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Auteur des mois de juin & juillet 2019
Maryse Condé

   2018 En cette année spéciale, sans Prix Nobel de Littérature pour des raisons que l'internet vous expliquera en détail, est né un "Nobel alternatif", une sorte de formule de dépannage, qui est allé couronner Maryse Condé. Or, Maryse Condé n'est pas assez connue des lecteurs français, c'est pourquoi nous en avons fait notre auteur du mois.

Biographie

   AUTEUR DES MOIS DE juin & juillet 2019
   
   
   Maryse Condé est née en1937, à Pointe-à-Pitre (Guadeloupe), dans une famille bourgeoise noire de huit enfants. Elle a été élevée dans la culture française classique. Sa mère était institutrice et son père commerçant.
   
   En 1950, l'année de ses 16 ans, elle part étudier à Paris, au Lycée Fénelon. C'est à Paris (Sorbonne) qu'elle continuera ses études, souffrira des comportements racistes et commencera à documenter et théoriser son analyse de la situation des Noirs et des Blancs en général, des Antillais en particulier. Elle commence à écrire.
   
    En 1958, elle épouse l'acteur guinéen Mamadou Condé dont elle gardera toujours le nom, mais le mariage lui, ne durera pas. Elle devient professeure de français en Côte d'Ivoire, mais doit quitter le pays pour Londres en 1966, pour travailler au service Afrique de la BBC. Elle retournera à Ghana en 1969, puis ce sera le Sénégal avant un retour en France, la reprise des études et le travail à « Présence africaine », la revue et la maison d'édition panafricaine.
   
    Son premier roman publié, Heremakhonon paraîtra en 1976, mais sera mal reçu. Elle ira aux USA et rencontrera des militantes noires, puis de retour, épousera Richard Philcox en 1981. Ségou paraît en 1984, et cette fois, c'est un succès, après lequel elle va retourner en Guadeloupe et se "réconcilier avec (m)on île". Elle continuera sa carrière en alternant romans, théâtre, conférences et essais.
   
   De nombreux prix ont été attribués à Maryse Condé tout au long de sa carrière et en 2018, année sans Prix Nobel de Littérature officiel, le Nobel dit « alternatif » lui a été décerné.
   

Bibliographie ici présente

  Victoire, les saveurs et les mots
  En attendant la montée des eaux
  Le fabuleux et triste destin d'Ivan et Ivana
  La vie sans fards
  La vie scélérate
  Célanire cou-coupé
  Histoire de la femme cannibale
  La Belle Créole
  Moi, Tituba sorcière...
  Heremakonon En attendant le bonheur
  Ados: Rêves amers
  Dès 09 ans: A la courbe du Joliba
 

Victoire, les saveurs et les mots - Maryse Condé

Une société complexe
Note :

   J’ai profité de mes vacances à Marie-Galante (île bénie parmi toutes!) pour lire ce livre de Maryse Condé dont la grand-mère était Marie-Galantaise… c’est elle, la «Victoire» du titre, née environ vers 1870, et c’est l’histoire de sa vie que Maryse Condé tente de reconstituer, d’imaginer en partie car les traces laissées sont minimes, une vie faite d’ignorance, de peine, de travail, de frustration, de souffrance.
   
   Pourtant, Victoire a une passion qui la distingue du commun des femmes de sa condition: la cuisine! C’est une fabuleuse cuisinière, une créatrice qui s’épanouit devant ses fourneaux, devant les ingrédients qu’elle marie de manière souvent inattendue pour les transformer en mets succulents… d’ailleurs, à force de lire les menus, on a envie de s’y mettre aussi!
   
   Or, j’avoue que ce qui m’a captivé dans ce récit, c’est beaucoup moins le personnage de Victoire, certes touchant dans son malheur mais un peu inconsistant, que celui de sa fille Jeanne (la mère de Maryse Condé)… Grâce au bon vouloir des employeurs blancs de Victoire, Jeanne reçoit de l’instruction et fait partie des premières femmes noires à obtenir le brevet. Elle deviendra institutrice et représentera «le prototype d’une nouvelle génération»
   
   C’est par elle que nous nous trouvons confrontés à la réalité de cette société coloniale du début du 20è siècle, à ses contradictions, son racisme, la haine plus ou moins dissimulée entre les deux communautés, noire et blanche… bien sûr, je savais que les rapports étaient (et sont souvent encore) difficiles, mais qu’entre les deux, il y avait (il y a ?) infiniment de nuances, je l’ai découvert (il est vrai que mes origines allemandes m’ont préservée – ou presque - de l’histoire coloniale…): que les noirs eux-mêmes distinguaient (distinguent?) les «nègres noirs» (voire les «Congos»!), les mulâtres, les «nègres bon teint» , les «Grands Nègres» … avec cela, on est pas sorti d’auberge! Quelle complexité! Que de ressentiments, de revanches à prendre! L’exemple de Jeanne est parlant. A la recherche d’émancipation, de notoriété noire, elle devient dure, intolérante, poursuivant son but avec acharnement et sans concession, allant jusqu’à refuser à sa vieille mère de fréquenter ses seuls «amis», ses anciens employeurs blancs. Elle préfère la déraciner, la plonger dans une solitude absolue, mettant les principes au-dessus de l’humanité…
   
   Vraiment, ce récit m’a laissée perplexe. Et il a changé mon regard. Passant par la Guadeloupe en tant que simple touriste (fort bien accueillie d’ailleurs, tant par les blancs «pays» que les noirs), on ne saisit absolument rien des enjeux souterrains, des rapports de force…
   
   Bon, je vais lire Fanon, c’est décidé!

critique par Alianna




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En attendant la montée des eaux - Maryse Condé

Après la décolonisation
Note :

   Maryse Condé est l’auteur d’une œuvre riche et prolifique, récompensée des Prix de l’Académie Française et Marguerite Yourcenar. Née à Pointe-à-Pitre, elle fait partie de ces auteurs qui constituent le fer de lance littéraire des DOM-TOM.
   
   «En attendant la montée des eaux» est un roman foisonnant et sombre, une allégorie moderne et actuelle sur tous ces maux qui frappent les pays laissés pour compte par les puissances occidentales quand elles n’ont plus aucun intérêt à s’en préoccuper, y ayant exploité tout ce qui pouvait l’être et les laissant retomber dans le chaos qui semble les caractériser dès qu’ils sont livrés à eux-mêmes.
   Sombre, le récit l’est car il nous emmène dans tout ce que le monde connaît de conflits provoqués par la misère, l’intolérance religieuse, le racisme et l’ostracisme constamment entretenus par une soif inextinguible de pouvoir qui donne à ceux qui l’arrachent, souvent par la force et dans le sang, les moyens de s’arroger une toute-puissance et par conséquent la volonté de s’y maintenir à tout prix au mépris des conventions ou des résultats démocratiques.
   
   Ce monde de violence, de meurtres et de viols, de guerres civiles incompréhensibles, d’exclusion et d’arrogance, de stupidité et de lucre, nous allons le traverser en suivant l’histoire de trois hommes qu’a priori rien ne prédestinait à faire un bout de route d’infortune en commun.
   
   Tout commence lorsque Babakar, médecin accoucheur, originaire de Guinée et vivant à Pointe-à-Pitre décide de recueillir la petite fille que la jeune Reinette vient de mettre au monde au prix de sa propre vie. Au mépris des lois et des liens du sang, une force irrésistible, un appel venu de l’au-delà lui enjoignent de s’en déclarer le père en même tant que la parturiente mourante lui arrachera la promesse de remettre l’enfant à sa sœur dont il ne sait rien.
   Commencera un long périple au côté de Movar, l’Antillais inculte mais qui a le don de savoir écouter et transformer la moindre parcelle de terre en un jardin d’Eden, puis de Fouad, le Palestinien réfugié au Liban et qui ne cessera de parcourir le monde au fur et à mesure que la folie des hommes détruira ce qu’il essaiera vainement de construire.
   
   Chacun de ces hommes va se mettre à nous conter son histoire, celle qui l’a arraché à ses racines, coupé de sa famille souvent exterminée sous ses yeux, poussé à mener une vie d’errance et de doutes. Car à chaque fois qu’une éclaircie apparaissait et laissait croire à la fin des maux, une révolution ou une nouvelle guerre ramenaient à néant tout espoir, enlevant les épouses ou les maîtresses de ces hommes apatrides et donc, premières victimes expiatoires d’une folie qui a besoin de support à son exutoire.
   
   Fort heureusement, la langue magnifique et colorée de Maryse Condé sait éviter l’écueil du pathos pour faire de chacune de ces épopées un témoignage vivant et traversé de rires d’un tragique qui ne cessera jamais. Chacun de ces hommes semble frappé d’une éternelle malédiction car, les femmes qu’ils aiment, les édifices qu’ils érigent, les systèmes qu’ils mettent en place, au total service des autres, tombent bien vite en poussière, mirages vite disparus d’un futur qui aurait pu être radieux.
   Le livre nous mènera ainsi de la Guinée au Liban en pleine guerre civile, des Antilles à Haïti où le récit s’achèvera en forme de paroxysme, au moment du tremblement de terre de Janvier 2010, symbole en soi de la malédiction qui semble poursuivre les déshérités. Un livre puissant, à conseiller sans hésitation.
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critique par Cetalir




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Une avalanche de problèmes
Note :

   En attendant la montée des eaux ? Oui, Haïti — cadre de l'essentiel du livre — a subi et subit encore toutes les calamités imaginables et il ne reste plus que la menace de l'engloutissement sous les flots d'un tsunami ou du réchauffement climatique... si l'on en croit la prédiction d'Hugo le météorologue infirme dont Babakar prend soin jusqu'à son dernier jour.
   
   En fait le roman nous raconte l'histoire d'un médecin confronté à l'ahurissante avalanche de péripéties qui le suit durant la première décennie de ce siècle. Elle a eu la main lourde Maryse Condé, et pourtant ce sont des éléments bien réels qui forment le décor des aventures du docteur Babakar Traoré II. D'un côté il se trouve impliqué dans la guerre civile en Côte d'Ivoire, à Abidjan (Éburnéa dans le livre) et de l'autre embarqué dans la situation désespérée d'Haïti. Et comme si cela ne suffisait pas, plusieurs personnages secondaires viennent ajouter les récits de leurs tribulations.
   
   Le malheureux héros du roman est né au Mali d'un ménage d'instituteurs, père noble "descendant de yerewolo", et mère antillaise aux yeux bleus, joliment nommée Thécla Minerve. Après ses études de médecine au Canada, Babakar s'installe en Côte d'Ivoire comme son ami Hassan. Mais la politique gâche leur amitié. Dans la période de crise qui suit la mort d'Houphouët-Boigny (non nommé), la tension entre sud chrétien et nord musulman éclate. L'ivoirité exclut d'être un immigré comme l'est Babakar qui proteste en vain vu ses origines bambara et malienne. Dans le conflit sanglant qui s'empare d'Abidjan, il perd femme et enfant. On comprend les raisons pour lesquelles il préfère continuer sa carrière dans un autre pays. Sa mère l'incite à s'installer dans son pays natal.
   
   Le roman commence donc en Guadeloupe où Babakar vient de s'établir comme médecin-accoucheur, après ses déconvenues africaines. Il recueille la petite Anaïs quand Reinette la mère immigrée clandestine vient de décéder. Un certain Movar la réclame pour la rendre à la garde d'une famille haïtienne. En effet, Estrella la sœur de la défunte vit à Haïti au milieu des intrigues politico-militaires. Baby Doc a subi la mise à l'écart du pouvoir — on dit déchoukaj. De sanglants règlements de compte ont eu lieu, Reinette s'est ainsi retrouvée orpheline de Jean Ovide, journaliste trop critique et mauvais poète, et pour se sauver, elle a embarqué sur un bateau à destination de la Guadeloupe.
   
   Movar est le premier à raconter sa vie. Il n'est qu'un ancien milicien du parti Lavalas, sévissant sous les ordres de "Fwé Hénock", au temps du président Aristide (non nommé). Dans le chaos qui règne suite à la déposition du plus populaire des dictateurs, Mavar et ses jeunes sœurs survivent dans un restaurant sans clientèle tenu par un Libanais. C'est là que Babakar pose un moment ses valises et sa fille adoptive. C'est là qu'il tombe amoureux d'Estrella puis de Jahira — hélas toutes deux disparaitront dans l'assaut donné par l'armée contre le QG d'Henri-Christophe II, un chef de guerre qui se prend pour l'héritier prédestiné du fameux roi haïtien dont Aimé Césaire a écrit l'histoire tragique.
   
   Les déboires amoureux de Babakar n'échappent pas à sa mère, qui à travers l'Atlantique, peuple ses rêves de ses yeux bleus et de ses avertissements. Malgré tous ses tracas, il s'occupe d'élever Anaïs et de faire tourner l'institution caritative qui soigne des jeunes femmes et des enfants, au milieu d'un parc où "une profusion d'agaves et de bauhinias avaient résisté à l'abandon". Mais bientôt l'institution devra fermer et l'île subira les calamités qu'on devine.
   
   La description fréquente des croyances et des coutumes, surtout celles d'Haïti, donne au roman une dimension exotique très réussie. Exemple : "On prétendait que Tonine [la gouvernante des sœurs Reinette et Estrella] parce qu'elle était apparentée à François Duvalier, était un “guède”, un esprit des morts, une sorte de “ghoule”. La nuit elle se changeait en oiseau de proie et tuait pour s'abreuver du sang." On croisera donc le vodou, des buveurs de rhum, des voyantes et tout "un bric-à-brac magico-surnaturel" comme dit la romancière.
   
   Juste un bémol. De nombreux dialogues en créole (non traduits) et le grand nombre de personnages constitueront d'éventuelles difficultés pour les lectrices et lecteurs de ce roman au scénario échevelé.
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critique par Mapero




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L'Afrique dense
Note :

   Babakar est médecin en Guadeloupe. Une nuit, Movar vient le chercher pour un accouchement. La mère, Reinette est décédée et Movar n’est pas le père de l’enfant. Babakar y voit un signe du destin et décide de s’occuper de l’enfant comme de sa propre fille. Movar a promis à Reinette qu’un jour son enfant verra Haïti.
   
    Voici un livre qui parle non pas de l’Afrique mais de toutes les Afrique, de Guadeloupe et d’Haïti. Ce roman polyphonique nous fait remonter les ascendances de Babakar et d’autres personnages du livre. On découvre les haines, les rivalités qui existent entre les différents peuples. Qu’on ne s’y méprenne pas ! Noir de peau ne veut pas dire frère. Entre traditions, rites vaudous et malédictions, Maryse Condé nous offre une vision politique de l’Afrique et d’Haïti.
    Babakar, le médecin souvent décrié à cause de ses origines Maliennes, s’occupe d’Anaïs, la fille de Reinette, avec Modar. Ces deux pères de cœur vont voyager jusqu’à Haïti malgré la guerre civile et les tensions politiques.
   
   C’est un roman dense qu’il faut prendre le temps de lire car les personnages sont nombreux, roman qui nous fait suivre leur destin.
   
   L’écriture est limpide et possède ce phrasé que j'affectionne, les personnages sont décrits en profondeur. Mon bémol : j'ai trouvé qu'il y a beaucoup de thèmes abordés ce qui m'a par moment déroutée...
   
    "La misère n’est pas douce. Lan mizè pa dou, ho. C’est ce que dit une chanson de chez nous et crois-moi, c’est la vérité ! Depuis que je suis tout petit, je me lève et je me couche avec elle. C’est ma compagne la plus fidèle, elle ne m’a jamais laissé en paix un seul jour."

critique par Clara et les mots




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Le fabuleux et triste destin d'Ivan et Ivana - Maryse Condé

Radicalisé faute d'inceste !
Note :

   Au départ, l'auteure nous convie dans son île natale, la Guadeloupe où nous faisons connaissance de splendides jumeaux, Ivan et Ivana. Tout petits déjà ils s'adorent. Et en grandissant ça ne changera pas : toujours au bord de l'inceste. Le destin les amènera en Afrique, dans le Sahel, puis en région parisienne. Pour notre grand plaisir de lecteur, Maryse Condé ne manque pas d'idées ! Ce roman se veut l'illustration d'une gémellité qui enchaîne Ivan et Ivana, de corps et d'esprit. C'est en même temps un incroyable roman picaresque qui les entraîne dans des aventures pleines de rebondissements à travers une maladie des temps actuels : le terrorisme islamiste.
   
   Mais pourquoi donc veulent-ils quitter à vingt ans ce paradis terrestre qu'est leur coin de Dos d'Âne sur la côte tranquille de la Guadeloupe ? Parce qu'à l'école, un chaben du nom de Jérémie a inculqué à Ivan quelques idées "tiers-mondistes" ? Parce qu'Ivan perd un job dès qu'il en trouve un ? Non : c'est que son père était un musicien malien de passage aux Antilles qui a rencontré et séduit Suzanne et puis s'est tiré n'envoyant que des cartes postales de temps en temps.
   
   Il y a tant d'événements extraordinaires dans ce roman qu'on peut en dévoiler quelques-unes pour mettre en appétit les lecteurs et lectrices alertés par ce titre plein de promesses mélodramatiques sans nuire le moins du monde au suspense. Vers le milieu du livre on anticipe une fin possible. C'est vrai que voir Ivana faire un stage dans la police et Ivan faire un stage chez les djihadistes ça donne des idées de scénario, surtout quand tout se passe quasiment au même endroit. Je me suis fait une hypothèse de lecture du "triste destin" des jumeaux. J'ai même imaginé Ivana tenant son jumeau terroriste au bout de son revolver. Je me suis trompé. Le scénario imaginé par la Nobel alternative de 2018 est pire. Ivan s'est radicalisé au Mali puis en région parisienne au contact de djihadistes en cheville avec des trafiquants de drogue. Maryse Condé imagine même pour lui une visite à Molenbeek...
   
   Peut-on concevoir un personnage à qui il arrive davantage de catastrophes qu'Ivan Némélé — en véritable Gaston Lagaffe chez les djihadistes — ? J'en doute vraiment. En plus, il en provoque des tonnes après sa descente d'avion pour rejoindre son père biologique qu'il va tout de suite détester. Bamako, Tombouctou, Kidal, l'actualité récente nous a appris les passions meurtrières qui s'y donnent libre cours. Ivan ne fait qu'en rajouter. Mais on rit parfois aussi de ses déconvenues… comme lorsqu'il se fait détrousser par des petits malfrats sur la route de Niamey, ou qu'il découvre que son ami Ulysse, échappé au camp de rétention, vit en gigolo parisien aux horaires tarifés.
   
   Malgré les dérives débiles et meurtrières d'une religion mal comprise, on retiendra la belle relation entre le frère et la sœur, et l'on se laissera même penser que l'inceste eut été… moins tragique.

critique par Mapero




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La vie sans fards - Maryse Condé

Autobio
Note :

   Dans cet ouvrage, Maryse Condé a entrepris de raconter sa vie depuis la fin de son adolescence jusqu'à ses débuts en littérature, plusieurs décennies plus tard. Car Maryse Condé n'est pas de ces auteurs qui vous expliquent que depuis leur plus tendre enfance, ils ont su qu'ils étaient écrivains. Elle, tout au contraire, vous dira plus tôt qu'elle n'y a pas songé avant la quarantaine, et encore, par soucis de gagner sa vie, bien que cela ne soit peut-être pas tout à fait exact.
   « La principale raison qui explique que j'ai tant tardé à écrire, c'est que j'étais si occupée à vivre douloureusement que je n'avais de loisir pour rien d'autre . »

   
   Toujours est-il qu'elle nous explique comment, française de Guadeloupe, fille de « grands nègres » (classe la plus aisée des noirs guadeloupéens), elle était venue finir ses études, en commençant par le lycée Fénelon à Paris. Héla pour elle, comme pour beaucoup de cette préhistoire de la contraception, celles-ci devait se terminer très vite et avant tout diplôme, pour cause de grossesse indésirée et abandon par le père. Commencèrent alors de nombreuses années d'une vie très difficile, au point que le gite et le couvert étaient loin d'être toujours assurés, un retour en Afrique, un mariage bancal avec Condé, le Guinéen, dont elle gardera toujours le nom mais pas toujours la compagnie, des difficultés, des hommes, des difficultés, des enfants, des difficultés, des déménagements plus précaires les uns que les autres d'un pays d'Afrique à l'autre, des difficultés... une vie rude et qui lui a assurément laissé le matériel pour des dizaines de romans.
   
   Maryse Condé ne se raconte pas dans ses livres, mais ils sont truffés de scènes vécues et ré-adaptées au récit en cours. Son œuvre est nourrie de sa vie tumultueuse. Et son origine « Garnd nègre » lui donne accès à des endroits parfois dangereux, mais toujours placés dans les sphères où les choses se jouent, ce qui rend ses récits d'autant plus intéressants ; et elle ne se gène pas pour donner les noms. On n'aura pas ici à s'épuiser à chercher qui peut se cacher derrière tel ou tel pseudo.
   
   Ici, elle se raconte, et "Sans fard", assurément. Elle y tient. Elle ne se fait pas de cadeau et assume tout comme ça vient, comme c'est venu, en son temps, avec les preuves de son courage et de ses faiblesses, ou errements et les conséquences de tout cela. Quatre enfants et une vie internationale.
   « Je n'étais pas seulement orpheline ; j'étais apatride, une SDF sans terre d'origine. »

   
   Une vie pour confirmer, que le racisme n'est pas le pire ennemi, il y a encore au-dessus de cette plaie, le sexisme qui fait que l'homme noir (comme le blanc) opprime sans vergogne la femme noire. Elle en connaitra maints exemple, hélas. Et s'il faut faire un bilan, aucun des hommes de sa vie ne lui aura vraiment réussi (du moins dans la période ici décrite), pas plus ceux qu'elle a choisis que ceux qui se sont imposés à elle.
   
   Et puis un jour, se sera un emploi dans un journal, de petits articles d'abord, puis plus longs, se faire un nom et une voix, et un jour, écrire un peu plus, à la maison, et alors...
   « On aurait cru qu'un coup de lance m'avait été donné au flanc et que s'en échappait un flot bouillonnant, charroyant pêle-mêle souvenirs, rêves, impressions, sensation oubliées. »

   Pour qu'un jour, encore quelques décennies plus tard, en 2018, le Prix Nobel Alternatif, pas le vrai, mais celui qui ne vécut que brièvement mais dit quand même quelque chose de l'importance d'un écrivain, lui soit attribué.
   
   Maintenant, dans ses interviews, Maryse Condé porte un œil un peu différent sur cette période et son appréciation peut avoir changé. Mais tout est juste. Ce livre était sa vie comme elle la voyait alors, et ses interviews, comme elle la voit maintenant. Une belle vie de femme. Si rude, pleine d'accrocs, de combats sanglants, de défaites abyssales et de triomphes éclatants.

critique par Sibylline




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La vie scélérate - Maryse Condé

Ne vous fiez pas à la couverture ringardissime
Note :

    C'est une saga familiale que Maryse Condé nous présente ici. Une belle grande saga, avec son patriarche fondateur, ses descendants divers et variés, leurs aventures et mésaventures, leurs richesses et pauvretés, qualités et vices. Ces ragoûts-là dépendent du savoir faire de la cuisinière. La sauce – contexte, Histoire avec une grande H, localisation intéressante et variée - sera-t-elle assez relevée, mais pas trop, au point de vous arracher la bouche ? Les ingrédients – personnages, caractères, complexités psychologiques- seront-ils assez fins et de qualité suffisante pour vous flatter le palais ? Le mode de cuisson -imprévus, coups du sort, paris risqués, perdus, gagnés-sera-t-il parfaitement maîtrisé par un chef talentueux ? Ici oui, tout est parfait et nous nous régalons du plat que nous sert Maryse Condé.
   
   D'abord, le récit est fait par une des descendantes, encore adolescente et un peu perdue comme on l'est à cet âge, surtout quand on a eu une enfance chaotique et une mère peu aimante, elle a éprouvé le besoin de retrouver et renforcer ses racines familiales, et, partant d'albums de photos, s'est lancée dans une recherche tout autant de compréhension que de faits. Elle mènera une vraie enquête, dépassant les silences volontaires ou non. L' honnêteté de la jeunesse, lui permet de voir mieux que d'autres, d'être moins soumises aux clichés et sa sensibilité non encore émoussée, de mieux sentir les êtres. Elle voit les qualités et les failles de celui que tout le monde prend pour un "sauvage" sans cœur. Car il y a dans cette famille des êtres durs, durs au mal, mais durs aux autres aussi (exploiteurs) mais elle voit également d'autres facettes de leurs vies, et nous les montre. Mais n’allez pas croire qu'elle nous brosse pour autant un monde en rose et bleu. On en est loin. Cependant, elle sent comme une dissolution des liens familiaux et sociétaux. Surpassés par les individualismes, notion moderne, les groupes-familles explosent, comme ont explosé les groupes "tribu" ou "village",
   "Il se préparait ce temps où personne ne saurait plus raconter le passé familial, faute de connaissances. Où les vivants n'apparaitraient plus au jour après d'interminables gestations de ventre en ventre pour se doter d'un capital génétique séculaire. Où le présent ne serait plus que le présent. Et l'individu que l'individu!"

   Notion rarement évoquée dans les romans.
   
   Aux tribulations habituelles de toute Saga familiale, s'ajoute le paramètre de la couleur de peau. Noirs, les Louis sont constamment confrontés au racisme, et y réagiront selon leur caractère et selon leur époque. Ils rencontreront d'autres racismes (celui qui frappe les asiatiques). L'aIeul, Albert s'entichera inconditionnellement de Marcus Garvey et en fera sa référence, suivront Nat Turner, Martin Luther King, Malcolm X, Mendela, les communistes, les rastas etc. au fil des générations.
   
   Si l'on retrouve plusieurs traits de l'histoire de l'auteur elle-même (pour ne rien dire de l'histoire de sa famille dont j'ignore tout), c'est étonnamment dans le personnage de Tecla. Je dis "étonnamment", car elle est loin d'avoir le beau rôle.
   
    Un roman vraiment très intéressant. Je ne comprends pas qu'il ne soit plus édité et que l'on doive aller le chercher chez les soldeurs, où heureusement, il n'est pas difficile à trouver.

critique par Sibylline




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Célanire cou-coupé - Maryse Condé

Une femme forte
Note :

   Premier contact avec l’écriture de Maryse Condé, la Guadeloupéenne. Pas du tout ce à quoi je m’attendais. (et d’ailleurs pourquoi diable m’attendais-je à quelque chose ?)
   Le style penche vers les cousins d’Haïti, les Dany Laferrière, Lyonel Trouillot,... ou ceux d’Amérique Centrale type Gabriel Garcia Marquez.
   Une dose d’onirisme - enfin, la frange de l’onirisme - du féminisme- une bonne dose de féminisme - et un plaisir palpable à écrire, raconter, de la part de Maryse Condé.
   
   "Cette histoire est inspirée d’un fait divers. A la Guadeloupe, en 1995, un bébé fut trouvé, la gorge tranchée, sur un tas d’ordures. Les imaginations allèrent bon train à travers le pays. La mienne comme les autres."
   
   Maryse Condé n’a pas peur de nous faire voyager puisque Célanire Pinceau, c’est le nom de notre omniprésente (pour ne pas dire omnipotente !) héroïne a été éduquée religieusement (elle est une oblat ; entendre une religieuse qui n’a pas prononcé ses vœux) à Lyon, venant de Guadeloupe, mais arrive à Grand Bassam (Côte d’Ivoire) en 1901 quand commence le roman, rebondit à Cayenne et revient en Guadeloupe où elle reste fixée après un petit crochet au Pérou.
   
   Célanire porte en permanence un foulard autour du cou et c’est longtemps après que le roman soit entamé qu’il nous sera dit formellement que c’est pour cacher la cicatrice d’un cou coupé. Un cou coupé quand elle était un bébé !
   
   Mais Célanire n’est plus un bébé. C’est une femme bien éduquée, intelligente, et surtout, très déterminée. L’objet de sa détermination ne se dévoilera que progressivement, comme un brouillard qui a beaucoup de mal à quitter la rive d’un fleuve, même si l’on se doute bien qu’il doit y avoir un rapport avec son cou coupé.
   
   L’histoire n’est pas si facile à suivre, au moins pour la partie qui fait appel à des retours en arrière afin de permettre au lecteur de saisir les lignes de force des actions de Célanire.
   
   Personnage hors du commun, aux pouvoirs de séduction et d’action qui frisent l’occulte, on a du mal à se faire une projection mentale de Célanire. D’autant que (déjà dit) elle est extrêmement déterminée et partant ne s’embarrasse pas de scrupules.
   
   Pour le personnage j’ai pensé à Hillela, dans "Un caprice de la nature", de Nadine Gordimer. Même égérie féminine qui surmonte tous les obstacles sans s’embarrasser de sentimentalisme, femme de pouvoir. (tiens, les deux romans ont été écrits par des femmes !)
   
   "C’est que simplement l’oblat n’était pas ordinaire. Elle ne parlait guère. Elle ne semblait pas curieuse, excitée comme ses compagnes, impatientes de commencer leur apostolat.En plus, sa couleur la mettait à part, cette peau noire qui l’habillait comme un vêtement de grand deuil. Elle n’était pas franchement négresse. Plutôt métisse d’on ne savait combien de races. Elle ne portait pas l’habit religieux, n’ayant pas prononcé de vœux. Elle était vêtue d’une stricte robe grise et portait, autour du cou, un foulard coupé en deux par un ruban qui soutenait une massive croix en or. Hiver comme été, matin, midi et soir, elle ne quittait jamais ce foulard, toujours noué serré, assorti à la couleur de ses vêtements. D’où sortait-elle ? De la Guadeloupe ou de la Martinique."

critique par Tistou




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Histoire de la femme cannibale - Maryse Condé

Femme et noire
Note :

   Œuvre de la maturité, Histoire de la femme cannibale nous est offert par une écrivaine en pleine maitrise de ses talents et comble les lecteurs. C'est un roman riche et fin, qui analyse et montre avec une extrême justesse les divers profils d'une situation déjà complexe, tant sur le plan individuel qu'historique et social.
   
   Tous deux cinquantenaires, Rosélie (noire) et Stephen (blanc) vivent actuellement au Cap après avoir habité différents lieux du Monde, France, Londres, New York etc. Stephen est professeur, Rosélie peintre ou femme au foyer selon que l'on prenne son art au sérieux ou non. Ce qu'elle ne fait pas elle-même, bien qu'étant incapable de cesser de le pratiquer. Entre elle et lui, c'est l'entente parfaite, le bonheur sans nuage, depuis vingt ans, mais dans cette ville au taux de criminalité consternant, Stephen vient de se faire tuer une nuit qu'il était ressorti pour acheter des cigarettes. Et Rosélie ne parvient pas à s'en remettre. Ils n'étaient pas mariés et la famille de Stephen s'empresse de l'écarter. Soutenue par sa domestique et amie Dido, elle réapprend à vivre seule, et, pour ce qui est du matériel, gagne sa vie en tant que "Médium-Masseuse Toutes guérisons assurées".
   
   Nous suivons sa vie et ses pensées, ses souvenirs et ses difficultés à reprendre pied et à se construire un futur. Elle a toujours été très sensible au racisme ambiant, où que ce soit dans le monde, mais bien sûr tout particulièrement dans cette Afrique du Sud qui a du mal à se faire à son post-apartheid. Stephen lui disait toujours qu'elle se faisait des idées, que les racistes n'étaient pas aussi nombreux qu'elle le croyait et pour le reste, elle le soupçonnait plutôt de prendre un grand plaisir à choquer les intégristes. Mais évidemment, la situation n'était pas aussi facile pour elle.
   
   Au Cap, la bourgeoise s'empresse de remplacer les barrière raciales par les barrières de l'argent, espérant vivement que (Ô surprise et hasard!) elles se trouvent coïncider. Ce n'est pas tout à fait le cas pour Rosélie qui s'est installée avec Stephen dans un "quartier blanc" où elle se voit de plus en plus indésirable.
   
   Mais Stephen n'est plus. Qu'allait-il faire dans la rue en pleine nuit, dans une ville où règne un couvre-feu de fait, chacun s'empressant de se barricader chez soi dès la fin du jour ? L a police n'est pas tout à fait sûre de la thèse de la simple mauvaise rencontre...
   
   Dans son naufrage, Rosélie est obsédée par l'affaire qui déchaine actuellement les passions au Cap : le fait divers sordide de Fiela, qui a tué et dépecé son mari et se refuse depuis son arrestation à prononcer un seul mot. Ce qui permet à chacun d'imaginer ce qu'il veut. On ne sait pourquoi, Rosélie fascinée, se sent proche de cette femme, elle qui pourtant pleure un compagnon aimé.
   
   Comme je le disais, Rosélie a par ailleurs toujours peint. Elle aurait aimé exposer ou vendre ses toiles, mais refusait toute aide de Stephen et de sa sphère d'amis pour y parvenir. Autant dire qu'elle se condamnait à l'échec. Comment vendre si personne ne voit vos œuvres ? Comment exposer si aucun galeriste ne vous connait ? Ainsi, bien qu'ayant toujours peint, des toiles originales et puissantes, qui plaisaient ou non, elle n'a jamais fait carrière.
   
   Peu à peu, l’enquête révèle qu'elle ne savait pas tout de Stephen. Ou le savait-elle ?
   
   C'est un livre qui ne prend vraiment son sens que si on le lit jusqu'au bout. C’est très frappant. Si vous vous arrêtiez à quelques pages de la fin, vous auriez juste un bon roman. En le finissant, vous assistez à une remarquable remise en perspective de l'ensemble et à un changement d'optique, et vous tournez la dernière page d'un roman excellent.
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critique par Sibylline




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Entre collage et autofiction
Note :

   Les phrases jaillissent avec vigueur sous la plume de Maryse Condé, conteuse à l’imagination foisonnante, auteure engagée contre toutes les formes de racisme, qui rêve du village global multiracial... Dans ce roman dont le titre est emprunté au sculpteur guadeloupéen Michel Rovélas, Rosélie Thibaudin, jeune peintre mal aimée de ses proches a quitté sa Guadeloupe natale pour la France avant de suivre en Afrique du Sud un premier amant jamaïcain qui l’a abandonnée.
   
   Elle s’est alors amourachée d’un Anglais, Stephen, spécialiste de Keats, qu'elle a suivi aux USA, au Japon puis au Cap. Ce furent vingt années du plus parfait amour selon Rosélie, jusqu’à ce que Stephen soit assassiné une nuit dans la rue. Elle a alors la cinquantaine mais reste aussi fragile qu’une adolescente, toujours fondue dans l’amour de l’autre adoré... et incapable de quitter Le Cap : "Mon seul pays c’était Stephen. Là où il reste je reste". Ce personnage sans aucune force de caractère, sans capacité de résister, permet aisément à Maryse Condé de dénoncer le racisme "plus mortel que le sida" selon Manuel, un bon copain. Cafre, elle trahit la race aux yeux des noirs. Lisa et Richard, leurs amis blancs, sont "incapables de se comporter avec Rosélie comme avec un autre être humain".
   
   Outre les difficiles relations interraciales, l’auteur révèle la situation très problématique des couples mixtes. Son ami Anthony, la voyant avec Stephen, ne peut que s’exclamer : "Qu’est ce que tu fous avec ce blanc ?". Par ailleurs aux yeux des noirs, "les métis ne sont-ils pas l’abomination des abominations" ? Maryse Condé ne manque pas d’évoquer la société multiculturelle d’Afrique du Sud encore très traumatisée par l’apartheid : "le pouvoir avait beau se gargariser de discours ; devoir de pardon, nécessité de vivre ensemble,Vérité et Réconciliation ; il n’y avait dans ce bout de terre que des tensions, de la haine, le désir de vengeance". Comme le prédit Simone, une amie de Rosélie, "les blancs se jetteront sur les noirs, les noirs sur les blancs". Mais peu à peu Rosélie réussit à s’adonner enfin à sa passion de jeunesse, la peinture : avant le "devant jour", l’invisible woman, pinceau à la main, devient la "Femme cannibale" titre de sa première toile de renaissance.
   
   Cette autofiction permet à Maryse Condé d’aborder la question des problématiques identitaires, et en particulier celle de l’identité culturelle de l’écrivain post-colonial : il ne peut que s’enrichir de l’autre mais on l’accuse de cannibalisme culturel. En bonne féministe, l’auteur vitupère aussi contre la condition faite aux femmes, surtout de couleur...
   
   Autant de sujets riches d’humanité. Mais le roman-collage induit des ruptures de la logique narrative et multiplie les personnages sans pour autant enrichir les thèmes abordés. Il s’en suit des récurrences thématiques qui, jointes à l’effet tourbillon spatio-temporel, entravent le plaisir de lecture. L’immersion sans mesure du lecteur manque parfois son objectif...

critique par Kate




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La Belle Créole - Maryse Condé

Sortie de prison dans pays en crise
Note :

   Les lecteurs les plus attentifs auront remarqué que l'on titre ici "La Belle Créole" et non pas, "La belle Créole", pour les autres, ce sera une surprise de découvrir que cette Créole n'est pas une femme mais un bateau...
   
   Port-Mahault, Guadeloupe, 1999, notre personnage principal sort de prison. Il n'y est resté que 18 mois, pour meurtre, c'est que son avocat s'est battu comme un beau diable et a réussi à convaincre le tribunal de toutes les circonstances atténuantes possibles... Mais Dieudonné ne lui en est pas reconnaissant, il a laissé dire, mais dans son esprit, l'avocat n'a rien compris à rien.
   
   Nous découvrons peu à peu que Dieudonné, très beau jeune homme noir, domestique, a été l'amant d'une Békée* d'âge mûr qui l'employait (dans tous les sens du terme) et dans quelles circonstances il l'a tuée. Pour lui, c'est plus ou moins un accident dans une scène passionnelle, car pour lui, son amour pour elle primait tout et était totalement désintéressé, alors que pour elle, il n'était qu'un substitut provisoire à un autre qui ne l'aimait pas. Pour son avocat, il n'est que le jouet de l'exploitation des corps de jeunes hommes noirs par des nanties à peau blanche... Les Békés sont enviés, peu aimés, alors quand en plus ils sont une femme mûre et indépendante... on l'écoutera.
   
   Vous l'aurez compris, mon avis est qu'ils sont tous deux victimes d'un monde injuste, mais vous vous ferez votre idée. Le second point vraiment intéressant, c'est l'entourage, décor et personnages. Les syndicats à Port-Mahault tentent d'obtenir des améliorations (voire l'indépendance pour certains) par la grève, et la grève est devenue longue, paralysante, si bien que loin d'apporter des avantages, c'est à un environnement très dégradé que la population est confrontée. L'électricité par roulement, les ordures ménagères couvrant les rues, sous cette chaleur, avec les conséquences sanitaires qu'on imagine, etc. L'insécurité devient un vrai problème, tant par les voyous de plus en plus agressifs et audacieux que, figurez-vous, les chiens errants qui deviennent carrément un vrai danger pour la population. (Il y a pour les amis des chiens, des évocations pénibles...**) Dieudonné découvre cela à sa sortie de prison, il le découvre (et nous avec) de près car son seul ami est le chef du syndicat le plus dur.
   Pour le bateau? Eh bien, vous verrez
   
   Et puis, il y a l'écriture de Maryse Condé, sa belle écriture. Son vocabulaire tellement évocateur "dans le temps-longtemps" pour "autrefois", "Lendépendance" et tant d'autres termes qui me restent maintenant. On entend la voix de cette île.
   
   Pour cette histoire personnelle intéressante et bien peinte, pour son écriture, ainsi que pour son portrait social d'un territoire français d’outre-mer qui a du mal à tourner la page du siècle, ce roman est captivant et vaut d'être lu.
   
   
   * Béké= habitant créole à la peau blanche de la Martinique et de la Guadeloupe descendant des premiers colons européens
   
   ** Pour revenir sur ce point, ce livre est témoin d'un rapport aux chiens particulièrement nul. Comme quoi il est juste de dire que rien n'est plus éclairant que le rapport aux animaux pour connaître le stade d'évolution mental d'un humain.

critique par Sibylline




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Moi, Tituba sorcière... - Maryse Condé

La sorcière qui voulait bien faire
Note :

   Ouah ! Une histoire de sorcière ! Quel plaisir en perspective...
   
   Elle s'appelle Tituba. Ses aventures démarrent à la Barbade où elle est née au XVIIe siècle, puis se transportent à Boston et à Salem de triste mémoire avant de revenir à la case départ. Conformément au schéma répétitif des romans de Maryse Condé pour ses héros et héroïnes, Tituba va rebondir de tragédie en tragédie par la faute du machisme et du racisme des hommes. Plus précisément, elle va avoir affaire à des hommes décevants (esclavagistes, puritains, et même amants), et ne cesser d'invoquer les esprits des morts pour se faire consoler ou guider.
   
   Les esprits sont principalement ceux de deux femmes. Il s'agit d'abord de sa mère, Abena, qui a été violée par un marin anglais, avant de subir la vie d'esclave sur la plantation de Darnell Davis à la Barbade. Pour échapper à un second viol, Abena a gravement blessé le planteur. Elle est condamnée à mort et pendue sous les yeux de sa fille. L'autre esprit est celui de la vieille esclave Man Yaya, qui a instruit l'orpheline des secrets de la nature (secrets des plantes pour guérir, mais pas que…).
   
   Une réputation de sorcière suit donc Tituba dès ses jeunes années à la Barbade. Mais bientôt la voici vendue avec son compagnon John l'Indien au méchant puritain Samuel Parris qui embarque tout son monde pour Boston et chercher à s'installer comme pasteur. Ainsi l'action se porte-t-elle à Salem où les diableries se multiplient sous la double influence des petites garces de l'endroit et du fanatisme des puritains, pour aboutir à de sérieux ennuis judiciaires pour plusieurs femmes : seule Tituba en réchappe. C'est alors que Maryse Condé juge astucieux de faire revenir son héroïne à la Barbade alors que les esclaves y fomentent la révolte.
   
   On aurait goûté une véritable histoire de sorcière maléfique, avec force détails démoniaques, et rendez-vous sataniques. Certes Tituba sacrifie allègrement coqs, chèvres ou moutons pour dialoguer avec les morts et les faire apparaître. Certes la maison du négociant juif qui l'a recueillie à sa sortie de prison est la proie des flammes pendant qu'ils se livrent aux plaisirs de la chair. Vous ne me croirez peut-être pas, mais Tituba prétend réellement aider et guérir les épouses de ses maîtres successifs et les libérer de leurs préjugés, mais on ne lui en sait jamais gré.
   
   Le défaut de profondeur psychologique des personnages donne une allure de BD irréaliste à ce qui aurait dû être un roman passionnant. Il y a en effet trop de personnages, esquissés à la diable, jamais suffisamment creusés. Seule convainc l'opposition entre l'hiver glacé du Massachusetts et la chaleur des îles tropicales.

critique par Mapero




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Heremakonon En attendant le bonheur - Maryse Condé

Premier roman
Note :

   Premier roman de Maryse Condé, Heremakonon n'est vraiment pas facile à commenter. Je vais m'y risquer, mais avec précaution et sans garantir le résultat. L'auteure a bien vu le problème que posait ce roman puisque, lorsqu'elle le fit rééditer, treize ans après sa parution, avec quelques corrections, elle l'enrichit d'une préface l'éclairant un peu et soulignant avec vigueur que l'a narratrice d'Heremakonon n'était pas elle. Elle tenait à s'en désolidariser totalement et, reprochant aux critiques d'avoir fait un amalgame abusif, habillait sa narratrice pour l'hiver. Voici ce qu'elle disait d'elle "narcissique, égoïste, velléitaire, parfois même veule, est le témoin du drame. (…) Ses états d’âme dérisoires, ses réflexions cyniques, rageuses et souvent choquantes parasitent le récit, exaspèrent même le lecteur"
   
   Le problème étant tout de même que ce n'est pas sans raison que les critiques ont fait cette confusion. La narratrice et Maryse Condé se trouvent au même endroit, dans la même situation, assistent à la même révolte des étudiants et enseignants dans la Guinée de Sékou Touré et agissent de la même façon. Quant à la liaison aveugle du personnage avec le ministre de l'intérieur oppresseur, elle nous remet en mémoire celle que l'auteur avait eue à Paris avec le fils naturel de Duvalier* pour ce qui est de l'aveuglement amoureux... Que treize ans après, Maryse Condé ait bien évolué et ne puisse plus se reconnaître dans ce personnage, on le croit sans peine. Mais elle soutient avoir volontairement choisi une narratrice aussi déplaisante pour donner du relief au récit. Et s'en félicite. Mais rien dans le texte en tout cas, n'introduit ce léger décalage qui permettrait d'en jouir, et laisse au contraire le malaise s'installer... Maladresse de premier roman, sans doute.
   
    J'aurais dû m'intéresser. M'intéresser à ce qui se passait autour de moi. Tenter de comprendre...Le pouvais-je? J'y serais peut-être parvenue si j'avais pu m'oublier, mais m'oublier, je ne le pouvais pas. Et puis zut! Le temps s'est totalement arrêté. Il est assis au faîte d'un baobab pelé, les branches chargées d'oiseaux muets, couleur de cendre."
   
(C'est beau, en tout cas)
   
   Reprenons l'histoire : une jeune Guadeloupéenne, vivant à Paris, plaque (au moins provisoirement) son amant blanc bienveillant, pour rechercher la trace de ses ancêtres africains Marinkés. Elle y a un emploi d'enseignante au titre de la coopération et elle sympathise avec le directeur de l’établissement où elle enseigne qui est marxiste, en même temps qu'elle entame une liaison torride avec le bras droit du dictateur en place... Cette tentative de retour prouvera que les Noirs d'Europe ou d'Amérique sont bien avant tout des Européens et des Américains et n'ont pas à fantasmer un retour en Afrique où ils ne trouvent pas leurs marques.
   
   Le sujet est riche, le personnage antipathique peut-être, mais bien campé et vivant, l'écriture est belle. C'est pourquoi, malgré l'espèce de malaise que l'on peut avoir à suivre le récit et les pensées de Véronica, (une fois même je me suis exclamée – in petto- "Mais qu'est-ce qu'elle (la narratrice) peut dire comme bêtises!"), ce livre reste un très bon roman, mais un roman sur lequel plane une ombre...
   
   PS : "Heremakonon est une expression malinké, langue de la Guinée, signifiant "Attends le bonheur". C'était aussi le nom d'un grand magasin de Conakri (...)"
   Heremakonon c'est surtout, dans ce roman, le nom de la luxueuse villa du ministre-amant.
   
   * Source "La vie sans fards" (autobiographie)

critique par Sibylline




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Ados: Rêves amers - Maryse Condé

Dès 12 ans
Note :

   Maryse Condé a écrit plusieurs livres de littérature jeunesse, pour ados ou des enfants plus jeunes, tous de qualité et que je conseille pour faire découvrir de l'intérieur et avec une totale véracité, d'autres façons de vivre, sous d'autres cieux. Ce que j'apprécie aussi, c'est qu'elle conserve dans ces exercices la qualité de son style, simplifié certes, mais toujours littéraire. Il est bon que les enfants ou adolescents aient une écriture de qualité à se mettre sous les yeux, ce qui se fait sans peine quand elle habille une histoire qui les intéresse.
   
   C'est le cas ici, et ils ne mettront pas longtemps à s'attacher à Rose-Aimée, petite Haïtienne de douze ans dont la famille, comme beaucoup d'autres autour d'eux, connaît une misère qui atteint la famine. C'est pour cela qu'elle sera envoyée comme petite bonne chez une dame de la ville. Elle s'y rend seule, en bus, et durant le trajet, fera connaissance d'une autre enfant dans la même situation. Toutes deux se retrouveront plus tard dans le fil du récit. Entre temps elles auront fait l'expérience de ce qu'il faut bien appeler l'esclavage moderne.
   
   Ce livre est donné par l'éditeur comme convenant à des enfants de dix ans et il est vrai que la lecture de ce texte ne présente pas de difficulté supérieure. Cependant, mon avis est que la fin tragique convient mieux à des adolescents, qui y trouveront leur compte et s'intéresseront sûrement à cette histoire poignante, réaliste et éclairante sur ce qu'est la vie quotidienne dans les pays de misère.
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critique par Sibylline




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Rêves amers, à prendre au sens propre
Note :

   Rêves amers est un ouvrage jeunesse, donné par l’éditeur pour un public de plus de dix ans. J’avoue être incapable d’évaluer quel impact cet ouvrage peut avoir sur un enfant de dix ans ? Ce qui est certain, c’est qu’il ne s’agit pas d’un conte de fées !
   
    « Ce fut Mano qui parla d’une voix grave :
   Ecoute, tu as bientôt treize ans. Tu n’es plus une enfant. Tu vois notre misère ici. Aussi, nous avons écrit à une connaissance à Port-au-Prince et elle a trouvé une bonne famille qui veut bien se charger de toi et te prendre à son service. Tu partiras demain.
   Demain ? A Port-au-Prince ? Effarée, Rose-Aimée fixa son père qui, pour cacher son chagrin sans doute, se mit à la rudoyer :
   Eh bien, qu’est-ce que tu as à me regarder comme cela ? Est-ce que tu ne sais pas qu’un enfant baisse les yeux devant ses parents ?
   Rose-Aimée obéit, cependant que sa mère expliquait avec douceur :
   Tu sais, la dame qui a accepté de te recevoir, madame Zéphyr, est très gentille. Et puis, que feras-tu chez elle que tu ne fais pas ici ? Laver, repasser, aller au marché... »

   
   Les éléments du drame qui concerne Rose-Aimée est en place. Mano, son père, et sa mère ont dû se résoudre à cet expédient : placer leur fille Rose-Aimée, qui, à treize ans « n’est plus une enfant » chez une famille, celle de madame Zéphyr, à Port-au-Prince, qui serait « très gentille ».
   
   Rose-Aimée va donc quitter son village de Limbé, dans la région du Cap, en Haïti, pour la capitale. Sa famille, protectrice, pour celle de madame Zéphyr, exploiteuse. Drame certainement courant dans cette île maudite d’Haïti.
   
   Ca va bien sûr être rapidement affreux, madame Zéphyr n’étant pas la gentille dame décrite, et ça va virer cauchemar, et même plus car affinités.
   
   Pas de concessions sur la réalité des choses de la part de Maryse Condé. Comment un enfant de dix ans peut-il aborder un tel drame, j’avoue ne pas savoir ? Mais si les enfants de dix ans ont parfois (sûrement ?) accès aux informations de nos médias, ils ne seront pas réellement surpris.
   Notamment les drames des migrants et leurs fins tragiques, parfois, sont souvent évoqués. Haïti aussi peut être une terre d’exode après avoir été une terre de quasi esclavage...
   De même que le sort réservé à Rose-Aimée et Lisa, sa coreligionnaire, ne nous surprend hélas pas... Hélas !

critique par Tistou




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Dès 09 ans: A la courbe du Joliba - Maryse Condé

Joliba ou Djoliba, le fleuve Niger en mandingue
Note :

   A la courbe du Joliba est un ouvrage jeunesse, donné pour un public de plus de huit ans. Le texte est illustré, joliment, par Letizia Galli.
   
   Il ne s’agit pas d’une histoire caribéenne mais d’une histoire africaine, de l’Ouest de l’Afrique, entre Côte d’Ivoire et Mali, région d’origine de la population afro-caribéenne.
   
   Une histoire tragique puisque sur fond de simili guerre civile ivoirienne, du temps (?) où les ethnies se déchiraient entre elles. Le père d’Aïcha et de ses sœurs est parti prendre part à la lutte avec les siens, l’ethnie Mandé. Aïcha, Réhane et Salima, ses sœurs, et sa mère, Safie, quittent le pays pour se mettre en sécurité. Elles partent pour le Mali où réside sa tante, la sœur de Safie. Voyage en autobus sur-bondé, comme de bien entendu en Afrique, passage de la frontière de nuit à Fraïka, avec des douaniers maliens réticents, puis grand taxi pour Bamako, premiers contacts avec le Sahel pour les fillettes, finalement pas si différent du nord de la Côte d’Ivoire.
   
   De Bamako les plus jeunes sœurs et Safie prennent le "Général Soumaré", bateau à aube qui remonte le cours du fleuve, vers Ségou, Mopti, Tombouctou et Gao. Gao, le terme du voyage de la petite famille.
   
   Maryse Condé raconte tout ceci de manière factuelle, sans vibrations superflues de la corde émotionnelle et "informe" clairement sur ce qu’est la réalité dans ces pays d’Afrique de l’Ouest. Pas l’enfer – au moins en l’absence de zones de conflits – pas le paradis non plus. Mais des pays où des petites filles peuvent mener des vies de petites filles, certes différentes de celles de petites filles européennes mais pas forcément moins intéressantes non plus. Cela dénote d’un amour et d’une connaissance profonde de cette région d’Afrique de la part de Maryse Condé.
   
   On ne retrouve pas dans cet ouvrage la part d’onirisme si souvent présente dans les écrits caribéens. On est plutôt dans le factuel ici. Un factuel bien illustré par Letizia Galli…
   
   Quand l’ouvrage se finit, nous sommes à l’orée des vies d’adolescentes de ces jeunes africaines. A la courbe du Jolima ne fait que relater le trajet qui les met à l’aube de ce nouvel âge pour elles : "Ce qui se profilait au bout de la courbe du fleuve, c’était l’adolescence, ses périls et ses joies."

critique par Tistou




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