Lecture / Ecriture
    Accueil     Lecture     Ecriture     Rencontres     Auteur du mois     Ce qu'ils en ont dit     Contacts    

.:Lecture & Ecriture - Rencontre:.
Philippe Huet
Interview avec Sibylline

   


   Journaliste et grand reporter, pendant 23 ans. Ancien rédacteur en chef adjoint de "Paris Normandie", Philippe Huet se consacre depuis quelques années à sa carrière d'écrivain.
   
   Quand et comment avez-vous commencé à écrire ?
   
Pour moi l´écriture, d´abord, c´était être journaliste et j´ai toujours voulu être journaliste. A l´âge de 10-12 ans, je découpais les journaux, je faisais de la mise en page sur des grands cahiers, j´écoutais la radio pour retranscrire les interviews et écrire des articles. Et effectivement, je suis devenu journaliste, cela a été mon métier pendant 23 ans, puis ensuite, la littérature. J´avais plutôt une vocation de journaliste que d´écrivain. Comme tout journaliste, j´envisageais d´écrire des bouquins, mais des bouquins de journalistes, c'est-à-dire des documents, des biographies, ce que j´ai fait d´ailleurs, mais à ce moment là, je ne pensais pas du tout à la voie romanesque.
   Et puis, au bout de 23 ans, ce qui m´a amené à changer d´activité, cela a été que le métier ne correspondait plus du tout à ce que je désirais. C´était l´époque de la montée du groupe Hersant. Je me sentais de plus en plus mal dans la presse surtout régionale .Cela s´est fait d´une certaine façon, très brutalement, mais aussi après une longue fermentation et cela s´est soldé par une démission, on peut dire une démission par conviction J´étais rédacteur en chef à l´époque et je voyais trop de choses... ma grande, grande erreur avait été de vouloir me glisser dans la hiérarchie après 15 ans de grands reportages. J´étais fatigué des voyages et des déplacements et j´avais pensé trouver une place dans la hiérarchie du journal, mais je ne suis pas fait pour cela.
   
   
   Qu´avez-vous écrit en premier ?
   Eh bien par pur pragmatisme, j´ai débuté par des livres « de journaliste » et je me suis dit aussi « Il faut trouver un thème qui puisse plaire à un éditeur qui va voir un inconnu venir à lui et, si je n´arrive pas avec un sujet fort, cela n´ira pas » A l´époque, en 1989/90, ma femme (Elizabeth Coquart) était journaliste également et était à Evreux. A Evreux, se trouvait un certain Monseigneur Gaillot dont on commençait à parler beaucoup, et elle le suivait, et moi avec. A l´époque, il n´y avait pas encore de livre sur lui et c´est ainsi que cette idée est née. On en avait aussi un peu marre de voir se diffuser des articles ou des interviews vite faits qui donnaient du personnage une image fausse et nous avons décidé de faire un livre d´entretiens où il pourrait développer à l´envi ses théories qui, à l´époque, étaient révolutionnaires. J´ai proposé cela à Albin-Michel, le bouquin a été accepté en dix minutes et le reste a été un conte de fée, puisque le livre a été écrit dans la foulée (avril 89), on a travaillé pendant tout l´été et le livre a été publié en septembre 89 et il est resté neuf semaines dans le hit-parade des ventes. Le succès de ce premier livre nous a épargné l´angoisse de beaucoup d´auteurs débutants, nous a conforté au contraire dans notre décision d´écrire des livres et surtout, Albin a eu confiance en nous pour la suite. Ensuite, parce que j´avais fréquenté le personnage en tant que journaliste, ma femme et moi, nous avons eu l´idée d´écrire une biographie de Bourvil, d´autant que cet homme dépassait largement le statut de vedette comique qui lui était fait, c´était un humaniste, il avait un côté proche des gens. Et là encore, le livre a été un grand succès.
   Si bien que nous avons pu vivre complètement de notre travail d´écrivain. Dans un premier temps, mon épouse avait gardé son poste de journaliste par sécurité, puis sont arrivés les contrats avec les éditeurs qui nous assuraient une sécurité minimum et nous nous sommes donc mis tous les deux à l´écriture. Vous savez, l´édition, c´est un petit monde et c´est aussi un monde plein de personnages « bidons » et les éditeurs sont aussi à la recherche d´ auteurs un peu plus fiables. J´avais une carrière de journaliste derrière moi, je savais rendre la copie, j´étais polyvalent, je tenais mes engagements, si bien que nous n´avons pas eu de mal à trouver des contrats. On était même submergés, à vrai dire. Si bien que quand la question s´est posée de continuer le journalisme (j´avais des offres) ou d´abandonner complètement pour se lancer dans l´écriture des livres, on a pu se permettre de choisir les livres.
   
   Comment se présentent ces contrats?
   Eh bien il y a deux sortes de commandes. Ou bien l´éditeur pense que vous êtes dans le créneau pour rédiger un livre sur tel ou tel sujet et il vous le propose. Nous, pour accepter ce genre de contrats sur commande, on a trois critères : d´abord, il faut que ce soit un livre que, tout seuls, on n´aurait jamais eu l´idée de faire (pour ne pas être frustrés), ensuite, il faut un intérêt financier et pour finir, il faut que cela n´aille pas contre nos idées, même pas politiques, mais humaines, notre éthique. Par exemple, je n´irais pas faire un bouquin sur un personnage politique qui me révulse...
   Ensuite, il y a les contrats qui partent d´une idée à nous - comme par exemple, pour Elisabeth qui vient de publier une biographie de Marthe Richard. Dans ce cas, nous rédigeons un synopsis que nous envoyons à l´éditeur, nous en discutons avec lui et un contrat est signé pour ce livre là.
   
   Quelle vision avez-vous de vous-même comme écrivain ?
   On peut dire que, pour la fiction, je suis un écrivain de hasard. J´étais parti pour être journaliste, puis pour écrire des livres de journaliste et je me suis retrouvé à écrire des romans. Ma vie, c´était d´être reporter et même grand reporter, mes idoles, c´était Hemingway, Kessel, je ne me voyais pas du tout écrire de la fiction. Et là, ça a été un complet hasard. Il s´est trouvé que, bizarrement, la déchirure d´avoir quitté le métier s´est faite très profonde trois ans après, et je me suis mis à griffonner l´histoire d´un journaliste localier du Havre. Ca a donné le bouquin « Quai de l´oubli » avec l´apparition de Gus Masurier. Je le trouvais très mauvais et je ne comptais pas donner suite, c´est en fait ma femme qui a pris une cinquantaine de feuillets pour les proposer à l´éditeur Albin Michel qui me connaissait par les livres sur Mgr Gaillot et Bourvil et qui lui a aimé les pages de ce roman. A partir de ce moment là, il y a une mécanique qui s´enclenche, bien sûr, moralement on se sent soutenu et on se met à y croire. Mais pour moi, c´était juste un écart, je ne me voyais pas encore comme écrivain de fiction.
   
   Selon vous, qu´est-ce qu´ « un écrivain » ?
   Je vous dirais que je n´en ai aucune idée. Franchement, je n´ai aucune idée. Il y a une boutade qui dit qu´un écrivain, c´est un voleur, un tricheur et un menteur. C´est un mot d´esprit, mais c´est vrai qu´on pille un peu partout. Moi, mon excuse, c´est que je n´ai jamais eu l´idée de faire autre chose.
   
   Pensez-vous, en tant qu´écrivain, devoir jouer un rôle particulier dans la société?
   Je suis un écrivain de coeur, plus que de raison. C'est-à-dire que je profite de mes écrits pour glisser mes convictions sur le plan humain. Par exemple, un bouquin comme « Un jour sang », est ce qu´on pourrait appeler un polar social, l´idée m´en est venue parce que j´ai découvert en tant que journaliste, des histoires comme l´affaire Lip ou la fermeture des chantiers navals au Havre. En même temps, à la télévision, je voyais l´affaire Moulinex et je me disais « Mais c´est incroyable de voir les gens se faire jeter à la rue comme ça, comme des Kleenex ». Tout cela pour dire que j´ai un rôle social, mais par coups de coeur, et puis, je suis sensible à la souffrance humaine. Le point de vue qui m´intéresse toujours, c´est de prendre pour personnages des gens dont la vie est ordinaire, qui se trouvent projetés dans des situations extraordinaires et essayer de voir comment ils se comportent. Cela vient du fait que j´ai pendant 15 ans, couvert des procès d´assises, pour de très grosses affaires et j´ai vu que souvent on avait affaire à des gens très ordinaires et cela m´a montré combien la frontière est fragile et comment on peut basculer.
   
   Comment vous installez-vous pour écrire ?
   Autant, en tant que journaliste, j´ai pu travailler un peu dans n´importe quelles conditions, autant, maintenant, pour mes livres, j´ai besoin de mon confort d´écriture. En dehors de mon chien, je ne veux personne. Robe de chambre et charentaises Par exemple, je n´ai pas d´habitudes d´horaires, mais, j´écris tous les jours. Si je n´écris pas, cela me manque. Je fais partie des gens qui sont obligés d´écrire, mais cela étant, il me faut au moins deux ou trois heures de préparation psychologique avant de me mettre à écrire. Je tourne autour du bureau, je taille les crayons, je fume la pipe (que je ne fume qu´en travaillant). Bizarrement, on dirait que j´ai peur de me lancer. Et puis, je suis un peu psychorigide au niveau de l´écriture, je reprends sans arrêt, je ne peux pas me contenter d´un truc qui me semblerait « pas mal ». Il faut toujours que cela soit le mieux de ce que je peux faire.
   
   Quelles sont vos techniques d´écriture ?
   Je n´ai pas du tout l´angoisse de la feuille blanche, j´ai l´angoisse de la feuille brouillonne. Je suis incapable de transmettre du premier coup l´idée que j´ai sur la feuille de façon épurée, parce que j´ai trop d´idées qui me viennent en même temps. De même, j´ai 20_ 30 projets de bouquins qui sont près. Donc, la feuille blanche... non.
   Quand j´écris un livre, je pars généralement avec la fin, dans ma tête mais même parfois déjà écrite, avec un début et quelques idées pour le milieu. Et puis, il y a les fausses bonnes idées. Vous croyez partir pour un roman et finalement, le sujet ne tient que sur la durée d´une nouvelle. Inversement, il m´est arrivé de penser que je me lançais dans une nouvelle et d´écrire un roman.
   
   Quand vous écrivez, vous faites un premier jet du début à la fin, puis vous corrigez ?
   Non. J´ai essayé cela. Ca ne me convient pas. J´aime mieux faire chapitre par chapitre. Dans l´ordre chronologique généralement. Je le corrige avant de passer au suivant. De plus, ce que je fais actuellement, c´est que je recommence 10-15 fois le premier chapitre. Je continue et pour voir comment les personnages évoluent, puis au bout d´un moment, je vois que cela ne va pas comme il faut et hop, je recommence tout depuis le début. Cela s´arrête au bout de cinq, dix chapitres, mais quand enfin, c´est bon, ça continue. En fait, je cherche jusqu´à ce que j´aie trouvé la petite musique du roman. A partir du moment où l´on a la petite musique, c´est beaucoup plus facile, mais, cette musique il faut déjà trois, quatre chapitres pour la trouver. Pour le reste, j´ai essayé de me fixer une organisation, des règles de travail etc. mais cela a été un échec complet. Je suis bien meilleur dans le désordre organisé. Sans doute un reste de mon passé de journaliste.
   
   
   Tous vos romans sont-ils des polars ?
   Non, non, il y a des romans noirs, comédies policières mais d´autres aussi, sans rapport... De toute façon, j´ai plutôt le statut d´auteur de romans noirs, que celui d´auteur de romans policiers.
   
   Vous écrivez sur papier ?
   Oui, enfin non. Je tape à l´ordinateur, mais je n´arrête pas de tirer les feuilles sur l´imprimante et je reprends tout sur mes feuilles. Je suis le cauchemar de l´informaticien. En fait je me sers de mon ordinateur comme d´une machine à écrire améliorée. Je ne peux pas corriger sur l´écran, je fais tout cela sur les feuilles et j´imprime dix fois par jour.
   
   Prenez-vous des notes, toute la journée ?
   Oui. J´ai des petits bouts de feuilles partout.
   Que vous perdez ?
   Oh non ! Je perds tout sauf cela.
   Vous les utilisez ?
   Oui, oui, car je n´ai jamais de grandes bonnes idées devant mon bureau, par contre, sur la plage, dans la salle de bains, dans mon lit... là oui. Si bien que j´ai des stylos partout et que je prends des petites notes partout, que je récolte ensuite et que j´utilise.
   Pour ce qui est des horaires, j´ai gardé je pense mes horaires de journaliste, à savoir qu´on travaille très peu le matin, et puis la tension monte de plus en plus dans la journée et vers 17h jusqu´à très tard dans la nuit, j´écris. Dans une journée, je consacre entre 3 et 5 heures à l´écriture. Je ne peux pas excéder 5 heures. Je parle de l´écriture elle-même parce que prendre des notes, faire des brouillons, ça peut être toute la journée. Ce sont des moments pendant lesquels j´aime même bien lire de vieux polars très mauvais de préférence. Ca me donne un peu plus confiance.
   
   Faites vous un gros travail sur le style ou portez-vous toute votre attention sur l´histoire ?
   Le style ! Oui, le style est très important. Je corrige beaucoup. Le style m´intéresse beaucoup plus que l´histoire, même quand je lis un livre, c´est pareil.
   
   Ecrivez-vous autre chose que vos livres ?
   Non, pratiquement pas. Mes romans et des articles, bien sûr, mais par exemple, pas de journal intime, très peu de correspondance.
   
   L´écriture vous rapproche-t-elle de la société dans laquelle vous vivez ?
   Oui, je crois qu´elle me rend plus attentif. Contrairement à ce que je faisais lorsque j´étais journaliste où j´établissais une distance avec l´évènement, d´autant que j´ai couvert quelques guerres et c´était nécessaire. Dans un sens, je ne pensais qu´à l´article que je devais faire. Maintenant, c´est tout à fait différent. Le fait d´écrire des fictions, avec des implications un peu sociales, cela change mon point de vue.
   
   Pourriez-vous cesser d´écrire ?
   L´écriture a toujours été ma respiration, depuis l´âge de dix, onze ans. Je ne me vois pas arrêter. Et puis, il faut dire vraiment que pour moi, l´écriture a été une vraie cure de jouvence, une seconde vie. J´ai quitté le journalisme, je me sentais vieillissant, usé jusqu´à la corde et là j´ai l´impression de revivre quelque chose qui m´a redonné une espèce de jeunesse, d´enthousiasme. J´ai retrouvé des réflexes et des trucs d´autrefois, des fraîcheurs qui m´enchantent.
   
   
   Etes-vous également un lecteur ?
   J´ai été un énorme lecteur, dévoreur de bouquins. Par vagues. Les grands Américains d´abord : Hemingway, Faulkner, Steinbeck, Dos Passos. Ensuite, les grands Russes. Etc. Mais je lis de moins en moins. Plus j´écrivais, moins je lisais, mais tout de même, je m´y remets un peu et j´ai deux grands auteurs de prédilection sur ma table de chevet : Antoine Blondin, qui pour moi est un des plus grands et que j´ai connu en tant que journaliste, et Guy de Maupassant que je trouve incroyablement moderne, beaucoup plus que Balzac et incroyablement noir également. Sinon, je lis sans continuité. Je pioche un peu partout au hasard. Un auteur encore que j´ai beaucoup aimé, c´est Tom Wolfe. « Le bûcher des vanités » est un livre qui m´a beaucoup marqué à tel point que je suis resté bloqué pendant plusieurs semaines sans pouvoir écrire tellement je me sentais insuffisant par rapport à ce que je venais de lire avec lui. Et puis je lis utile. C'est-à-dire, si je prends un de mes bouquins, par exemple « Les quais de la colère » eh bien, pour lui, pendant deux ans, je n´ai pratiquement lu que des livres époque 1910-1911 qui parlaient des syndicats ouvriers du début du siècle, la révolution industrielle, la misère sociale, l´avènement de l´automobile etc. des domaines sur lesquels je devais être bien renseigné pour pouvoir écrire mon livre.
   
   
   Que lisiez vous quand vous étiez enfant ?
   Le premier bouquin dont j´aie le souvenir, c´est « Vent de sable » de Joseph Kessel. C´est le plus ancien dont je puisse me souvenir. Je n´ai pas été, contrairement à beaucoup des jeunes journalistes, un lecteur de Tintin. J´ai dû en lire, bien entendu, mais sans plus. Jusqu´à ce que je rencontre les livres d´Hemingway. Je me suis un peu calmé maintenant, mais à l´époque, pour moi, c´était une idole absolue.
   
   Possédez-vous beaucoup de livres ?
   On a une bibliothèque énorme, on est submergés de bouquins. Heureusement qu´on a une grande baraque.
   Rangée, la bibliothèque ?
   Ma femme la range bien, elle est rangée par thème. J´ai par exemple, beaucoup de bouquins sur les faits divers, sur le terrorisme etc. Et moi, en plus, je suis un archiviste fou. C'est-à-dire que je découpe des articles de journaux, de magazines, que tout est classé dans des chemises, cela a l´air d´un capharnaüm et personne ne peut s´y retrouver, sauf moi. Là-dedans, je suis capable de retrouver des documents rangés depuis quinze ans.
   
   Quel est votre rapport au livre (l´objet) ?
   Rien de particulier si ce n´est que je suis totalement incapable de jeter un livre. J´ai une cave remplie de bouquins qui ne reverront jamais le jour, mais je ne peux pas me décider à les jeter.
   
   Que pensez vous des relations entre un auteur et ses lecteurs. ?
   En ce qui me concerne, j´ai travaillé pendant 23 ans avec des gens, en équipe et d´un seul coup, je me suis retrouvé coupé de tout contact, dans un travail de solitaire et ces contacts avec des lecteurs, avec vous par exemple ou des gens qui me rencontrent à l´occasion de Salons, c´est un besoin vraiment vital. J´ai besoin de cela, de façon régulière, comme un moyen de me régénérer après six mois, un an, à travailler sur un bouquin, de revoir un peu les lecteurs. C´est formidable d´être à Strasbourg ou à Bordeaux et de voir des gens arriver en vous disant « Monsieur Huet, je vous suis depuis dix ans... » même si vous n´avez que mille lecteurs ou dix mille, vous vous dites « C´est MON lecteur ! » Pour moi, c´est un petit miracle qui s´opère, c´est quelque chose de fabuleux, positif, encourageant.
   
   Est-ce que les gens vous écrivent ?
   Oui, aussi, beaucoup. Des gens du Havre, de Normandie mais aussi d´ailleurs et je réponds.