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Auteur des mois de août & septembre 2018
Claudio Magris

   Le si britannique et viveur Wells, venait de nous accompagner deux mois, il convenait de passer à des choses plus sérieuses et plus continentales. Claudio Magris, la plume de la Mitteleuropa, le nobélisable, était celui qu'il nous fallait.

Biographie

   AUTEUR DES MOIS D'AOUT & SEPTEMBRE 2018
   
   Claudio Magris est un universitaire, journaliste et écrivain italien, né à Trieste en 1939.

Bibliographie ici présente

  Danube
  Une autre mer
  Enquête sur un sabre
  Microcosmes
  A l'aveugle
  Classé sans suite
 

Danube - Claudio Magris

Au long du fleuve
Note :

    Prix du meilleur livre étranger en 1990 dans la catégorie essais.
   
   Quatrième de couverture
   
    "Des sources en Forêt-Noire à son delta en mer Noire, Claudio Magris descend le fleuve. En touriste : il visite les paysages et les maisons, s'arrête, à Vienne, devant un simple escalier de bois. En érudit : il découvre les sites majeurs, les rites de la Mitteleuropa ; il croise, semble-t-il, Kafka, Canetti, Lukács, Joseph Roth..., de passage, eux aussi. En homme : il s'émeut, s'émerveille, s'interroge. Sous la plume d'un grand écrivain, le voyage au gré du fleuve devient aussi une grande fresque des siècles passés." 
   
   
   
    Né à Trieste en 1939, Claudio Magris est un intellectuel italien, professeur de littérature germanique, spécialiste des Habsbourg et de la culture autrichienne. Son œuvre récompensée par de nombreux prix comprend essais et romans.
   
   C’est à un long voyage que nous convie l’auteur, celui du Danube qui, parti de la forêt Noire, traverse six pays et finit sa course par un delta dans la Mer Noire. Un texte érudit mêlant Histoire, Philosophie, Littérature. Il convoque l’esprit des lieux à chaque étape de ce long périple, s’émerveille des paysages que ce grand fleuve sculpte, tantôt paisible, flâneur, tantôt violent s’engouffrant dans les Portes de fer avant son entrée en Roumanie. Un voyage à travers les siècles et notre Histoire. Fleuve mythique, à l’égal du Nil, sa source reste un mystère même si le village de Donaueschingen a été retenu comme lieu de sa naissance. «Hier entspringt die Donau».
   
    Un récit enrichissant!
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critique par Michelle




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Un long cours, pas si tranquille
Note :

   ​​​​​​Le Danube est aujourd'hui le plus grand fleuve de l'Union européenne. Mais lire “Danube” et avoir pour guide Claudio Magris, c'est suivre — par la route essentiellement — trois mille kilomètres de découvertes géographiques, d'aventures historiques et d'érudition littéraire dans une Europe différente. Trente ans ont passé. Initialement publié en 1986, l'ouvrage concerne un voyage, sinon une série de voyages, contemporains des dernières années des régimes communistes. Loin d'être un long fleuve tranquille, cet essai monumental ne se lit pas vraiment comme un roman ! Si de multiples anecdotes et digressions en parsèment le cours et rendent l'aventure plus légère, il faut aussi accepter de subir de lourds développements professoraux à intention philosophique ou morale qui en rebuteront plus d'un. En clair, “Danube” s'adresse principalement à un lectorat féru de littérature et aspirant à connaître l'histoire d'un monde finalement assez étrange remplissant l'espace Rhin et Mer Noire : la Mitteleuropa. Rien à voir donc avec une gentille croisière touristique. Le livre de Magris suit le fleuve et Google Maps permet de suivre l'auteur à la loupe. La section du Danube en terre germanique, depuis la Forêt-Noire jusqu'après Vienne, est évidemment moins exotique pour le lecteur français que les parties suivantes au-delà de l'ancien Rideau de fer, quand les visiteurs italiens sont accompagnés d'un cicerone officiel, la serbe Mémé Anka, ou ensuite la jeune traductrice du bulgare véritable éponge de la propagande officielle. L'impression d'éloignement culmine dans la Roumanie ruinée par le communisme et l'étrangeté des divagations ultimes des bouches du Danube où survivent les pêcheurs lipovènes — cousins des Vieux-Croyants russes — au milieu des marais et des pélicans quand enfin se termine cette odyssée fluviale.
   
   Des personnages par centaines
   Or on s'éloigne bien souvent de la "potamologie" ! Dans ce livre où l'on apprend l'origine de la curiosité de Magris pour la civilisation allemande et le monde danubien — elle vient du professeur de lycée qui a éveillé l'esprit du jeune Claudio : "Il voulait nous enseigner le mépris du sirop sentimental" — on croise une multitude de personnages, les uns pittoresques comme ce Kyselak, marcheur infatigable qui gravait son nom partout au début du XIX° siècle, les autres plus célèbres par leur place dans l'histoire politique et militaire, et surtout dans la littérature. Près de Ratisbonne le Walhalla expose 161 bustes de grands hommes. En suivant le Danube, Magris croise le souvenir des gentils comme des méchants : l'empereur Marc Aurèle composant ses Pensées à Carnuntum près de Bratislava, Ovide exilé près des bouches du fleuve, Hans et Sophie Scholl résistant au nazisme, mais aussi l'affreux Eichmann et l'horrible docteur Mengele, moderne Dracula. Et pas d'index des noms propres pour s'y retrouver...
   
   Un guide historique
   De ville en ville, long chapelet au fil du Danube, Claudio Magris s'intéresse à toutes les époques de l'histoire. Souvent, l'auteur cède à la tentation d'énumérer des événements dont la ville a été le théâtre et des anecdotes sur des personnages connus ou inconnus. Ville natale d'Einstein, Ulm en donne l'exemple le plus net : on voit la population jeter les bases de sa cathédrale quand Charles IV l'assiège en 1376, assister aux obsèques du maréchal Rommel, Kepler publier ses travaux sur les mouvements des planètes, ou le général Mack capituler devant Napoléon... Reprise avec Vienne, ville de Johann Strauss et du docteur Freud, avec Bratislava, avec Budapest — "la plus belle ville du Danube" faite pour "le flâneur" (en français dans le texte) —, le procédé décline aussitôt après Esztergom, première capitale de la Hongrie au temps du roi Etienne. Durant la traversée des Balkans, Claudio Magris évoque quand c'est possible l'importance passée de la colonisation allemande, parfois depuis le XII° siècle, ou bien davantage au XVIII° siècle sous l'impulsion de Marie-Thérèse et de Joseph II. Ainsi s'explique la survivance de minorités allemandes dans le Banat à cheval sur la Serbie, la Hongrie et la Roumanie avec Timisoara, la Temesvar des Allemands, et surtout dans la province roumaine de Transylvanie.
   Les révoltes populaires et la Révolution de 1848 au temps du poète Pétofi ont aussi leur place dans les célébrations des temps révolus, sans oublier Charles, le dernier empereur Habsbourg et son épouse Zita, transportés par une canonnière anglaise descendant le Danube pour les conduire jusqu'à l'exil de Madère.
   
   La succession des guerres
   "La carte du Danube ressemble à un atlas militaire" écrit Magris en citant un historien local. Sans remonter plus avant, trois conflits majeurs émergent. Au début de la Guerre de Trente Ans qui allait ruiner l'Allemagne au XVII° siècle, simple soldat, Descartes était au service du duc de Bavière en 1619 et ce fut alors le temps de ses révélations philosophiques. Plus tard, le maréchal Montecuccoli combattrait les armées de Gustave-Adolphe puis de Turenne. Surtout la lutte pluri-séculaire contre les Turcs revient comme un fil conducteur. En 1526, le roi de Hongrie mourut à la bataille de Mohács, son royaume fut alors rayé de la carte par les Turcs ; à ce moment puis en 1683 les Habsbourg les empêchèrent de prendre Vienne. Les querelles nationales exacerbées suivront le reflux ottoman dans les Balkans jusqu'à déboucher sur le "suicide de l'Europe" après l'attentat de Sarajevo. C'est l'âge des mépris : écho des rivalités stupides entre les peuples, voici l'exemple rapporté par sa guide serbe : "Qu'est-ce qui est le plus rare : un cheval vert ou un Serbe intelligent ?".
   Les siècles passant la guerre se transforme : "la guerre totale, qui mobilise et écrase non plus des armées de métier dont les manœuvres obéissent à des intérêts de cours et de dynasties, mais des populations entières, des masses appelées à tuer et à mourir au nom d'idéaux (patrie, nation, liberté, justice) exigeant le sacrifice complet et la destruction totale de l'ennemi, lequel n'incarne plus des intérêts opposés mais le mal (la tyrannie, la barbarie, la race maudite)" (p. 191 de l'édition Folio).
   Cinq siècles durant, la Guerre de Trente Ans et les guerres contre les Turcs ont maintenu en vie l'empire des Habsbourg et forgé l'empire danubien, "allégorie baroque de la vanité de la gloire". On a quitté la potamologie pour la polémologie : l'histoire militaire n'est que "vanité de toute victoire et de toute défaite, lesquelles se succèdent et changent de camp". Ce thème de la guerre irrigue l'œuvre de Magris jusqu'à son dernier roman, Classé sans suite.
   
   La Mitteleuropa rêve ou cauchemar
   Remède aux conflits et aux divisions, le thème de la Mitteleuropa surgit d'un bout à l'autre du Danube à travers l'évocation des acteurs politiques ou des écrivains : Grillparzer célèbre la politique des Habsbourg comme une "mission danubienne" pour regrouper les nations slaves dont au XIX° siècle on disait encore qu'elles "n'avaient pas d'histoire" puisque soumises au Turc.
   Ratisbonne était devenu siège de la Diète d'Empire à partir de 1663 quand le Saint Empire s'était sclérosé, "un néant défini uniquement par ses limites" pour détourner la formule du romantique Achim von Arnim. Il appartenait aux Habsbourg de reprendre le mythe, de transformer l'empire et l'étendre. Déjà Frédéric III mort à Linz en 1493 avait imaginé ce sigle : A.E.I.O.U. : non pas une idée de sonnet pour Rimbaud, mais le programme à peine crypté que l'on traduit par "Austriae est imperare orbi universo". Il alimentera le mythe des Habsbourg jusqu'à l'archiduc François-Ferdinand et son projet avorté de transformation de la Double Monarchie.
   Au-delà des conflits de 1914 à 1945, face à l'idéologie des deux blocs rivaux, György Konrád, avocat de la liberté individuelle, oppose la vision anti-autoritaire de la Mitteleuropa, cœur d'une future Europe unie. "Aucun peuple, aucune culture — non plus qu'aucun individu — n'est totalement innocent sur le plan historique" juge le chrétien-démocrate Magris et c'est un appel à la tolérance et à la convivialité. Mais la Mitteleuropa peut aussi bien être une affaire de nostalgie (le beau Danube bleu…) ou même de sarcasme (décadence viennoise, balkanisation…).
   
   Les écrivains du Danube
   "L'esprit européen se nourrit de livres" et les livres sur le Danube abondent. Notre Jules Verne a écrit Le pilote du Danube où le policier Dragoch combat les pirates du fleuve. De ville en ville Claudio Magris s'intéresse aux écrivains qui ont brièvement vécu sur les bords du Danube, comme Céline faisant escale à Sigmaringen en 1945, aussi bien qu'à ceux qui y sont nés ou sont venus vivre sur ses rives. Les écrivains de langue allemande ont la part belle : Jean-Paul (Richter), Adalbert Stifter, Goethe publiant sous son nom les poèmes de sa jeune amie Marianne Jung-Willemer, Kafka écrivant à Milena, Karl Kraus haïssant la Vienne des derniers Habsbourg, "station météorologique de la fin du monde". Débarquant de Galicie à Vienne, comme Manès Sperber, Joseph Roth s'installe dans une maison de banlieue triste : "En habitant un endroit pareil, il n'était pas difficile de devenir expert en mélancolie qui est la note dominante de Vienne et de la Mitteleuropa". Des auteurs de langue allemande ont vu le jour en Roumanie : Paul Celan, Canetti admiré pour son Auto-da-fé et aussi Herta Müller temporairement réduite au silence par la dictature de Ceaucescu avant d'émigrer en Allemagne et de devenir lauréate du prix Nobel. Panaït Istrati avait quitté la Roumanie pour la France, suivi par Emil Cioran. On découvre aussi énormément d'auteurs célèbres dans leur pays mais rarement traduits en français. À la Budapest de Lukács, théoricien communiste du roman, et du dissident Tibor Déry, succède la Bucarest d'Ivajlo Petrov, de Raditchkov et d'Emilian Stanev. Né bosniaque et mort yougoslave, Ivo Andric, autre Nobel, est qualifié de "plus grand écrivain occidental à avoir raconté la rencontre entre ces deux mondes", l'Ouest et l'Est, que le Danube associe.
   "La vraie littérature n'est pas celle qui flatte le lecteur en le confirmant dans ses préjugés et ses certitudes, c'est celle qui l'aiguillonne et le met en difficulté, qui le contraint à revoir ses comptes concernant son univers et ses certitudes" (p. 217). En somme, lire Magris n'est pas de tout repos !

critique par Mapero




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Une autre mer - Claudio Magris

Un choix discutable mais respectable
Note :

   Soit trois amis, Carlo, Nino et Enrico, qui ont achevé leurs études secondaires à Gorizia en 1907. Ils lisent Schopenhauer, découvrent Ibsen et Tolstoi. Le roman se focalise sur l'histoire d'Enrico Mreule né en 1886 dans une famille aisée de la bourgeoisie locale. Son ami Carlo Michelstaedter fait figure d'idole car il s'est lancé dans l'étude des penseurs grecs — ils en ont discuté ensemble dans sa mansarde — et il a soutenu une thèse qui sera publiée seulement après son suicide en 1910. À cette date Enrico a fait un autre choix, un choix contraire à son ami philosophe. De même qu'il n'a pas répondu à l'invitation de Tolstoï qui prêche d'abandonner les biens matériels pour le rejoindre, et qu'il s'éloigne de ses amis de jeunesse y compris de Paula, la sœur de Carlo avec qui il aime faire de l'équitation. Le 28 novembre 1909, il a embarqué pour l'Argentine afin de fuir l'armée "k.u.k" c'est-à-dire impériale et royale pour une autre raison que politique : quoique triestin il n'est pas de ces irrédentistes qui salueront Vittorio Veneto. "Au fond, le service militaire lui est insupportable à cause du col serré de l'uniforme et plus encore à cause des bottes, lui qui dès qu'il le peut va nu-pieds".
   
    Mais l'Argentine s'avère une impasse : Enrico, qui dédaigne donner des cours à l'association Dante Alighieri, quitte Buenos Aires et perd plusieurs années à élever des chevaux de la Pampa à la Patagonie avant que Nino ne vienne l'extraire de son expérience insignifiante. "Est-ce qu'il n'aurait pas mieux valu rester simplement ensemble à discuter dans la mansarde, au besoin sans écrire, au besoin sans que même Carlo écrive ?"
   

   Enrico rentre à Trieste en 1922 et après quelques années d'enseignement au séminaire se retire sur la côte de l'Istrie, devenue italienne et y reste, une guerre plus tard, quand elle devient yougoslave.
   
    Dès lors ce qui avait été une fuite devient un détachement, un détachement du monde des hommes. Enrico décline les possibilités : de continuer à enseigner, de satisfaire une épouse (elle le quitte), de retrouver Paula devenue veuve, de s'engager (ni fasciste, ni communiste). Décrocheur, "intellectuel déserteur" comme suggère la prière d'insérer, il ne s'attache qu'à la mer qu'il contemple, en barque ou assis sur le littoral. La mer c'est l'Adriatique contemplée depuis la côte d'Istrie. À quelle "autre mer" le titre renvoie-t-il ? À une mer intérieure de calme, de retrait du monde en échange d'une vie de dépouillement et même de misère matérielle. L'auteur montre à merveille cette tentation du refus du monde en même temps qu'il fait défiler sous nos yeux le passage du temps sur Trieste et ses environs, sur une ville et des habitants bien réels même si l'étiquette de roman s'affiche sur ce livre plutôt que celle de récit.
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critique par Mapero




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Rhétorique
Note :

   Je pense que Claudio Magris ne sait pas concevoir les choses simplement et qu’il aime les nœuds. Les nœuds dans la tête. Dans la sienne, dans celles de ses héros et in fine dans celles de ses lecteurs. Ca fait beaucoup de nœuds.
   Deuxième roman de Claudio Magris et seconde prise de tête. Avantage pour "Une autre mer" sur "A l’aveugle", il est court !
   
   Pour autant on ne peut pas dire de Claudio Magris qu’il écrit pour écrire, qu’il "s’écoute" écrire en quelque sorte. D’autres hélas pratiquent ce sport anesthésiant. Non, Claudio Magris a des idées intéressantes, des choses à dire (beaucoup), une culture immense (c’est indéniable) mais dans la mise en forme, dans sa façon d’écrire, il complique à l’excès les choses, il noie son lecteur là où d’autres en ferait un bonheur de lecture. On comprendra que je ne prends pas beaucoup de plaisir à lire Claudio Magris. A la limite – et pour faire un mot d’esprit – je prendrais plutôt beaucoup d’aspirine !
   
   Début du XXème siècle, à Gorizia, en Italie mais à l’exacte frontière de l’actuelle Slovénie, trois étudiants ; Enrico Mreule, Nino Paternolli et Karl Michlstädter (devenu Carlo) avaient l’habitude de se retrouver pour philosopher, discourir :
   "Dans la mansarde de Nino, à Gorizia, ils avaient lu tous les trois ensemble, dans le texte, Homère, les tragiques grecs, les présocratiques, Platon et l’Evangile, et Schopenhauer, dans le texte lui aussi bien entendu, et les Védas, les Upanishads, le sermon de Bénarès et les autres discours de Bouddha et Ibsen, Leopardi et Tolstoï ; ils s’étaient raconté en grec ancien leurs pensées et les menus faits quotidiens, comme l’histoire de Carlo avec le chien, en les traduisant ensuite en latin par plaisanterie."
   
Pas vraiment de la gaudriole, on en conviendra !
   
   Nos trois gaillards vont prendre de l’âge, bien sûr. Enfin pas tous puisque Carlo va, en se suicidant, acquérir le statut de sage indépassable. Et c’est le parcours d’Enrico qu’on nous conte, Enrico qui a cherché à mettre en pratique les théories professées par Carlo, et qui s’est gentiment "gaufré" dans sa vie, entre élevage de chevaux en Patagonie et... pas grand-chose sinon superbe isolement vis-à-vis de la société des hommes en Istrie, sur les bords de l’Adriatique.
   Deux admirateurs en miroir ; Enrico vis-à-vis de Carlo et réciproquement.
   Je vous le fais simple. Parce que le traitement et les considérations incidentes, elles, sont excessivement compliquées. Au moins pour moi. D’où l’aspirine dont il est question plus haut...
   
   Ne pas en déduire que Claudio Magris n’est pas pour vous. Clairement il n’est pas pour moi mais je suis persuadé que d’autres lecteurs le porteraient aux nues. Il faut essayer...

critique par Tistou




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Enquête sur un sabre - Claudio Magris

Sabre et goupillon
Note :

   C'est par la fiction d'une longue lettre d'un prêtre à la retraite, don Guido, à son ami don Mario archiviste de l'évêché, que se présente cette œuvre de Claudio Magris, la première traduite en France. Elle porte sur des événements de la fin de la Seconde guerre mondiale. Fin 1944, la retraite de la Wehrmacht devant l'Armée Rouge, conduisit des troupes allemandes à refluer vers des vallées alpines en Carnie au nord du Frioul, non loin de Trieste, ville natale de Claudio Magris. Parmi ces troupes figuraient des cosaques alliés du Reich : ils étaient dirigés par le général Krasnov.
   
   Piotr Nikolaievitch Krasnov est connu pour diverses raisons. Officier de la garde impériale, général tsariste en 1914, il avait brièvement crû aux promesses des révolutionnaires avant de se retourner contre les Bolcheviks durant la guerre civile à la tête des cosaques qui l'avaient élu ataman en 1918. D'autre part, à la faveur de son exil, il écrivit des romans sur la période qu'il venait de vivre, dont au moins un est encore réédité, "De l'aigle impérial au drapeau rouge", aux Editions des Syrtes. Vaincus, ces cosaques se rendirent aux Anglais en 1945, ignorant que l'un des accords secrets de Yalta prévoyait que les prisonniers russes des Alliés occidentaux seraient livrés à Staline. Krasnov fut ainsi pendu à Moscou en janvier 1947 après un procès-éclair. Son sort rejoignait alors celui du général Vlassov qui avait lui aussi placé une armée russe anticommuniste au service du Reich.
   Mais dans les vallées où ils rêvèrent d'une Kosakia, un Kosakenland promis par les nazis, ces soldats perdus laissèrent des traces. Des habitants s'imaginèrent que Krasnov y avait trouvé la mort abattu par des partisans antifascistes le 2 mai 1945 dans le val de Gorto. C'est ce qu'examine don Guido, porte-parole des recherches et des inventions de Claudio Magris. Une tombe anonyme, à côté de laquelle est retrouvée la garde d'un sabre, travaille l'imagination des gens du pays. Le vieux prêtre rapporte aussi des conversations avec don Caffaro le curé du village où ces soldats avaient brièvement vécu et suscité des légendes, y compris celle d'un trésor laissé par Krasnov.
   
   En passant, il nous est donné une jolie définition du fascisme auquel Krasnov avait cédé : "une fausse poésie, emphatique et excitée". Quelque chose comme l'opposé du style de Magris, calme, rigoureux et précis. Voilà une bonne manière d'aborder l'œuvre de l'auteur triestin.
    ↓

critique par Mapero




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Bientôt Nobel ?
Note :

   Une fois, j’ai entendu qu’on disait de Claudio Magris qu’il pourrait être un futur lauréat du prix Nobel de littérature. Il ne m’a pas fallu bien longtemps pour décider qu’il fallait que je le lise. Il s’est écoulé trois ans pour que je passe à l’action (le dossier de Lire sur la littérature italienne a été le déclencheur) et trois mois pour qu’il sorte de ma Pile à Lire.
   
   Il a fallu que je choisisse un titre. Ça a été celui-là car le sujet m’étais inconnu mais m’intéressait beaucoup.
   
   Ce livre m’a d’abord surprise. C’est un genre hybride : on s’attend à une sorte de biographie mais en réalité c’est une longue lettre d’un vieux curé à un autre plus jeune, lui racontant les événements. Au lieu d’une biographie, on obtient un essai décrivant un peu les faits. Une fois que l’on sait ça, on n’a plus à s’étonner d’un style qui nous tient à distance des évènements et on ne peut qu’être impressionnée par l’intelligence des opinions données (bien sûr c’est toujours argumenté d’une manière convaincante).
   
   Cependant, c’est justement le fait de décrire si peu ce qui c’était passé qui a fait que par moment je me suis retrouvée un peu perdue (et que du coup je me suis un peu ennuyée).
   
   En conclusion, un avis mitigé. J’aurais aimé que l’auteur nous détaille un peu plus ce qu’il avait à nous dire. J’aimerais cependant continué à lire cet auteur. Connaissez-vous un titre qui pourrait me permettre de mieux comprendre le travail de Caudio Magris ?

critique par Céba




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Microcosmes - Claudio Magris

Vagabondages autour de Trieste
Note :

   Microcosmes ? Des petits mondes ! Ceux de Claudio Magris ne se situent qu'en Italie du Nord, à Trieste et dans l'étranger proche, en Slovénie et Croatie. Autrement dit une petite part de Mitteleuropa très accessible depuis sa cité, Trieste, où il est né en 1939. Ce livre lui a valu le prix Strega en 1997. Qu'a-t-il donc de si remarquable ?
   
   Ces microcosmes commencent et finissent à Trieste, partant du Café San Marco que fréquentent de beaux esprits, pour aller jusqu'au jardin public voisin où des statues rappellent par une série de têtes les grands hommes qui ont habité ici, Joyce, Saba, Svevo… Justement, la tête de Svevo n'est plus là, ironie du sort pour celui qu'il qualifie de romancier de l'absence. Tous ces textes sont riches de descriptions paysagères et d'anecdotes portant sur des personnages représentatifs d'un village, d'un coin de montagne ou d'une île oubliée.
   
   Magris s'éloigne de sa cité pour la Valcellina, dans le Frioul, une vallée très isolée où des ancêtres paternels ont semble-t-il vécu, puis dans les Lagunes de Grado près de Trieste, tout au fond de l'Adriatique. Aujourd'hui submergée, la petite île de San Grisogono porte le nom d'un martyr décapité sous Dioclétien, ancêtre possible d'un penseur né en Dalmatie en 1861, resté un génie incompris. "Il est difficile de dire qui des deux, du martyr ou du savant, a eu le sort le plus cruel".
   
   L'auteur se souvient de vacances passées en Slovénie au Monte Nevoso avec son épouse Marisa (décédée en 1996) et ses fils Francesco et Paolo qui espéraient pouvoir rencontrer l'ours fameux qui remplit les conversations des gens du pays. Dans le texte Colline, on passe dans la région de Turin, où l'auteur a enseigné la littérature allemande, et croisé à l'université un farfelu que les Brigades rouges n'ont pas épargné. Absyrtides est consacré à des iles aujourd'hui croates où les parlers italien et croate se métissent. Et puis vient l'évocation de vacances familiales dans le Haut-Adige, alias Tyrol du sud, au bourg d'Antholz, région où la culture italienne et la culture allemande s’interpénètrent. "…il serait bon que l'aigle du Tyrol soit rôti, mangé et digéré une bonne fois pour toutes, sans qu'on n'ait plus besoin de cracher sur ses os, comme il serait temps de s'ébrouer pour se débarrasser de l'obsession polémique de la frontière…"
   
   Partout les modifications de frontières sont venu bousculer les hommes, jouant avec leur identité, altérant jusqu'à la langue de tous les jours. "La correction de la langue est la prémisse de la netteté morale et de l'honnêteté" soutient Magris pour qui "Beaucoup de filouteries et de prévarications brutales naissent quand on fait de la marmelade avec la grammaire et la syntaxe".
   Déjà au milieu du XIX° siècle, les vieux Piémontais regrettaient l'avènement de l'unité italienne et la rupture consécutive avec la Savoie patrie de la famille régnante mais désormais française. Les modifications de frontières de 1919, triomphe de l'irrédentisme, créèrent des nostalgiques du Tyrol germanophone et même des autonomistes. En 1945, la victoire de Tito ôtera Fiume aux Italiens, et réduira l'arrière-pays de Trieste. Claudio Magris n'en finit pas de récriminer contre ces redécoupages et garde la nostalgie du temps où Trieste était austro-hongroise, non par intérêt particulier pour les Habsbourg, mais par goût des espaces ouverts — rendant tous ces microcosmes plus accessibles.
   
   Il ne faut pas manquer d'indiquer qu'une grande variété thématique enrichit ces microcosmes. Ainsi l'importance du temps qui passe, inéluctable, vient-il alourdir ces propos, les rendre plus graves. Attentif aux témoignages de personnes très âgées, témoins d'une époque révolue, l'auteur montre ici une gravité qui, conjuguée à l'érudition, caractérise nettement sa manière.
   
   L'ironie de l'histoire constitue bien sûr un fil rouge dans Microcosmes. Pour participer à la construction du socialisme chez Tito, des ouvriers communistes italiens quittèrent leur pays : en 1948 la rupture de Tito avec Staline plaça ces communistes italiens — et bons staliniens qu'ils étaient — dans une situation délicate : ils se retrouvèrent dans un camp de concentration que les Italiens avaient construit au temps de Mussolini. De nombreux autres passages sont aussi des piques contre le régime titiste.
   
   La vanité des hommes enfin. On la traque jusque dans les cadrans solaires, "avec cette manie d'y graver des inscriptions pompeuses qui les proclament inéluctables, irrémédiables, irrévocables, les ont rendues arrogantes au suprême degré. Mais il suffit d'un nuage pour les faire disparaître et c'est un vrai plaisir de voir ce cadran dans l'ombre, vide, trône vacant du temps destitué".
   Elle se glisse aussi dans cette illustration d'un ouvrage imprimé à Amsterdam en 1682 qui montre le château de Pecetto (près de Turin) mais ce château n'a jamais été construit ! "Cette disparité entre le réel et son inventaire n'est pas pour déplaire à celui qui [venant de ce "nulle part" qu'on nomme Trieste] aime les choses qui ne sont pas et trouve, comme un personnage de Svevo, son destin dans l'absence."
    On a souvent avancé le nom de Magris pour le Nobel, mais jusqu'à présent il reste absent de la liste des auteurs couronnés. L'absence, encore.

critique par Mapero




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A l'aveugle - Claudio Magris

Comme une philosophie de l'histoire
Note :

   L'Histoire avance à l'aveugle et dans sa marche absurde elle écrase au hasard innocents et coupables. Tous connaissent l'échec. C'est ce qui apparaît à la lecture de cet immense et labyrinthique monologue, beau roman pour un public féru d'histoire, mais d'une lecture difficile.
   
   Dans un hôpital psychiatrique, à Trieste, où il est entré en 1992, Salvatore Cippico, né en Tasmanie en 1910, raconte les erreurs de sa vie à son médecin le docteur Ulcigrai. Magnétophone, ordinateur, papier : le vieil homme livre son passé d'aventurier, sa biographie de communiste en même temps qu'il s'invente une autre vie, au XIXè siècle, en alter ego du marin danois Jorgenson, et s'occupe à sculpter des figures de proue dont les images se confondent avec celles des femmes qu'ils connurent, l'un comme l'autre d'un bout à l'autre du monde.
   
   Comme la mémoire ne se vide pas d'un coup mais par à-coups, le monologue ne produit pas un récit linéaire de vie de communiste fracassé par l'échec de l'action militante, et qui s'estime trahi par les ordres de la direction, il enrichit à tour de rôle une série d'obsessions à commencer par son histoire communiste et celle de l'Autre lui-même, tout en nourrissant de nombreux thèmes récurrents.
   
   Né en Tasmanie où son père triestin avait émigré, le narrateur y a commencé une vie de militant et d'agitateur. Expulsé d'Australie en 1932, le voici revenu sur la terre des ancêtres, à cheval sur l'Italie et la Yougoslavie. On est alors au temps de l'antifascisme et son Parti l'envoie dans les Brigades internationales : en Espagne il découvre les oppositions internes au camp révolutionnaire qui le conduisent à l'échec. Cippico devient ensuite un résistant contre les Allemands en Yougoslavie : il assiste à la division entre partisans de Tito et de Mihajlovic, et entre Serbes et Croates, avant d'être déporté à Dachau dans l'empire du "dragon". La libération venue, à son retour à Trieste, on l'envoie rejoindre les ouvriers communistes de Monfalcone que le Parti stalinien destine à la Yougoslavie de Tito pour construire le nouveau monde communiste. Mais en 1948, le schisme à l'intérieur du monde communiste tourne au drame pour Cippico : avec ses camarades staliniens, le voici incarcéré à Goli Otok, l'île Nue c'est-à-dire sans arbres, sur la côte dalmate. Ce camp de concentration (qui ne fermera qu'en 1989) constitue sa "double dose" de punition et aussi l'origine de "ses troubles délirants". Cippico a réussi à s'en échapper et en 1951 il émigre en Australie comme tant d'autres réfugiés et s'installe à Hobart. Quand arrive 1991, il s'effondre en même temps que l'Union soviétique : il est désormais mûr pour l'asile.
   
   L'alter ego, Jorge Jorgenson, nous fait remonter à l'époque des guerres de la Révolution et de l'Empire et vivre de multiples navigations y compris chasse à la baleine et escales à Tahiti. Avant d'assister à la bataille de Waterloo, le jeune Danois est témoin du siège de Copenhague par l'amiral Nelson et de la destruction du Palais royal. Passé dans le camp adverse, il tente une fâcheuse expédition en Islande, d'où les Anglais l'expédient au lointain bagne de Tasmanie, ex-terre de van Diemen. Tant d'épisodes forment "un mémorial picaresque" selon l'expression de la 4ème de couverture, à ceci près que l'intention satirique du picaro ne me paraît pas très présente étant donné la lecture tragique de l'histoire sur laquelle insiste l'auteur, une histoire faite d'échecs et de barbaries.
   "L'Histoire, enseignait le Parti, ou plutôt la préhistoire sanguinaire dans laquelle nous vivons et nous vivrons jusqu'à ce que le monde soit sauvé par la révolution finale, se trouve dans la tragique nécessité de combattre la barbarie avec des moyens barbares. De sorte qu'on ne comprend plus qui est le barbare, Tito ou Staline, eux ou nous, Nelson ou Bonaparte…" (p. 31 de l'édition folio). L'exemple le plus explicite de cette vision tragique de l'Histoire concerne l'attaque anglaise contre Copenhague en 1801 : le récit du bombardement dirigé par l'amiral Nelson est même repris à la fin du livre. "Nelson braque sa longue vue mais il la met devant son œil bandé, il ne peut pas voir le drapeau blanc et ne fait pas cesser le feu. C'est ainsi qu'arrivent les catastrophes, un défaut de vision, un malentendu, le timonier qui ne voit pas l'écueil parce qu'il regarde ailleurs ; la mort est un vieux pirate borgne, elle ne voit pas devant elle et crie ses ordres à l'aveugle." (p. 446). Ou plus sèchement : "L'Histoire est une longue vue placée devant un œil bandé" (p. 120). Dans ces conditions, le titre du roman tient donc de l'évidence.
   
   Ailleurs, c'est l'extermination des aborigènes de Tasmanie, pourchassés en brousse par les bagnards armés, qui relance à de multiples reprises la coloration tragique du roman, mais ce n'est pas tout, le tragique et la barbarie viennent même de plus loin. Le recours à l'antique mythe de Jason, de Médée, et des Argonautes est en effet une autre voie récurrente dans le déluge verbal de Cippico/Jorgenson. La Toison d'or se métamorphose en drapeau rouge — "rouge de notre sang et de celui du monstre " — et le supérieur de Cippico à Trieste, le camarade Blasich, est lecteur et spécialiste des “Argonautiques” d'Apolonios de Rhodes : rien d'étonnant à cela puisque dix ans plus tôt le mythe de Jason figurait dans Microcosmes au chapitre des “Absyrtides” ; Absyrte c'est le frère et la victime de Médée, l'histoire ayant migré de la Colchide à l'Adriatique, là justement où Maria, la maîtresse de Cippico, sacrifie son frère le combattant tchetnik pour que son amant s'échappe.
   
   "J'ai aimé la mer plus que la femme, avant de comprendre que la femme et la mer c'est la même chose" (p.100). Marie, Maria, Mariza, etc, les femmes aimées sont autant de figures de proue. Pensionnaire de l'asile triestin, Cippico devenu octogénaire sculpte en série ces images de bois du temps de la marine à voile et nul ne s'étonnera que la couverture de l'édition folio soit justement une image de figure de proue comme dans l'édition originale d'Alla cieca, chez Garzanti en 2005. "En haute mer, quand on rencontre le Hollandais Volant et qu'arrive l'inévitable naufrage, la tradition veut que le marin, pour se sauver, s'agrippe à la figure de proue." (p. 186). Ici, la tradition est respectée.
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critique par Mapero




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Dans un labyrinthe, les yeux bandés
Note :

   Pour moi premier ouvrage de Claudio Magris... et grosse interrogation. C’est toujours conçu ainsi un roman de Claudio Magris ? Je veux dire "aussi illisible" ?
   
   Claudio Magris possède indéniablement l’art d’écrire (ou ses traducteurs Jean et Marie-Noëlle Pastureau, celui de bien traduire). C’est écrit très proprement, on perçoit sans doute aucun l’intelligence et la culture de l’auteur. Mais je ne suis pas persuadé qu’il soit conscient de l’effort qu’il demande à ses lecteurs dans cet ouvrage pour le suivre, conserver un minimum le fil de ses propos et, partant, l’intérêt de ce dont il nous parle. Kaléidoscope est certainement le terme le plus adapté s’agissant de ce roman !
   
   C’est qu’en fait, il s’agit, à la base, de la relation par un vieil homme placé dans un hôpital psychiatrique des évènements de sa vie à son psychiatre. Dans un joyeux désordre et un mélange des plus... perturbants. Mais comme en outre il se prend pour Jorgen Jorgensen, aventurier danois du XIXème siècle, qui finit déporté en Tasmanie après être intervenu en Islande, en Angleterre, Salvatore Cippico – le nom officiel (? mais rien n’est moins sûr !) de notre narrateur – reprend la biographie dudit Jorgen Jorgensen pour son propre compte, mélangeant allègrement périodes, personnages.
   
   Il faut dire que Salvatore Cippico, le vieil homme en question, a connu bien des drames, entre déportation à Dachau, déportation par Tito au bagne de Goli Otok, dans la Croatie actuelle, l’île nue (comprendre sans arbres et sans eau) où les déportés étaient soumis à la soif permanente, aux humiliations incessantes voire aux tortures (entre "camarades" !!), exil en Tasmanie...
   
   Ca fait beaucoup de "vies" différentes. Si vous y rajoutez celle Jorge Jorgensen, que vous mettez dans un mixeur et que vous mettez sur papier après agitation sérieuse...
   
   C’est proprement imbuvable et je m’auto-décerne la médaille de la ténacité pour être allé jusqu’au bout de ce pavé rébarbatif. Pavé ? Pas vraiment en fait ; 438 pages, mais 438 pages de souffrance à tenter trop régulièrement d’essayer de comprendre qui parle, de quoi et quand.
   
   La complexité pour la complexité n’est pas chose aimable. Pour ma part, je n’aime pas.

critique par Tistou




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Classé sans suite - Claudio Magris

Sans plus aucune illusion
Note :

   Un livre magnifique, mais un livre un peu difficile, en raison peut-être de son style soutenu, mais surtout de la masse énorme de renseignements, de références, de citations etc. qui réclament du lecteur une attention toujours vive et soutenue et ne lui laisse aucune période de moindre effort. J'avoue que je m'y suis fatiguée, et pourtant, quelle œuvre ! J'admire, tout autant.
   
   Ce roman s'inspire librement de la vie d'un original qui a consacré son existence à créer à Trieste (ville dont Claudio Magris est lui-même originaire), un musée de la guerre, des premiers âges à l'époque la plus récente, exposant une quantité jamais suffisante d'armes en tous genres, avec une prédilection toutefois pour les conflits germaniques de l'époque moderne, au cœur desquels la région s'est trouvée. L'idée de ce fondateur obnubilé, était que l'exposition de tous ces vecteurs de morts, ne pouvaient que susciter un dégoût et un puissant désir de paix.
   
   La structure du musée est la structure du roman. Nous y pénétrons, et la première salle est le premier chapitre, la deuxième, le chapitre suivant, et ainsi de suite, jusqu'à la dernière salle. Le contenu de chaque salle amène l'évocation de faits, des récits de toute époque, ayant trait à la destruction de l'homme par l'homme. Et notre guide en cette visite, est la responsable du musée dont la vie, bien qu'elle soit plus jeune, a été entièrement modelée par la dernière guerre. A proximité, se trouvait un camp de concentration et d'extermination. Au fil des salles et des souvenirs, nous découvrons aussi l'histoire de sa famille, si tragiquement mêlée aux massacres triestins.
   
   Ce que Magris dénonce, c'est que les bourreaux d'hier, auteurs des actes les plus odieux, ont été bien accueillis après guerre dans la bonne société qui, au regard de leur réseau d’affaire, de leur fortune, pour les industriels, ou de leurs connaissances, pour les savants, ne s'est guère souciée de rendre la moindre justice. On les a bien vite réintégrés aux meilleures places ; mieux, on les a aidés à cacher leur crimes déjà oubliés (excusés?). En Amérique latine pour les plus voyants, en Europe même pour les autres. Effort nécessaire pour la remise en route ? Vraiment ? Allons donc, pas à ce point là. Nul n'est irremplaçable, on le sait bien. C'était surtout qu'en y regardant de près, personne n'était blanc-bleu à partir d'un certain niveau social, et comme ce sont toujours les mêmes qui sont en place...

critique par Sibylline




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