Lecture / Ecriture
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Auteur des mois d'août & septembre 2019
Pearl Buck

   Pour les mois d'août & septembre 2019, notre auteur sera la si oubliée
   
   
Pearl Buck
   
   parce qu'il ne peut y avoir de site littéraire un peu sérieux sans que ses livres y soient au moins évoqués...
   
   Aussi, pour cet été, sous le soleil ou non, en ville ou à la campagne, au fond du lit, du fauteuil, du transat... au sommet des montagnes, au creux des vallons, dans les trains, avions, voitures ou bus, au cœur de la rentrée, vous pouvez choisir n'importe quel livre de
   
Pearl Buck
   vous en régaler (ou non) et nous adresser vos commentaires. A

   
   

   
   postmaster.lecture.ecriture@gmail.com

   
   Ils seront mis en ligne ici.
   
   N'êtes-vous pas tenté, puisque vous aimez lire?
   
   N'hésitez pas. Participer à nos auteurs du mois rend plus intell cultivé.
   
   Si, intelligent aussi.

Biographie

   Pearl Sydenstricher Buck est uene écrivaine américaine née en 1892 et décédée en 1973. Elevée en Chine dès son plus jeune âge, son œuvre est fortement inspirée par ce pays. Elle a obtenu le Prix Nobel de littérature en 1938.

Bibliographie ici présente

  La Mère
  Vent d’Est, Vent d’Ouest
  Impératrice de Chine
  Pavillon de femmes
 

La Mère - Pearl Buck

Mère courage
Note :

   Je voudrais remercier mes parents car sans eux je n’écrirais pas cet article. En effet j’ai découvert Pearl Buck dans leur bibliothèque. Sans demander l’avis de qui que ce soit, je me suis appropriée ces bouquins, et bien d’autres encore. Ce n’était que justice ; après tout c’est grâce à moi, qui les ai lus une bonne demi-douzaine de fois, qu’ils ont connu une nouvelle raison de vivre. Ma mère ne proteste pas, elle sait que c’est trop tard. Par contre mon père commence à m’inquiéter, il a repris ses Arthur Koestler et ses Sherlock Holmes.
   
   Pearl Buck a écrit en très grande partie sur la Chine d’avant la Révolution et ses habitants. Cependant, aucun comportement, aucune parole, aucune pratique ou coutume n’apparaît comme «pittoresque», «typique», «folklo». On a le sentiment de vivre ce monde révolu de l’intérieur, de devenir soi-même chinois. Tout d’un coup, on en vient à espérer que le nouveau-né ne sera pas une fille (c’est une fille qui le dit !). Qu’une fille s’appelle Fleur-de-poirier ne fait pas bizarre (tandis que là, comme ça, ça le fait tout de suite moins…) (allez dites-le). La Chine ne se donne pas en spectacle mais apparaît telle qu’elle est, sans que l’on soit tenté de donner notre jugement d’occidental. Il faut savoir que Pearl Buck a vécu toute son enfance en Chine dans une petite ville de province à cette époque, au contact des humbles gens, et qu’elle en a gardé un attachement profond pour ce pays, sa culture et son peuple. Son écriture reflète cet amour et ce respect de la Chine.
   
   Ainsi l’écriture de Pearl Buck s’inspire non pas de la littérature occidentale classique, mais de l’œuvre romanesque chinoise. Lors d’une conférence, elle affirme : "Happily for the Chinese novel, it was not considered by the scholars as literature.(...) The Chinese novel was free. It grew as it liked out of its own soil, the common people, nurtured by the heartiest of sunshine, popular approval, and untouched by the cold and frosty winds of the scholar's art." . (« Heureusement pour le roman chinois, celui-ci n’était pas considéré comme de la littérature aux yeux des érudits (…) Le roman chinois était libre. Il naquit de sa propre terre et des simples gens, nourri par la lumière du soleil, l’enthousiasme populaire et ne fut pas affecté par les vents froids et glaciaux de la science des lettrés. »). Cela explique son style simple, mais pas simpliste : il s’agit de rendre hommage à ce peuple, mais aussi de pouvoir s’en faire comprendre. Voilà aussi pourquoi elle est un peu méprisée par les universitaires, malgré son prix Nobel. Des fois je vous jure… En même temps elle le voulait bien. Oui mais c’est de la littérature, ya pas à discuter… Oui mais…
   
   La littérature est une jungle.
   
   Elle écrit sur une culture mais aussi sur des hommes et des femmes. « Ses bouquins puent la vérité » disait joliment la mère de mon amie Myriam. Moi j’aurais plutôt dit : « Son œuvre romanesque dresse un portrait de la nature humaine vibrant de justesse et d’authenticité… » (ton inspiré). Mais la maman en question avait le mérite d’être concise, donc je préfère sa formule.
   La mère me semble la meilleure œuvre illustrant tout ce que je viens de dire. Donc voilà.
   Le pitch : La mère raconte le quotidien au rythme des saisons, d’une paysanne chinoise d’avant la Révolution, en adoptant son point de vue. Sa vie humble s’écoule avec lenteur et monotonie, et est ponctuée ça et là par des évènements pathétiques, d’autant plus signifiants qu’ils la marquent au fer rouge.
   
   Si la douleur est toujours présente en arrière-plan dans la vie de la Mère, elle ne vire jamais au pathos. Elle est silencieuse et digne, car la Mère s’exprime peu. On la voit ployer sous le poids de sa vie, acceptant son sort sans se laisser abattre ni se plaindre. Ainsi La mère rend compte non pas simplement du malheur d’une femme mais d’une profonde sagesse, d’une philosophie de vie toute rurale me semble-t-il. Elle rend hommage à la noblesse secrète des simples et des humbles.
   
   En effet, il n’y a aucun nom dans cette œuvre. Est-ce pour étendre la condition de cette femme à celle de la femme chinoise ? La Mère est une simple paysanne, sans rien pour la distinguer et si sa vie est rude, elle ne doit pas se différencier tellement d’une autre dans les mêmes conditions. En effet, la Mère n’a pas d’autre ambition que celle de vivre correctement, elle n’est pas choisie parmi cent mille vierges pour batifoler avec l’Empereur, elle n’a pas de d’intelligence ni de talent particuliers. C’est une paysanne lambda. Elle n’a pas de vision d’ensemble de la société. Ainsi, elle ne se rend pas compte de l’ampleur que commence à prendre le communisme. Pour elle c’est surtout des jeunes qui s’amusent comme ils peuvent et qui feraient mieux de se marier. D’ailleurs ça me fait penser à un ouvrage d’Alain Corbin (spécialiste de l'histoire sociale et l'histoire des représentations en France au XIXè) : Le Monde retrouvé de Louis-François Pinagot, sur les traces d’un inconnu, 1798-1876. Alain Corbin a choisi un paysan au pif dans les archives de l’Orme pour en écrire la biographie (il a plein d’idées du même genre, je vous en toucherai un mot un jour), et son ouvrage montre en quoi ce brave Louis-François Pinagot est représentatif de la condition paysanne en France au XIXè. C’est pareil pour la Mère pour en revenir à nos renards.
   
   Revenons à ce sentiment de vivre l’histoire de l’intérieur de façon plus explicite. L’auteur dit les choses comme si elles étaient évidentes, comme si nous étions censés les comprendre dans leur contexte sans que cela nous choque. Quand elle parle de mariages arrangés à la façon des chinois, ou alors quand elle évoque leurs superstitions et rapports aux dieux, elle ne met pas ses gros sabots pour dire « allez lecteur blanc ignare, je vais t’apprendre un peu la vie ». Il y a donc une complicité bienvenue avec le lecteur. On la retrouve aussi quand les choses sont suggérées sans être dites : quand ***** (si vous avez l’intention de le lire, vous m’en voudrez de dire qui) veut se faire avorter, la chose est sous-entendue. On fait appel à l’intelligence du lecteur (moi j’ai pas compris tout de suite l’histoire de l’avortement hein) (on se moque pas !). On retrouve la même chose au moment où l’on parle du communisme : l’auteur donne des indices de ce que c’est, et ne le nomme que tardivement. Il y a donc tout un rapport avec le lecteur qui fait que celui-ci ne peut avoir un regard d’observateur, il est véritablement projeté dans ce monde. Lequel monde est évoqué avec un luxe de détails, ce qui laisse penser qu’il ne peut pas avoir été inventé, qu’il a forcément été. La description de la robe bleue pour laquelle le mari se languit et dépérit la rend vraie : on voit la couleur dans son exacte nuance, on sent sa texture. L’écriture synesthésique de l’auteur ressuscite ainsi la Chine de cette période.
   
   Pearl Buck était chinoise malgré ses yeux bleus. J’ai dit.
   
   Madame maman de Myriam, si vous me lisez, rendez-moi ma biographie des Romanov s’il vous plait. Ca fait huit ans, et j’aimerais bien connaître la suite.
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critique par La Renarde




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Chine, avant la Révolution Culturelle...
Note :

   Mon premier contact avec Pearl Buck date de... pas loin de la date de sa mort. J’étais adolescent, déjà lecteur et c’est ma mère qui me refilait à l’occasion de ses propres lectures. Je me souviens de Pearl Buck, Mazo de la Roche et de Pierre Benoit... Pearl Buck est morte en 1973, elle avait reçu le Prix Nobel de Littérature en 1938, elle n’avait que 46 ans, n’écrivait que depuis 8 ans et n’avait produit encore qu’un petit quart de ses romans! Un cas singulier, on en conviendra...
   
   Pearl Buck, c’est la Chine. Et pas celle que nous connaissons. Non, c’est la Chine d’avant Mao. Un témoignage inestimable. Née aux Etats-Unis, elle est très vite emmenée par ses parents en Chine – elle a trois mois! – par ses parents, missionnaires presbytériens. A l’âge de trois mois c'est-à-dire en... 1892! Quand elle écrit "La mère", elle a quitté la Chine six ou sept ans auparavant, pour le Japon, et elle revient aux Etats-Unis. Je dois reconnaître que tout ceci donne le vertige!
   
   Du coup, nous parlons d’un écrivain plutôt du début XXème siècle et les idées développées sont en rapport. Elles peuvent apparaître datées, un peu poussiéreuses... Elles sont sûrement datées, c’est vrai, mais magnifiques, c’est sûr aussi. Quant à l’écriture, elle est simple, à l’image de l’histoire racontée : la vie simple d’une femme simple. D’une femme, non. D’une mère plutôt. Et ce n’est pas un distinguo pour rire!
   
   La mère en question vit à la campagne, dans les conditions où les paysans y vivaient, en Chine, début XXème siècle comme au XIXème ou XVIIIème certainement. Née à la campagne, elle sait qu’elle y mourra, enchaînée à sa terre, avec pour principal rôle de mettre au monde des enfants. Une mère, on vous l’a dit.
   
   Et cette mère n’est pas gâtée. Son mari, homme superficiel et de peu de courage, va l’abandonner avec trois enfants et la laisser se débrouiller avec la terre à cultiver, le propriétaire des terres à payer, les enfants à nourrir et élever... On comprend bien qu’il ne s’agit pas d’un roman "glamour"!
   Histoire dure donc, mais surtout témoignage terrible de ce qu’était la vie d’une femme dans la campagne chinoise avant la Révolution Culturelle. J’ai bien écrit "était". Sans être certain de ce qu’elle a pu devenir, cette vie...
   
   « La vieille revenait de si loin que ses enfants lui avaient acheté le meilleur cercueil possible et le tenaient tout prêt. Mais elle était si résistante qu'elle avait usé deux costumes destinés à son ensevelissement. La mère en était heureuse. Dans le bourg cette longue vie qui ne voulait pas finir devenait sujet à plaisanterie. Selon la coutume de la contrée, l'aïeule portait, sous sa veste bleue, une casaque rouge, que sa bru lui avait faite pour l'enterrer. La vieille était parvenue à user la première, à la réduire en loques, si bien qu'incommodée elle avait dû se plaindre à la mère afin d'en obtenir une neuve, qu'elle revêtit joyeusement. Si on lui criait à présent : "Êtes-vous encore de ce monde, bonne vieille?" Elle répondait de sa petite voix flûtée : "Oui, je suis dans mes beaux vêtements mortuaires. Je les use, et qui sait combien j'en userai encore!" »
   

   Dans la dernière partie on voit poindre, d’une manière terrible, la montée en puissance de l’idée communiste. Un témoignage je vous dis...
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critique par Tistou




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Les femmes portent le monde
Note :

   Lu vers douze ans ; l'un de mes premiers livres " adultes", relu maintenant.
   
   Dans la Chine du milieu du vingtième siècle (pas de date mais on devine) une famille de paysans qui cultivent le riz et élèvent des poules.
   
   La mère (toujours désignée sous ce nom) est contente de son sort : concevoir, être enceinte , enfanter, sarcler dans les champs, s'occuper de nourrir enfants, mari et vieille belle-mère, vivre au rythme des saisons. Le mari, au contraire, dépressif, part pour la ville et ne revient pas. La mère continue, le temps passe, elle a un amant, et la grossesse à faire passer comme sanction. Puis sa fille devient aveugle, son fils aîné se marie, une belle fille vient vivre avec eux, le plus jeune fils se fait décapiter : il militait activement en tant que communiste...
   
   La façon dont vivent ces paysans est terrible : tout le monde partage le même lit, il n'est jamais question de faire d'ablutions, on ne change guère de vêtements, le soir on enlève ceux de dessus, et on les remet le matin. Ils ne mangent que du riz, quelquefois avec un peu de chou et un œuf dessus...
   
   Il n'y a pas de nom dans ce livre ; on désigne la mère, le père le fils aîné, la fillette, la cousine, le fils cadet...
   
   Après cette première lecture, j'ai lu au moins une dizaine d'autres Pearl Buck, en moins d'un an, avec des noms et des lieux plus déterminés.
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critique par Jehanne




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Une paysanne de l'ancien temps
Note :

   Dans ce roman chronologique et linéaire où le romanesque a peu de part, Pearl Buck retrace la vie quotidienne d’une paysanne chinoise au début du XX° siècle. La Mère sans nom ni prénom, symbolise toutes les femmes de sa condition, vouées à une vie de labeur, de misère et de chagrins, où les joies restent rares. Mais l’auteur n’idéalise pas son personnage ; elle brosse un caractère de femme forte, charnelle, qui n’a rien d’une piéta.
   Le réalisme de Pearl Buck éclaire aussi le contexte : à l’époque, en Chine, des groupes de communistes apparaissent, dans la ville dont on ignore le nom.
   
    Dans un petit village dont les habitants sont tous parents, la Mère et son époux survivent en cultivant des terres louées. Elle ne ménage pas sa peine entre les champs, les animaux, sa vieille belle-mère et trois jeunes enfants. Elle accepte cette existence, et son bonheur c’est d’être enceinte. Mais, à vingt-huit ans, son mari ne s’occupe guère des enfants, déteste le travail des champs et ne supporte plus ce monde où rien ne change. Un jour, suite à une violente querelle, il part et abandonne les siens. Pour ne pas perdre la face devant les voisins, la Mère s’enfonce dans le mensonge, jusqu’à se prétendre veuve.
   
    Cinq années passent, elle assume avec son fils aîné les travaux des champs, mais son corps stérile la fait souffrir car elle a "le sang chaud et des feux violents" selon sa cousine... Elle cède un soir aux avances de l’agent venu prélever la part des récoltes due au propriétaire. Enceinte elle avorte mais reste marquée par sa faute à tel point qu’elle se croit responsable de la cécité de sa fille. On trouve une épouse à l’aîné ; le géomancien approuve l’union mais la Mère, autoritaire, accepte mal sa bru, pourtant dévouée. Elle-même cherche mari pour la petite aveugle : mais ce n’est qu’un simple d’esprit, paysan crasseux de la montagne. Sa fille meurt là-bas de mauvais traitements. S’ajoutent à ses malheurs la stérilité de sa bru, et la fuite de son cadet chéri qui refuse de prendre femme. Il vit à la ville dont on ferme les portes le soir par peur des nouveaux brigands, des "communistes, mais on prétend qu’ils n’en veulent pas aux pauvres".
   
    Ce fils cadet est jeté en prison et condamné à mort en raison des livres qu’il distribuait et qui "contenaient de mauvaises doctrines sur le renversement de l’État et sur le partage égal de l’argent et de la propriété". La Mère tente de le faire libérer, en vain. Le gardien lui explique que son fils est "quelqu’un qui irait jusqu’à vous prendre vos terres et qui complote contre l’État, en sorte qu’il doit être mis à mort". Mais, à la cinquantaine, la joie revient au cœur de la Mère : sa bru accouche d’un garçon !
   
    Pearl Buck donne à voir les paysans chinois d’antan, où les hommes portent des robes et les femmes des pantalons, dans ce village où, fait notable, on n’élimine pas les filles à la naissance. Le style de la romancière, tout en étant fluide, reste mesuré ; les émotions sont contenues, les paysans parlent la langue classique ; on sent le souci d’écrire de la belle littérature. Par ailleurs, l’absence de toponyme confère au récit une portée générale : telle était la Chine avant que la Révolution ne la bouscule.
   
    Lire ou relire Pearl Buck offre une enrichissante prise de recul, tant littéraire que culturelle.

critique par Kate




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Vent d’Est, Vent d’Ouest - Pearl Buck

La Chine, avant l'éveil
Note :

   Titre original : East Wind, West Wind
   
   Vous savez, des fois, on lit un roman et on se dit "Mais pourquoi n’ai-je pas lu ça à l’adolescence"? J’aurais été envoûtée, j’aurais voulu visiter la Chine, tout connaître de la Chine… bref, j’aurais vécu dans un univers parallèle. Certains le savent, mais je m’envolerai pour la Chine dans quelques jours (s’il n’y a pas de volcans, de panne, de grève… bref, je croise les doigts). Du coup, c’était obligé que je lise l’auteur.
   
   Ce roman, c’est l’histoire d’une jeune chinoise élevée dans une famille conservatrice et très attachée aux anciennes coutumes et traditions. Le mari qu’on lui a choisi a passé quelques années dans l’ouest et il va bouleverser son monde, ses croyances profondes ainsi que ce qui, elle le croyait, allait être sa vie. Elle qui, toute sa vie, a été élevée pour plaire à un mari, s’y soumettre, lui faire plaisir!
   
   Ceci est la première partie du roman, car la seconde, dont je ne vous parlerai pas ici, est plus poignante encore. Mais sachez que tout au long du livre, les personnages auront à se redéfinir, à choisir leur vie, à réellement devenir hommes ou femmes et à regarder le monde autrement. La voix de la narratrice est empreinte de délicatesse, de candeur mais aussi de force et d’amour à la fois pour les coutumes chinoises dans lesquelles elle n'a été élevée que pour son mari et la "modernité" qu’il apporte avec lui. Elle va apprivoiser ce qui pour elle est complètement étrange, impossible, et ces yeux parfois étonnés, parfois dégoûtés, parfois tentés, nous font vraiment comprendre le décalage entre les cultures et les difficultés pour les faire se rejoindre. Il y a une réelle douceur dans l’écriture et ça donne envie de visiter les cours chinoises du début du siècle, qui sont magnifiquement dépeintes.
   
   Bref, j’ai adoré. Rien de moins. Une magnifique histoire d’amour, de respect, et de choix personnels. Je prévois lire Peony, de la même auteure, bientôt, d’ailleurs!
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critique par Karine




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Un vent dévastateur
Note :

   "Apprenez des étrangers ce qu’ils ont de bon, et laissez de côté ce qui ne convient pas."
   

   En Chine, au début du XXe siècle, les femmes ne sont pas à la fête. Kwei-Lan est une petite jeune fille élevée dans la plus pure tradition et la soumission totale à ses "Vénérés" parents. Elle n'est pas pourtant pas malheureuse, Kwei-Lan : ses pieds bandés, le mariage qu'on lui impose, l'obligation d'engendrer un fils, les différentes épouses de son père qui cohabitent avec plus ou moins de bonheur, tout cela est normal et ne saurait être remis en question. Lorsque Kwei-Lan se marie, les recettes que sa mère lui a enseignée ne semblent pourtant pas fonctionner. L'homme qu'on lui a choisi a connu l'Occident, a étudié la médecine, a en horreur les pieds bandés et les superstitions dont Kwei-Lan est nourrie depuis l'enfance. La jeune fille va devoir s'ouvrir au monde et à la modernité pour conquérir le cœur de son époux. Mais un autre drame couve : le frère de Kwei-Lan, qui revient d'Amérique, entend bien faire accepter "l'Etrangère" dont il est amoureux et qu'il ramène dans ses bagages...
   
   C'est Kwei-Lan qui raconte, dans une langue délicate et poétique, les conflits qui déchirent son clan et les choix douloureux auxquels elle est confrontée : prendre le parti de son frère, s'opposer à son inflexible mère, ou inciter son frère à rentrer dans le rang et à renoncer à l'amour...
   
   Je découvre la grande Pearl Buck et le coup de foudre est total : j'ai tout aimé dans ce livre délicieusement suranné où le choc des cultures prend tout son sens, choc des cultures qui sera aussi celui de l'intérieur. La petite Kwei-Lan, pétrie jusqu'à la moelle de traditions ancestrales, convaincue que tout ce qui est étranger est une horreur, vit comme un déchirement l'accès possible à la liberté, pour elle comme pour son frère. Elle n'a pas soif de cette liberté dont elle a toujours été privée, elle la redoute et ne l'envisage même pas. Il faudra qu'un vent d'Ouest dévastateur - un vent qui ressemble à l'amour- balaye tout sur son passage pour que la muraille vacille et ébranle les convictions les plus intimes de notre héroïne.
   
   Un grand bonheur que ce livre et cette Kwei-Lan, qu'on dirait tout droit sortie d'un conte chinois des temps anciens. Pearl Buck parvient à nous la rendre très attachante et son désarroi lorsque son mari lui demande de débander ses pieds pourrait tout aussi bien nous faire sourire que pleurer...
   
   On ne lit plus beaucoup Pearl Buck, j'ai l'impression. C'est bien dommage que tant de fraîcheur et de grâce tombent dans l'oubli. Pour ma part, je me réjouis d'avoir plein d'autres romans à découvrir.
   
    "Ce sont des jours cruels pour les vieux ; aucun compromis n'est possible entre eux et les jeunes ; ils sont aussi divisés que si un couperet neuf avait tranché la branche d'un arbre.
   - C'est très mal, murmurai-je.
   - Non, ce n'est pas mal, répondit-elle, mais seulement inévitable. La chose la plus triste du monde."

critique par Une Comète




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Impératrice de Chine - Pearl Buck

Cixi impératrice
Note :

   Titre original : Imperial Woman
   
   Un autre Pearl Buck. Oui, je sais ça ne fait pas longtemps que j’ai lu mon tout premier. Mais bon, j’avais envie de chinoiseries et c’est le premier roman qui me soit tombé sous la main. Était-ce le choix idéal? Je ne sais pas trop car j’avoue que je l’ai fait traîner et que je lui ai trouvé des longueurs et des répétitions… mais en gros, ça m’a permis de m’intéresser au personnage de Tzu Hsi.
   
   Tout d’abord, je dois avouer que je n’ai pas compris tout de suite que c’était inspiré d’un personnage réel. On rencontre une jeune fille qui va à la cour de l’empereur pour être "candidate" pour être l’une de ses concubines. Elle vient d’une "bonne" famille mais n’est pas non plus riche ni particulièrement prestigieuse. Par contre, elle a du cran et de l’ambition à revendre. Elle sera donc choisie comme concubine de l’empereur Xianfeng (orthographe certainement approximative). Oui, vous pouvez rire de mon inculture. Je n’ai allumé qu’à la visite de la cité interdite, quand on a visité les quartiers de la "Dragon Lady". Et là, il y a une petite lumière qui s’allume. Dragon Lady, je connais. Cixi. Tzu Hsi. Oh boy… Ce fut long, hein!
   
   Bref, ce roman, c’est une biographie – très – romancée de l’impératrice Cixi, la vénérée mère. Elle a été la mère du seul fils de l’empereur, la mère de l’héritier. Mais en fait, informellement, elle a régné sur la Chine pendant 47 ans. Dans la culture populaire, elle est reconnue comme une femme cruelle, manipulatrice, imbue d’elle-même et de pouvoir. Dans ce roman, on a une vision un peu différente. Pearl Buck la rend plus humaine et cette part d’elle-même est représentée par une histoire d’amour impossible avec son amour de jeunesse, capitaine des gardes. Fort improbable mais ça permet de donner un fil conducteur à l’histoire. Du coup, je me suis vraiment demandé ce qui était vrai de ce qui été fantasmé dans tout ça. Mais du coup, on entrevoit la vie dans la cité interdite, dans le palais d’été, et ça permet de comprendre un peu ce qui a précipité la fin de cette dynastie ainsi que le fonctionnement du "gouvernement" de l’époque.
   
   Du coup, j’ai envie de lire une vraie biographie de Cixi. Quelqu’un en a une à me proposer?
   
   
   PS: Témoignage sur la vie près de l'Impératrice: "Mémoires d’une dame de la cour dans la cité interdite" de Jin Yi.

critique par Karine




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Pavillon de femmes - Pearl Buck

Une femme, une époque
Note :

   Ce roman de Pearl Buck est avant tout l'histoire d'une femme, Madame Wu, en même temps qu'il nous présente une famille de grands propriétaires dans la Chine intérieure des années trente.
   
   • Une héroïne et sa famille

   Le port altier et la voix forte, Madame Wu, Ailien de son deuxième nom, est une femme de caractère ; elle vient de fêter ses quarante ans et lasse d'avoir des enfants, elle a décidé de quitter le pavillon de son mari pour s'installer à l'écart et depuis ce pavillon de femmes diriger désormais la maisonnée en vrai général en chef, provoquant sans cesse les murmures ou grimaces de Ying sa fidèle femme de chambre. Elle décide de tout sans consulter personne — ou éventuellement sa bonne amie Madame Kang — et c'est ainsi qu'elle a choisi de recruter une seconde épouse pour le falot monsieur Wu qui n'ose jamais dire non à sa femme et qui à 45 ans se laisse aller sur une pente glissante vers une existence végétative. Puis, à peine la concubine imposée au mari et à la famille, elle décide de marier son troisième fils à une fille de son amie Kang pour que le garçon ne soit pas attiré par la nouvelle épouse de son père. Ainsi continue-t-elle de dicter sa loi jour après jour. Mais arrive le moment — vers le milieu du roman ­— où les dictats de Mme Wu provoquent des effets indésirables, le chaos pour tout dire.
   
   Tout le clan a été choqué. La zizanie est dans les couples. Certes celui du fils aîné Lengmo reste dans les traditions à la satisfaction de Mme Wu, mais les jeunes couples de la famille battent de l'aile. Tsemo et Rulan se disputent sans cesse. Ils se sont rencontrés à Shanghai où Tsemo étudiait. Rulan est une fille moderne et éduquée, elle ne veut pas se laisser enfermer par les traditions chinoises. Elle ne veut pas d'enfant ou pas tout de suite. Pour Fengmo et Linyi ce n'est pas mieux ; ils sont mariés trop jeunes puisqu'ils n'ont pas osé désobéir à leurs mères. Linyi voudrait un mari lettré, sachant l'anglais, contrairement à sa mère analphabète par tradition. Avec l'accord de leur mère, Tsemo et Fengmo vont provisoirement s'éloigner de la grande maison. Tsemo travaillera à la capitale (c'est alors Nanjing). Fengmo partira étudier aux États-Unis. Autre problème : M. Wu et Ch’iuming, la seconde épouse qu'on lui a imposée, ne s'entendent pas très bien. Avec son compère M. Kang, M. Wu part en goguette ; ils passent les nuits à la maison des fleurs : jeux, alcool et filles. Et précisément, là, il y a la jeune Jasmin, prête à tout pour quitter sa condition inférieure.
   
   Déstabilisée, madame Wu sera assez intelligente pour réagir. Le médiateur du changement sera Frère André, un missionnaire chrétien en rupture de ban, d'abord convié à donner des leçons d'anglais, puis devenu en quelque sorte le confesseur ou plutôt le directeur de conscience de Mme Wu. Quand il mourra à la suite d'une agression de voyous xénophobes, Mme Wu réalisera qu'elle en est tombée amoureuse et toute sa vie désormais sera influencée par les principes de justice et d'humanité qu'il a essayé de lui inculquer.
   
   Application pratique ? Mme Wu abrite les déshérités que Frère André avait recueillis, elle se rapproche de ses belles-filles, et après la mort accidentelle de Tsemo, encourage Fengmo, Rulan, Linyu et Ch’iuming à développer des écoles rurales sur les terres villageoises de la famille Wu. La grande transformation des apparences passe par leur façon de se coiffer et de se vêtir. De Rulan, on dira même qu'elle a l'air d'une communiste avec ses cheveux courts et ses habits de paysans.
   
   • Une société millénaire au bord du changement

   Au début de la lecture il est difficile de situer l'intrigue à un moment historique précis car la référence à une intervention étrangère peut renvoyer à plusieurs dates. Plus loin, la mention du Parti révolutionnaire par Rulan renvoie-t-elle au parti de Sun Yatsen ou à celui de Mao Zedong (ni l'un ni l'autre n'étant nommé) ? Les choses ne s'éclaircissent qu'au chapitre XII : "Les gens de l'océan de l'Est attaquèrent la côte cette année-là" et "l'ennemi attaquait aussi par l'air" : on comprend qu'il s'agit de l'agression japonaise de l'été 1937 sur les provinces côtières. Ces événements obligeront le gouvernement à se replier vers l'intérieur du pays et Tsemo le suivra. Ainsi voit-on qu'Ailien a eu 40 ans en 1936, à l'incipit du roman.
   
   Comme dans Vent d'Est, Vent d'Ouest, on entre dans une société où les traditions sont malmenées par la modernité. Le symbole le plus criant est à coup sûr celui des pieds bandés auquel Mme Wu, alors jeune fille, a échappé parce que son père parti en voyage à l'étranger en compagnie du puissant prince Li Hung Chang (1823-1901) est revenu avec des convictions novatrices juste à temps pour sauver sa fille de cette abomination et lui faire apprendre à lire. Plus généralement, la bataille pour l'éducation se trouve évoquée dans le roman. "Elle trouvera honteux qu'il ne sache parler aucune langue étrangère" estime Mme Kang avant de donner sa fille Linyi en mariage à Fengmo, le troisième fils de Mme Wu. Plus tard, celui-ci à son retour d'Amérique ouvrira des écoles dans les villages relevant de sa famille. Par ailleurs, le religieux européen a ouvert l'esprit de Mme Wu au monde et à la science occidentale — tel Matteo Ricci il disposait d'une lunette astronomique. Fengmo proposera de demander aux médecins étrangers d'instruire les infirmiers des villages des environs. Cette science importée est qualifiée de "magie" mais elle n'efface pas la religion traditionnelle : le prêtre taoïste continue d'assurer les obsèques, et les géomanciens de fixer la date des enterrements.
   
   Malgré tous les changements, la lecture du roman nous fait bien prendre conscience des conventions qui organisaient pesamment la vie quotidienne de ces aristocrates et grands propriétaires formant l'élite de la société loin d'une Shanghai ouverte sur l'Occident. Hommes et femmes mangeaient à des tables séparées. Le roman se déroule donc largement dans un univers clos. Des cours, des couloirs, des chambres qui ne donnent que sur les cours : pas de vue sur l'extérieur. Et surtout, le luxe de la soie des vêtements et des tentures, le luxe des bijoux en or ou en jade, les meubles enduits du "vernis de Ning-Po", le grand nombre des serviteurs, certains étant qualifiés d'esclaves. La richesse de ce milieu hautement privilégié repose essentiellement sur la propriété foncière et le commerce des grains.
   
   Ainsi, ce roman, comme plusieurs autres de Pearl Buck, nous procure un juste aperçu de la Chine d'avant les bouleversements qu'introduira la révolution communiste.

critique par Mapero




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