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Auteur des mois de février & mars 2019
Leo Perutz

   Leo Perutz vient d'être notre auteur du mois. Ecrivain pas assez connu en France, il méritait d'être mis à l'honneur, lui qui sut nous passionner avec ses romans pleins d'aventures, d'intelligence et de surprises...

Biographie

   AUTEUR DES MOIS DE février & mars 2019
   
   Leo Perutz est né à Prague (alors Autriche-Hongrie) en 1882. Il est fils d'un industriel du textile d'ascendance juive, mais peu religieuse.
   
   Il entame des études de mathématiques qu'il ira poursuivre à Vienne. Il s'intéresse tout particulièrement aux probabilités et statistiques, ce qui lui vaudra de publier un traité de jeu de bridge et plus tard, un poste d'actuaire dans une compagnie d'assurance.
   
   Avec la première guerre mondiale, il sera envoyé sur le front de l'est où il sera sérieusement blessé. C'est pendant sa convalescence qu'il écrira son premier roman: La troisième balle.
   
   En 1938, il doit fuir devant le nazisme et s'installe à Tel Aviv, redevenant actuaire. Il ne publiera plus rien jusqu'en 1953.
   
    Leo Perutz est mort en Autriche en 1957, laissant une œuvre importante. Il avait 74 ans.

Bibliographie ici présente

  La nuit sous le pont de pierre
  Le cavalier suédois
  Turlupin
  Où roules-tu, petite pomme?
  La Neige de saint Pierre
  Le Judas de Léonard
  La troisième balle
  Le tour du cadran
  Le miracle du manguier
  Seigneur, ayez pitié de moi !
  Le marquis de Bolibar
  Le maitre du jugement dernier
  Le cosaque et le rossignol
 

La nuit sous le pont de pierre - Leo Perutz

Romarin et rosier
Note :

   La belle Esther, épouse de Mordechai Meisel le marchand rêve, nuit après nuit, d’un amour fou et profond. Elle rêve, mais dans le ghetto de Prague, qui peut dire ce qui est rêve et ce qui est réalité ?
   
   En 14 chapitres, 14 tableaux, Léo Perutz peint la Prague du 17e siècle. Les récits s’entrecroisent, les personnages se rencontrent, s’aiment, se déchirent, se trompent. Et progressivement, d’ellipses en détails l’histoire se dessine. Elle est celle d’un homme qui réussit, un homme a qui la richesse vient sans qu’il la recherche, un homme béni ou maudit, on ne sait guère, un juif sans qui l’empereur Rodolphe ne serait rien. Un homme dont l’unique amour le trompe sans le savoir.
   
   C’est un roman difficile à raconter comme il l’a été à suivre. Léo Perutz décrit un monde en se reposant sur le socle solide de l’histoire, mais y instille de la truculence, du fantastique, de l’humour, de la poésie et du drame. Plus qu’un roman, on a l’impression de se retrouver devant une série de contes.
   
   On y découvre Prague dans ses différents quartiers, son organisation sociale, ses traditions, on y découvre l’histoire d’un empire et de sa chute, on y découvre ce que pouvait être la vie de la communauté juive au 17e siècle en Europe de l’Est.
   
   Il est beaucoup question de la vie, de la mort et du rêve dans ce récit. L’histoire d’Esther notamment montre à quel point la différence peut parfois être difficile à faire entre la vie et le rêve. Cet amour avec Rodolphe, l’empereur, qu’elle croit rêver nuit après nuit est puni comme s’il était réel, comme si elle trompait sciemment son époux. Il est puni même si elle n’en est pas responsable, jouet qu’elle est devenue d’intrigues politiques. Car c’est le rabbin qui a fait en sorte que les deux amoureux se rencontrent ainsi nuit après nuit, en enchantant un rosier et un romarin. Et qui l’a fait pour protéger sa communauté d’un empereur tombé fou amoureux de la belle Esther entraperçue une fois au détour d’une rue.
   
   Rien n’est plus réel sous sa plume que les fantômes qui hantent le cimetière juif, rien n’est plus réel que la magie de rabbins versés dans la Kabbale.
   Quant à la mort, elle est une vieille compagne qu’on retrouve de chapitres en chapitres. Qu’on l’appelle, qu’on cherche à la fuir, qu’on la provoque ou qu’on la donne, elle est présente. Elle frappe certains, en épargne d’autres, et elle frappe aussi un monde qui vit ses dernières heures et dont la destruction finale est portée à la connaissance du lecteur.
   
   En même temps, rien de plus foisonnant que ces ruelles, ces rues, même promises à la mort, rien de plus vivant que ces palais, ces maisons, ces hommes, ces anges qui pleurent et ces fantômes qui dansent.
   Ce qui sous-tend cette œuvre, c’est aussi l’union impossible de deux mondes, union symbolisée par l’amour fou et tragique de Rodolphe et Esther.
   
   Tous les chapitres, toutes les histoires que conte Léo Perutz ne m’ont pas touchées ou plues. J’ai parfois trouvé les récits un peu longuets ou moins intéressants. Mais j’ai rêvé, j’ai ri, j’ai été émue aux larmes en le lisant. C’est un hommage superbe rendu par cet auteur à sa ville natale.
   J’ai eu envie de repartir à Prague, j’ai eu envie d’en savoir plus sur l’histoire de cette ville. C’est un magnifique classique, et un bon moyen de découvrir cet auteur.
   « Quand le vent du soir soufflait sous les ondes du fleuve, la fleur du romarin se blottissant un peu plus contre la rose rouge, et l’empereur qui rêvait sentait sur ses lèvres le baiser de l’amante de ses songes.
   - Tu es venu fort tard, murmura-t-elle. J’étais couchée et je t’attendais. Tu m’as fait attendre bien longtemps.
   - Je ne t’ai jamais quittée, répondit-il. J’étais couché et je plongeais mon regard par la fenêtre, dans la nuit, je voyais les nuages passer et j’entendais le murmure de la fontaine, j’étais si fatigué qu’il me semblait que mes yeux allaient se fermer d’eux-mêmes. Et tu es enfin venue me retrouver. »

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critique par Chiffonnette




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Contes juifs
Note :

   "C’est l’histoire étrange qui m'a été racontée par un homme que je vais vous rapporter ici" C’est sur ce modèle classique qu’est construit le livre de Leo Perutz.
   
   Il me semble qu’on est un peu ici entre le roman et le recueil de nouvelles tant chaque chapitre est une petite histoire complète et qui peut se lire indépendamment des autres. Simplement, mettant en scène les mêmes personnages, elles nous conduisent d’un point A à un point B, organisant pour nous une histoire plus vaste qui est celle des amours étranges de la rose et du romarin, ou de l’Empereur et de la femme du rabbin qui n’auraient même jamais dû se rencontrer…
   
   L’action se passe à Prague au tout début du 17ème siècle.
   Ce fil rouge de l’amour magique qui unit ces deux-là est prétexte à 14 récits nous montrant des personnages hauts en couleurs et en faits et gestes hors du commun. Ils constituent l’entourage du rabbin dans le ghetto ou celui de l’Empereur dans son château. Que ce soit des boutiquiers juifs, des mendiants qui se mettent à comprendre le langage des chiens, ou des seigneurs de guerre aimant danser, ce qui leur arrive nous passionne car justement tout peut arriver et pas seulement à cause de l’imagination et de la crédulité d’âmes simples mais tout autant par les caprices d’un monarque au minimum caractériel (pour ne pas hasarder de diagnostic plus sévère) devant lequel nul (ministres y compris) ne peut se sentir en sécurité. S’ajoute à cette tension permanente l’effet troublant de la magie, qu’elle soit à l’œuvre comme pour la rose et le romarin ou fébrilement espérée comme chez l’alchimiste qui a promis à l’Empereur la pierre philosophale…
   Et forcément, il y a de la poésie dans la pensée magique.
   
   Une belle histoire d’amour improbable qui nous montre, malgré notre étonnement qu’un tyran à l’équilibre mental précaire peut également être un amoureux éperdu et sincère…
   Cela vaut vraiment la peine de le lire, que vous alliez vous-même ou non, sous les ponts de Prague où poussent la rose et le romarin.
   
   Un extrait?
   
    "Le baron Juranic, donc, prenait du bon temps à cette fête, il buvait et dansait avec une grande persévérance en manifestant une excellente humeur, même si, bien sûr, ses talents de danseur, étaient assez limités. Les musiciens pouvaient jouer une gigue, une courante ou une sarabande, cela ne faisait aucune différence pour lui : il exécutait le même pas pour chacune de ces danses et faisait montre en cela de bien plus de zèle que d’adresse. Bref, ce valeureux officier dansait avec la grâce d’un ours de foire."
   Mais avant de se moquer, il aurait sans doute fallu réfléchir que ce chef de guerre n’était peut-être pas aussi ridicule dans tous les domaines…

critique par Sibylline




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Le cavalier suédois - Leo Perutz

Je est un autre
Note :

    Nous sommes en Silésie, aux frontières de la Pologne, au XVIIIème siècle. Christian von Tornefeld, jeune noble suédois, a déserté l'armée suite à un soufflet qu'il a donné à un de ses supérieurs qui avait insulté Charles XII, le roi de Suède. Lors de sa cavale, il rencontre un voleur, homme sans nom, qui lui, fuit la justice, incarnée par le terrible capitaine des dragons, Maléfice. Par amour pour la cousine de Tornefeld, Maria-Agneta, le voleur usurpe l'identité de Christian après avoir envoyé celui-ci aux travaux forcés, dans les forges de l'évêque...
   
   Voilà un roman qui m'attendait depuis longtemps dans ma PAL, chers happy few, et la réorganisation de cette dernière, qui est passé d'un stade horizontal branlant à un stade vertical stable et ordonné, m'a permis de remettre la main dessus. Et je ne regrette qu'une chose, c'est d'avoir attendu si longtemps pour le lire! Leo Perutz, né en 1882 à Prague, écrivain autrichien de langue allemande, il était tombé dans l'oubli d'où il a été sorti par Borges (excusez du peu) et c'est bien parce qu'il le valait bien.
   
   C'est un écrivain absolument remarquable, qui donne ici la pleine mesure de son génie narratif et stylistique. L'histoire en elle-même est fascinante et de facture classique : sur le thème du double, Perutz brosse une histoire de fatalité et de destin. Les deux héros, à cause de la machination du voleur, intervertissent leurs vies (ou du moins ce qu'elles auraient pu être car nul ne dit que Christian aurait fait pour Maria-Agneta ce que le voleur a fait par amour pour elle) mais ils se retrouvent finalement rattrapés de manière douloureuse par le destin.
   C'est un fabuleux roman d'aventures, plein de péripéties et de rebondissements mais c'est aussi et avant tout une histoire d'amour, celui du voleur pour Maria-Agneta, à la base de la folle substitution qu'il opère et surtout de cet homme sans nom pour sa fille, Maria-Christine, pour qui il bravera la mort et abandonnera tout.
   
   C'est aussi un roman légèrement et subtilement fantastique, dans l'apparition du fantôme du meunier comme dans les forges de l'évêque, fourneaux de l'enfer qui ne semblent se dresser que pour hanter la conscience du voleur.
   
   Le tout narré par une plume brillante, vive et alerte, dans une construction impeccable, qui tient en haleine le lecteur d'un bout à l'autre d'une intrigue brillamment menée.
   
   Faut-il le dire ? Disons-le : un chef-d'oeuvre, chers happy few!
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critique par Fashion




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Picaresque parfois
Note :

   Mittel Europa, début du XVIIIè siècle, les souverains suédois, russe et autrichien guerroient sans relâche. Un gentilhomme suédois et un pauvre hère, brigand à ses heures perdues, cheminent ensemble dans la campagne recouverte de neige et froide comme un linceul. Le premier est à bout de forces tandis que le second, plus rompus aux privations et pérégrinations aléatoires, résiste tant bien que mal au vent glacial. Cahin caha, ils parviennent à trouver refuge dans un moulin apparemment abandonné et réputé pour être hanté par feu le meunier. Cette nuit glaciale n'est pas comme les autres, elle sonne le retour annuel du fantôme du meunier, venant prendre les corps perdus pour les soumettre au joug de l'évêque. Le brigand le sait bien, lui qui a donné ses plus belles années aux mines du prélat!
   
   Pour échapper au meunier, de l'argent est nécessaire... le cavalier suédois n'en possède guère et dépêche son compagnon d'infortune chez son parrain, ami de son père, en guise de papier d'identité, il lui donne une bible, clef qui lui ouvrira le logis dudit parrain. Le logis lui sera ouvert, par une jolie jeune fille, follement éprise de son compagnon d'enfance, le fameux cavalier suédois, et pathétiquement triste car harcelée par son créancier qui souhaiterait l'épouser. Les sens du messager sont en émoi, les beaux yeux de la belle sont irrésistibles et surtout il ne supporte pas de constater combien sa maisonnée la pille et la dépouille afin qu'elle tombe dans les rets amoureux du créancier! Seulement, il ne possède aucun bien, aucune richesse pour aider la jeune fille. Heureusement, il apprend qu'une troupe de malandrins sera bientôt encerclée et il se hâte d'aller les avertir et d'utiliser son esprit rusé pour parvenir à déjouer le traquenard.
   C'est ainsi que commence l'incroyable histoire d'un cavalier suédois bien versé dans l'agriculture, la gestion d'un noble domaine, le brigandage de haut vol avec doigté et l'usurpation d'identité!
   
   Avec humour et une écriture romanesque délicieusement picaresque parfois, l'auteur joue avec les comportements et les sentiments humains avec une ironie subtile et un bonheur indéniable. Il embarque son héros dans une aventure de brigandage digne d'un Robin des Bois: prendre aux nantis, sans violence et avec humour, afin de se constituer un trésor qui lui permettra d'acquérir le domaine et conquérir l'amour de la jeune fille.
   Tout au long du roman, l'ambiance créée par Perutz montre combien le cavalier suédois tremble que le pot aux roses soit un jour découvert. L'usurpation d'identité est un acte qui demande cohérence et doigté et entraîne forcément angoisse et soupçon envers autrui... surtout lorsque enfin la vie vous sourit, devient confortable et douce à l'ombre d'une épouse aimante et d'une fillette adorable. Cependant la culpabilité vient hanter le sommeil de l'imposteur qui se voit arriver, en rêve, au Jugement dernier. La statue du Commandeur n'est guère loin, bien que le personnage ne soit pas, loin s'en faut, du même tonneau que Dom Juan: le mensonge laisse s'épanouir le sentiment de honte et la peur d'une juste et divine punition. Et pourtant, le lecteur se dit souvent que la tendre jeune fille n'a rien perdu au change dans l'usurpation d'identité, bien au contraire!
   
   Ce qui est intéressant c'est de voir combien Leo Perutz a su intégrer les codes du roman fantastique avec ceux du roman policier tout en parsemant l'ensemble de touches picaresques grâce à d'incroyables rebondissements, inattendus, surprenants et jubilatoires. Et, en douceur, par le rire, les scènes émouvantes ou l'atmosphère guerrière, des questions importantes, essentielles sont posées: peut-on échapper à son destin? L'usurpateur, qui a tâté des chaînes de l'évêque, saura-t-il détourner la route de sa destinée ou ne vivra-t-il qu'une parenthèse avant d'être renvoyé à la case départ?
   
   Les rencontres nombreuses avec des fantômes (celui du meunier est particulièrement intéressant: on ne sait jamais s'il est réel ou seulement esprit malin ce qui ajoute à l'angoisse et l'atmosphère inquiétante du roman), les remèdes mâtinés de sorcellerie, sont fabuleux. Il en ressort un souffle typiquement "Mitteleuropa", celui du bouillonnement des pensées et de la créativité, des combats et des conflits qui ont secoué et marqué cette partie de l'Europe... l'odeur de souffre n'est jamais bien loin (brrr, les hauts fourneaux des forges de l'évêque sont l'antre des Enfers!).
   
   L'identité est un moyen de s'interroger sur l'être humain: les personnages de "Le cavalier suédois" ne sont pas vraiment dans les normes, se déplacent et surtout cherchent leur place au coeur des moments de crises de l'Histoire, instants décisifs de leur histoire personnelle. Les choix de routes se font, certes, dans la violence et la douleur mais ils montrent combien l'être humain est loin d'être un bloc immuable: un gentilhomme peut s'avérer être bravache et lâche au point de préférer déserter que d'affronter les violences de la guerre; un voleur peut souhaiter revenir dans le droit chemin en utilisant ses armes, celles un peu tortueuses de la ruse et du mensonge.
   
   La lecture est envoûtante: une fois commencée, il est difficile de l'arrêter car le suspense est intense et la construction extraordinaire. Le bateau mené par l'auteur emporte le lecteur dans une aventure dont il ressort époustouflé et heu-reux!
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critique par Chatperlipopette




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Un bémol!
Note :

   Borges vouait à Perutz, écrivain allemand, une profonde admiration et Perutz, lui-même, considérait "Le cavalier suédois" comme son chef-d’œuvre. Partagerons-nous ce même enthousiasme?
   
   Construit sur le thème central de l’usurpation d’identité, le roman nous donne à voir en plein dix-huitième siècle les tribulations d’un voleur qui, à force de ruse et d’intelligence, se hissera à la tête d’un domaine appartenant à un compagnon d’infortune qu’il sacrifiera sans vergogne pour son profit personnel.
   
   Roman picaresque par excellence, il alterne sur un rythme assez trépidant scènes de batailles ou de cour, analyse psychologique et scènes paillardes, et distille en continu de multiples rebondissements destinés à maintenir le lecteur en alerte permanente.
   
   De fait, il est aussi une sorte de témoignage indirect et décalé d’une Europe encore très rurale, partagée entre une Eglise décrite ici comme cupide et des rois qui ne pensent qu’à guerroyer entre eux, vivant plus ou moins sur le dos d’une paysannerie qui n’a pas son mot à dire.
   
   Bien qu’immoral, on se prendra d’amitié pour ce bandit passionné d’agriculture et d’élevage et qui saura faire fructifier un domaine parti en quenouille accaparé qu’il était par une noblesse qui entendait bien profiter du fait qu’une simple femme, incapable et naïve, s’y tenait à sa tête. Une fois abandonnés les habits de brigand, c’est un homme généreux mais exigeant, soucieux des petites gens, amoureux d’une femme qu’il a épousée en se faisant passer pour un autre, bon père de famille que l’on découvrira. Un homme aux apparences respectables mais toujours prêt à tout pour protéger ses biens et sa famille. Mais le passé finira par le rattraper et il y aura un prix à payer pour ces vilénies.
   
   Ecrit dans une langue très grand siècle, un rien surannée, souvent hyperbolique voire un peu agaçante, le livre fait penser à un petit conte philosophique dont la grandiloquence et la moralité ne sont jamais loin. Combinées avec une intrigue un peu tirée par les cheveux et de longues et fréquentes séquences où les personnages pensent tout bas le contraire de ce qu’ils font, à la mode du chœur des grecs antiques, cela donne une sorte d’ovni littéraire auquel on adhère ou pas. Pour ma part, j’ai été grandement gêné par le côté souvent ridicule d’une intrigue complexe et totalement improbable et qui m’aura empêché de m’impliquer tout au long de cette lecture. Je ne partagerai donc pas les éloges des critiques rappelées avec abondance sur la quatrième de couverture.

critique par Cetalir




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Turlupin - Leo Perutz

Monsieur Perutz, turlupinez moi encore!
Note :

   Voilà ! Ma PAL, ma "pile à lire" d'été est quasi prête!
   
   Grâce à vous toutes, je saurai quoi lire lorsque allongée sur mon transat, les yeux perdus dans le bleu de l'océan indien, la main gauche caressant le sable immaculé d'Anse Louis, petit coin de paradis sur l'île de Mahé aux Seychelles, j'en viendrai subitement à me dire "Bon... regarder la mer, ça va cinq minutes, on fait quoi maintenant?!"
   
   A mon tour donc de remplir vos valises. Et ce sera avec "Turlupin" de Leo Perutz.
   
   Enfin, un roman exaltant, rond, subtil, riche, touffu, coloré. Un pur nectar.
   
   Tancrède Turlupin, barbier-perruquier au nom mémorable, a cette hauteur qu'ont les petites gens destinées à vivre des évènements grandioses: une inaltérable fraîcheur.
   
   Mon dieu, que Perutz était doué. Méchamment doué pour écrire.
   
   Leo Perutz est né à Prague en 1882. Comme Kafka, il était juif, écrivait en allemand et travailla dans la même compagnie d'assurances et à la même période (1907). Mathématicien de formation, il était chargé de modéliser certains évènements futurs afin de calculer l'impact financier des risques liés aux contrats d'assurance. Nous sommes très loin de la chaleureuse écriture qu'il saura coucher sur des pages blanches. Etonnant contre-pied dans l'esprit d'un seul homme. Il fit parti des auteurs les plus lus de l'entre-deux-guerres mais son départ en Palestine en 1938 signe la fin de sa notoriété et plonge son patronyme dans l'oubli et le désintérêt. Qui fut donc cette main secourable, celle qui l'extirpa de la fosse aux oubliés? Je vous le donne en mille! Jorge Luis Borges, un de ses plus grands admirateurs! Car Borges mit le paquet: il préfaça trois de ses livres.
   
   Jean Paulhan (cf post sur P. Drieu La Rochelle) et Roger Caillois, traducteur de Borges (cf post sur Borges) vont prolonger la remontée que Borges avait initiée en attribuant à Leo Perutz le prix Nocture - prix lui même ressuscité en 2005 et cela fait deux résurrections utiles.
   
   Leo Perutz s'éteint en 1957 après avoir écrit 14 romans dont un sous forme de roman-feuilleton dans le journal "Berliner Illustrierten Zeitung" (eh oui, on y revient toujours).
   
   Perutz excelle dans une forme classique du roman d'aventure pur jus, avec un zeste de fantastique. C'est jubilatoire!
   
   "Turlupin" est un roman brillant, alerte et frétillant. Un film qui défile sous nos clignements de paupières. Sur un rythme pétillant, les évènements historiques cheminent tambour battant et Tancrède virevoltant, jongle au milieu des puissants. Nous sommes en 1642 et Tancrède, orphelin recueilli et élevé par le bon Daniel Turlupin croit, pense, affirme, imagine, devine, assure avoir retrouvé sa mère sous les traits d'une aristocrate: la duchesse de Lavan.
   
   J'ai volontairement aligné plusieurs verbes très différents pour ne pas vous dévoiler l'intrigue. Car de cette rencontre, énormément d'évènements vont découler. Et pas des moindres. Au coeur du règne de Richelieu, Tancrède Turlupin va bousculer nombre de projets qui ne l'attendaient pas au tournant, ni de près ni de loin.
   
   On ne boude pas son plaisir de s'accrocher aux mots choisis, aux phrases soignées et parfaites de Leo Perutz. Et on se dit: "Mais ça à l'air si facile à écrire...!" Et puis non, justement, c'est atrocement difficile de faire simple. Elle est là, la prouesse. Perutz est un conteur avant tout. Il maîtrise l'art du rythme, l'art de narrer une aventure. Ca va vite, les phrases bondissent les unes contre les autres et enchaînent des pas de danse sans déraper. Les pages tournent, les yeux clignent, l'imagination se colore et s'emballe et nous voilà déjà à la fin.
   
   Et zut ! Trop court. On en veut encore.
   
   Une ovation s'élève "Tancrède, Tancrède, Tancrède !"
   
   Mais non, pas de rappel. L'écran s'éteint et la lumière se rallume. Au sortir de la salle, si on prend la petite rue escarpée qui tourne sur la gauche, on distingue au loin, dérobée aux yeux du tout venant, une singulière librairie. La femme qui se tient au seuil n'attendait que nous et les bras tendus, elle nous tend, le sourire jusqu'aux oreilles, la seule boisson capable d'étancher notre soif : "La neige de Saint Pierre" de... Leo Perutz.

critique par Cogito




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Où roules-tu, petite pomme? - Leo Perutz

Le capitaine russe et le prisonnier autrichien
Note :

                  L'univers de Leo Perutz me convient à merveille et j'ai déjà eu l'occasion de l'écrire. "Où roules-tu, petite pomme?" fut publié en feuilleton en 1928 dans le Berliner illustrierte Zeitung. Même si j'avoue préférer "Le cavalier suédois" ou "Le tour du cadran", le romanesque et l'aventure sont bien au rendez-vous dans cette Europe d'entre deux guerres.
   
    Les Habsbourg sont tombés, les Romanov aussi et le vieux continent bouge, frénétique. Georg Vittorin, officier viennois, cherche à se venger de son geôlier russe, Sélioukov, en 1919. Son intention est de retourner là-bas, en Russie, mais la fin de la guerre a libéré bien des tensions et bien des appétits, le plus souvent peu reluisants. Devant la vénalité et l'amnésie de ses anciens codétenus Vittorin devra affronter la solitude et le désenchantement. Il devra aussi parcourir l'Union Soviétique, entre nostalgies tsaristes et certitudes bolcheviques, tout aussi "sympathiques". Se méfier également des factions réactionnaires ou révolutionnaires. A propos les balles du peloton d'exécution n'ont pas d'état d'âme. Elles sont balles et c'est tout.
   
       Après des péripéties à Constantinople, Milan, Paris, Vittorin qui aura entre temps exercé maintes activités parfois peu licites retrouvera la trace de l'infâme Sélioukov pour un "duel sans témoins" vraiment surprenant. Comme toujours chez Leo Perutz on n'est pas très loin de la fable et les nationalités y sont avantageusement interchangeables.
   
   On peut bien sûr évoquer à propos de "Où roules-tu, petite pomme?" le difficile retour du soldat, l'amertume des vengeances, la tristesse infinie des bruits de bottes. On peut évoquer ce qu'on veut tant la prose romanesque de Perutz est imaginative et chevauche toutes les frontières.

critique par Eeguab




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La Neige de saint Pierre - Leo Perutz

Dis-leur non, aux dealers
Note :

   Leo Perutz est un écrivain autrichien de langue allemande né à Prague en 1882. Il quitte la Bohème à l'âge de 17 ans pour Vienne où il étudie les mathématiques et la littérature. Il s'intéresse à la théorie des jeux de hasard et commence par travailler dans une compagnie d'assurances avant d’être appelé au combat pendant la Première Guerre mondiale, au cours de laquelle il est blessé. De retour à Vienne, il publie son premier ouvrage et entreprend de nombreux voyages. Il quitte l'Autriche pour la Palestine en 1938, au moment de l'Anschluss. Léo Perutz meurt en 1957. "La Neige de saint Pierre" est paru en 1933.
   
   En 1932, Georg Friedrich Amberg, jeune médecin engagé par le baron von Malchin, quitte Berlin pour le lointain village de Morwede en Westphalie. Ancien ami de son père, le baron va finir par révéler au médecin qu’il se livre en secret à des recherches scientifiques dont le but, proche, est de mettre au point une drogue tirée d’un parasite du blé (la neige de saint Pierre), capable d’agir sur les esprits…
   
   Une fois encore Leo Perutz s’avère un habile conteur, prenant immédiatement le lecteur dans les mailles de son filet tressé de mystère, et ce dès la première phrase : "Lorsque la nuit me libéra, j’étais une chose sans nom, une créature impersonnelle qui ne connaissait pas les concepts de "passé" et d’ "avenir"". Tout du long de ce roman, nous ne saurons jamais avec certitude, si le témoignage du jeune médecin narrateur, est pure vérité ou imagination galopante de son cerveau malade.
   
   Quand s’ouvre le récit, Amberg se réveille dans un lit d’hôpital avec plusieurs semaines de coma et croit reconnaitre dans le personnel soignant, les acteurs de l’aventure dont il pense se souvenir et qu’il va nous raconter, à savoir son séjour dans un bled à la campagne, un baron aidé d’une assistante qu’Amberg connait et dont il est amoureux depuis leurs études de médecine communes (seule critique, celle-ci est surnommée "Bibiche" durant tout le roman, et ça fait franchement nunuche) qui tente de créer une drogue sensée avoir deux finalités, pousser le peuple à vouloir restaurer la monarchie donnant le pouvoir à un descendant de Frédéric II, et ranimer la ferveur religieuse.
   
   Le bouquin de Leo Perutz fut interdit par les nazis dès sa parution et on imagine assez bien pourquoi. Le baron von Malchin, en savant fou, s’imagine manipuler les foules avec sa drogue et rendre son trône à son fils adoptif. En se confiant à Amberg et en jouant sur le lien affectif qui le liait à son père il pense s’attirer sa complicité mais il place le médecin devant un cas de conscience déontologique. Conflit d’autant plus cruel pour Amberg, qu’amoureux de l’assistante du baron, il la croit sa maîtresse. Dois-je préciser que le projet diabolique n’aura pas le résultat attendu mais qu’au contraire…
   
   Leo Perutz balade le lecteur qui n’arrive pas à départager le vrai du faux, la réalité du rêve ; et même quand s’achève le roman, le narrateur revenu sur son lit d’hôpital évoque ce qu’on pourrait considérer comme une théorie du complot.
   
   Encore un bon roman de Leo Perutz.
   
   "Mais que de travail a-t-il fallu avant que je n’ose franchir ce pas, reprit le baron. J’ai dû veiller bien des nuits, vérifier bien des preuves et surmonter bien des doutes. C’est une phrase de votre père qui est à l’origine de tout cela. "Ce que nous appelons la ferveur religieuse et l’extase de la foi, me dit-il un jour ici même, à cette table, offre, en tant que phénomène isolé ou manifestation de masse, presque toujours l’image clinique d’un état d’excitation provoqué par une drogue. Mais quelle est la drogue qui induit un tel effet ? La science n’en connait aucune."

    ↓

critique par Le Bouquineur




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Le feu de la Sainte Vierge
Note :

    Jamais Léo ne m'a déçu. Il est dans mes tout premiers compagnons de lecture, cette fois pour "La neige de saint Pierre", neuvième livre de cet auteur juif autrichien en ce qui me concerne.
   
    Je considère Perutz (1882-1957, né à Prague, ayant vécu à Vienne, exilé à Tel-Aviv, une vie bien remplie) comme un des conteurs les plus importants de ma chère Mitteleuropa qui m'a déjà donné tant de bonheurs littéraires. Sous ce titre énigmatique (mais Perutz a souvent des titres curieux, Où roules-tu, petite pomme? ou Le Cosaque et le Rossignol ou Le miracle du manguier, découvrez-les, ça vaut le coup), se cache une découverte biologique explosive dont je vous laisse la surprise. Sachez cependant que le livre fut interdit par le pouvoir nazi dès sa parution en 1933.
   
    Allemagne années 30. Dans le modeste village de Morwede, au fin fond de la Westphalie, quelques personnages, Amberg, jeune médecin engagé par le baron von Malchin, une séduisante collaboratrice, d'origine grecque, Kallisto dite Bibiche, oui, un aristo russe ruiné par le bolchevisme, un curé de bonne volonté, tout ce petit monde, dans le sillage du baron, joue en fait à l'apprenti sorcier. Et que va-t-il sortir de cette sorte de chimie? Une drogue surpuissante qui permettrait la manipulation de tout un peuple? Vous comprenez maintenant le pilori national-socialiste pour ce roman un peu brûlot et d'ailleurs pour tant d'autres.
   
    Du laboratoire du baron une sorte de virus des céréales, champignon, parasite, je ne sais exactement, pourrait bien changer le monde. La neige de saint Pierre (l'un des nombreux noms de cette lèpre) est évidemment une fable annonciatrice et le baron Malchin poursuivant des buts douteux et un délire mégalomaniaque rappelle quelqu'un. Souvent drôle, parfois hallucinant, ce livre s'apparente aussi au roman d'investigation, voire d'anticipation, où Jules Verne aurait croisé Jorge Luis Borges. Je suis un inconditionnel de Leo Perutz, cela ne vous aura pas échappé. Notamment pour sa façon de prendre à bras le corps toute l'histoire tourmentée de cette Europe Centrale dont le baron voudrait restaurer la grandeur quitte à lorgner vers une tyrannie qui ne hante pas seulement les fictions littéraires. Pour l'imagination, faites confiance à Leo.
   
    Cette maladie des céréales s'appelait en Espagne le lichen de Madeleine, en Alsace la rosée des pécheurs, à Crémone le blé de la miséricorde, à Saint Gall le moine mendiant, dans les Alpes la neige de Saint Pierre, en Bohème la moisissure de Saint Jean, chez nous en Westphalie le feu de la Sainte Vierge.
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critique par Eeguab




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Un soulèvement inattendu
Note :

   2 mars 1932 : un jeune médecin se réveille tout juste du coma dans un lit d'hôpital. Les souvenirs qui lui reviennent sont en contradiction avec ce qu'on lui apprend. Il croit avoir été blessé d'une balle de revolver et aussi à l'arme blanche. On lui affirme qu'il a été renversé par une voiture. Le docteur Georg Friedrich Amberg a probablement rêvé une aventure dramatique. Mais... mais l'auteur veut nous plonger dans la perplexité autant que faire se peut. C'est là tout son talent.
   
   Ce roman date de 1933. Selon la préface de l'éditeur, les nazis tout juste arrivés au pouvoir l'interdirent. Sans doute l'auteur est-il juif me suis-je dit, voilà la raison. Or Leo Perutz ne figure pas dans la liste des auteurs interdits par le III° Reich ni dans la liste Hermann des livres brûlés, listes consultées sur Wikipedia. Encore au milieu de la lecture je me demandais pourquoi diable ce livre avait été censuré par le régime hitlérien ! Le docteur Amberg, venu pour exercer son art dans le village de Westphalie dont le baron von Malchin est maire, ne s'intéressait pas à la politique. Le baron qui avait recueilli en Federico un lointain descendant de Frédéric II Hohenstaufen, rêvait de restaurer avec lui le Saint-Empire, et il lui avait appris le maniement de l'épée. Amberg l'avait effectivement jugé brillant dans cet art peu de temps après avoir fait sa connaissance. Rien là qui puisse déclencher l'interdiction nazie, bien au contraire.
   
   Il y a donc autre chose. Depuis le début, le lecteur sait qu'Amberg s'intéresse à une certaine Kallisto Tsanaris, biochimiste rencontrée pendant ses études de médecine, et surnommée Bibiche. Quand on apprend par la suite que le baron travaille avec elle en laboratoire sur les effets d'un champignon parasite du blé — c'est la neige de saint Pierre — et qu'il compte s'en servir pour préparer des drogues afin de modifier le comportement des villageois, on commence à imaginer l'intérêt du censeur nazi. Le baron von Malchin ne s'est pas mis en tête uniquement de restaurer l'Empire germanique : en faisant consommer par les villageois cette drogue mélangée à leur insu au schnaps de la fête locale, il veut les contraindre à revenir vers l'Eglise. Une population manipulée... Goebbels devrait donc interdire un roman aboutissant à une telle fin. Mais non ! Les nazis sont eux-mêmes de grands manipulateurs et ils auraient dû saluer le baron comme un talentueux précurseur !
   
   Il faut donc chercher ailleurs le pourquoi de cette condamnation, même si ça conduit à dévoiler certaines choses (mais heureusement pas le dernier chapitre). Au lieu de retrouver la foi catholique, les paysans se soulèvent et entament la guerre sociale. Au lieu de tomber dans les bras du docteur, Kallisto braque une arme contre le baron exploiteur du peuple tandis que le prince Prataxine brandit le drapeau rouge de la révolution. Voilà pourquoi ce roman fut interdit — même si le délit ne réside que dans les rêves hallucinés du docteur Amberg. Le pouvoir nazi ne pouvait pas accepter la publication en Allemagne d'un roman qui se termine par une insurrection communiste lui qui, précisément en janvier-février 1933, prétendait en avoir empêché une à Berlin !
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critique par Mapero




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J'aime Leo Perutz
Note :

   1932, Allemagne, Georg Friedrich Amberg est un jeune médecin cloué sur un lit d'hôpital qui ne comprend pas ce qui lui arrive. Il reconnaît des gens qui s'occupent de lui, mais qu'il pensait avoir d'autres fonctions, notamment dans le village éloigné et isolé de Morwede dans lequel il travaillait. Il tente alors de se souvenir de ce qui l'a amené dans ce lit. A peine arrivé au village, le baron von Malchin lui parle des recherches qu'il finance dans son laboratoire, des recherches encore secrètes menées par Kallisto Tsanaris, dite Bibiche, ex-collègue d'Amberg dont il est secrètement amoureux. La vie du médecin tournera alors autour de ses malades, des recherches du baron et de son amour pour Bibiche.
   
   Je me dois ici de faire une confession : longtemps j'ai dit que je n'aimais pas Leo Perutz, car je n'avais pas réussi à lire Le cavalier suédois. Eh bien me voilà bien puni -et quelle agréable punition- parce que La neige de saint Pierre est un roman captivant que je n'ai pas pu lâcher avant sa toute fin. Écrit en 1933, il distille une ambiance toute particulière qui joue sur le suspense, l'angoisse, la peur et l'opposition réalité/rêve, car on ne sait jamais trop si le héros est dans la réalité ou dans un rêve. Lui-même ne le sait pas.
   
   Le récit est vif et possède le charme de l'écriture du début du vingtième siècle qui donne une sorte d'intemporalité. On ne retrouve que très peu dans l'écriture contemporaine ce style particulier et ce type de roman pourtant si agréable à lire. Beaucoup de références aux romanciers fantastiques du siècle précédant Leo Perutz : Jules Verne, Edgar Allan Poe entre autres (bon, je dis entre autres, parce que je n'en connais pas beaucoup, mais j'ai eu tout au long de ma lecture cette sensation de lire un roman des deux auteurs précités. Peut-être me trompé-je, mais je m'en fiche, c'est moi et moi seul qui ai eu cette sensation et moi et moi seul qui écrit cette chronique, donc, je dis ce que je veux. Non mais...).
   
   Bon, revenons à cet excellent roman de Leo Perutz, qui fut interdit en Allemagne, en pleine montée du nazisme. Le rater serait vraiment dommage, et Zulma a la bienheureuse idée de le rééditer en poche. J'avais envie de dire pas mal de trucs en plus sur la théorie développée à l'intérieur, mais je vais m'abstenir pour laisser à chacun d'entre vous le plaisir de la découverte (à ce propos, faites-moi confiance et ne lisez pas la quatrième de couverture).
   
   Leo Perutz, en 1938, après l'annexion de l'Autriche s'exila à Tel-Aviv et cessera d'écrire jusqu'en 1953. Il meurt en 1957.
   
   Promis, je ne dirai plus je n'aime pas Leo Perutz !
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critique par Yv




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Un mélange de drame et d’humour
Note :

   Nous sommes en 1932, et le jeune Georg Amberg se réveille dans un hôpital à Osnabrück ; il sort du coma, est blessé et pansé ; lorsque ses souvenirs reviennent il se rappelle avoir été touché par une balle de revolver dans le petit village de Morwede en Westphalie. Georg s’entretient avec une infirmière qui lui dit qu’il est là depuis 5 semaines et qu’on est le 2 mars… qu’il a été renversé par une voiture devant la gare ; mais bien que Georg soit encore embrumé, il n’a pas du tout les mêmes souvenirs... il retourne dans son passé…
   
   Il vient d’obtenir son diplôme de médecine et s’ennuie à Berlin ; il est à vrai dire amoureux d’une étudiante qui travaillait au labo avec lui, mais elle a disparu et il la cherche partout dans les bars. La belle s’appelle Callisto, mais on l’appelle… Bibiche (ne me demandez pas pourquoi…)
   
    Le baron Von Malchin, qui connaissait son père, embauche Georg pour exercer dans le petit village de Morwede en Westphalie. Son premier poste de médecin !
   
   Mais je ne me suis pas arrêté à la gare d’Osnabrück se dit-il ! Aucune voiture ne l’a percuté. Il est arrivé à destination, et très vite s’est rendu compte que le baron Von Malchin préparait une curieuse potion dans son labo, à base de parasite du blé. La neige de Saint-Pierre. Une drogue dont il comptait faire un usage spécial…
   
   A vrai dire, Georg ne se serait pas autant intéressé aux préparatifs du baron s’il n’avait trouvé là-bas la fameuse Bibiche, passionnée elle aussi, un peu par notre infortuné narrateur, et davantage par la fabrication de la mixture, plus quelques autres personnages étranges, difficiles à cerner.
   
   Mais pourquoi, dans cet hôpital, nie-t-on ce qui est réellement arrivé ? En précisant ses souvenirs, Georg ne va pas tarder à le savoir.
   
   Cette "neige de Saint-Pierre" me fait penser à l’ergot de seigle, qui fit des ravages dans certaines populations et que l’on baptisait "le Mal des ardents "; il fut plus destructeur encore que la mixture du baron…
   
   Ce récit est astucieusement rendu : Le narrateur se réveille à l’hôpital, cherche à attraper ses souvenirs un à un, dans le plus grand désordre, à la fois exalté, désemparé, encore amoureux… et entouré de personnes un peu glauques (sauf ce brave curé à qui je donnerai la médaille de la sagesse !) . Comme dans le récit précédent (le Cavalier suédois) , on goûte un mélange de drame et d’humour très noir.

critique par Jehanne




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Le Judas de Léonard - Leo Perutz

La Cène
Note :

   Leo Perutz excellait dans les romans historiques où il mâtinait à sa sauce les faits historiques, sans jamais les heurter ou les ridiculiser, pour en tirer des romans passionnants. Celui-ci est son dernier., publié à titre posthume après que Alexander Lernet-Holenia eut apporté la dernière main. À l'ouvrage presque fini.
   
   Nous sommes en 1498, Léonard de Vinci est en train de peindre La Cène pour un couvent de Milan, ou plutôt, il le devrait, car en fait, il ne peint plus depuis longtemps et partage son temps entre la contemplation de son œuvre inachevée et la fréquentation assidue des bouges de la ville... Le prieur du couvent qui désespère d'obtenir la livraison de sa fresque, vient s'en plaindre au Duc de Milan devant lequel, Léonard doit bien s'expliquer, ce qui permet au lecteur d'entrer de plain-pied dans l'action. Si Léonard ne peint plus, c'est qu'il lui faut un modèle pour le visage de Judas et qu'il n'en trouve pas... S'il fréquente les mauvais lieux, c'est dans l'espoir d'en découvrir un. Le Prieur ne peut que s'incliner.
   
   Nous voici donc dans les estaminets où nous retrouvons un marchand allemand, Joachim Benhaim, qui vient de vendre deux très beaux chevaux au Duc et qui cherche à se restaurer. Dans cette auberge, il trouvera une compagnie bohème qui compte autant d'artistes, peintres, sculpteurs, poètes, que de voyous ; et d'ailleurs, se sont parfois les mêmes. Parmi eux, le plus dangereux est sans doute ce Mancino, qui trousse la rime mais loue aussi bien son poignard pour de basses œuvres. Il est amnésique, a été trouvé blessé et errant sur les routes, et ne sait plus rien de son passé. Il lui semble avoir été riche et puissant, et il semble à Joachim Benhaim l'avoir déjà vu avant... mais ils ne tirent rien de plus de ces vagues réminiscences. Seul, le lecteur en saura bientôt davantage grâce à une postface de l'auteur. Mais chaque chose en son temps.
   
   A partir de là, nous allons nous attacher aux pas du marchand de chevaux, qui vend par ailleurs toute marchandise précieuse susceptible de lui valoir un bénéfice. Il est fort, intelligent et entreprenant, il a déjà beaucoup voyagé de par le monde et ses affaires se portent bien. Il décide d'ailleurs de profiter de son passage à Milan pour recouvrer une dette que son père y a laissée en attente depuis bien trop longtemps. 17 ducats, c'est une forte somme ! Quand il s 'enquiert auprès de ses nouveaux amis de l'adresse de son débiteur, ceux-ci éclatent de rire et la lui donnent tout en lui assurant qu'il ne pourra jamais recouvrer sa créance. Il soutient que personne n'abusera jamais ainsi de lui, chacun s'enflamme, et un pari est pris. Joachim Benhaim va consacrer le reste du roman à tâcher de récupérer ses 17 ducats, ce qui s'avère effectivement bien difficile.
   
   Pour corser le tout, il aperçoit dès le premier jour une magnifique jeune fille, et c'est le coup de foudre !
   
   Joachim pourra-t-il mener à bien ces deux affaires ?
   Léonard finira-t-il bientôt la Cène ?
   
   Je vous laisse le découvrir avec ce très plaisant roman qui n'a pas pris une ride.
   
   Attention : Ne lisez pas la quatrième de couverture de l'édition Phebus qui en dit bien trop (quel gâchis!), ce qui n'était pas le cas de l'édition 10-18
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critique par Sibylline




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Trahir l'amour
Note :

   Voilà le deuxième livre que je lis de l'écrivain tchèque, Leo Perutz. Quel auteur passionnant ! Après Le cavalier suédois, je viens de découvrir Le Judas de Léonard. C’est à travers ce roman historique que Leo Perutz nous propose une réflexion sur l’art et sur l’homme et ses faiblesses.
   
   Nous sommes à Milan en 1498. Léonard de Vinci peint La Cène au couvent des dominicains Santa Maria delle Grazie. Peint ? Voilà des mois que la fresque n’avance pas au grand dam du prieur du couvent qui se plaint au duc de Milan. C’est bien mal connaître le processus créatif de l’artiste. Léonard de Vinci travaille et couvre ses carnet de croquis mais il ne peut avancer car il lui manque le modèle qui incarnera Judas. Léonard de Vinci pense, en effet, que le peintre doit "tirer enseignement de la nature et de partir d’elle.". Mais pour le trouver, il faut d’abord comprendre qui était Judas ? A-t-il trahi Jésus par cupidité ? avarice ? envie ? Non ! Il a commis une faute que même Jésus ne peut pardonner.
   "Il l’a trahi lorsqu’il a compris qu’il l’aimait répondit le garçon. Il a pressenti qu’il ne pouvait s’empêcher de trop l’aimer et son orgueil le lui a interdit.
   - Oui, le péché de Judas fut cet orgueil qui le conduit à trahir l’amour qu’il éprouvait , dit messire léonard."
   

   Dès lors le roman nous amène à travers les rues de Milan à la suite de ce Judas qui reniera son amour par orgueil et à côté duquel, en comparaison, les mauvais garçons des tavernes, les ivrognes, les voleurs, et même les meurtriers, peuvent être pardonnés.
   
   C’est avec talent que Leo Perutz donne vie à la cour du duc, à ce peuple de Milan épris d’art, à ces personnages hauts en couleurs, à ces artistes passionnés mais qui vivent dans la misère, à ces rues animées, tumultueuses. On suit avec intérêt l’histoire de Joachim Behaim, ce marchand allemand.
   
   Vous l’avez compris j’ai beaucoup aimé cet excellent roman et sa belle réflexion sur l'art et l'amour.
   Contemporain de Franz Kafka, Leo Perutz est un écrivain majeur du XXe siècle européen. Né à Prague en 1882, il s’installe à Vienne à dix-sept ans. À partir de 1915, il publie une douzaine de romans avec un succès grandissant. En 1933, La Neige de saint Pierre est immédiatement interdit par les nazis en Allemagne. En 1938, suite à l’annexion de l’Autriche, il s’exile à Tel-Aviv où il n’écrira plus jusqu’en 1953, date à laquelle il publie son dernier roman, la Nuit sous le pont de pierre. Leo Perutz meurt en 1957 en Autriche, près de Salzbourg.
   
   Ce "Kafka aventureux", selon les mots de Borges qui l’admirait, reste aujourd’hui à redécouvrir et à célébrer, tant pour la Troisième Balle, son premier roman, que pour le Maître du Jugement dernier (1923) ou la Neige de saint Pierre (1933)
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critique par Claudialucia




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Leonard ? Leonardo da Vinci, bien sûr
Note :

   Et voilà Léonard de Vinci en quête d’un modèle pour le Judas qu’il doit représenter dans un tableau de la Cêne, vaste œuvre magistrale, en cours de réalisation pour le Couvent de Maria delle Grazie à Milan. Le tableau n’avance pas et le prieur du Couvent vient se plaindre au Duc Ludovico Maria Sforza, qui convoque Léonard de Vinci.
   L’explication est donnée ; Léonard de Vinci est en quête d’une figure de Judas qui pourrait l’inspirer et de Judas, il n’en trouve pas. Il a beau remuer ciel et terre, bouges et tavernes, point de Judas.
   
   "Parce que l’élément essentiel entre tous, répondit messire Léonard, je ne le possède ni ne le vois encore, je veux parler de la tête de Judas… Comprenez-moi bien, messeigneurs ! je ne cherche pas un galopin ou un malfaiteur quelconque, non, je veux trouver l’homme le plus vil de tout Milan afin de donner ses traits à Judas."
   

   C’est qu’il est perfectionniste notre Léonard !
   Parallèlement arrive à Milan Joachim Behaim, un Allemand. Il est venu à Milan vendre au Duc deux chevaux. C'est un commerçant qui achète et vend tout ce qui peut lui ramener un bénéfice. Homme d’affaires intelligent, entreprenant, qui a beaucoup voyagé, il s’est laissé capter par la vision d’une jeune femme entraperçue sur un marché et ne parvient pas à l’oublier. De fil en aiguille, remontant toutes les pistes qui peuvent le mener à cette femme, il arrive dans une taverne, l’Auberge de l’Agneau, fréquentée par des artistes (peintres, sculpteurs, poètes, et même Léonard lui-même à l’occasion), des gens d’église aussi mais surtout en fait des gens sans le sou.
   Il rentre là en relation avec le sieur Mancino, étrange poète au coup de poing ou de dague facile qui connait la jeune femme.
   
   Joachim Behaim s’est donné une autre mission à Milan, celle de récupérer une dette de dix-sept ducats contractée par un Florentin qui vit maintenant à Milan, Bernardo Boccetta, auprès de son père et qui n’a toujours pas été remboursée. Cette affirmation provoque l’hilarité à l’Auberge de l’Agneau, Boccetta étant un escroc notoire et avaricieux qui n’a jamais rien remboursé.
   Le décor est planté :
   Léonard cherche "le" Judas.
   Joachim cherche la femme entrevue.
   Et il cherche aussi à se faire rembourser les dix-sept ducats.
   
   S’ensuit un roman intelligent et sensible dans lequel Leo Perutz entrecroise tous ces fils pour en faire un "tissu" convaincant. Ce roman se lit rapidement et on en sort plutôt plus intelligent qu’avant d’entamer sa lecture.
   
   A noter que ce fut le dernier roman de Leo Perutz et qu’il fut publié à titre posthume.
   A noter également que rarement une conclusion ou postface de l’auteur n’a autant apporté à saisir toutes les clés du roman ! Je ne vous en dis pas plus, le mieux est de lire "Le Judas de Leonard" !

critique par Tistou




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La troisième balle - Leo Perutz

La soif de l'or
Note :

   La troisième balle fut le premier roman publié par Leo Perutz, et dès ce premier roman, il sut trouver le cœur des lecteurs et la voie du succès, ceci grâce à un talent tout particulier pour le roman d'inspiration historique.
   
   Quand on lit Perutz, on est frappé de voir le nombre d'époques et de lieux dans lesquels il peut se mouvoir à son aise et dont il peut parler avec naturel et même brio. Ce mathématicien statisticien dévoile ainsi également une énorme culture historique qui lui permet de réaliser ces prouesses. Quels que soient l'époque et le lieu choisis, il saura vous y faire vivre comme si vous aviez réellement pu y aller, et cela est loin d'être à la portée du premier venu. Vous qui vous désolez aujourd'hui du nombrili, de l'autofiction et des puérils règlements de compte familiaux par voie littéraire, tournez votre regard vers Leo Perutz, vous en serez récompensé.
   
   Donc, où l'auteur nous emmène-t-il pour cette première expérience ? Ce sera au Mexique, à l'époque des Conquistadores, pour assister -entre autre choses- à la mort de Montezuma.
   
   L'approche de Perutz se caractérise par une absence totale de recul. On est pleinement « dedans », et pas seulement comme spectateurs mais on est partie prenante car nous suivons le récit que nous en fait de façon particulièrement vivante, réaliste et pleine de passion, l'un des participants. Ce narrateur est souvent en position de tiers omniscient, mais le lecteur ne songe guère à contester quoi que ce soit de ce qui nous permet de coller mieux à l'action. Alors, en route ! Charles Quint règne sur la majeure partie de l'Europe, mais Allemands et Espagnols alors alliés ne s'apprécient guère, surtout pour ceux des Allemands qui, à l'instar de Luther aspirent à une religion plus pure spirituellement et moins avide de puissance.
   
   C'est un groupe de ces Allemands, avec à leur tête le Prince ou Comte (Rhingrave) Franz Grumbach que son anticléricalisme a contraint à s'expatrier, que nous allons suivre. Ils soutiennent, armes à la main, les Indiens trop mal armés, aussi bien psychologiquement que matériellement pour avoir la moindre chance contre Cortez et son bras droit Mendoza qui veulent leur or pour l'Espagne. Mais en même temps, Grumbach est proche et même parent de ces seigneurs espagnols, ce qui, on le sait, n’empêche pas de s'entretuer. Et c'est ainsi que le rhingrave rebelle ne va finalement plus avoir à sa disposition pour empêcher la conquête du Mexique par Cortez, que trois balles d'arquebuse, et encore, frappées d'un sort plus qu'inquiétant...
   
   Porté par une écriture splendide, qui ne craint pas la poésie, Perutz nous offre un récit historique plein d'une multitudes d'histoires très belles souvent teintées de superstition, de magie et de fantastique car l'époque n'est pas encore à la logique et à l'esprit scientifique, et l’interprétation du monde et de ses manifestations prenait un tout autre chemin. Les mauvais romans historiques font couramment des anachronismes de pensée, leurs personnages ont la mentalité de l'époque de leur auteur et non de celle qu'ils sont censés habiter. Ce n'est jamais le cas chez Perutz, ce qui ne l’empêche pas de montrer dès ce premier roman, une vision moderne et réaliste de l'Histoire, délivrée des idéologies cosmétiques :  »Ce pays était florissant et prospère avant votre arrivée. A présent, il n'est pas un champ que vous n'ayez abreuvé de sang, et pas un arbre dont vous n'ayez fait une potence. (…) Piller, voler et prendre de l'or, voilà ce que vous appelez la Gloire de la Chrétienté, cria Grumbach.» Tandis que, clairvoyance pas si courante au début de 20ème siècle, l'auteur montre les Indiens  »C'est un peuple de danseurs, de moines et d'enfants, se dit-il. Ils ne savent pas se défendre tout seuls de leurs ennemis. Ils préfèrent de beaucoup tenir à la main des clochettes, plutôt que des épées. »
   Lisez La troisième balle, il le mérite.

critique par Sibylline




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Le tour du cadran - Leo Perutz

Vingt chapitres pour vingt-quatre heures
Note :

   Publié en 1918, ce roman à suspens, fut tout de suite un gros succès populaire.
   
   Nous allons suivre pendant 24h haletantes, notre personnage principal : Stanislas Demba dans les rues de Vienne. Il fuit. Deux policiers l'ont arrêté alors qu'il tentait de vendre un livre volé. Ils l'ont menotté, il s'est tout de même enfui et ils l'ont poursuivi jusqu'à sa chambre, mais il a finalement réussi à sauter par une fenêtre assez haute.
   
   Il s'enfuit ensuite à travers les rues de la ville, et nous sur ses talons, nous allons assister à ses nombreuses tentatives, non seulement d'échapper aux pandores, mais aussi, de se libérer des menottes et de trouver une grosse somme pour emmener la femme qu'il aime dans un beau voyage, seul moyen, pense-t-il de la séduire.
   
   Mais la vérité, c'est qu'il n'a pas un sou, qu'il est encore étudiant, gagnant maigrement sa vie en donnant des cours particuliers, qu'il ne peut pas rentrer chez lui, qu'il a faim et ne peut pas se nourrir car l'on verrait ses chaines. Il ne peut pas davantage se reposer. La vérité, c'est que Sonia ne l'aime pas, qu'il lui fait juste peur et qu'elle en aime un autre, tandis que Demba ne voit pas, sous son nez, la femme qui, elle, l'aime.
   
   Elle a du mérite d'ailleurs, car il a vraiment beaucoup de défauts ce Stanilas, et pas seulement de la traiter comme quantité négligeable. D'une façon générale, il ne respecte pas autrui d'ailleurs. Il est colérique, vindicatif, vaniteux, méprisant, susceptible, impulsif, irréfléchi etc. Vous verrez par vous même et pour arranger le tout, il ment comme il respire, mais avec beaucoup moins d'à propos qu'il ne le croit.
   
   Bref la course dure tout le livre, de scène en scène, de rebondissements en coups du sort, et il faut avouer que malgré beaucoup de trouvailles, cela finit par avoir un coté un peu répétitif, mais persistez, vous ne le regretterez pas, car cela repart de plus belle jusqu'à l'ultime étape où Demba doit retourner à sa chambre car on lui y apportera de quoi se libérer...
   
   Mais n'oublions pas comme Perutz aime les retournements de situation et souvenez-vous qu'avec lui, un roman n'est pas fini avant la dernière ligne...
    ↓

critique par Sibylline




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Tribulations à Vienne
Note :

   Léo Perutz est né à Prague en 1882. Il quitte la Bohème à l'âge de 17 ans pour Vienne où il étudie les mathématiques et la littérature. Il s’intéresse à la théorie des jeux de hasard et commence par travailler dans une compagnie d'assurances. Il est appelé au combat pendant la Première Guerre mondiale, au cours de laquelle il est blessé. De retour à Vienne, il publie son premier ouvrage et entreprend de nombreux voyages. C'est en 1918 que paraît Le Tour du cadran, son troisième roman. Il quitte l'Autriche pour la Palestine en 1938, au moment de l'Anschluss. Léo Perutz meurt en 1957.
   
   Le personnage principal, Stanislas Demba, est un étudiant viennois désargenté. Après avoir volé trois livres à la bibliothèque pour écrire un article, il décide de les revendre pour éponger ses dettes mais lors de la vente du troisième, le brocanteur suspicieux, appelle la police et Demba échappe de peu aux policiers en se jetant par une fenêtre après que ceux-ci lui aient déjà passé les menottes. Pendant tout le roman qui s’étale sur une petite journée, Stanislas Demba erre dans Vienne, engoncé dans une longue pèlerine, pour chercher secours et argent. Mais il n’est pas si simple de circuler en ville et passer inaperçu quand on a les deux mains liées par des bracelets en acier. Les situations grotesques parfois, drôles le plus souvent et même dramatiques se succèdent à un rythme effréné.
   
   Il faut aussi reconnaître que le pauvre Stanislas n’y met guère du sien. Solitaire et d’un caractère plutôt introverti, il s’est entiché de Sonia et s’imagine que sa passion est partagée, d’où des crises aiguës de jalousie. Durant toute cette journée de cauchemar, il s’entêtera a réunir une somme d’argent lui permettant d’emmener sa belle en voyage pour la soustraire à un rival, prioritairement à se débarrasser de ses menottes.
   
   Un excellent roman qui n’est heureusement pas gâché par cette incompréhensible décision de l’éditeur, indiquer au lecteur sur la quatrième de couverture que le héros a les mains entravées par des menottes, alors que Leo Perutz lui, se garde bien de rien nous en dire avant le chapitre huit et une petite centaine de pages ! Vous n’aurez donc pas le plaisir de découvrir cet intrigant aspect de la personnalité de Stanislas Demba tel que le souhaitait l’auteur. C’est bien dommage, de mon point de vue, mais pourtant malgré ce qui pourrait être un handicap énorme, le roman reste magistral. Autant par son intrigue (et je ne vous parle pas de la chute ! (sic !)) que par son écriture au rythme enlevé, pleine d’humour et de modernité.
   
   Certains critiques on vu du Kafka dans ce Perutz, certes il y a là aussi le poids de la fatalité qui s’acharne sur cet homme banal et qui le pousse à des actes insensés, mais en plus amusant que chez l’autre. Notez par ailleurs qu’Alfred Hitchcock avait beaucoup apprécié ce roman. Alors ruez-vous sur ce superbe ouvrage, qui plus est paru dans une collection de poche très élégante et au prix modeste.
   
   "Il s’était attendu à ce que son adversaire, en le voyant, se montrât confus, abasourdi, consterné, totalement déconcerté. Mais au moment où il se retrouva face à lui, il vit que son visage avait pris une étrange expression. Ce n’était ni la peur, ni la honte qui se lisait dans les traits de M. Skuludis, mais une surprise, une stupéfaction sans égale, sans nom. Il regarda Demba, bouche bée, et de sa main droite tendue, aussi hiératique qu’une statue d’Apollon, il désigna, comme frappé de stupeur, les mains de Demba. Les mains ! Les mains !"

critique par Le Bouquineur




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Le miracle du manguier - Leo Perutz, Paul Frank

Fantaisie indienne
Note :

   Co-écrit avec Paul Frank, écrivain autrichien 1885/1976
   
   Ce roman est bien différent des autres romans de Leo Perutz, tant par le fond (choix de l’histoire racontée) que par la forme (le ton et l'écriture). Pour l'écriture, elle m'a semblé moins lyrique, moins saisissante, s'adressant moins aux sensations et aux sentiments qu'à l'esprit et à la logique, contrairement à ce que l'on constate dans d'autres œuvres. Le ton est assez léger malgré le suspens, voire même la peur que l'on essaie d'imposer au lecteur. C'est pourquoi j'aurais tendance à attribuer cette différence à la part que Paul Frank a prise à cette rédaction à quatre mains. Cela m'a aussi semblé moins moderne, cela fait penser aux récits courts de James, Dickens ou Collins, quand ils incluaient une part de fantastique et/ou de suspens.
   
   Pas de bain d'Histoire ici, mais plutôt une mésaventure exotique au goût de magie indienne, quand le cartésianisme (pas toujours assez vigoureux) des Européens, se heurtait aux manifestations des magies de l'Orient, des tours des sadhus... et justement, c'est de cela qu'il s'agit ici. Le Baron Vogh, sportif viennois dans la force de l'âge, a ramené des Indes un sadhu en grand danger d'être lynché par les siens. Il en a fait son jardinier, tâche dont l'homme s’acquittait fort bien, jusqu'à ce que la tentation de la magie ne revienne le titiller. Et l'on sait qu'il n'est pas bon de jouer avec les forces surnaturelles... et aujourd'hui, le baron est fort mal et a besoin de toute urgence des soins de notre narrateur, docteur, mais plutôt savant et chercheur en faune et flore, que généraliste, qui se demande bien ce qu'on peut attendre de lui.
   
   A mon sens, cette fantaisie est bien moins littéraire que les autres œuvres que j'ai lues de cet auteur. Mais il est aussi d'une lecture plus légère et plus facile. Les scènes prêtant à rire ou sourire sont mêmes assez nombreuses. On n’est pas saisi par l'intensité du moment et de l'action historique, mais, la curiosité est piquée au vif et l'on dévore les derniers chapitres pour avoir enfin une élucidation entière. Même si l'on a assez vite deviné les grandes lignes, on désire avoir des explications complètes et circonstanciées. Et on les a, au moins, on n'est pas frustré comme cela arrive souvent avec les histoires fantastiques.
   
   Un bon moment de lecture récréative, sans plus d'ambition, me semble-t-il. Mais un titre à ne pas choisir pour faire la connaissance de Leo Perutz, car il n'est pas représentatif.

critique par Sibylline




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Seigneur, ayez pitié de moi ! - Leo Perutz

9 nouvelles
Note :

   Neuf nouvelles de longueurs très inégales dans ce recueil regroupant des nouvelles parues entre 1907 et 1929. La plus longue La naissance de l’Antéchrist fait 70 pages quand la plus courte n’en fait que 4.
   
   La première nouvelle, éponyme, se déroule dans la Russie qui se débat dans la guerre civile avec le renversement du tsar in fine. Il y est question de Dzerjinski qui dirigea la Tchéka, police secrète qui contribua à une vaste épuration d’ennemis de la Révolution ou supposés tels. Mais le héros de cette nouvelle est un dénommé Volochine, un spécialiste du décodage de l’armée russe qui refuse de collaborer avec le nouveau pouvoir. Sa fin est programmée dans les sinistres locaux de la Tchéka quand... Et la nouvelle vire côté romantique avec un rebondissement des plus improbables, comme souvent dans les nouvelles de Leo Perutz. Il adorait manifestement intégrer dans des lieux réels et au contact de personnages existants ses héros de nouvelles (ou romans ?) à rebondissement. On note par ailleurs un souci manifeste de vraisemblance et de conformité à la réalité des lieux ou des personnages qu’il met en scène.
   
   Mardi 12 octobre 1916 met en lumière les effets d’une détention prolongée sans, ou si peu, nouvelles ou contacts de l’extérieur sur le psychisme d’un prisonnier. Ici Georg Pichler, soldat autrichien fait prisonnier par les Russes, qui retournera à Vienne passablement "dérangé".
   
   La naissance de l’antéchrist, le gros morceau du recueil, se déroule en Sicile, à Palerme et restera jusqu’au bout dans l’ambiguïté. L’enfant de Philippo, le "Gênois", savetier de Palerme et en réalité forçat évadé et de la servante du curé de Montelepre, devenue sa femme et en réalité religieuse ayant renié ses vœux, est-il l’antéchrist au bout du compte ? Bien des drames vont se produire autour de lui mais… ?
   
   La lune rit est plus légère, une pochade, comme qui dirait pour rire.
   
   L’auberge A la Bombarde, également longue (46 pages) renoue avec l’armée et les soldats ; le sergent-chef Chwastek en particulier. Une histoire d’amours déçues en toile de fond et un drame au final dans l’ambiance d’une ville de garnison d’Europe Centrale début du XXème siècle.
   
   Les quatre suivantes sont plutôt courtes et moins fondamentales. On y traîne toujours du côté de l’Europe Centrale avec, bien sûr, un soin particulier apporté au dénouement inattendu, au rebondissement visiblement systématiquement recherché.
   
   La lecture de Seigneur, ayez pitié ! s’avère aisée, plutôt prenante, pas un "page-turner" mais presque. Ou alors un "page-turner façon début XXème siècle, quand Agatha Christie et autres auteurs de polars n’avaient pas encore poussé le bouchon beaucoup plus loin (Edgar Allan Poe avait déjà sévi pourtant). Pas d’élucubrations fantaisistes et irréelles, Leo Perutz colle toujours à la vraisemblance, a le souci du détail authentique mais sa marotte c’est visiblement de désarçonner le lecteur par un rebondissement final inattendu.

critique par Tistou




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Le marquis de Bolibar - Leo Perutz

Chronique d'une défaite annoncée
Note :

   Envahie par les armées de Napoléon, toute l'Espagne résiste, avec l'aide des Anglais pendant l'hiver 1812. En Catalogne, le marquis de Bolibar a préparé l'assaut de la guérilla sur la petite ville de La Bisbal tenue par les régiments de Hesse et de Nassau qui vont s'y faire massacrer. Seul survivant parmi les officiers, Edouard de Jochberg écrira plus tard ses souvenirs. Ce ne sont pas à proprement parler des mémoires de guerre. Son récit à la première personne n'est pas banal et il semble finalement s'orienter vers le fantastique.
   
   L'Espagne d'alors est dépeinte comme un pays d'une grande bigoterie, puisque Leo Perutz l'étend jusqu'aux mots de passe des guérilleros : à la formule "Ave Maria purissima" on doit répondre "Amen ! Elle a conçu sans péché". La population est empêtrée dans ses dévotions aux saints que peint en série don Ramon d'Alacho tandis que sa fille de dix-sept ans, la Monjita, suscite le désir à la fois du colonel et de ses officiers. Le colonel du régiment allemand voit dans cette gamine une sosie de son épouse décédée, dont il emporte pieusement les robes dans ses bagages. Comme jadis Françoise-Marie, les officiers flirtent avec la Monjita. Les généraux eux aussi ne pensent qu'à çà : "Que diable ! Masséna a toujours une femme avec lui ; tous les six mois il fait venir de Paris une nouvelle actrice." Mais il y a d'autres urgences à La Bisbal ! C'est la guerre.
   
   Sans le vouloir, les officiers Brockendorff, Castel-Borckenstein, Donop, Eglofstein, Gunther, Jochberg et les autres mettent à exécution le plan conçu par le marquis qu'ils ont pourtant fusillé après l'avoir démasqué sous un déguisement de paysan : une charrette de paille brûle, les orgues résonnent, etc. Comme s'ils donnaient "le signal qui serait celui de [leur] anéantissement." Effectivement, la guérilla s'empare des défenses de la ville et de ses quartiers les uns après les autres : les soldats de l'Empereur sont massacrés, y compris le colonel. Il ne reste bientôt plus que Jochberg... or, ne voilà-t-il pas qu'on le salue comme si c'était lui le marquis de Bolibar !
   
   Comme on a vu précédemment un capitaine prier l'Antéchrist avant de se lancer dans une mission quasiment suicidaire à travers les lignes ennemies, eh bien tout est possible. Superstition ou diablerie ? C'est comme ça avec Leo Perutz...

critique par Mapero




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Le maitre du jugement dernier - Leo Perutz

Le mystère des suicides en chaine...
Note :

   Encore un de ces récits énigmatiques du grand Leo Perutz ! Cette fois, nous sommes en 1909, à Vienne, dans un monde bourgeois et artistique, et même noble d'ailleurs, grâce à notre narrateur, le peu accommodant Baron Von Yosh, Capitaine, et surtout amoureux éperdu de la comédienne Dina, qu'il avait pourtant eu le tort de négliger, ce qui fit qu'il la retrouva mariée à un autre...
    Et cet autre, c'est Eugen Bischoff, star du théâtre, un peu sur le déclin, et depuis ce matin, ruiné. Mais il ne le sait pas encore. Notre narrateur, lui, le sait, mais ne manifeste guère de tristesse ou de compassion. Pourtant toute cette petite troupe forme, avec quelques autres, un groupe amical qui aime à se réunir pour jouer de la musique de chambre. C'est d'ailleurs ce qu'il vont faire ce soir, il y aura également Félix, le frère de Dina, le docteur Gorki, et un nouveau venu, ingénieur du nom de Solgrub, qui jouera les enquêteurs en concurrence avec le Baron. Car ce soir, il y aura un mort (qui ne s'en ira pas sans avoir évoqué un mystérieux "Maître du Jugement Dernier"), et une bien étrange histoire de personnes qui toutes, après avoir vécu une certaine expérience, se suicident... Nous voulons savoir laquelle, comment, pourquoi, et resterons "scotchés" aux basques du peu sympathique Baron Von Yosh, courageux, pointilleux sur son honneur, froid, calculateur, sans cœur et intelligent, que ses "amis" considèrent comme une "Superbe canaille" pour sa brutalité à toujours obtenir ce qu'il veut. Cette fois, c'est comprendre ce qui s'est passé. Et nous avec lui.
   
   Nous allons frôler, voire plus, le surnaturel, retomber dans la réalité pour la quitter à nouveau. De surprise en péripétie, de découverte en retournement de situation, et quelques morts plus tard, nous finirons par avoir le fin mot de cette histoire compliquée, mais souvenez-vous avec Perutz : Jamais avant la dernière page !!
   
   Une écriture superbe, une énigme captivante, une belle galerie de personnages et une époque début de siècle parfaitement rendue, vous vous régalerez en essayant de trouver la solution...
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critique par Sibylline




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Chambre close
Note :

   L’histoire est une variation autour du meurtre dans une chambre close, à Vienne en 1909. Le narrateur, un certain baron von Yosh, reçoit la visite du docteur Gorski qui lui propose d’aller chez Eugen Bischoff, célèbre acteur, pour jouer de la musique avec Dina, la femme d’Eugen, pour distraire ce dernier. D’autant que le jour même, la banque où il avait placé toutes ses économies a annoncé sa faillite.
   
   Un fois sur place, deux autres personnes sont aussi présentes : Felix, le frère de Dina, et Waldemar Solgrub, ingénieur très spécial, qui ressemble par ses talents de déduction à Sherlock Holmes.
   
   Au cours de la soirée, Eugen Bischoff s’isolera et se suicidera (aucun doute là-dessus). Le problème est que tout le monde a entendu deux coups de feu. Felix va très vite accuser le baron von Yosch car il a été l’amant de Dina il y a quelques années et a fait de nombreuses allusions déplaisantes tout au long de l’après-midi. Waldemar Solgrub est moins catégorique et commence son enquête. Le baron von Yosch en fera une en parallèle pour se disculper. La résolution du mystère ne se fera pas facilement, entraînera deux suicides dans des circonstances tout aussi incompréhensibles.
   
   En avançant, on s’oriente vers une explication livresque, irrationnelle et fantastique, à laquelle j’ai totalement adhéré. La fausse postface de l’éditeur est d’autant plus déconcertante.
   
   J’ai beaucoup aimé ce livre pour le côté mystère à résoudre, enquête parodique de Sherlock Holmes. J’ai eu plus de mal à comprendre le passage au fantastique. Une fois passé, j’y ai par contre totalement adhéré.
   
   Ce qui est déconcertant aussi c’est le fait que le baron von Yosch soit narrateur. Volontairement ou involontairement on adhère à son point de vue. Les accusations dont il est l’objet semblent incompréhensibles par exemple, car le baron nous les explique par des maladresses involontaires. Pour simplifier, on a du mal à croire à une quelconque culpabilité. Cela enlève un élément de suspens dirons nous. Un autre désavantage d’avoir le baron comme narrateur est le fait que les autres personnages nous sont inaccessibles, au niveau psychologique, notamment le personnage de l’ingénieur qui me semblait pourtant très intéressant. Cela vient du fait que le baron est peu empathique et a tendance à être manipulateur (en tout cas, c’est ce que le docteur nous dit savoir de lui par ouï-dire).
   
   Si on résume, le livre m’a plu mais moins que Le cavalier suédois. J’ai eu du mal à rester dans le livre quand je l’ouvrais. D’un autre côté, cela s’explique en grosse partie par le fait que ma lecture s’est faite dans les transports en commun et que les gens aiment s’asseoir à côté de moi pour parler avec leurs amis.
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critique par Céba




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Bon polar, bon roman
Note :

   Léo Perutz est un écrivain autrichien de langue allemande né à Prague en 1882. Il quitte la Bohème à l'âge de 17 ans pour Vienne où il étudie les mathématiques et la littérature. Il s'intéresse à la théorie des jeux de hasard et commence par travailler dans une compagnie d'assurances avant d’être appelé au combat pendant la Première Guerre mondiale, au cours de laquelle il est blessé. De retour à Vienne, il publie son premier ouvrage et entreprend de nombreux voyages. Il quitte l'Autriche pour la Palestine en 1938, au moment de l'Anschluss. Léo Perutz meurt en 1957. Le Maître du Jugement dernier est paru en 1923.
   
   Vienne, en 1909. Au cours d’un récital privé de musique de chambre, on découvre le corps sans vie du célèbre acteur Eugen Bischoff. Les circonstances de sa mort sont pour le moins mystérieuses, suicide provoqué ou meurtre maquillé ? Les soupçons se portent très vite sur le baron von Yosh, toujours amoureux de Dina, l’épouse de Bischoff, avec laquelle il eut une courte liaison avant son mariage. Une enquête menée en secret par Waldemar Solgrub, un ingénieur, membre du petit cercle d’intimes comprenant les susnommés ainsi que le docteur Gorki et Félix le frère de Dina, bascule soudain dans le plus grand mystère quand d’autres morts, toutes très troublantes, vont se produire.
   
   Je m’interroge souvent sur cette pratique consistant à catégoriser les livres en romans, polars, thrillers etc. J’en vois très bien le côté pratique et globalement adéquat mais combien de polars m’ont semblé faibles considérés comme tels alors qu’ils étaient de bons romans pour autant. C’est le cas inverse ici, ce roman de Leo Perutz est en fait un excellent thriller !
   
   Je connaissais l’écrivain pour Le Tour du cadran, très bon roman avec une poursuite haletante, ce bouquin-ci est un suspense très prenant, voire envoûtant, car l’énigme du début qu’on pouvait associer à des intrigues genre Le Mystère de la chambre jaune, par exemple, va prendre un tour ésotérique, ce qui ne fait qu’amplifier l’écarquillement des yeux du lecteur pressé d’en connaître l’épilogue. Fin du roman astucieusement négociée par Perutz, puisqu’elle est double et reste ouverte à toutes les interprétations. Du coup, même ceux qui n’aiment pas l’intrusion du surnaturel dans leurs lectures, peuvent opter pour l’autre hypothèse proposée. Malin, le gars !
   
   Si l’intrigue générale est peut-être un peu datée dans son développement, l’écriture est assez moderne et enlevée pour nous faire oublier l’ancienneté de ce très bon roman.
   
   "Il a choisi librement de mourir, dis-je à mi-voix. – Tiens donc ! Librement ! s’écria l’ingénieur d’une voix si virulente que je sursautai. En êtes-vous bien sûr ? Je vais vous dire une chose, baron : j’ai été le premier à pénétrer dans cette pièce. La porte était verrouillée de l’intérieur. J’ai dû briser la vitre de la fenêtre (…) J’ai vu son visage. J’ai été le premier à voir son visage. Et je vous dis : l’horreur qui avait déformé les traits (…), cette expression d’horreur n’était rien en comparaison de celle que j’ai vue sur le visage d’Eugen Bischoff. Il a eu une peur insensée de quelque chose qui nous est inconnu. (…) Eugène Bischoff a été acculé au suicide."

critique par Le Bouquineur




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Le cosaque et le rossignol - Leo Perutz, Paul Frank

Le charme des vieilles dentelles. Et de l’arsenic
Note :

   L’impression un peu de se trouver dans l’atmosphère un tantinet poussiéreuse des premiers romans d’Agatha Christie, mâtinée d’ambiance "Mitteleuropa", d’Arsène Lupin aussi... Il faut dire que Leo Perutz a écrit Le cosaque et le rossignol en 1927. Quand même !
   
   C’est moins confiné que chez Agatha Christie. Il n’y a pas à proprement parler d’intrigue à résoudre. En cela on se trouve davantage devant un roman classique, qui raconte une histoire et installe une ambiance, des personnages. A l’instar de ses nouvelles, lues précédemment, Leo Perutz fait preuve d’une belle agilité d’esprit et n’a pas peur des vastes mouvements d’ensemble (ce serait des plans larges au cinéma, avec beaucoup d’action).
   
   Une cantatrice, Lydia Van Loo puis re-nommée Thamaron (elle change de nom comme de chemise), est poursuivie non pas par le sort mais par son mari, ou plutôt celui qu’elle considère comme son ex-mari après qu’il se soit affiché avec une maîtresse de la moins discrète des façons. Sergueï Ogolenski, c’est lui le mari, était un proche du tsar et de sa famille et si quelqu’un sait si un membre de la famille est encore vivant, c’est lui. Mais pour le moment il se fait un devoir d’écarter (et géographiquement ça peut être très loin, comme la Sibérie par exemple) chaque homme qui se lie un tant soit peu avec la cantatrice. On voit ainsi se faire éliminer Holger, un diplomate danois, le Dr Frédéric Hamersvelt, un biologiste hollandais,... La cantatrice est désespérée et ne sait plus à quel saint se vouer ; quelque destination, quelque nouveau nom qu’elle prenne, Ogolenski la retrouve et discrètement écarte les hommes qui peuvent se lier avec elle.
   
   Mais c’est que la situation réelle est plus complexe que celle présentée via le filtre de la cantatrice. Quand Leo Perutz prend le filtre Ogolenski, c’est tout de suite différent...
   
   Le roman est rythmé par des chapitres somme toute assez courts, cinq à six pages pour l’essentiel. Une foultitude de personnages croquignolets interviennent au fur et à mesure qu’on avance dans la lecture, tel l’inénarrable homme d’affaires Dschahid, et le centre de gravité géographique de l’ensemble penche plutôt vers la "Mitteleuropa", en tout cas de l’Europe du temps où elle était encore le centre du monde.
   
   Pas moyen de s’ennuyer. Une fin peut-être un peu faible mais une lecture recommandable...
    ↓

critique par Tistou




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Son moins bon roman
Note :

   Rédigé à quatre mains avec Paul Frank, comme Le miracle du manguier, ce roman est à mon sens, peu digne du talent de Leo Perutz. Conçu tout d'abord comme un scenario dont on a d'ailleurs tourné le film, il est ici rédigé en roman, mais on est à la limite du roman de gare.
   
   Une très charmante cantatrice (qui peut se présenter dans n'importe quel opéra sous un pseudonyme qui fait d'elle une inconnue et obtenir immédiatement le rôle vedette pour le lendemain, quelle interprétera après au plus une répétition), fuit à travers toute l'Europe harcelée par un ex-époux (prince russe blanc) qui détruit tous les hommes qui s'éprennent d'elle (et il y en a constamment un...).
   
   Vous l'aurez compris, les limites de la vraisemblances ne sont guère respectées.
   
   Ça se lit très bien, d'abord parce que c'est bien écrit (Leo Perutz, tout de même) et ensuite parce que toute une série de péripéties anime le récit, avec des changements de lieux, d'amoureux, de traquenards à tous les chapitres... L'ombre du Tsar et de l'éventuel survivant au massacre d'Ekaterinbourg ajoutent un piment historique... C'est rapide, assez gai, avec une happy end... que demande le voyageur ? Par contre, beaucoup de points ne seront jamais bien explicités... Faut pas trop en demander quand même, et pour ce qui est de la profondeur...
   
   La quoi ?
   
   Bref, à mon avis, le dernier à lire, si vous devez lire Perutz.

critique par Sibylline




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