entre eux pour explorer leurs résonances. Il y a pourtant, dans une certaine édition pour la jeunesse, des réticences devant l’image poétique, devant la métaphore. L’enfant qui écrit en imitant cette littérature-là ne trouvera pas le bord dangereux où lancer la toupie de sa propre création. La littérature doit être exigeante. Cela ne la rend pas moins divertissante pour autant. J’en veux pour preuve le succès de mon recueil de nouvelles sur le thème de la musique, intitulé Solos (Gallimard Jeunesse, 1998). On a tous besoin de cette résistance amie, sans laquelle on ne fait pas connaissance avec l’art ni avec soi-même, sans laquelle on resterait à jamais à la surface des choses. La facilité n’est pas pour les enfants.
   
   
   Y a-t-il des rencontres qui ont joué un rôle dans votre parcours d’écriture ?
   Trois rencontres fondamentales déterminent d’abord mon parcours. La première, c’est la rencontre avec moi-même. Cela se passe pour moi vers neuf ou dix ans. Et la préadolescence n’est pas simple. Elle est une longue traversée de la prime angoisse de vivre, elle est ce qui va donner de la puissance et de la matière à mes questions artistiques. Elle est ce qui fait que je n’ai jamais pu me contenter de simplement vivre, mais que j’ai toujours souhaité un prolongement, un supplément, un davantage… Je parle beaucoup de mon adolescence dans La Verrière (Gallimard, 1996), La Patience sauvage (Gallimard, 1999).
   La deuxième rencontre, c’est avec le matériau de l’écriture, avec les livres secourables, avec la blancheur des cahiers, avec le bonheur de l’encre neuve. Graveurs d’enfance (Collection Folio, 2001) rapporte cette expérience matérielle que l’écrivain et l’écolier ont en commun.
   La troisième rencontre, c’est celle de l’éditeur, cette personne qui soudain rend viable votre singularité et vous fait naître au monde, comme vous êtes.
   Je raconte ces rencontres successives avec l’écriture dans L’Ecrivaillon ou l’enfance de l’écriture (Gallimard, 1998).
   
   
   Quelles sont vos références littéraires?
   On n’écrit pas à partir de rien, ni même à partir de sa vie, mais bien avec des livres. Les références littéraires sont vitales puisqu’elles sont le dialogue avec ceux qui m’ont donné une langue, ma langue d’écrivain. Le tremblé de Pierre Michon, les grandes symphonies faulknériennes, le nez de Colette, le négrillon de Patrick Chamoiseau, les doutes de Jacques Dupin, par exemple, tout cela me transporte.
   Pour moi, les œuvres fondatrices sont celles qui inventent une langue en racontant leur histoire, non pas celles qui racontent des histoires avec la langue de tous, comme à l’aide d’un outil banal. Je cherche dans l’écriture autant le matériau plastique que le narratif : mon dernier roman, Pandémonium , rend bien compte de ce dosage dans mon style.
   
   
   Pourriez-vous nous parler de vos poèmes, "Emulsion" ou autres ?
   La poésie me semble une activité dernière dans l'écriture, ce vers quoi l'on va lorsque tout a été saisi, épuré, ramené à la surface. Je ne suis pas encore poète. J'ai encore trop de choses à faire décanter dans mon travail d'écriture. Mais je commence à percevoir certains mouvements que je voudrais appeler poésie.
   
   
   Avez-vous une opinion sur les qualités que l'on pourrait attendre d’un site consacré à la littérature
   Le site idéal devrait pouvoir faire pressentir quels délires, quelle ivresse sont cachés dans la tranche des livres dont l’internaute amateur ne connaît que le titre et un vague résumé. Il parlerait d’art poétique et d’écriture, sans aucun sang-froid journalistique. Il conseillerait les livres comme des potions dont personne ne maîtrise ni ne connaît tout à fait les invraisemblables pouvoirs, thérapeutiques ou changeurs de vie. Il mettrait la barre très haut, ne prétendrait pas avoir compris le sens d’un livre, ni même qu’un livre a un sens, il ne parlerait que des textes excellents et n’aurait pas peur d’aller les chercher cinquante ou deux cents ans en arrière.
   Le site idéal consentirait à cette réalité que la lecture est une rencontre à laquelle personne ne prépare !