Lecture / Ecriture
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Auteur des mois d'août & septembre 2019
Pearl Buck

   Passant de la Guadeloupe à l'Asie par goût des contrastes, Nous sommes allés rendre visite à la presque chinoise Pearl Buck.
   
   
   Tous nos "auteurs du mois" par ordre alphabétique:
   
   
Abé Kôbô - juin & juillet 2015
   Âge d'or de la Science Fiction - août & septembre 2010
   Amado Jorge - octobre & novembre 2017
   Andric Ivo - juin & juillet 2013
   Antunes Lobo António - février & mars 2010
   Austen Jane - octobre & novembre 2006
   Auster Paul - novembre 2005
   Axionov Vassili - août & septembre 2009
   Aymé Marcel - décembre 2009 & janvier 2010
   Banks Russell - décembre 2005
   Bartelt Franz- août & septembre 2016
   Bellow Saul - février & mars 2016
   Bernhard Thomas- octobre & novembre 2010
   Bissoondath Neil - décembre 2014 & janvier 2015
   Bolaño Roberto - avril & mai 2016
   Böll Heinrich - avril & mai 2019
   Bouvier Nicolas - février 2006
   Brink André - juin & juillet 2008
   Buck Pearl - août & septembre 2019
   Caldwell Erskine- décembre 2017 & janvier 2018
   Cendrars Blaise - octobre & novembre 2019
   Charyn Jerome- décembre 2013 & janvier 2014
   Cohen Albert- juin & juillet 2006
   Condé Maryse - juin & juillet 2019
   Cortázar Julio - avril & mai 2014
   DeLillo Don - février & mars 2011
   Dib Mohammed - avril & mai 2010
   Djebar Assia - avril & mai 2013
   Doctorow Edgar Laurence - décembre 2011 & janvier 2012
   Dos Passos John - octobre & novembre 2014
   Duras Marguerite - février & mars 2007
   Durrell Lawrence - avril & mai 2012
   Farah Nuruddin février & mars 2012
   Ford Richard - février & mars 2009
   Fuentes Carlos - avril & mai 2009
   Gary Romain- janvier 2006
   Ghosh Amitav- décembre 2016 & janvier 2017
   Golding William - juin & juillet 2014
   Gordimer Nadine- décembre 2018 & janvier 2019
   Grass Günter - décembre 2008 & janvier 2009
   Greene Graham - août & septembre 2012
   Handke Peter- octobre & novembre 2016
   Harrison Jim - avril & mai 2006
   Hrabal Bohumil - octobre & novembre 2012
   Irving John - août & septembre 2007
   Ishiguro Kazuo - décembre 2006 & janvier 2007
   Jorge Lidia- octobre & novembre 2015
   Kadaré Ismaïl - octobre & novembre 2008
   Kemal Yachar - avril & mai 2011
   Kipling Joseph Rudyard - avril & mai 2018
   Laclavetine Jean-Marie - octobre & novembre 2011
   Lao She - février & mars 2008
   Le Clézio Jean-Marie Gustave - mars 2006
   Leduc Violette - juin & juillet 2014
   Lessing Doris - décembre 2007 & janvier 2008
   Maalouf Amin - septembre 2005
   Magris Claudio - août & septembre 2018
   Mahfouz Naguib - avril & mai 2008
   Marsé Juan - août & septembre 2013
   McBain Ed - août 2005
   Murakami Haruki - octobre 2005
   Murdoch Iris - octobre & novembre 2018
   Nabokov Vladimir - avril & mai 2007
   Naipaul Vidiadhar Surajprasad - juin & juillet 2010
   Nair Anita- août & septembre 2015
   Ȏé Kenzaburō - juin & juillet 2012
   Oz Amos - août & septembre 2008
   Perutz Leo - février & mars 2019
   Ravey Yves - février & mars 2015
   Robbe-Grillet Alain - février & mars 2017
   Roth Philip - août & septembre 2006
   Rushdie Salman - juin & juillet 2009
   Sebald W. G. - juin & juillet 2011
   Shalev Meir - août & septembre 2013
   Smith Zadie- décembre 2015 & janvier 2016
   Stasiuk Andrzej - février & mars 2018
   Szabó Magda - août & septembre 2011
   Taïa Abdellah - avril & mai 2015
   Nick Tosches - avril & mai 2017
   Tournier Michel - février & mars 2013
   Valdés Zoé - octobre & novembre 2009
   Vargas Llosa Mario - juin & juillet 2007
   Vidal Gore - décembre 2012 & janvier 2013
   Vila-Matas Enrique - décembre 2010 & janvier 2011
   Volodine Antoine - février & mars 2014
   Vonnegut Kurt - juin & juillet 2016
   Wells H.G. - juin & juillet 2018
   Wright Richard - juin & juillet 2017
   Yan Lianke - août & septembre 2017
   Yourcenar Marguerite - octobre & novembre 2007

Biographie

   AUTEUR DES MOIS D'août & septembre 2019
   
   
   Pearl Buck (née Sydenstricker ) est née en Virginie en 1892, mais elle n'a que trois mois lorsque ses parents, missionnaires presbytériens, partent s'installer en Chine où elle deviendra parfaitement bilingue. Elle reviendra en Virginie pour ses études universitaires puis retournera vivre en Chine qu'elle devra fuir finalement en 1927, lors de "l' incident de Nankin . Elle vivra alors un an au Japon, puis reviendra s'installer aux USA en 1933. Elle n'a jamais pu retourner en Chine.
   
   Elle avait publié son premier roman Vent d'Est, Vent d'Ouest en 1930 et avait connu tout de suite un immense succès. Le deuxième, Terre chinoise lui vaudra le prix Pulitzer en 1932, faisant d'elle la première femme à obtenir ce prix.
   
   Sa production est nourrie de sa connaissance profonde de la Chine et du Japon ainsi que de son amour pour ces pays et ces populations. C'est ce qui, allié à une belle écriture, fait la valeur de son œuvre. Elle reçoit le Prix ​​Nobel de littérature en 1938.
   
   Après son retour aux États, elle milite pour les droits des femmes et des groupes minoritaires et écrit abondamment sur les cultures chinoise et asiatique, romans, nouvelles, théâtre et essais.
   
   Pearl Buck est décédée le 6 mars 1973 d'un cancer du poumon, laissant une œuvre considérable et tout à fait particulière.

Bibliographie ici présente

  La Mère
  Vent d’Est, Vent d’Ouest
  Impératrice de Chine
  Pavillon de femmes
  La Terre chinoise
  Le patriote
  Pivoine
  Fils de dragon
  L'arc en ciel
 

La Mère - Pearl Buck

Mère courage
Note :

   Je voudrais remercier mes parents car sans eux je n’écrirais pas cet article. En effet j’ai découvert Pearl Buck dans leur bibliothèque. Sans demander l’avis de qui que ce soit, je me suis appropriée ces bouquins, et bien d’autres encore. Ce n’était que justice ; après tout c’est grâce à moi, qui les ai lus une bonne demi-douzaine de fois, qu’ils ont connu une nouvelle raison de vivre. Ma mère ne proteste pas, elle sait que c’est trop tard. Par contre mon père commence à m’inquiéter, il a repris ses Arthur Koestler et ses Sherlock Holmes.
   
   Pearl Buck a écrit en très grande partie sur la Chine d’avant la Révolution et ses habitants. Cependant, aucun comportement, aucune parole, aucune pratique ou coutume n’apparaît comme «pittoresque», «typique», «folklo». On a le sentiment de vivre ce monde révolu de l’intérieur, de devenir soi-même chinois. Tout d’un coup, on en vient à espérer que le nouveau-né ne sera pas une fille (c’est une fille qui le dit !). Qu’une fille s’appelle Fleur-de-poirier ne fait pas bizarre (tandis que là, comme ça, ça le fait tout de suite moins…) (allez dites-le). La Chine ne se donne pas en spectacle mais apparaît telle qu’elle est, sans que l’on soit tenté de donner notre jugement d’occidental. Il faut savoir que Pearl Buck a vécu toute son enfance en Chine dans une petite ville de province à cette époque, au contact des humbles gens, et qu’elle en a gardé un attachement profond pour ce pays, sa culture et son peuple. Son écriture reflète cet amour et ce respect de la Chine.
   
   Ainsi l’écriture de Pearl Buck s’inspire non pas de la littérature occidentale classique, mais de l’œuvre romanesque chinoise. Lors d’une conférence, elle affirme : "Happily for the Chinese novel, it was not considered by the scholars as literature.(...) The Chinese novel was free. It grew as it liked out of its own soil, the common people, nurtured by the heartiest of sunshine, popular approval, and untouched by the cold and frosty winds of the scholar's art." . (« Heureusement pour le roman chinois, celui-ci n’était pas considéré comme de la littérature aux yeux des érudits (…) Le roman chinois était libre. Il naquit de sa propre terre et des simples gens, nourri par la lumière du soleil, l’enthousiasme populaire et ne fut pas affecté par les vents froids et glaciaux de la science des lettrés. »). Cela explique son style simple, mais pas simpliste : il s’agit de rendre hommage à ce peuple, mais aussi de pouvoir s’en faire comprendre. Voilà aussi pourquoi elle est un peu méprisée par les universitaires, malgré son prix Nobel. Des fois je vous jure… En même temps elle le voulait bien. Oui mais c’est de la littérature, ya pas à discuter… Oui mais…
   
   La littérature est une jungle.
   
   Elle écrit sur une culture mais aussi sur des hommes et des femmes. « Ses bouquins puent la vérité » disait joliment la mère de mon amie Myriam. Moi j’aurais plutôt dit : « Son œuvre romanesque dresse un portrait de la nature humaine vibrant de justesse et d’authenticité… » (ton inspiré). Mais la maman en question avait le mérite d’être concise, donc je préfère sa formule.
   La mère me semble la meilleure œuvre illustrant tout ce que je viens de dire. Donc voilà.
   Le pitch : La mère raconte le quotidien au rythme des saisons, d’une paysanne chinoise d’avant la Révolution, en adoptant son point de vue. Sa vie humble s’écoule avec lenteur et monotonie, et est ponctuée ça et là par des évènements pathétiques, d’autant plus signifiants qu’ils la marquent au fer rouge.
   
   Si la douleur est toujours présente en arrière-plan dans la vie de la Mère, elle ne vire jamais au pathos. Elle est silencieuse et digne, car la Mère s’exprime peu. On la voit ployer sous le poids de sa vie, acceptant son sort sans se laisser abattre ni se plaindre. Ainsi La mère rend compte non pas simplement du malheur d’une femme mais d’une profonde sagesse, d’une philosophie de vie toute rurale me semble-t-il. Elle rend hommage à la noblesse secrète des simples et des humbles.
   
   En effet, il n’y a aucun nom dans cette œuvre. Est-ce pour étendre la condition de cette femme à celle de la femme chinoise ? La Mère est une simple paysanne, sans rien pour la distinguer et si sa vie est rude, elle ne doit pas se différencier tellement d’une autre dans les mêmes conditions. En effet, la Mère n’a pas d’autre ambition que celle de vivre correctement, elle n’est pas choisie parmi cent mille vierges pour batifoler avec l’Empereur, elle n’a pas de d’intelligence ni de talent particuliers. C’est une paysanne lambda. Elle n’a pas de vision d’ensemble de la société. Ainsi, elle ne se rend pas compte de l’ampleur que commence à prendre le communisme. Pour elle c’est surtout des jeunes qui s’amusent comme ils peuvent et qui feraient mieux de se marier. D’ailleurs ça me fait penser à un ouvrage d’Alain Corbin (spécialiste de l'histoire sociale et l'histoire des représentations en France au XIXè) : Le Monde retrouvé de Louis-François Pinagot, sur les traces d’un inconnu, 1798-1876. Alain Corbin a choisi un paysan au pif dans les archives de l’Orme pour en écrire la biographie (il a plein d’idées du même genre, je vous en toucherai un mot un jour), et son ouvrage montre en quoi ce brave Louis-François Pinagot est représentatif de la condition paysanne en France au XIXè. C’est pareil pour la Mère pour en revenir à nos renards.
   
   Revenons à ce sentiment de vivre l’histoire de l’intérieur de façon plus explicite. L’auteur dit les choses comme si elles étaient évidentes, comme si nous étions censés les comprendre dans leur contexte sans que cela nous choque. Quand elle parle de mariages arrangés à la façon des chinois, ou alors quand elle évoque leurs superstitions et rapports aux dieux, elle ne met pas ses gros sabots pour dire « allez lecteur blanc ignare, je vais t’apprendre un peu la vie ». Il y a donc une complicité bienvenue avec le lecteur. On la retrouve aussi quand les choses sont suggérées sans être dites : quand ***** (si vous avez l’intention de le lire, vous m’en voudrez de dire qui) veut se faire avorter, la chose est sous-entendue. On fait appel à l’intelligence du lecteur (moi j’ai pas compris tout de suite l’histoire de l’avortement hein) (on se moque pas !). On retrouve la même chose au moment où l’on parle du communisme : l’auteur donne des indices de ce que c’est, et ne le nomme que tardivement. Il y a donc tout un rapport avec le lecteur qui fait que celui-ci ne peut avoir un regard d’observateur, il est véritablement projeté dans ce monde. Lequel monde est évoqué avec un luxe de détails, ce qui laisse penser qu’il ne peut pas avoir été inventé, qu’il a forcément été. La description de la robe bleue pour laquelle le mari se languit et dépérit la rend vraie : on voit la couleur dans son exacte nuance, on sent sa texture. L’écriture synesthésique de l’auteur ressuscite ainsi la Chine de cette période.
   
   Pearl Buck était chinoise malgré ses yeux bleus. J’ai dit.
   
   Madame maman de Myriam, si vous me lisez, rendez-moi ma biographie des Romanov s’il vous plait. Ca fait huit ans, et j’aimerais bien connaître la suite.
    ↓

critique par La Renarde




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Chine, avant la Révolution Culturelle...
Note :

   Mon premier contact avec Pearl Buck date de... pas loin de la date de sa mort. J’étais adolescent, déjà lecteur et c’est ma mère qui me refilait à l’occasion de ses propres lectures. Je me souviens de Pearl Buck, Mazo de la Roche et de Pierre Benoit... Pearl Buck est morte en 1973, elle avait reçu le Prix Nobel de Littérature en 1938, elle n’avait que 46 ans, n’écrivait que depuis 8 ans et n’avait produit encore qu’un petit quart de ses romans! Un cas singulier, on en conviendra...
   
   Pearl Buck, c’est la Chine. Et pas celle que nous connaissons. Non, c’est la Chine d’avant Mao. Un témoignage inestimable. Née aux Etats-Unis, elle est très vite emmenée par ses parents en Chine – elle a trois mois! – par ses parents, missionnaires presbytériens. A l’âge de trois mois c'est-à-dire en... 1892! Quand elle écrit "La mère", elle a quitté la Chine six ou sept ans auparavant, pour le Japon, et elle revient aux Etats-Unis. Je dois reconnaître que tout ceci donne le vertige!
   
   Du coup, nous parlons d’un écrivain plutôt du début XXème siècle et les idées développées sont en rapport. Elles peuvent apparaître datées, un peu poussiéreuses... Elles sont sûrement datées, c’est vrai, mais magnifiques, c’est sûr aussi. Quant à l’écriture, elle est simple, à l’image de l’histoire racontée : la vie simple d’une femme simple. D’une femme, non. D’une mère plutôt. Et ce n’est pas un distinguo pour rire!
   
   La mère en question vit à la campagne, dans les conditions où les paysans y vivaient, en Chine, début XXème siècle comme au XIXème ou XVIIIème certainement. Née à la campagne, elle sait qu’elle y mourra, enchaînée à sa terre, avec pour principal rôle de mettre au monde des enfants. Une mère, on vous l’a dit.
   
   Et cette mère n’est pas gâtée. Son mari, homme superficiel et de peu de courage, va l’abandonner avec trois enfants et la laisser se débrouiller avec la terre à cultiver, le propriétaire des terres à payer, les enfants à nourrir et élever... On comprend bien qu’il ne s’agit pas d’un roman "glamour"!
   Histoire dure donc, mais surtout témoignage terrible de ce qu’était la vie d’une femme dans la campagne chinoise avant la Révolution Culturelle. J’ai bien écrit "était". Sans être certain de ce qu’elle a pu devenir, cette vie...
   
   « La vieille revenait de si loin que ses enfants lui avaient acheté le meilleur cercueil possible et le tenaient tout prêt. Mais elle était si résistante qu'elle avait usé deux costumes destinés à son ensevelissement. La mère en était heureuse. Dans le bourg cette longue vie qui ne voulait pas finir devenait sujet à plaisanterie. Selon la coutume de la contrée, l'aïeule portait, sous sa veste bleue, une casaque rouge, que sa bru lui avait faite pour l'enterrer. La vieille était parvenue à user la première, à la réduire en loques, si bien qu'incommodée elle avait dû se plaindre à la mère afin d'en obtenir une neuve, qu'elle revêtit joyeusement. Si on lui criait à présent : "Êtes-vous encore de ce monde, bonne vieille?" Elle répondait de sa petite voix flûtée : "Oui, je suis dans mes beaux vêtements mortuaires. Je les use, et qui sait combien j'en userai encore!" »
   

   Dans la dernière partie on voit poindre, d’une manière terrible, la montée en puissance de l’idée communiste. Un témoignage je vous dis...
    ↓

critique par Tistou




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Les femmes portent le monde
Note :

   Lu vers douze ans ; l'un de mes premiers livres " adultes", relu maintenant.
   
   Dans la Chine du milieu du vingtième siècle (pas de date mais on devine) une famille de paysans qui cultivent le riz et élèvent des poules.
   
   La mère (toujours désignée sous ce nom) est contente de son sort : concevoir, être enceinte , enfanter, sarcler dans les champs, s'occuper de nourrir enfants, mari et vieille belle-mère, vivre au rythme des saisons. Le mari, au contraire, dépressif, part pour la ville et ne revient pas. La mère continue, le temps passe, elle a un amant, et la grossesse à faire passer comme sanction. Puis sa fille devient aveugle, son fils aîné se marie, une belle fille vient vivre avec eux, le plus jeune fils se fait décapiter : il militait activement en tant que communiste...
   
   La façon dont vivent ces paysans est terrible : tout le monde partage le même lit, il n'est jamais question de faire d'ablutions, on ne change guère de vêtements, le soir on enlève ceux de dessus, et on les remet le matin. Ils ne mangent que du riz, quelquefois avec un peu de chou et un œuf dessus...
   
   Il n'y a pas de nom dans ce livre ; on désigne la mère, le père le fils aîné, la fillette, la cousine, le fils cadet...
   
   Après cette première lecture, j'ai lu au moins une dizaine d'autres Pearl Buck, en moins d'un an, avec des noms et des lieux plus déterminés.
    ↓

critique par Jehanne




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Une paysanne de l'ancien temps
Note :

   Dans ce roman chronologique et linéaire où le romanesque a peu de part, Pearl Buck retrace la vie quotidienne d’une paysanne chinoise au début du XX° siècle. La Mère sans nom ni prénom, symbolise toutes les femmes de sa condition, vouées à une vie de labeur, de misère et de chagrins, où les joies restent rares. Mais l’auteur n’idéalise pas son personnage ; elle brosse un caractère de femme forte, charnelle, qui n’a rien d’une piéta.
   Le réalisme de Pearl Buck éclaire aussi le contexte : à l’époque, en Chine, des groupes de communistes apparaissent, dans la ville dont on ignore le nom.
   
    Dans un petit village dont les habitants sont tous parents, la Mère et son époux survivent en cultivant des terres louées. Elle ne ménage pas sa peine entre les champs, les animaux, sa vieille belle-mère et trois jeunes enfants. Elle accepte cette existence, et son bonheur c’est d’être enceinte. Mais, à vingt-huit ans, son mari ne s’occupe guère des enfants, déteste le travail des champs et ne supporte plus ce monde où rien ne change. Un jour, suite à une violente querelle, il part et abandonne les siens. Pour ne pas perdre la face devant les voisins, la Mère s’enfonce dans le mensonge, jusqu’à se prétendre veuve.
   
    Cinq années passent, elle assume avec son fils aîné les travaux des champs, mais son corps stérile la fait souffrir car elle a "le sang chaud et des feux violents" selon sa cousine... Elle cède un soir aux avances de l’agent venu prélever la part des récoltes due au propriétaire. Enceinte elle avorte mais reste marquée par sa faute à tel point qu’elle se croit responsable de la cécité de sa fille. On trouve une épouse à l’aîné ; le géomancien approuve l’union mais la Mère, autoritaire, accepte mal sa bru, pourtant dévouée. Elle-même cherche mari pour la petite aveugle : mais ce n’est qu’un simple d’esprit, paysan crasseux de la montagne. Sa fille meurt là-bas de mauvais traitements. S’ajoutent à ses malheurs la stérilité de sa bru, et la fuite de son cadet chéri qui refuse de prendre femme. Il vit à la ville dont on ferme les portes le soir par peur des nouveaux brigands, des "communistes, mais on prétend qu’ils n’en veulent pas aux pauvres".
   
    Ce fils cadet est jeté en prison et condamné à mort en raison des livres qu’il distribuait et qui "contenaient de mauvaises doctrines sur le renversement de l’État et sur le partage égal de l’argent et de la propriété". La Mère tente de le faire libérer, en vain. Le gardien lui explique que son fils est "quelqu’un qui irait jusqu’à vous prendre vos terres et qui complote contre l’État, en sorte qu’il doit être mis à mort". Mais, à la cinquantaine, la joie revient au cœur de la Mère : sa bru accouche d’un garçon !
   
    Pearl Buck donne à voir les paysans chinois d’antan, où les hommes portent des robes et les femmes des pantalons, dans ce village où, fait notable, on n’élimine pas les filles à la naissance. Le style de la romancière, tout en étant fluide, reste mesuré ; les émotions sont contenues, les paysans parlent la langue classique ; on sent le souci d’écrire de la belle littérature. Par ailleurs, l’absence de toponyme confère au récit une portée générale : telle était la Chine avant que la Révolution ne la bouscule.
   
    Lire ou relire Pearl Buck offre une enrichissante prise de recul, tant littéraire que culturelle.

critique par Kate




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Vent d’Est, Vent d’Ouest - Pearl Buck

La Chine, avant l'éveil
Note :

   Titre original : East Wind, West Wind
   
   Vous savez, des fois, on lit un roman et on se dit "Mais pourquoi n’ai-je pas lu ça à l’adolescence"? J’aurais été envoûtée, j’aurais voulu visiter la Chine, tout connaître de la Chine… bref, j’aurais vécu dans un univers parallèle. Certains le savent, mais je m’envolerai pour la Chine dans quelques jours (s’il n’y a pas de volcans, de panne, de grève… bref, je croise les doigts). Du coup, c’était obligé que je lise l’auteur.
   
   Ce roman, c’est l’histoire d’une jeune chinoise élevée dans une famille conservatrice et très attachée aux anciennes coutumes et traditions. Le mari qu’on lui a choisi a passé quelques années dans l’ouest et il va bouleverser son monde, ses croyances profondes ainsi que ce qui, elle le croyait, allait être sa vie. Elle qui, toute sa vie, a été élevée pour plaire à un mari, s’y soumettre, lui faire plaisir!
   
   Ceci est la première partie du roman, car la seconde, dont je ne vous parlerai pas ici, est plus poignante encore. Mais sachez que tout au long du livre, les personnages auront à se redéfinir, à choisir leur vie, à réellement devenir hommes ou femmes et à regarder le monde autrement. La voix de la narratrice est empreinte de délicatesse, de candeur mais aussi de force et d’amour à la fois pour les coutumes chinoises dans lesquelles elle n'a été élevée que pour son mari et la "modernité" qu’il apporte avec lui. Elle va apprivoiser ce qui pour elle est complètement étrange, impossible, et ces yeux parfois étonnés, parfois dégoûtés, parfois tentés, nous font vraiment comprendre le décalage entre les cultures et les difficultés pour les faire se rejoindre. Il y a une réelle douceur dans l’écriture et ça donne envie de visiter les cours chinoises du début du siècle, qui sont magnifiquement dépeintes.
   
   Bref, j’ai adoré. Rien de moins. Une magnifique histoire d’amour, de respect, et de choix personnels. Je prévois lire Peony, de la même auteure, bientôt, d’ailleurs!
    ↓

critique par Karine




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Un vent dévastateur
Note :

   "Apprenez des étrangers ce qu’ils ont de bon, et laissez de côté ce qui ne convient pas."
   

   En Chine, au début du XXe siècle, les femmes ne sont pas à la fête. Kwei-Lan est une petite jeune fille élevée dans la plus pure tradition et la soumission totale à ses "Vénérés" parents. Elle n'est pas pourtant pas malheureuse, Kwei-Lan : ses pieds bandés, le mariage qu'on lui impose, l'obligation d'engendrer un fils, les différentes épouses de son père qui cohabitent avec plus ou moins de bonheur, tout cela est normal et ne saurait être remis en question. Lorsque Kwei-Lan se marie, les recettes que sa mère lui a enseignée ne semblent pourtant pas fonctionner. L'homme qu'on lui a choisi a connu l'Occident, a étudié la médecine, a en horreur les pieds bandés et les superstitions dont Kwei-Lan est nourrie depuis l'enfance. La jeune fille va devoir s'ouvrir au monde et à la modernité pour conquérir le cœur de son époux. Mais un autre drame couve : le frère de Kwei-Lan, qui revient d'Amérique, entend bien faire accepter "l'Etrangère" dont il est amoureux et qu'il ramène dans ses bagages...
   
   C'est Kwei-Lan qui raconte, dans une langue délicate et poétique, les conflits qui déchirent son clan et les choix douloureux auxquels elle est confrontée : prendre le parti de son frère, s'opposer à son inflexible mère, ou inciter son frère à rentrer dans le rang et à renoncer à l'amour...
   
   Je découvre la grande Pearl Buck et le coup de foudre est total : j'ai tout aimé dans ce livre délicieusement suranné où le choc des cultures prend tout son sens, choc des cultures qui sera aussi celui de l'intérieur. La petite Kwei-Lan, pétrie jusqu'à la moelle de traditions ancestrales, convaincue que tout ce qui est étranger est une horreur, vit comme un déchirement l'accès possible à la liberté, pour elle comme pour son frère. Elle n'a pas soif de cette liberté dont elle a toujours été privée, elle la redoute et ne l'envisage même pas. Il faudra qu'un vent d'Ouest dévastateur - un vent qui ressemble à l'amour- balaye tout sur son passage pour que la muraille vacille et ébranle les convictions les plus intimes de notre héroïne.
   
   Un grand bonheur que ce livre et cette Kwei-Lan, qu'on dirait tout droit sortie d'un conte chinois des temps anciens. Pearl Buck parvient à nous la rendre très attachante et son désarroi lorsque son mari lui demande de débander ses pieds pourrait tout aussi bien nous faire sourire que pleurer...
   
   On ne lit plus beaucoup Pearl Buck, j'ai l'impression. C'est bien dommage que tant de fraîcheur et de grâce tombent dans l'oubli. Pour ma part, je me réjouis d'avoir plein d'autres romans à découvrir.
   
    "Ce sont des jours cruels pour les vieux ; aucun compromis n'est possible entre eux et les jeunes ; ils sont aussi divisés que si un couperet neuf avait tranché la branche d'un arbre.
   - C'est très mal, murmurai-je.
   - Non, ce n'est pas mal, répondit-elle, mais seulement inévitable. La chose la plus triste du monde."

   ↓

critique par Une Comète




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Pour l’harmonie
Note :

   Voici un beau roman d’amour à la chinoise, dans l’esprit et la langue de l’époque que Pearl Buck a su s’approprier. Elle en restitue avec justesse la naïveté, la grandiloquence, le sentimentalisme romantique. On pleure souvent dans ce genre de récit, comme Kwei-Lan, la narratrice, qui raconte des moments forts de sa vie à une mystérieuse Sœur occidentale, la confidente du journal intime... La romancière sait filer les métaphores poétiques si caractéristiques de la littérature chinoise classique. Son intrigue lui permet de rendre sensible l’interpénétration des deux civilisations au début du XXe siècle, comment le vent d’Ouest se mêlant au vent d’Est provoque un séisme culturel dans l’esprit de la vieille Chine et bat en brèche l’ethnocentrisme : "les temps sont changés" et c’est le conflit ouvert des jeunes avec leurs aînés — les Vénérables — qui rend palpable ce bouleversement.
   
   Kwei-Lan, mariée depuis peu à un jeune chinois formé aux USA à la médecine occidentale, n’a jamais quitté l’univers clos et luxueux de la riche demeure familiale. Elle a reçu l’éducation traditionnelle d’une "dame de condition" fondée sur l’obéissance, le respect de l’étiquette et l’art de plaire à l’époux. Sa vie ne lui appartient pas : elle existe pour concevoir des fils. Mais toute cette éducation reste sans effet sur son mari dont elle ne comprend pas les attentes : il la veut son égale et n’a pas l’obsession d’engendrer un garçon. La rencontre d’une amie de son mari, Madame Liu, chinoise occidentalisée, provoque une réaction de jalousie chez Kwei-Lan et elle commence à évoluer : "c’est l’amour qui m’a transformée" confie-t-elle. "Je veux être une femme moderne pour vous" déclare-t-elle à son époux. Toutefois elle peine à se détacher des anciennes coutumes comme de débander ses pieds. Candide, naïve elle s’étonne et se choque de tout ce qu’elle ne connaît pas, des vêtements occidentaux de son mari comme des manières de ses amis européens. Mais il l’instruit et elle découvre que les occidentaux "sont des hommes et des femmes comme les autres". Au premier abord hostile à sa belle-sœur américaine, elle finit par la considérer comme son amie, Mary.
   
   Mary, la femme de son frère épousée aux USA ! Par amour, l’aîné a désobéi, et en refusant la jeune fille qui lui était destinée depuis sa naissance il a transgressé toutes les règles. Sa mère rejetant cette étrangère, la rupture est définitive : "Je répudie le nom de Yang" déclare le jeune homme. Il renonce à son héritage, à la vie facile et oisive de son père ; il sera professeur, pour gagner sa vie et sa liberté.
   
   Kwei-Lan avait accouché d’un fils, Mary met au monde un beau petit métis qui "a noué les deux mondes et lié en un seul les cœurs de ses parents". Vent d’Est et vent d’Ouest souffleront désormais en harmonie.
   
   Pearl Buck, américaine de naissance mais chinoise de cœur, invitait ses contemporains au dialogue des deux cultures. Près d’un siècle plus tard, son incitation à l’altérité, sa lutte contre les préjugés culturels reste toujours d’actualité.

critique par Kate




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Impératrice de Chine - Pearl Buck

Cixi impératrice
Note :

   Titre original : Imperial Woman
   
   Un autre Pearl Buck. Oui, je sais ça ne fait pas longtemps que j’ai lu mon tout premier. Mais bon, j’avais envie de chinoiseries et c’est le premier roman qui me soit tombé sous la main. Était-ce le choix idéal? Je ne sais pas trop car j’avoue que je l’ai fait traîner et que je lui ai trouvé des longueurs et des répétitions… mais en gros, ça m’a permis de m’intéresser au personnage de Tzu Hsi.
   
   Tout d’abord, je dois avouer que je n’ai pas compris tout de suite que c’était inspiré d’un personnage réel. On rencontre une jeune fille qui va à la cour de l’empereur pour être "candidate" pour être l’une de ses concubines. Elle vient d’une "bonne" famille mais n’est pas non plus riche ni particulièrement prestigieuse. Par contre, elle a du cran et de l’ambition à revendre. Elle sera donc choisie comme concubine de l’empereur Xianfeng (orthographe certainement approximative). Oui, vous pouvez rire de mon inculture. Je n’ai allumé qu’à la visite de la cité interdite, quand on a visité les quartiers de la "Dragon Lady". Et là, il y a une petite lumière qui s’allume. Dragon Lady, je connais. Cixi. Tzu Hsi. Oh boy… Ce fut long, hein!
   
   Bref, ce roman, c’est une biographie – très – romancée de l’impératrice Cixi, la vénérée mère. Elle a été la mère du seul fils de l’empereur, la mère de l’héritier. Mais en fait, informellement, elle a régné sur la Chine pendant 47 ans. Dans la culture populaire, elle est reconnue comme une femme cruelle, manipulatrice, imbue d’elle-même et de pouvoir. Dans ce roman, on a une vision un peu différente. Pearl Buck la rend plus humaine et cette part d’elle-même est représentée par une histoire d’amour impossible avec son amour de jeunesse, capitaine des gardes. Fort improbable mais ça permet de donner un fil conducteur à l’histoire. Du coup, je me suis vraiment demandé ce qui était vrai de ce qui été fantasmé dans tout ça. Mais du coup, on entrevoit la vie dans la cité interdite, dans le palais d’été, et ça permet de comprendre un peu ce qui a précipité la fin de cette dynastie ainsi que le fonctionnement du "gouvernement" de l’époque.
   
   Du coup, j’ai envie de lire une vraie biographie de Cixi. Quelqu’un en a une à me proposer?
   
   
   PS: Témoignage sur la vie près de l'Impératrice: "Mémoires d’une dame de la cour dans la cité interdite" de Jin Yi.

critique par Karine




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Pavillon de femmes - Pearl Buck

Une femme, une époque
Note :

   Ce roman de Pearl Buck est avant tout l'histoire d'une femme, Madame Wu, en même temps qu'il nous présente une famille de grands propriétaires dans la Chine intérieure des années trente.
   
   • Une héroïne et sa famille

   Le port altier et la voix forte, Madame Wu, Ailien de son deuxième nom, est une femme de caractère ; elle vient de fêter ses quarante ans et lasse d'avoir des enfants, elle a décidé de quitter le pavillon de son mari pour s'installer à l'écart et depuis ce pavillon de femmes diriger désormais la maisonnée en vrai général en chef, provoquant sans cesse les murmures ou grimaces de Ying sa fidèle femme de chambre. Elle décide de tout sans consulter personne — ou éventuellement sa bonne amie Madame Kang — et c'est ainsi qu'elle a choisi de recruter une seconde épouse pour le falot monsieur Wu qui n'ose jamais dire non à sa femme et qui à 45 ans se laisse aller sur une pente glissante vers une existence végétative. Puis, à peine la concubine imposée au mari et à la famille, elle décide de marier son troisième fils à une fille de son amie Kang pour que le garçon ne soit pas attiré par la nouvelle épouse de son père. Ainsi continue-t-elle de dicter sa loi jour après jour. Mais arrive le moment — vers le milieu du roman ­— où les dictats de Mme Wu provoquent des effets indésirables, le chaos pour tout dire.
   
   Tout le clan a été choqué. La zizanie est dans les couples. Certes celui du fils aîné Lengmo reste dans les traditions à la satisfaction de Mme Wu, mais les jeunes couples de la famille battent de l'aile. Tsemo et Rulan se disputent sans cesse. Ils se sont rencontrés à Shanghai où Tsemo étudiait. Rulan est une fille moderne et éduquée, elle ne veut pas se laisser enfermer par les traditions chinoises. Elle ne veut pas d'enfant ou pas tout de suite. Pour Fengmo et Linyi ce n'est pas mieux ; ils sont mariés trop jeunes puisqu'ils n'ont pas osé désobéir à leurs mères. Linyi voudrait un mari lettré, sachant l'anglais, contrairement à sa mère analphabète par tradition. Avec l'accord de leur mère, Tsemo et Fengmo vont provisoirement s'éloigner de la grande maison. Tsemo travaillera à la capitale (c'est alors Nanjing). Fengmo partira étudier aux États-Unis. Autre problème : M. Wu et Ch’iuming, la seconde épouse qu'on lui a imposée, ne s'entendent pas très bien. Avec son compère M. Kang, M. Wu part en goguette ; ils passent les nuits à la maison des fleurs : jeux, alcool et filles. Et précisément, là, il y a la jeune Jasmin, prête à tout pour quitter sa condition inférieure.
   
   Déstabilisée, madame Wu sera assez intelligente pour réagir. Le médiateur du changement sera Frère André, un missionnaire chrétien en rupture de ban, d'abord convié à donner des leçons d'anglais, puis devenu en quelque sorte le confesseur ou plutôt le directeur de conscience de Mme Wu. Quand il mourra à la suite d'une agression de voyous xénophobes, Mme Wu réalisera qu'elle en est tombée amoureuse et toute sa vie désormais sera influencée par les principes de justice et d'humanité qu'il a essayé de lui inculquer.
   
   Application pratique ? Mme Wu abrite les déshérités que Frère André avait recueillis, elle se rapproche de ses belles-filles, et après la mort accidentelle de Tsemo, encourage Fengmo, Rulan, Linyu et Ch’iuming à développer des écoles rurales sur les terres villageoises de la famille Wu. La grande transformation des apparences passe par leur façon de se coiffer et de se vêtir. De Rulan, on dira même qu'elle a l'air d'une communiste avec ses cheveux courts et ses habits de paysans.
   
   • Une société millénaire au bord du changement

   Au début de la lecture il est difficile de situer l'intrigue à un moment historique précis car la référence à une intervention étrangère peut renvoyer à plusieurs dates. Plus loin, la mention du Parti révolutionnaire par Rulan renvoie-t-elle au parti de Sun Yatsen ou à celui de Mao Zedong (ni l'un ni l'autre n'étant nommé) ? Les choses ne s'éclaircissent qu'au chapitre XII : "Les gens de l'océan de l'Est attaquèrent la côte cette année-là" et "l'ennemi attaquait aussi par l'air" : on comprend qu'il s'agit de l'agression japonaise de l'été 1937 sur les provinces côtières. Ces événements obligeront le gouvernement à se replier vers l'intérieur du pays et Tsemo le suivra. Ainsi voit-on qu'Ailien a eu 40 ans en 1936, à l'incipit du roman.
   
   Comme dans Vent d'Est, Vent d'Ouest, on entre dans une société où les traditions sont malmenées par la modernité. Le symbole le plus criant est à coup sûr celui des pieds bandés auquel Mme Wu, alors jeune fille, a échappé parce que son père parti en voyage à l'étranger en compagnie du puissant prince Li Hung Chang (1823-1901) est revenu avec des convictions novatrices juste à temps pour sauver sa fille de cette abomination et lui faire apprendre à lire. Plus généralement, la bataille pour l'éducation se trouve évoquée dans le roman. "Elle trouvera honteux qu'il ne sache parler aucune langue étrangère" estime Mme Kang avant de donner sa fille Linyi en mariage à Fengmo, le troisième fils de Mme Wu. Plus tard, celui-ci à son retour d'Amérique ouvrira des écoles dans les villages relevant de sa famille. Par ailleurs, le religieux européen a ouvert l'esprit de Mme Wu au monde et à la science occidentale — tel Matteo Ricci il disposait d'une lunette astronomique. Fengmo proposera de demander aux médecins étrangers d'instruire les infirmiers des villages des environs. Cette science importée est qualifiée de "magie" mais elle n'efface pas la religion traditionnelle : le prêtre taoïste continue d'assurer les obsèques, et les géomanciens de fixer la date des enterrements.
   
   Malgré tous les changements, la lecture du roman nous fait bien prendre conscience des conventions qui organisaient pesamment la vie quotidienne de ces aristocrates et grands propriétaires formant l'élite de la société loin d'une Shanghai ouverte sur l'Occident. Hommes et femmes mangeaient à des tables séparées. Le roman se déroule donc largement dans un univers clos. Des cours, des couloirs, des chambres qui ne donnent que sur les cours : pas de vue sur l'extérieur. Et surtout, le luxe de la soie des vêtements et des tentures, le luxe des bijoux en or ou en jade, les meubles enduits du "vernis de Ning-Po", le grand nombre des serviteurs, certains étant qualifiés d'esclaves. La richesse de ce milieu hautement privilégié repose essentiellement sur la propriété foncière et le commerce des grains.
   
   Ainsi, ce roman, comme plusieurs autres de Pearl Buck, nous procure un juste aperçu de la Chine d'avant les bouleversements qu'introduira la révolution communiste.

critique par Mapero




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La Terre chinoise - Pearl Buck

Au cœur de la civilisation chinoise
Note :

   On disait autrefois des paysans qu'ils étaient “attachés” à la terre. Pearl Buck en fait la démonstration avec l'histoire de Wang Lung qui se passe dans l'est de la Chine, en plaine, là où les débordements des fleuves provoquent des inondations dramatiques, et où périodiquement, s'abat sur le pays une sécheresse extrême qui cause une famine tragique.
   
   Wang Lung est d'abord un petit paysan qui vit seul avec son père. Ce dernier se débrouille pour trouver à son fils une femme travailleuse : ce sera O-len, jeune esclave qui était au service des Hwang, les grands propriétaires locaux. Suivent quelques années de bonnes récoltes, et la naissance de deux fils, et puis une sécheresse terrible. Le foyer parvient difficilement à surmonter la famine en quittant le village pour une ville plus au sud, où l'on parle avec un autre accent, et qui fait figure de pays de cocagne. Mais les Wang ne vont pas y rester : l'attachement du paysan à sa terre est trop forte.
   
   Wang Lung rentre au pays avec de l'argent. Il a su profiter d'un épisode de guerre civile — le pillage d'une grande maison aristocratique — pour se trouver, quasiment sans l'avoir voulu, en possession d'un beau magot. Ça n'empêche Wang Lung et sa femme de continuer à travailler dur. Ils reconstruisent leur ferme. Wang Lung achète des terres aux Hwang à demi-ruinés. Il devient un paysan riche qui a besoin d'embaucher des ouvriers agricoles et ses deux fils aînés reçoivent une instruction solide. Habile et prévoyant, Wang Lung a su profiter des crises agraires pour s'enrichir. Il devient un grand propriétaire vivant de ses fermages et s'installe dans la grande maison des Hwang.
   
   Mais le roman ne se limite pas à cette réussite matérielle. Il éclaire sur la condition féminine en Chine au début du XXe siècle et dans une moindre mesure sur l'évolution de la société. Devenu riche, Wang Lung s'aperçoit un jour que sa femme est une rustaude sans grâce ; alors il se met à fréquenter la maison de fleurs et tombe amoureux de la prostituée Lotus. Il l'achète et l'installe comme seconde épouse dans l'agrandissement de sa ferme avec sa servante Coucou.
   "Par une journée radieuse et flamboyante de la huitième lune, c'est-à-dire à la fin de l'été, elle arriva chez lui. Wang Lung la vit venir de loin. Elle était dans un palanquin en bambou fermé et porté à dos d'hommes et il suivit des yeux le palanquin qui s'avançait en zigzagant sur les étroits sentiers à travers champs, et derrière le véhicule venait la silhouette de Coucou. Alors pour un instant il connut la crainte et se dit :
   —Qu'est-ce que j'introduis là dans ma maison ?"

   
    Le lecteur est sidéré de constater le mépris avec lequel Wang Lung traite O-len et la candeur naïve qu'il manifeste pour l'autre, coquette, gourmande et parfumée. Mais elle n'est pas la seule parasite ! La fortune du paysan parvenu a attiré l'oncle qui devient un pique-assiette ainsi que sa femme et son fils. La tante s'entend très bien avec Coucou et Lotus. Toutes profitent de l'aisance de Wang Lung. L'oncle aussi d'ailleurs. Au point que Wang Lung discute avec ses fils sur les moyens de s'en débarrasser mais l'oncle s'avère être l'un des chefs d'une bande de voleurs, les Barbes Rouges, et sa présence à la ferme est une assurance pour la fortune de Wang Lung.
   
   L'ascension de Wang Lung n'a pas été arrêtée par les intempéries. Le sera-t-elle par l'Histoire ?
   
   Avec ses multiples rebondissements et ses dialogues toujours dans une langue soutenue, le roman de Pearl Buck s'inscrit dans la tradition de la littérature chinoise classique. C'est aussi une continuité des thèmes de la romancières qu'on peut souligner. Le palais aux soixante pièces des Hwang — où Wang Lung s'établit avec tous les siens — semble identique à celui qu'habitera Mme Wu dans Pavillon des femmes. La misère paysanne dont Wang Lung s'est sorti fait penser à celle où vit la Mère dans le roman homonyme. Les inégalités sociales sont ici encore bien décrites avec la coexistence de familles très fortunées et de domestiques et d'esclaves qui souvent sont des filles qu'ont vendu leurs parents ruinés : ce fut ici l'histoire d'O-len, mais aussi de Fleur de pêcher à qui Wang Lung âgé finit par succomber.
   
   Pearl Buck reçut en 1932 le prix Pulitzer pour ce livre qui fut un énorme best-seller aux Etats-Unis. Elle écrivit une suite et La Terre chinoise devint une trilogie. Peu après le prix Nobel lui fut décerné, en 1938, alors que l'Amérique de Roosevelt s'était rapprochée du gouvernement de Chiang Kaï-chek en guerre contre le Japon, comme si Vent d'Est, Vent d'Ouest avait anticipé et favorisé leur alliance.

critique par Mapero




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Le patriote - Pearl Buck

Chiang Kaï-Shek
Note :

   Injustement oubliée, Pearl Buck mérite largement d'être rappelée à nos esprit volages. Le patriote que j'ai choisi de lire pour le Mois Pearl Buck est un grand roman. On peut le classer dans la catégories des romans historiques si l'on veut souligner le fait qu'il montre de façon précise et documentée, la Chine devenant celle de Chiang Kaï-Shek ainsi que le début de sa guerre avec le Japon.
   
   Nous suivons I-Wan, fils d'un très riche et influent banquier de Shanghai. Il s'éprend de l'idéal communiste pendant ses études et prépare avec eux l'insurrection de la ville pour soutenir l'arrivée de Chiang Kaï-Shek, mais ce dernier, qui n'a jamais aimé les communistes, préfère les livrer et conclure un accord avec les autorités. Des milliers de communistes sont tués, I-Wan perd ses amis et ne devra la vie qu'à la position de son père qui, partie prenante du dit accord, parvient à lui faire quitter le pays en catastrophe vers le Japon où il vivra chez un ami de son père qui fait le commerce international d’œuvres d'art asiatiques. Il y restera dix ans. Pendant ce temps, le Japon et la Chine entrent en guerre, une guerre longue, cruelle et très meurtrière. I-Wan se retrouve bientôt dans une situation intenable.
   
    On peut, disais-je considérer que nous avons là un roman historique compte tenu de tout ce qu'il nous apprend sur l'histoire de la Chine et du Japon du début du vingtième siècle. Il nous présente les faits (que nous ne connaissons pas forcément en détail) mais également les personnages et en particulier ce Chiang Kaï-Shek au caractère si puissant qu'il impressionnait et dominait tous ceux qui l'approchait (et qui auraient parfois mieux fait de chercher à bien comprendre ses buts ultimes).
   
   Mao n'est pas encore en vue.
   
   Nous découvrons également les fonctionnements de la vie quotidienne de cette époque, tant en Chine qu'au Japon (et c'est pour constater sans surprise que le patriarcat est partout tout puissant)
   
   C'est un roman passionnant aussi par la justesse de ses personnages et la finesse du portrait qui fait que bien que leurs psychologies soient bien éloignées des nôtres, nous parvenons sans peine à suivre leurs pensées et à les comprendre. Nous sommes également intéressés par les péripéties de leurs vies et, chaque fois que nous en perdons un de vue, nous nous demandons ce qui lui arrive pendant ce temps. Le suspens sur leur avenir dure jusqu'à la dernière page

critique par Sibylline




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Pivoine - Pearl Buck

Une vie romantique
Note :

   Avec Pivoine, Pearl Buck reprend le schéma qui prévaut dans Pavillon de femmes, c'est-à-dire une variante du huis clos puisque à de brèves exceptions près l'action se passe dans une grande demeure familiale. Mais cette fois-ci il s'agit de la maison d'Ezra ben Israël, riche marchand d'une petite communauté juive en Chine. L'action se situe à Kaifeng, capitale du Henan près du cours inférieur du Ho Hang-He. Quant à l'époque, c'est assez tardivement dans le récit qu'on peut la situer au cœur du XIXe siècle : des indices font allusion à la guerre de l'opium et à la révolte des Taipings (1851-1864) qui s'achève dans le Sud du pays.
   
   Mais ces précisions ne doivent pas nous égarer. Il s'agit d'une histoire d'amour entre Pivoine une jeune et jolie servante et David le fils d'Ezra et de Naomi ben Israël. Pour rendre l'histoire plus piquante, Pearl Buck place le jeune homme au milieu des intrigues de quatre femmes. Outre Pivoine qui l'aime et sert fidèlement sa famille, David est très influencé par sa mère qui, en vraie mère juive, veut régenter la vie de son fils unique et s'est mis en tête de le marier à Leah, la fille du rabbin, tandis que ledit David commence à s'intéresser à la troisième fille de l'associé chinois de son père, la très belle Kueilan. Dans ce schéma qui n'est pas sans évoquer le théâtre de Racine, il apparaît vite que David n'a pas vraiment d'attirance pour Leah alors que celle-ci compte bien épouser le riche héritier. Sachant qu'il est hors de question que David l'épouse ou qu'elle devienne sa maîtresse malgré leur attraction réciproque, Pivoine joue avec succès l'entremetteuse entre Kueilan et son jeune maître.
   
   En dehors de cette love story un peu particulière, la romancière traite de quelques thèmes secondaires. Le plus important à mes yeux est la confrontation des cultures chinoise et juive, dans une situation évidemment très asymétrique vu le nombre réduit des fils d'Israël dans cette cité de Kaifeng. Le déclin de la synagogue est explicite : de moins en moins de fidèles, un rabbin aveugle, son fils Aaron devenu voleur, et c'est bientôt la ruine du lieu de prières. Or Naomi s'attachait à sa communauté et rêvait de voir son fils David prendre la relève du vieux rabbin. En pratique la société chinoise est en train de “digérer” en douceur la minorité étrangère. Pearl Buck montre aussi que les Chinois ont du mal à comprendre la religion juive et ce Dieu exclusif leur semble bien étrange. Elle qui était fille de missionnaire est bien placée pour comprendre cet aspect des choses.
   
   Une fois David marié et riche d'enfants, le roman n'a plus qu'un suspense à traiter : que Pivoine deviendra-t-elle ? Un voyage à la cour de Beijing jouera un rôle décisif pour une solution surprenante mais pas forcément inattendue.
   
   L'écriture de Pearl Buck est en tous points semblable à celles de ses autres romans chinois mais ici, sans doute du fait de l'intrigue très fouillée au plan psychologique, la lecture m'en a paru parfois un peu ennuyeuse.
    ↓

critique par Mapero




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La diaspora juive en Chine
Note :

   Dans la Chine "d’avant Mao" sans plus de précision, Pivoine est une esclave de la famille Ezra, des Juifs de Chine.
   
   Les Ezra font partie d'une communauté juive installée en Chine, dans la province de Kaifeng, depuis de nombreuses générations et métissés en partie. Ils ont acheté Pivoine pour offrir une compagne de jeu à David le fils unique de Naomi et Ezra.
   
   Bien que Pivoine les ait toujours servi, elle n’a pas été réellement traitée comme une esclave. Élevée avec David, elle a profité de l’instruction qu’on lui donnait et n’a jamais effectué de gros travaux. Elle est bien vêtue, nourrie correctement et a pu développer son intelligence… au moment de choisir une épouse à David, Ezra son père (mi chinois-mi juif) veut lui faire épouser une des filles d’un commerçant chinois avec qui il s’entend pour faire de bonnes affaires ; au contraire Naomi sa mère, très croyante et pratiquante, veut le marier à Leah, la fille d’un rabbin voisin. Au milieu de tout cela Pivoine est évidemment amoureuse de son maître et ami et elle ne le laisse pas indifférent. Toutefois selon la coutume juive, David, marié, n’aura pas le droit de prendre une concubine comme les chinois y sont autorisés (et pourtant son père ne s’était pas gêné pour le faire à son âge…).
   
   Ce roman que j’ai lu vers 14 ans, m’avait laissé de vagues souvenirs. Je ne me rappelle plus ce que j’en avais pensé. Aujourd’hui, je le trouve long et ennuyeux. Les considérations sur les religions sont plutôt superficielles ; la famille apprend que les Juifs sont persécutés en Europe (s’agit-il du nazisme ? ou d’un pogrom plus ancien ?) et la famille Ezra est partagée entre la vie paisible qu’ils mènent avec les Chinois qui les laissent vivre, et à l’occasion concluent des mariages avec eux, et le désir sinon de développer la communauté juive, du moins de faire vivre ce qui en reste.
   
   Le sujet est intéressant, mais la façon dont l’histoire est contée m’ennuie. Pivoine, l’héroïne, est un peu trop parfaite, un peu trop édifiante. L’existence de cette famille est narrée de façon méticuleuse et l’on voit bien les efforts que font les uns et les autres pour s’accepter sans pouvoir éviter les drames dus tout autant à l’amour qu’aux contraintes religieuses. Des qualités qui n'ont pas suffi à provoquer mon enthousiasme...
   
   Pearl Buck est l'auteur du mois sur Lecture-Ecriture. d'autres titres ont plu aux chroniqueurs. Je ne suis pas tombée sur le meilleur de la romancière!

critique par Jehanne




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Fils de dragon - Pearl Buck

Travail, famille, patrie
Note :

   Publiée en 1942, l'histoire que nous raconte Pearl Buck est tout à la fois l'histoire d'un travailleur, d'une famille, d'un pays.
   
   L'action de Fils de dragon se situe dans un village proche d'une grande ville. Ling Tan est un paysan plutôt aisé, un gros travailleur comme Wang Lung dans La Terre chinoise, deux romans très enracinés dans la campagne chinoise façonnée par les rizières.
   
   A la veille de la guerre sino-japonaise, Ling Tan se soucie principalement de ses fils : l'aîné, Lao Ta a déjà un fils, le cadet Lao Er est juste marié, et le benjamin, Lao San, seize ans, est simplement affecté à la garde du buffle, à le faire paître "quelque part là-bas sur les vertes collines herbeuses qui dominent la vallée". Les femmes viennent ensuite : l'épouse Ling Sao, tout entière dévouée à la maisonnée, les belles-filles, l'une surtout préoccupée de sa descendance, l'autre Jade, presque une intellectuelle aux champs, sait lire et écrire et son mari Lao Er se rend en ville pour lui acheter Au bord de l'eau, le célèbre roman d'aventures et de brigands. Et enfin les deux filles de Ling Tan, l'aînée bien mariée à Wu Lien, un commerçant de la ville, et la petite, Pansiao, reléguée au métier à tisser.
   
   Ce temps de paix et de prospérité s'effondre avec la guerre. D'abord des manifestants anti-japonais ont pillé la boutique de Wu Lien le revendeur de produits importés. Bientôt l'agression japonaise de l'été 1937 se répercute sur la vie de Ling Tan et des siens. Elle est évoquée dans toute sa violence choquante : ce sont d'abord les "vaisseaux volants" de l'ennemi qui sèment leurs bombes sur la ville, puis c'est le déchaînement des troupes qui violent les femmes et assassinent les hommes qui se trouvent sur leur route. L'auteure s'inspire ici du terrible crime de guerre contre Nanjing, la capitale que Chiang Kai-chek a dû abandonner pour se replier vers l'intérieur avec son gouvernement tandis que s'écoulent des flots de réfugiés (Ceci fait penser au roman Destination Tchoungking de Han Suyin, également de 1942). La famille de Ling Tan est consternée. Devant les viols commis par les soldats de Hiro-Hito, on décide que Jade est trop belle pour courir le risque de rester au village ; elle part avec son mari, comme les réfugiés, vers les collines. Ling Sao, son autre belle-fille et les enfants trouvent refuge dans l'établissement d'une missionnaire étrangère en ville, et la jeune Pansiao est évacuée vers une école d'une province reculée. Quant à Wu Lien il choisit de collaborer avec l'armée japonaise et de servir le gouvernement fantoche qui en dépend. Pendant qu'à la ville son gendre prospère, à la ferme Ling Tan subit le pillage des troupes japonaises et pour sauver quelques provisions et se protéger, il creuse une cache sous sa maison. Devenu chef des maquisards des collines, Lao San fait de la ferme familiale un repaire pour son organisation.
   
   Curieusement, Pearl Buck ne cite aucun nom de parti ou d'organisation résistante, ni nationaliste ni communiste, aucun nom de leader combattant l'agression du "peuple de la mer du Levant". Elle a concocté pour l'un des fils de Ling Tan une fin ouverte en forme de “happy end” improbable mais tellement romantique. Dans son école perdue, Pansiao a un jour reçu une lettre de Jade : trouver un mari pour Lao San, car le héros de la résistance est en train de devenir une vraie brute qui sera incapable de revenir à la vie civile après la guerre. Comme par hasard, Pansiao voit débarquer Mayli, une jeune professeure chinoise revenue d'un pays lointain. Comme par hasard, Mayli vient se recueillir sur la tombe de sa mère au village qui n'est autre que celui de la famille Ling. Comme par hasard, Lao San est à la ferme de ses parents quand Mayli pilotée par Wu Lien leur rend visite. C'est le coup de foudre ! En attendant un incroyable mariage, Mayli part pour le Yunnan, où la lutte s'organise contre les envahisseurs, tandis qu'au village Jade vit dans le dénuement et pense qu'elle va rater sa vie... mais accouche de jumeaux.
   
   Au fil de ce gros roman, riche de détails précis si caractéristiques de l'écriture de Pearl Buck, l'importance de la famille et de la descendance masculine est omniprésente. Les fils comptent d'abord comme travailleurs à la ferme qu'ils exploitent sous la direction de leur père. Les fils aussi sont la garantie du culte des ancêtres, la certitude de la permanence du nom, l'un des cent noms traditionnels des Hans. Les fils enfin sont l'avenir de la patrie, ils se battront pour elle s'il le faut ; ils assureront la continuité de la civilisation par excellence, celle de l'empire du milieu. Je trouve que l'auteure a développé avec pertinence ces considérations en de multiples passages du roman et que cela fait d'elle une auteure pleinement chinoise et soucieuse de montrer les conventions et tournures par exemple, dire "la mère de mes enfants" au lieu de : mon épouse. Enfin, il ressort une nette opposition ville-campagne, où la campagne réunit production et valeur morale alors que la ville est le lieu des échanges et de la corruption, le lieu où les informations circulent mais aussi l'opium — les deux occupations du cousin lettré qui a fui sa ferme et sa femme.
   
   En somme, voilà un remarquable portrait idéalisé de la société chinoise à la veille de la République populaire.

critique par Mapero




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L'arc en ciel - Pearl Buck

Henry Potter et les reliques du théâtre
Note :

   Alors, c'est l'histoire de Henry Potter, cinquantenaire milliardaire. Vous avez souri? Vous aussi vous avez envisagé l'espace d'une fraction de seconde le gamin magique à cicatrice sur le front... Mais non, c'est Henry, pas Harry. Raté, et tout le reste l'est également, hélas.
   Publié post mortem, ce roman est le dernier signé Pearl Buck. Le dernier roman, un essai qu'elle n'avait pas voulu exploiter? le roman de trop?
   
   Sans doute ce livre, sans aucun rapport avec la Chine, ni même l'Asie, n'était-il pas indispensable et n'ajoute-t-il rien à sa gloire, mais l'âge n'avait tout de même pas enlevé à notre Prix Nobel toutes ses qualités et tout son savoir faire. C'est ce qui sauve -de justesse- ce roman du naufrage vaudevillesque.
   
   Notre milliardaire donc, heureux en amour comme en affaires, avec une épouse belle, aimante et pas encombrante (quand on n'a pas besoin d'elle, elle part en voyage, dans le cas contraire, elle revient), décide un soir que ce qu'on lui propose au théâtre ne vaut pas tripette, et réalise que s'il veut un bon spectacle, il va falloir qu'il le fabrique lui-même. Le monde du spectacle lui est totalement étranger, qu'à cela ne tienne, il a tout l'argent qu'il faut et, avec l'argent, il se paiera tous les professionnels dont il aura besoin. Aussitôt dit (ou plutôt, pensé, car il garde son projet secret et n'en parle à personne), aussitôt fait. Et s'il voulait distraire son spleen de la cinquantaine trop gavée, il va être servi et en avoir pour son argent. Il ne mettra pas longtemps à constater que le monde de l'art et plus particulièrement celui des acteurs, a ses règles bien particulières et aussi différentes de celles du monde des affaires que de celles du quotidien lambda et Henri Potter a beau être un gros morceau assez coriace, il va frôler des abîmes et voir même parfois son pied glisser...
   
   P. Buck agrémente ces diverses péripéties de réflexions un peu plus poussées sur l'art théâtral (ou du moins sa vision, tout de même très discutable du monde des acteurs). Il y a quelques remarques intéressantes mais aussi, m'a-t-il semblé, beaucoup de lieux communs. Idem pour les réflexions sur l'amour et ce que l'on peut ou doit sacrifier en son nom (là encore, à mon sens, bien des banalités et une vision quand même très rétro des choses, malgré une apparence de grande modernité). Il y a une scène de "quasi-viol" qui pourrait à elle seule animer aujourd'hui des heures de débat: viol, pas viol, éléments à charge, à (oserais-je dire) décharge... Mais là, elle n'entraine aucun débat, ni aucune réflexion. Elle a lieu. Point. Et on n'en parle plus. L'histoire se poursuit.
   
   Et la fin est... Pfff eh bien disons, qu'elle ne rachète rien.
   
   Si vous aimez les romans du genre de ceux de Patrick Cauvin, je pense que cet Arc en ciel peut vous plaire car il est bien écrit; sinon, il vaudra mieux vous tourner vers la période chinoise de la dame, qui renferme d'excellents titres.

critique par Sibylline




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