Lecture / Ecriture
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Auteur du mois d'Octobre et novembre 2019
Blaise Cendrars

   Pour les mois d'notre auteur sera
   
   
Blaise Cendrars
   
   parce qu'il ne peut y avoir de site littéraire un peu sérieux sans que ses livres y soient au moins évoqués...
   
   Aussi, pour cet automne, sous le soleil ou non, en ville ou à la campagne, au fond du lit, du fauteuil, du transat... au sommet des montagnes, sous la rousseur des forêts, au creux des vallons, sur les plages désertes, dans les trains, avions, voitures ou bus (sauf si vous les conduisez), vous pouvez choisir n'importe quel livre de
   
Blaise Cendrars
   vous en régaler (ou non) et nous adresser vos commentaires. A

   
   

   
   postmaster.lecture.ecriture@gmail.com

   
   Ils seront mis en ligne ici.
   
   N'êtes-vous pas tenté, puisque vous aimez lire?
   
   N'hésitez pas. Participer à nos auteurs du mois rend plus intell cultivé.
   
   Si, intelligent aussi.

Biographie

   Blaise Cendrars est le nom de plume de Frédéric Louis Sauser, écrivain français d'origine suisse, né en 1887 et mort en 1961.

Bibliographie ici présente

  L'or
  La main coupée
  Bourlinguer
  La Vie dangereuse
  Hollywood. La Mecque du Cinéma
 

L'or - Blaise Cendrars

Reportage
Note :

   Cette histoire du Général Suter a fait partie des projets d’écriture de Cendrars pendant plusieurs années avant qu’il ne l’écrive vraiment. C’est dire que c’est un sujet qui lui tenait à cœur, et on le comprend, c’est une aventure immense que la vie de cet homme, Suisse allemanique qui parvient à donner corps en Californie à une sorte de mini-monde prospère et conforme à ses voeux.. Un jour cependant, on trouve de l'or sur ses terres et du jour au lendemain, tout ce qui faisait les valeurs de la veille est balayé et les cartes sont redistribuées en fonction d'autres critères, qu'il ne maîtrise plus cette fois et qui, de toute façon n'apporteront pas le bonheur.
   
   Moi, ce qui m’a frappée dans ce récit, c’est son aspect documentaire. C’est vrai qu’il est inspiré d’une histoire vraie, mais il y a plus que cela. Il semble également que Cendrars se soit appliqué à prendre le ton d’un journaliste ou d’un historien. Loin de nous emmener un peu plus loin que la réalité des faits, il tient au contraire à nous y maintenir. Ainsi toutes ces précisions historiques, les chiffres mêmes qu’il donne volontiers, renforcent encore l’impression de lire un compte-rendu plutôt qu’un roman.
    C’en est un pourtant et, pour preuve, je crois que si plus tard je ne me souviens que d’un passage de ce livre, ce sera celui-ci, peu après la découverte de l’or sur ses terres : «Ils ramassaient tous de l’or qu’ils échangeaient contre de l’eau de vie (…) Mes blés pourrissaient sur pied ; personne pour faire la cueillette dans mes vergers ; dans mes étables, mes plus belles vaches laitières beuglaient à la mort » Je me souviendrai de ce passage à cause du temps que j’ai passé d’abord à déplorer le gâchis puis à me demander s’il s’agissait seulement de l’effet destructeur de l’or ou si les choses auraient été différentes si cela n’avait pas été Ses blés, Ses vergers, Ses vaches, mais si les autres y avaient eu un peu droit…
   
   Beaucoup aimé cette histoire, justement parce qu’elle est vraie.
    ↓

critique par Sibylline




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La malédiction
Note :

   Blaise Cendrars tient à nous faire passer le message suivant : l'or, c'est la malédiction. Il nous fera suivre pas à pas l'irrésistible ascension de Suter (pas un enfant de chœur quand même), sa fabuleuse réussite, et sa tout aussi irrésistible déchéance à partir du moment où de l'or est trouvé sur ses domaines.
   C'est court, à mi-chemin du reportage et de l'épopée. Pas inoubliable mais curieux. A l'heure de l'ultralibéralisme, on voit bien dans quel camp est né l'Amérique.
   
   Blaise Cendrars s’appuie sur un véritable personnage, ayant connu cette (més)aventure ; le Général Sutter, en fait capitaine, et sans scrupules, à Bâle dans l’armée suisse qui aurait fui en Amérique pour échapper à ses créanciers (?). Sutter, avec deux t devient Suter pour Blaise Cendrars, mais reste le même aventurier qui va faire très rapidement une énorme fortune, rachetant une partie de la Californie au Mexique (!) et qui va tout perdre lorsque la nouvelle de la découverte d’or sur ses terres va se propager.
   
   " A une lieue de Besançon, Johann August Suter trempe ses pieds meurtris dans un ruisseau. Il est assis au milieu des renoncules, à trente mètres de la grand-route.
   Passent sur la route, sortant d'un petit bois mauve, une dizaine de jeunes Allemands. Ce sont de gais compagnons qui vont faire leur tour de France. L'un est orfèvre, l'autre ferronnier d'art, le troisième est garçon boucher, un autre laquais. Tous se présentent et entourent bientôt Johann. Ce sont de bons bougres, toujours prêts à trousser un jupon et à boire sans soif. Ils sont en bras de chemise et portent un balluchon au bout d'un bâton. Johann se joint à leur groupe se faisant passer pour ouvrier imprimeur.
   C'est en cette compagnie que Suter arrive en Bourgogne. Une nuit, à Autun, alors que ses camarades dorment, pris de vin, il en dévalise deux ou trois et en déshabille un complètement.
   Le lendemain, Suter court la poste sur la route de Paris.
   Arrivé à Paris, il est de nouveau sans le sou. Il n'hésite pas. Il se rend directement chez un marchand de papier en gros du Marais, un des meilleurs clients de son père, et lui présente une fausse lettre de crédit. Une demi-heure après avoir empoché la somme, il est dans la cour des Messageries du Nord. Il roule sur Beauvais et de là, par Amiens, sur Abbeville. Le patron d'une barque de pêche veut bien l'embarquer et le mener au Havre. Trois jours après, le canon tonne, les cloches sonnent, toute la population du Havre est sur les quais : l'Espérance, pyroscaphe à aubes et à voilures carrées, sort fièrement du port et double l'estacade. Premier voyage, New York.
   A bord, il y a Johann August Suter, banqueroutier, fuyard, rôdeur, vagabond, voleur, escroc.
   Il a la tête haute et débouche une bouteille de vin.
   C'est là qu'il disparaît dans les brouillards de la Manche par temps qui crachote et mer qui roule sec.
   Au pays on n'entend plus parler de lui et sa femme reste quatorze ans sans avoir de ses nouvelles. Et tout à coup son nom est prononcé avec étonnement dans le monde entier."

   
   Le pitch de l’histoire est finalement classique. Ou devenu classique ? Peut-être bien. Mais c’est rapidement mené, sans effort et sans pauses particulières. Un des ouvrages (ou même l’ouvrage) le plus emblématique de Blaise Cendrars.
   (Je ne sais pas pourquoi mais à chaque fois que je repense à ma lecture de L’or s’impose à mon esprit la comparaison avec Croc-blanc !)

critique par Tistou




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La main coupée - Blaise Cendrars

Gouaille
Note :

   C’est un ouvrage bien étonnant à lire à notre époque que cette «Main coupée». Et pas du tout politiquement correct. Le ton que Cendrars adopte pour parler de ce gros massacre au cœur duquel il s’est volontairement porté est à la fois celui du drame et de la farce.
   
    Suisse et donc non enrôlé, celui que la littérature connaît sous le nom de Blaise Cendrars s’est engagé dans l'armée française comme volontaire étranger (Légion étrangère) dès le début de la «Grande Guerre» dans le but avoué de «tuer du Boche» et défendre la patrie. Il avait même rédigé et publié des exhortations à rejoindre ce corps afin de mettre les Allemands plus vite en déroute… Ce qui nous rappelle à quel point tous, intellectuels compris, nous sommes mentalement le produit de notre époque.
   
   Sur place, il constata l’incompétence et la couardise des gradés ainsi que les absurdités guerrières mais cela correspondait bien à sa vision de l’humanité et ne le bouleversa donc pas plus que cela. Par contre, comme dans les quartiers populaires de Paris qu’il aimait tant, il y retrouva aussi la bonhomie grossière et nature des hommes de troupe, ses camarades et c’est avec une gouaille tout à fait dans le ton de ces chansons de troupe dont les vieux enregistrement nous répètent les voix nasillardes et moqueuses qu’il nous restitua 34 années plus tard ses souvenirs de tranchées. Le titre de la plupart des chapitres étant le nom ou plus souvent encore le surnom, d’un soldat qu’il avait connu et le chapitre étant le récit de son aventure et le plus souvent de sa mort. Ces noms s’alignent comme les croix blanches d’un cimetière militaire.
   
   Blaise Cendrars aimait l’action, c’est clair. Il aimait la débrouille au ravitaillement, et même la bagarre. Je pense que le ton est pas mal représentatif de l’esprit de l’époque. C’était le début de la guerre. Les victimes, la pagaïe et les erreurs étaient déjà nombreuses, mais toute illusion n’était semble-t-il pas encore perdue.
    Il aimait le risque et l’aventure, il aimait qu’il y ait du mouvement, du stress et de l’inattendu. Il y a toujours eu des baroudeurs. C’est dans la nature humaine. Et de ce côté-là, il n’a pas été déçu. C’est ainsi qu’il a vécu cette période de sa vie.
   
   Ca avait l’air simple, la guerre comme cela. Une sorte de jeu brutal et cruel, mais acceptable. On se battait le mieux qu’on pouvait. On dégommait le plus d’ennemis possible dans la jubilation et on évitait de les voir de trop près, histoire de ne pas s’apercevoir qu’ils étaient pareils.
   On devait risquer sa vie, se sentir «prêt à la donner» avec quand même l’idée au fond qu’on va s’en tirer. (Cela m’a fait pensé au film «La canonnière du Yang-Tse» où le personnage joué par Steve McQueen n’en revient pas de se voir mourir pour de vrai.) Mais on se décrivait quand même comme « Un mort de plus parmi des dizaines et des milliers d’autres, tous plus ou moins grotesques. »
   Ainsi ce roman autobiographique publié en 1946 nous parle d’un Blaise Cendrars plein d’allant et qui a encore deux mains. Mais un an après son arrivée au front, c’est un poète manchot (et ayant perdu plus que la main droite, mais presque tout le bras) que la guerre renverra à l’arrière, lui sauvant sans doute ainsi la vie.
   
   Donc, étrange, décalé, hors époque, mais à lire quand même.
   
   D’autre part, j’en ai profité pour me renseigner un peu sur la vie de Blaise Cendrars et vraiment, il a éveillé mon intérêt. Il n’était tout de même pas commun cet homme-là et je pense que je vais me pencher bientôt d’un peu plus près sur son œuvre tant elle me semble pouvoir être intéressante.
   ↓

critique par Sibylline




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Ecrit de la main gauche
Note :

   C’est le Légionnaire de 1ère classe puis Caporal, Blaise Cendrars, qui nous fait partager son expérience du feu, de cette incroyable machine à broyer... les jeunes gens que fut la Première Guerre mondiale.
   
   En fait "La main coupée" de Blaise Cendrars est à la Première Guerre Mondiale ce que "Le dernier jour d’un condamné" de Victor Hugo est à la peine de mort. Bon, Blaise Cendrars ne fut pas le seul écrivain à relater son expérience mais son témoignage est d’une grande puissance. Articulé en courts chapitres, traitant chacun d’hommes qui furent sous ses ordres ou ses compagnons et qui, le plus souvent, périrent sous ses yeux, c’est un peu comme un kaléidoscope de l’horreur. Exhibé sur un ton détaché, avec une prise de hauteur étonnante comme s’il n’avait pas pataugé dans la boue, le sang et la m… mais qu’il avait observé ça d’au-dessus du sol, comme à l’abri dans un dirigeable.
   
   "Je m’empresse de dire que la guerre ça n’est pas beau et que, surtout ce qu’on en voit quand on y est mêlé comme exécutant, un homme perdu dans le rang, un matricule parmi des millions d’autres, est par trop bête et ne semble obéir à aucun plan d’ensemble mais au hasard. A la formule marche ou crève on peut ajouter cet autre axiome : va comme je te pousse ! Et c’est bien ça, on va, on pousse, on tombe, on crève, on se relève, on marche et on recommence. De tous les tableaux des batailles auxquelles j’ai assisté je n’ai rapporté qu’une image de pagaïe. Je me demande où les types vont chercher ça quand ils racontent qu’ils ont vécu des heures historiques ou sublimes. Sur place et dans le feu de l’action on ne s’en rend pas compte. On n’a pas de recul pour juger et pas le temps de se faire une opinion. L’heure presse. C’est à la minute. Va comme je te pousse. Où est l’art militaire là-dedans ? Peut-être qu'à un échelon supérieur, à l’échelon suprême, quand tout se résume à des courbes et à des chiffres, à des directives générales, à la rédaction d’ordres méticuleusement ambigus dans leur précision, pouvant servir de canevas au délire de l’interprétation, peut-être qu’on a alors l’impression de se livrer à un art. Mais j’en doute. La fortune des armes est jeu de hasard. Et, finalement, tous les grands capitaines sont couronnés par la défaite, de César à Napoléon, d’Annibal à Hindenburg, sans parler de la guerre actuelle où de 1939 à 1945 - et ce n’est pas fini! - tout le monde aura été battu à tour de rôle. Quand on est là, ça n’est plus un problème d’art, de science, de préparation, de force, de logique ou de génie, ça n’est plus qu’une question d’heure. L’heure du destin. Et quand l’heure sonne tout s’écroule. Dévastation et ruines. C’est tout ce qui reste des civilisations. Le Fléau de Dieu les visite toutes, les unes après les autres. Pas une qui ne succombe à la guerre. Question du génie humain. Perversité. Phénomène de la nature de l’homme. L’homme poursuit sa propre destruction. C’est automatique. Avec des pieux, des pierres, des frondes, avec des lance-flammes et des robots électriques, cette dernière incarnation du dernier des conquérants. Après cela il n’y aura peut-être même plus des ânes sauvages dans les steppes de l’Asie centrale ni des émeus dans les solitudes du Brésil."
   

   Blaise Cendrars, qui était Suisse, ne fut pas enrôlé, et pour cause, mais pour "casser du boche", il estima indispensable, et tenta d’en convaincre ses proches, ses amis poètes, écrivains, de s’engager pour combattre. Ce fut donc dans la Légion Etrangère pour lui.
   
   Bien évidemment, Blaise Cendrars étant un être doté d’intelligence ne pouvait pas ne pas remarquer la bêtise fondamentale attachée à nombre d’acteurs de la chose militaire. Et notamment les gradés. Il y a des descriptions terrifiantes de cruauté, de bêtises, d’inhumaines inutilités, et puis des histoires d’hommes, d’amitiés simples, d’actes héroïques miraculeux. Il y a... la guerre quoi. La guerre racontée au ras des tranchées par un observateur exceptionnel ; Blaise Cendrars.
   
   Il y laissera son bras droit, mais la main coupée n’est pas la sienne. Il y en eût tant et tant...

critique par Tistou




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Bourlinguer - Blaise Cendrars

Toute une vie sur sa Remington
Note :

   À l'issue de la Seconde guerre mondiale, Blaise Cendrars, alors installé à Aix-en-Provence, a écrit quatre volumes de souvenirs : L'Homme foudroyé, La Main coupée, Bourlinguer et Le Lotissement du ciel. Ce troisième volume, Blaise Cendrars a passé l'année 1947 à l'écrire, en tapant avec les cinq doigts de la main gauche sur le clavier de sa Remington.
   
   Bourlinguer, au sens littéral, c'est changer d'endroit, naviguer de port en port. En ce sens, le découpage du livre est cohérent puisque se succèdent Venise, Naples, La Corogne, Bordeaux, Brest, Toulon, Anvers, Gênes, Rotterdam, Hambourg… et que Paris est la dernière étape. En fait "Gênes" représente la moitié du livre et constitue la partie la plus intéressante. Mais les souvenirs ne s'appliquent pas exactement au port donnant son nom au chapitre : ainsi presque tout "Gênes" évoque une enfance mythique à Naples, et "Naples" le retour d'Alexandrie à l'âge de "4 ou 5 ans" : dans ces deux cas, le nom du port signale simplement la destination finale d'un épisode mémoriel.
   
   Bourlinguer, c'est aussi le voyage autobiographique de l'auteur dans sa mémoire d'homme de soixante ans. Cela va de la petite enfance, lors du retour de la faille d'Egypte sur le paquebot Italia, aux années de la Seconde Guerre mondiale, quand il rencontre à Aix-en-Provence un ancien du STO qui a réussi à s'évader de Hambourg en flammes.
   
   Bourlinguer c'est enfin une écriture peu conventionnelle, parfois chaotique et comme inachevée (La Corogne, Brest). Ailleurs on part pour de longues traversées, avec des phrases qui n'en finissent pas. Souvent, Cendrars se lance dans des énumérations fort longues, des accumulations débordant d'informations mais un peu indigestes : ainsi la liste des cadeaux apportés pour les neveux et nièces d'un marin qui a de la famille près de Rotterdam, ou encore la rixe dans un quartier chaud dudit port lors d'une "nuit de folie", ou encore la liste des marchandises exportées et importées par des caravanes andines reliant la Bolivie à la côte chilienne.
   
   La vie de Cendrars a donc été une bougeotte permanente. Elle fut d'abord grandement favorisée par une famille en perpétuel déplacement : "une série de déménagements de Suisse en Egypte, en Italie, puis à Paris, à Londres, tantôt dans des demeures de riches, tantôt dans des logis de pauvres, hauts et bas qui faisaient ma joie d'enfant et mon principal divertissement." L'adolescent puis l'adulte en ont constamment rajouté : engagement comme marin sur un paquebot transportant les émigrants d'Anvers à New York ; accompagnement du trafiquant Rogovine dans le Caucase et en Iran, d'où il rapporte une "épine d'Ispahan" riche de deux perles cachées ; séjour au Brésil à l'invitation d'un riche fazendeiro, mécène et ministre ; couverture journalistique de la préparation de la guerre en Angleterre en 1939, etc… Le chroniqueur verse à son tour dans le péché mignon de Cendrars : l'énumération.
   
   Au fil des aventures, l'autobiographie de Cendrars nous parle des gens qu'il a rencontrés, parfois admirés, représentatifs de milieux sociaux très variés. Leur addition se mue en kaléidoscope. Dans les années d'enfance le séjour napolitain est riche de figures épatantes ou émouvantes, comme le photographe Ricordi, ami de la famille royale et père d'une ribambelle de filles comme Elena qui participe aux jeux du petit Blaise, fillette tragiquement décédée par l'imprudence de chasseurs. Traînant au tombeau de Virgile où dans le quartier mal famé où errent des lépreux, Blaise se plait à affoler sa gouvernante anglaise. Jeune homme, il s'est "acoquiné" avec le nommé Korzakow : "C'était un marin de la mer Noire qui avait pris part à la révolte du Kniaz Potemkine et qui avait déserté (il me parlait souvent du lieutenant Schmit et de Maria Spiridonova, dont il avait même la photo sur soi)". Dans les années vingt, il apprécie l'accueil de l'homme d'affaires brésilien Paulo Prado, client comme Cendrars d'un bouquiniste parisien à la mémoire infaillible, propriétaire de la librairie Americana et grand anglophobe.
   
   L'amour des livres et des écrivains est aussi un trait qui ressort de ce gros livre de souvenirs. Les poèmes de Villon accompagnent l'auteur quand il traverse l'Atlantique et débarque sans le sou à Anvers. Plusieurs passages évoquent Guillaume Apollinaire, André T'Serstevens, ou Rémy de Gourmont.
   
   Et puis l'homme est un bon vivant qui aime manger et boire, fumer des cigares et raconter des histoires. Le seul récit de la navigation de Naples à Gênes à bord du rafiot de Papatakis chargé de vin grec de Samos mérite de nouveaux lecteurs !

critique par Mapero




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La Vie dangereuse - Blaise Cendrars

Un auteur pressé
Note :

   Si nous ouvrons La Vie dangereuse, recueil de cinq récits initialement publié en 1938, les risques de l'existence ne devront pas nous surprendre : guerre de tranchées, folie humaine, aventure périlleuse, ou accident d'avion.
   
   Pour commencer Blaise Cendrars se remémore sa traversée vers le Brésil ; à bord d'un cargo il retrouve un autre passager, jadis officier, dont il a importuné l'unité durant la guerre (Le rayon vert). Puis il se souvient de son hospitalisation à la suite de sa blessure de guerre et des soins attentifs d'une infirmière bénévole, Mme Adrienne (J'ai saigné), tandis qu'un médecin militaire n'a pas eu tant d'égards pour ses patients. Mais regardons d'un peu plus près les deux textes qui ont ma préférence. Le dernier texte (La femme aimée), consiste en une histoire assez typique de l'écriture dégingandée de Cendrars. Brièvement reclus dans sa maison de campagne d'Ile-de-France, il se force à rédiger et terminer le livre que l'éditeur lui demande avec insistance, quand un musicien venu tout exprès de Londres lui offre de composer dans l'urgence le livret d'un opéra inspiré d'une aventure tragique en Terre Adélie. Mais le projet n'ira pas à son terme.
   Au Brésil, Cendrars visite avec Albert Londres le pénitencier de Rio de Janeiro lors d'une fête entre prisonniers — apparemment tous noirs — c'était "un charivari" musical assez bien fait pour épater le grand reporter. Mais dans un quartier de haute sécurité, un prisonnier capte toute l'attention de Cendrars. Fils d'un boucher du Minas Gerais, "Fébronio était du clan du Buffle" et le "lointain descendant d'un grand sorcier d'Afrique". Il lui était apparu une sorte de fée qui l'envouta et lui déclara que "Dieu n'était pas mort" et qu'en conséquence il devait écrire un nouvel évangile, les Révélations du Prince du Feu, livre qui énerve Cendrars parce qu'introuvable. Dans sa folie, Fébronio était devenu un serial killer sadique qui tuait des jeunes gens après les avoir tatoués de lettres au sens mystérieux. Rencontres fatales !
   
   On le voit bien, les rencontres tiennent une place essentielle dans ces récits et il n'y aurait pas de livre sans elles, que ce soit la rencontre avec Saint-Exupéry — qui ne donne qu'un texte bref (Anecdotique) — ou celles liées au séjour brésilien depuis les danseurs d'un bal masqué dans la nuit bahianaise jusqu'à Béatrix, la cantatrice portugaise pour qui un projet d'opéra aurait dû faire accourir Cendrars à Copenhague alors qu'en réalité c'est à Biarritz que l'histoire le conduira…
   
   Ces histoires nous parlent finalement plus de Cendrars que de quiconque. D'ailleurs il n'hésite pas à se mettre en scène lui-même dans sa bougeotte.
   "Vous n'en avez pas assez de partir ?" insiste Mme Tissot l'aubergiste qui lui mijote des petits plats dans La Femme aimée. "Vous avez le diable au corps, vous ne pouvez tenir en place". Il y a comme l'écho de l'agitation moderne dans les confessions qu'il fait sur sa vie et son métier d'écrivain. "Écrire est la chose la plus contraire à mon tempérament et je souffre comme un damné de rester enfermé entre quatre murs et de noircir du papier quand, dehors, la vie grouille, que j'entends la trompe des autos sur la route, le sifflet des locomotives, la sirène des paquebots, le ronronnement des moteurs d'avions et que je pense à des villes exotiques pleines de boutiques épatantes, à des pays perdus que je ne connais pas encore, à toutes les femmes que je pourrais rencontrer et avec qui je perdrais volontiers mon temps…"
   
    Auteur pressé, les énumérations lui permettent de gagner un peu de temps car toujours les imprévus arrivent : "visite, lettre, câble, coup de téléphone, rencontre, qui m'arrachent à mes écritures". Et voilà l'auteur en route vers un ailleurs, parti fouetter un autre chat… "Et voilà pourquoi ma production est si irrégulière et mes livres si différents les uns des autres, ce qui fait le désespoir de mon éditeur, qui ne sait jamais quand il peut compter sur moi, et des critiques, qui ne savent dans quelle catégorie d'écrivains me classer…"
   Inclassable Cendrars, donc !

critique par Mapero




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Hollywood. La Mecque du Cinéma - Blaise Cendrars

Reportage éclair
Note :

   Déjà assistant d'Abel Gance en 1919, Blaise Cendrars avait eu une expérience malheureuse de réalisateur dans les années 1920. Sa Vénus noire tournée à Rome n'avait eu aucun succès commercial et l'aventure avait viré à la tragédie pour la "danseuse hindoue » du rôle-titre comme pour Pompon blessée au visage dans une agression fasciste — si l'on en croit ce que Cendrars raconte dans Une nuit dans la forêt – d'abord publié en 1929 – et que l'éditeur Denoël a ajouté au tome 3 des œuvres complètes où figure ici essentiellement Hollywood – La Mecque du Cinéma.
   
   Ce titre regroupe les articles écrits en 1936 par Cendrars, alors envoyé spécial à Los Angeles du journal Paris Soir que dirigeait son ami Pierre Lazareff. Il faut donc du détail croustillant pour la presse parisienne. Par exemple, traversant une gare du Nouveau Mexique, il note "un péteux costumé en cow-boy et tenant des prospectus à la main ». Venu en trois jours de train de luxe depuis Chicago, Blaise Cendrars dresse le portrait d'une ville en expansion rapide, où des chômeurs de l'intérieur convergent par des trains de marchandises, des hoboes que par une coquille réjouissante le texte de la page 39 qualifie de bobos.
   
   Mais ce qui importe, ce sont les studios. Tous enclos d'une muraille de Chine pour se protéger des curieux. Tous résistant à la curiosité passe-muraille de Cendrars. Ses contacts ne sont pas bons. Un Tel a été viré. Une Telle est partie. Ça ne l'empêche pas de faire du name dropping comme on ne disait pas encore en franglais à l'époque du Front populaire : Mary Pickford, Marlène Dietrich, Charles Boyer, Ernst Lubitsch (joint par téléphone)… Il passe en revue les Majors : la Columbia, la Fox XXth Century, la M.G.M., la Paramount, la Warner Brothers… Sans oublier ni United Artists ni Universal qui tournait alors une adaptation d'un de ses livres, L'Or, mais il s'en désintéresse.
   
   Faute de véritable enquête à l'intérieur de ces bastilles, il se replie sur l'énumération – il aime çà ! – des métiers du cinéma, qu'il évalue à plus d'une cinquantaine, en insistant particulièrement sur le capharnaüm des magasins d'accessoires et les garde-robe, et, – peut-être bien le passage le plus digne d'intérêt – sur les agents des artistes, toujours à l'affût des rumeurs pour placer leurs protégées dont il note que la plupart avaient percé sur les planches à Broadway dans les Ziegfeld Follies. Déterminants pour le sex-appeal des starlettes, il souligne l'importance des maquilleurs des studios : il signale celui de la Paramount, Wally Westmore, et cite aussi Max Factor dont on connaît l'avenir commercial du nom. Cendrars, qu'on n'aurait pas imaginé aussi coincé, lui qui a tant apprécié la vie au Brésil, se gausse ici de "négresses blondes ». Il tend à dénigrer les studios de Hollywood pour leur côté horriblement bureaucratique et l'inculture des producteurs.
   
   Comble de l'horreur, assistant à un spectacle de "caf' conc' », il croit y reconnaître la page 89 de son roman Le Plan de l'Aiguille : mais son Prométhée s'était transformé pour ce spectacle en "une adorable brunette » et c'est en vain que Cendrars essaie de partager son émotion pour ce "plagiat » avec une script girl qui avait visiblement d'autres soucis.
   
   Comme l'Amérique, la Californie est en crise depuis 1930. Cendrars, faute de rencontres satisfaisantes avec les artistes de la capitale du cinéma nous explique que Los Angeles bat le record des suicides parmi toutes les métropoles américaines (35 suicides pour 100 000 habitants en 1930, presque le double de New York, et pour la période courant de juin 1932 à juin 1933, 72 % d'hommes). Ces précisions statistiques viennent complètement contredire ce que Cendrars écrit quelques pages auparavant : "Je ne prends jamais de notes en voyage. Je ne veux pas m'encombrer l'esprit d'une multitude de détails contradictoires. Je ne veux pouvoir rapporter que l'essentiel des choses vues. »
   
   Finalement, plus que la ville du cinéma, c'est Main street qui lui a plu : "c'est une rue pleine de cafeterias à un sou, de chambre de passe à dix sous, de tirs aux pipes, de boutiques d'automates, d'académies de billard, de jeux de boule, de golfs miniatures, de Burlesques et de dancings de dernière catégorie, des monts-de-piété ouverts toute la nuit, Main Street qui est la promenade habituelle des prostituée et des proxénètes femelles, des marlous philippins, mexicains, orientaux, nègres, des permissionnaires de la flotte stationnée à San Pedro qui viennent y faire la ribouldingue et des soldats en vadrouille, aucune vedette de Hollywood, aucune débutante n'oserait s'y aventurer aujourd'hui… »
   
   C'est ici enfin qu'on retrouve l'auteur de Bourlinguer. Il n'est resté que deux semaines à Los Angeles et après un périple en Amérique centrale est rentré en Europe pour couvrir la guerre qui commençait en Espagne.

critique par Mapero




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