Lecture / Ecriture
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Auteur des mois d'avril & mai 2018
Joseph Rudyard Kipling

   Kipling n'est plus beaucoup lu, surtout par les adultes. Tout le monde en a entendu parler, mais qui le lit vraiment?
   Eh bien, nous, et nous avons été très intéressés.

   
   
   Tous nos "auteurs du mois" par ordre alphabétique:
   
   Abé Kôbô - juin & juillet 2015
   Âge d'or de la Science Fiction - août & septembre 2010
   Amado Jorge - octobre & novembre 2017
   Andric Ivo - juin & juillet 2013
   Antunes Lobo António - février & mars 2010
   Austen Jane - octobre & novembre 2006
   Auster Paul - novembre 2005
   Axionov Vassili - août & septembre 2009
   Aymé Marcel - décembre 2009 & janvier 2010
   Banks Russell - décembre 2005
   Bartelt Franz- août & septembre 2016
   Bellow Saul - février & mars 2016
   Bernhard Thomas- octobre & novembre 2010
   Bissoondath Neil - décembre 2014 & janvier 2015
   Bolaño Roberto - avril & mai 2016
   Bouvier Nicolas - février 2006
   Brink André - juin & juillet 2008
   Caldwell Erskine- décembre 2017 & janvier 2018
   Charyn Jerome- décembre 2013 & janvier 2014
   Cohen Albert- juin & juillet 2006
   Cortázar Julio - avril & mai 2014
   DeLillo Don - février & mars 2011
   Dib Mohammed - avril & mai 2010
   Djebar Assia - avril & mai 2013
   Doctorow Edgar Laurence - décembre 2011 & janvier 2012
   Dos Passos John - octobre & novembre 2014
   Duras Marguerite - février & mars 2007
   Durrell Lawrence - avril & mai 2012
   Farah Nuruddin février & mars 2012
   Ford Richard - février & mars 2009
   Fuentes Carlos - avril & mai 2009
   Gary Romain- janvier 2006
   Ghosh Amitav- décembre 2016 & janvier 2017
   Golding William - juin & juillet 2014
   Grass Günter - décembre 2008 & janvier 2009
   Greene Graham - août & septembre 2012
   Handke Peter- octobre & novembre 2016
   Harrison Jim - avril & mai 2006
   Hrabal Bohumil - octobre & novembre 2012
   Irving John - août & septembre 2007
   Ishiguro Kazuo - décembre 2006 & janvier 2007
   Jorge Lidia- octobre & novembre 2015
   Kadaré Ismaïl - octobre & novembre 2008
   Kemal Yachar - avril & mai 2011
   Kipling Joseph Rudyard - avril & mai 2018
   Laclavetine Jean-Marie - octobre & novembre 2011
   Lao She - février & mars 2008
   Le Clézio Jean-Marie Gustave - mars 2006
   Leduc Violette - juin & juillet 2014
   Lessing Doris - décembre 2007 & janvier 2008
   Maalouf Amin - septembre 2005
   Mahfouz Naguib - avril & mai 2008
   Marsé Juan - août & septembre 2013
   McBain Ed - août 2005
   Murakami Haruki - octobre 2005
   Nabokov Vladimir - avril & mai 2007
   Naipaul Vidiadhar Surajprasad - juin & juillet 2010
   Nair Anita- août & septembre 2015
   Ȏé Kenzaburō - juin & juillet 2012
   Oz Amos - août & septembre 2008
   Ravey Yves - février & mars 2015
   Robbe-Grillet Alain - février & mars 2017
   Roth Philip - août & septembre 2006
   Rushdie Salman - juin & juillet 2009
   Sebald W. G. - juin & juillet 2011
   Shalev Meir - août & septembre 2013
   Smith Zadie- décembre 2015 & janvier 2016
   Stasiuk Andrzej - février & mars 2018
   Szabó Magda - août & septembre 2011
   Taïa Abdellah - avril & mai 2015
   Nick Tosches - avril & mai 2017
   Tournier Michel - février & mars 2013
   Valdés Zoé - octobre & novembre 2009
   Vargas Llosa Mario - juin & juillet 2007
   Vidal Gore - décembre 2012 & janvier 2013
   Vila-Matas Enrique - décembre 2010 & janvier 2011
   Volodine Antoine - février & mars 2014
   Vonnegut Kurt - juin & juillet 2016
   Wells Herbert George - juin & juillet 2018
   Wright Richard - juin & juillet 2017
   Yan Lianke - août & septembre 2017
   Yourcenar Marguerite - octobre & novembre 2007

Biographie

   AUTEUR DES MOIS D'AVRIL & MAI 2018
   
   Rudyard Kipling est un écrivain britannique né à Bombay le 30 décembre 1865 et mort à Londres, le 18 janvier 1936.
   

    Son père était artiste, enseignant da'rt et fut conservateur de musée à Lahore où la famille s'était installée et où Rudyard vécut jusqu'à ses 6 ans.
   
   Pour qu'il reçoive une éducation européenne, il fut ensuite envoyé en Angleterre avec sa sœur Trixie, en pension chez une nourrice. Hélas, il y fut maltraité.
   
   A treize ans, il en fut retiré pour devenir pensionnaire dans un collège du Devon où la vie ne lui fut pas facile non plus.
   
   En 1882, il retourne en Inde pour un petit emploi de journaliste et, en 1886, il publie son premier recueil de poésies, "Departmental Ditties" et commence à écrire de nombreuses nouvelles pour le journal.
   
   En 1889, il quitte le journal et entreprend un voyage de six mois aux Etats Unis, avant de regagner l'Angleterre. Il fera bientôt d'autres grands voyages (Australie, Nouvelle-Zélande, Afrique du sud...)
   
   Il se marie en 1892 et part pour les Etats-Unis où se trouve la famille de son épouse. Ils y resteront jusqu'en 1896, date d'un retour définitif en Grande Bretagne, entrecoupé de grands voyages.
   
   Il est maintenant un écrivain à succès et se voit même attribuer le Prix Nobel en 1907.
   
   Il mourut à l'âge de 70 ans. Son décès ayant été prématurément annoncé par un journal, il leur écrivit : « Je viens de lire que j'étais décédé. N'oubliez pas de me rayer de la liste des abonnés. »
   
   Alberto Manguel a écrit une brève biographie de R. Kipling.

Bibliographie ici présente

  Dès 05 ans: Histoires comme ça
  Dès 07 ans: Mowgli
  Kim
  L'histoire des Gadsby
  Stalky et cie
  La plus belle histoire du monde
  La lumière qui s'éteint
  Puck lutin de la montagne
  Sous les déodars
  Les bâtisseurs de ponts
  Nouveaux contes des collines
  L’homme qui voulut être roi
  Dès 08 ans: Histoires comme ça
  Le livre de jungle
  Le second livre de la jungle
 

Dès 05 ans: Histoires comme ça - Joseph Rudyard Kipling

Le pourquoi du comment
Note :

   Parution : Avril 2009
   
   Thèmes: Jungle, Animaux, Classique, Conte
   
   Illustrations de Justine Brax
   
   Comment l'éléphant a eu sa trompe, comment le chameau a eu sa bosse, comment le léopard a eu des tâches. A la fois drôles et poétiques, voici des Histoires comme ça, suivis d'autres textes inoubliables de Joseph Rudyard Kipling.
   
   Redécouvrir ou découvrir pour la première fois des classiques littéraires en les mettant en scène dans un album aux milles couleurs, voilà l'objectif de cet album "Histoires comme ça", écrites par Joseph Rudyard Kipling, l'écrivain du "Livre de la Jungle", inventeur de Mowgli, l'enfant sauvage vivant parmi les animaux, héros d'un autre temps.
   
   Revisitées par le talent de Justine Brax, ces histoires prennent un goût savoureux, où l'exotisme côtoie l'humour et la poésie. Le texte est à la fois drôle, enchanteur, emportant son lecteur dans des "curiosités" insolites: Comment l'Enfant Eléphant a-t-il reçu sa trompe? Pourquoi le chameau a une bosse? Et bien d'autres encore, car ces "Histoires comme ça" sont d'une fraîcheur épanouissante où la réalité est expliquée par un esprit étonnant. Enrichi par une histoire courte de Mowgli, l'album est franchement réussi.
   
    Encore plus que le plaisir du texte, l'admiration des illustrations n'est pas à prendre à la légère. La couverture laisse présager des moments de contemplation. Les dessins sont affirmés, entre tendresse et respectant l'univers sauvage de la jungle, de l'Afrique mythique. Le rendu est superbe notamment grâce à une palette de couleurs explosives, riche en vivacité et en énergie: des couleurs comme le bleu, les dégradés de vert, des jeux de sombres ou de clairs avec du marron et de l'oranger! A noter aussi le plaisir du toucher: les pages sont épaisses et sous les doigts le lecteur prend plaisir à ressentir le grain légèrement granuleux. Les illustrations sont dynamiques et rendent le texte attrayant.
   
    Les personnages ici sont les animaux, tour à tour expressifs, attachants et captivants, comme cet Enfant Eléphant si adorable. Un album riche, qui trouvera une place de choix dans une bibliothèque jeunesse et qui, encore mieux, valorise et embellit les classiques en leur apportant un intérêt exemplaire et où la création et l'inventivité d'illustrateurs comme Justine Brax valent autant que la pérennité des oeuvres littéraires.

critique par Laël




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Dès 07 ans: Mowgli - Joseph Rudyard Kipling

Coup de cœur sublime
Note :

   Illustré par Justine Brax
   

   
   Thèmes : Animaux, Classique, Grandir, Jungle
   
   
   Résumé : Mowgli, jeune Indien, est recueilli par une famille de loups. Adopté par ceux-ci, il sera éduqué par la panthère noire Bagheera et l'ours Baloo. Tout au long de ses aventures, il découvre la loi de la jungle: à qui faire confiance, pourquoi se méfier des singes ou encore comment éviter le tigre Shere Khan. Partagé entre sa vie avec les loups et ses origines humaines, Mowgli sera toujours à part chez les uns et chez les autres, mais tâchera toujours de s'adapter...
   
   Cette nouvelle adaptation des "Livres de la jungle" de Rudyard Kipling propose la version intégrale et chronologique des aventures de Mowgli. Les éditions Milan offrent un magnifique ouvrage, superbement mis en images par Justine Brax dont les illustrations réveillent les couleurs, les textures, les matières. De belle facture, cet album accroche le regard dès la couverture grâce au titre doré en surimpression et au gros plan sur le regard envoûtant du petit d'homme. Maxime Rovère retranscrit l'histoire complète, inspirée du Livre de la jungle et du Second Livre de la jungle, grands classiques de la littérature, dans lesquels nous apprenons, en même temps que Mowgli les lois de la jungle, aux côtés de Baloo et de Bagheera. Il renoue avec l'aspect du conte initiatique où Mowgli apprend, évolue, grandit, malgré les épreuves, entre un monde d'hommes et le monde animal et sauvage.
   
   Les illustrations sont époustouflantes, vibrantes d'éclat et d'énergie. Poétiques, lumineuses, elles font magistralement honneur à cette jungle puissante et magique. On en ressort subjugué, attentif et captivé par l'univers foisonnant de Justine Brax qui confère à cette jungle tout son côté fascinant. Comme toujours avec le talent de l'illustratrice : les émotions sont fortes et les dessins sont toujours ancrés dans une profondeur symbolique, à la fois expressifs et attachants : la jungle n'en est que plus imposante, tour à tour inquiétante, sombre, dangereuse. On retrouve pourtant l'aspect du conte, plus tendre, plus doux avec les dessins tout en rondeurs, en finesse et les textures à motifs floraux, ethniques et ombres chinoises. Une très belle adaptation qui m'a conquise et agréablement surprise!

critique par Laël




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Kim - Joseph Rudyard Kipling

Le chef-d'œuvre de Kipling
Note :

   Rudyard Kipling naquit à Bombay en 1865. Après des études en Angleterre, et plutôt que d'entrer à l'université d'Oxford, il revint en Inde en 1882 et son père, curateur du musée de Lahore, lui trouva un emploi de gazetier qui est à l'origine de sa réussite d'auteur de contes et de nouvelles jusqu'à son départ définitif de l'Inde en 1889. Il s'installa aux États-Unis, puis en 1896 en Angleterre, la quittant pour plusieurs séjours en Afrique du Sud. Il était déjà célèbre quand il publia "Kim" (en feuilleton aux États-Unis en 1900 et en volume à Londres en 1901). Contrairement à une idée reçue, "Kim" n'a donc pas été écrit en Inde. Kipling est plus conteur que romancier ! D'ailleurs "Kim" est le roman qu'il aurait mis le plus de temps à écrire.
   
   Plusieurs lectures se superposent.
   
   Roman orientaliste, plein d'exotisme, "Kim" conduit ses lecteurs en Inde, dans les grandes villes historiques comme Lahore et Lucknow, à travers la vallée du Gange aux plaines fertiles et franchissant les reliefs des Siwaliks où poussent les déodars, une variété de cèdres, puis les cols himalayens en direction du Tibet, dans des villages perchés au bord d'abimes insondables.
   
   Roman colonial dans une Inde multiculturelle. Le personnage de Kim synthétise les deux cultures, la britannique, maîtresse de la technique et des chemins de fer, et l'indienne bien plus complexe et riche de sa diversité spirituelle. Kim passe sans problème de l'anglais à l'hindi ou à l'urdu. Rêvant aussi bien en anglais qu'en hindi, il pourrait représenter la fusion des cultures à l'image des parents de Rudyard Kipling qui se considéraient comme Anglo-Indiens.
   
   Roman de la route, de l'aventure, de l'errance. À Lahore, devant le canon Zam-Zammahoù il est en train de jouer (c'est l'incipit), Kim rencontre un lama au chapeau rouge venu du Tibet et l'accompagne au musée local — hommage de Rudyard à son père qui en fut le directeur. Par la suite Kim et le lama font du chemin ensemble, ils prennent le train, y côtoyant toutes sortes de gens. Ils empruntent également le Grand Trunk Road, la vieille route historique qui relie le Bengale au Punjab ; ils font des haltes dans les villages proches, ce qui donne un parfum de roman picaresque à cette œuvre. En route, Kim doit mendier la nourriture du lama.
   
   Roman de formation d'un adolescent. "Kim" est d'abord l'histoire d'un jeune orphelin, Kimball O'Hara, qui a été abandonné par son père. Celui-ci, franc-maçon et sergent du régiment des Mavericks, lui a expliqué qu'un jour la rencontre d'un régiment au drapeau arborant un Taureau rouge sur fond vert forgerait son destin. Mais au début du roman c'est encore un gamin qui erre dans Lahore, avec autour du cou une amulette garnie des documents qui attestent de ses origines et de son état de "Sahib". Effectivement, Kim, qui a quelque chose comme quatorze ans au début de l'histoire, va suivre trois années d'études secondaires, et d'une certaine façon apprendre un métier, connaître la société, tout en s'initiant durant les vacances scolaires à la spiritualité en compagnie du lama avec qui une amitié profonde s'établit.
   
   Roman d'espionnage aussi. Kim, élevé à l'indienne, est une recrue de choix pour les services secrets britanniques. D'abord il porte des messages pour un trafiquant afghan qui fréquente le marché de Lahore. Sous la couverture de marchand de chevaux, Mahbub Ali à la barbe rouge est en fait au service des Britanniques, avec le "matricule C.25.1B". L'action se situant quelques années après la révolte des Cipayes de 1856-157, des rajahs — "cinq rois confédérés" — se sont mis à comploter avec la Russie, un banquier de Peshawar et des marchands d'armes. Kim porte ainsi au colonel Creighton un message si important qu'il déclenche des préparatifs militaires et que 8 000 hommes se mettent en marche aussitôt. Pris en charge par le colonel et les aumôniers militaires Kim se retrouve élève d'une institution d'élite, le collège Saint-Xavier à Lucknow, où il se prépare à son activité d'espion. La topographie sera pour lui une couverture comme l'est la recherche scientifique pour son supérieur direct le bengali Hurree Babu, hakim et prétendu ethnologue. De même, Lurgan Sahib, sous son camouflage de marchand de perles, perfectionne son talent sur les pentes de l'Himalaya, à Simla, capitale d'été du Raj. Ces espions sont des acteurs essentiels du Grand Jeu, comme disent Kipling et les diplomates, pour qualifier les luttes d'influence entre l'empire britannique des Indes et l'empire russe en Asie centrale. Dans la suite du récit, Kim, Hurree Babu et le lama se retrouveront aux prises avec deux espions étrangers au service du tsar. Évidemment, l'incident tournera à l'avantage des Anglo-Indiens et Kim y gagnera sa promotion.
   
   Roman de la spiritualité, de la quête mystique enfin. Lorsque le lama Teshoo rencontre Kim il lui garde l'élogieuse épithète "Ami de Tout au Monde" puisque Kim se fait aussi bien hindou que musulman et désormais ami du lama. Il devient son chela, son serviteur et disciple. Le vieux lama, "le saint du Bhotuyal à la recherche d'une rivière", a quitté son monastère et sa charge d'abbé pour aller laver ses péchés dans la rivière sacrée où est tombée la flèche lancée par le Bouddha, rivière que les lecteurs éviteront de prendre à tort pour le Gange — le fleuve sacré des Hindous. Accompagné de Kim, le lama va s'efforcer de la trouver au hasard de leurs pérégrinations. Chemin faisant, le Saint-Homme explique "la Plus Excellente Voie" et accorde force bénédictions à qui les lui demande. Ainsi quand ils quittèrent le monastère jaïn de Bénarès où le lama avait été invité par le Chercheur, "un ascète au visage brillant comme l'argent", "le lama, les deux mains en l'air, entonna une bénédiction finale en chinois fleuri". Constamment, la spiritualité du lama est soutenue par "le dessin-parabole" de sa "Roue de Vie" qu'il esquisse lui-même "avec ses six rayons, dont le centre est formé par la réunion du Porc, du Serpent et de la Colombe (Ignorance, Colère et Luxure), et dont les compartiments sont tous les ciels et tous les enfers, et tous les hasards de l'humaine vie." Cet intérêt de Kipling pour la spiritualité bouddhique lui faire écrire cette affirmation placée dans la bouche du lama : "Les Sahibs n'ont pas en privilège toute la sagesse du monde".
   
   Un livre monument qui explique largement le prix Nobel décerné à Kipling en 1907.
   
   • Rudyard Kipling. Kim. A été traduit par Louis Fabulet et Charles Fountaine-Walker, au Mercure de France en 1902 (accessible sur le site gallica.bnf) et reparu chez Delagrave en 1956 puis dans le volume III des Œuvres de Kipling dans la Pléiade sous une autre traduction.
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critique par Mapero




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Roman majeur de Kipling
Note :

    Oui, "Kim" est clairement considéré comme le roman majeur de Kipling, du Nobel de Littérature Kipling.
   
   Je ne sais pas si c’est le roman majeur de Kipling, j’ai surtout lu des nouvelles et des contes mais "Le Livre de la jungle" ainsi que "Le second livre de la jungle" sont des écrits de Kipling qui m’ont bien impressionné également.
   
   Kim est un jeune garçon, d’extraction irlandaise mais livré à lui-même – et aux bons soins d’une "femme de demi-caste", vivant de manière très libertaire à Lahore, dans l’actuel Pakistan. Il s’auto-éduque, se montre des plus débrouillards et jouit de sa liberté. Un concours de circonstances va lui faire mettre la main dans des affaires du "Grand jeu" (comprendre : l’espionnage), la main puis le bras puis...
   
   Récupéré par des agents au service de l’Angleterre, le colonisateur, il va se voir offrir une chance d’être éduqué dans le plus réputé des établissements d’enseignement de la colonie anglaise, tout en continuant son apprentissage "sur le tas" par des individus hauts en couleur.
   
   Et à qui doit-il cette chance d’être éduqué dans le meilleur des endroits ? On n’est pas à un paradoxe près, c’est à un vieux lama tibétain qu’il a commencé à aider et ils se sont voué affection mutuelle. Un lama uniquement préoccupé de sa recherche de la "Rivière de la Flèche", une rivière qui permettrait à celui qui la trouve d’échapper au cycle infernal des réincarnations, préoccupation majeure des bouddhistes.
   
   A vrai dire, Kim il s’en fout de la "Rivière de la Flèche". Mais pas du lama, pour lequel il joue le rôle de "chela" (disciple qui mendie pour le lama). Il s’en fout aussi du Bouddha, comme d’Allah et des autres Dieux de la confrérie. Kim est pragmatique, Kim joue en même temps le "Grand jeu".
   
   C’est cette histoire que nous raconte Rudyard Kipling, nous faisant traverser maints territoires de l’Inde actuelle et du Pakistan jusqu’aux contrées himalayennes. Rudyard Kipling laisse transparaître dans toutes ces tribulations l’amour profond qu’il porte à ce sous-continent et on jurerait bien qu’il se voyait bien dans la peau de Kim.
   
   Il y a du John Le Carré dans ce Kipling là, un John Le Carré du siècle précédent avant tout amoureux d’une contrée.
   
   Curieusement "Kim" ne se lit pas rapidement, ne se livre pas si vite. Mais il laisse une profonde impression rétrospective, un signe qui ne trompe pas.

critique par Tistou




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L'histoire des Gadsby - Joseph Rudyard Kipling

Un soldat se marie
Note :

   La domination britannique reposait sur l'armée des Indes. Dans ce "conte sans intrigue", le capitaine Gadsby commande un escadron d'un régiment de cavalerie, les Hussards Roses, en garnison à Simla, la station d'été du Raj.
   
   Le jeune Rudyard Kipling est de retour en Inde depuis six ans et collabore à un journal de Lahore quand il publie ce qui est en fait une pièce de théâtre en huit tableaux. Ces différents moments de la vie du capitaine Gadsby le montrent en compagnie de jeunes femmes, de ses collègues officiers, puis à son mariage, à la naissance de son enfant et au moment de sa décision de quitter le service et rentrer sur ses terres en Angleterre — en somme, trahir son régiment.
   
   Les dialogues ne manquent pas d'humour british et on peut certainement les goûter au lieu de s'arrêter sur le côté vieilli des échanges quand par exemple Gadsby qui voudrait s'occuper seul de ses affaires de cavalier, s'adresse ainsi à sa jeune épouse : "Juste Ciel, enfant! Etes-vous venue ici simplement pour me tyranniser?" L'understatement règne en maître dans ces tableaux, autre exemple, quand il s'agit pour Kipling de nous faire comprendre que Gadsby a tardé à rompre avec sa maîtresse et que la jeune Mrs Gadsby tombe sur une lettre qu'elle n'aurait pas dû voir.
   
   Kipling avait déjà suffisamment pratiqué l'Inde pour utiliser à bon escient la couleur locale ; dans les conversations entre Britanniques elle apparaît sous la forme d'emprunts à la langue locale, ou d'ordres en hindi à l'intention des serviteurs. Le contexte politique n'est pas absent — une cicatrice à un bras de Gadsby permet une rapide évocation de combats menés contre les rebelles. Mais ce n'est clairement pas le sujet qui reste ironiquement centré sur le mariage !

critique par Mapero




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Stalky et cie - Joseph Rudyard Kipling

God save the King, Queen, Britannia etc.
Note :

   "En 1878, à l'âge de treize ans, Kipling entre comme interne dans un collège privé du Devonshire, le United Services College, où il passera quatre années et demi. En 1895, il aura l'idée de rédiger "de petits traités ou paraboles sur l'éducation des jeunes". Ce projet se transformera en une suite de récits, Stalky et Cie, où Kipling fait revivre les canulars et les aventures vécus au collège quinze ans plus tôt en compagnie de ses deux meilleurs amis, le trio étant désigné sous les pseudonymes de Beetle, M'Turk et Stalky, le meneur."
   
   Kipling, était Beetle, rôle émouvant de gamin ayant beaucoup souffert des brimades et "bizutages" avant de les pratiquer lui-même.
   
   Souvent présenté comme un roman pour la jeunesse, il me semble que ce livre dépasse largement ce cadre et bien que mes jeunes années se soient envolées depuis longtemps, je l'ai lu intégralement avec beaucoup d’intérêt. C'est qu'on y apprend beaucoup sur ces "fabriques de cadres britanniques" qui se sont chargées pendant des décennies de fournir au monde ces "gentlemen" agressifs et froids, sadiques et autonomes, persuadés au plus profond d'eux-mêmes de leur supériorité sur tout autre individu. Des prédateurs, en quelque sorte. C'est que ces collèges qui recevaient les rejetons de la classe dirigeante (souvent expatriée) étaient de drôles de lieux soumis aux règlements les plus stricts modérés par la loi du plus fort, physiquement ou intellectuellement. Même entre les amis, les contacts peuvent être rudes. C'était un monde sans pitié qui formaient des éléments tout aussi impitoyables qui ne mettaient pas longtemps à choisir leur place en haut ou en bas de la hiérarchie (quasi de la chaine alimentaire) quoi qu'il puisse en coûter à autrui.
   
   Pour l'heure, nous avons trois amis adolescents qui misent sur leur solidarité et leur débrouillardise sans scrupule pour subir au mieux les rigueurs du collège. Les portraits des enseignants ne sont guère flatteurs (leur sadisme se doit d'être supérieur à celui des élèves, question de survie pour eux, et le lecteur se dit que leur vie n'était guère amusante non plus). Les relations entre élèves relèvent de la loi de la jungle, même si on parle beaucoup d"Honneur". Les parents ne sont jamais évoqués.
   
   Nous assistons donc à une série d'aventures (traduisez, de tours pendables) joués par nos trois héros et prouvant leur habileté autant que leur absence de scrupules. C'est toujours intéressant, parfois drôle ou émouvant. L'habileté et la ruse y sont mis au-dessus de la force, sans que cette dernière soit négligée. Comme je le disais, le problème des brimades est évoqué, avec un peu de tristesse, mais sans condamnation, comme si Kipling ne voyait pas d'alternative et les prenait pour un mal inévitable.
   
   Une vision, je pense assez exacte de la vie dans ces collèges victoriens, même si les exploits de la bande ne doivent pas, eux, être pris au sérieux. Ils relèvent plus du rêve que de la réalité, mais en disent long sur l'état d'esprit des participants et la formation de ces jeunes gens. Ils deviendront pour la plupart des militaires voués (c'est évoqué) à l’expansion coloniale de la Grande Bretagne, et, pour beaucoup à une mort assez prématurée dans le courage, l'honneur et l'admiration des survivants. Eh oui, c'était cela aussi, l'Empire.
   
   Il existe de ce roman une édition bilingue très incomplète (3 chapitres sur 9).

critique par Sibylline




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La plus belle histoire du monde - Joseph Rudyard Kipling

Lisez Kipling !
Note :

   Quatrième de couverture:
   "Un modeste employé de banque raconte par bribes, et presque sans comprendre la splendeur de ce qu'il évoque, les souvenirs d'un galérien avec une précision dans le détail proprement stupéfiante pour un flandrin inculte qui n'a vu la mer qu'une fois dans sa vie. Puis viennent par lambeaux que tente de capter le narrateur jaloux – pareilles perles peuvent-elles être laissées aux cochons ? -, les aventures d'un Viking faisant voile vers l'Amérique.
   D'où vient donc cette inspiration, d'où lui viennent ces visions qui ne peuvent être que celles d'un témoin de l'époque ?
   Je place cette nouvelle de Kipling, aux côtés de L'Homme qui voulut être roi, parmi mes préférées, une fable d'une redoutable ironie sur la création littéraire.
   Il faut lire Kipling !"
   Michel Le Bris

   
   C'est le troisième livre de cette collection que je lis et je suis à chaque fois admirative des textes qui y sont présentés. Ici, la préface de Michel Le Bris (j'aime beaucoup quand il présente ses auteurs fétiches de toute manière) et la notice biographique de Véronique Leblanc sont très éclairantes sur la portée et le sens que l'on peut donner à cette nouvelle.
   
   Ce que j'ai particulièrement aimé, c'est la partie dans laquelle je me suis un peu reconnue. Charlie Mears, le jeune banquier, a toutes les idées d'une très bonne histoire dans sa tête. Tout lui paraît limpide mais quand il couche ses idées sur le papier c'est fade et insipide. Qui n'a jamais ressenti ça ! Il demande alors à un écrivain confirmé d'écrire ces fameuses idées. Pour ça il les vend et l'écrivain n'hésite qu'un seul instant avant d'accepter le marché. Il ne cherche même pas à inventer les quelques parties de l'histoire que Charlie Mears ne lui raconte pas. Son rôle se borne à écrire.
   
   Ce qui est aussi intéressant c'est donc la théorie que Rudyard Kipling sur l'écriture, la création et l'inspiration. L'écrivain doit-il inventer une histoire, et donc utiliser un imaginaire quitte à y mettre quelques gouttes de son quotidien, puis l'écrire dans une belle langue ou seulement parler des faits que l'on connaît sans utiliser l'imaginaire ? C'est ces deux visions qui se confrontent dans cette nouvelle : la première étant défendue par Charlie Mears (il a raconté la majeure partie de son histoire et pense que pour les détails l'écrivain peut se débrouiller) et la seconde, pas vraiment défendue mais plutôt utilisée, par l'écrivain confirmé. Rudyard Kipling fait appel, pour expliquer l'inspiration, à la résurgence de vies antérieures (on a donc vécu ce qu'on écrit) qui ne serait possible que quand on n'est jamais tombé amoureux (thème de la métempsychose).
   
   Beaucoup de choses, donc, dans cette nouvelle très bien écrite : un style limpide où il n'y a pas de détails superflus (normal pour une nouvelle), et traduite (traduction très moderne malgré sa date).
   En conclusion, je pense que je vais suivre le conseil de Michel Le Bris et lire Kipling !
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critique par Céba




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Esprit es-tu là ?
Note :

   Kipling n'était plus qu'un vague souvenir lorsque j'ai ouvert "La plus belle histoire du monde", nouvelle tirée du recueil Many Inventions (Tours et détours). Prix Nobel en 1907, Kipling m'a fait penser à Stevenson par la forme et le fond. La présentation du texte par l'éditeur évoque d'ailleurs le rapport entre les deux auteurs: pour Stevenson, l'inspiration vient des rêves dont l'écrivain se souvient malheureusement peu de temps au sortir de ses songes, tandis que Kipling met ici en scène Charlie, un personnage qui semble trouver son inspiration lorsqu'il rêvasse et s'identifie à ses pensées fugaces.
   
   Pour faire court, le narrateur décide de s'approprier les idées de Charlie – gratte-papier de jour et écrivaillon le soir. Si le jeune homme paraît à première vue stupide et maladroit, il possède un don rare dont il ne sait rien : il a le pouvoir de se souvenir de ses vies antérieures. Entre l'histoire de l'esclave trimant dans une galère pendant l'Antiquité et celle du Viking à bord de son vaisseau, le narrateur espère pouvoir écrire la plus belle histoire du monde grâce au matériau unique qui est à sa portée. Malheureusement pour lui, au bout d'un certain temps, Charlie rencontre une fille insignifiante qui devient sa nouvelle obsession et referme les portes de son inconscient. A cause d'une histoire d'amour jugée sans importance par le narrateur, la plus belle histoire du monde ne s'écrira pas (Kipling, un brin misogyne ? En tout cas, la femme empêche ici l'homme de se réaliser et nuit à la création).
   
   Les deux analyses qui encadrent ce texte apportent quelques éléments intéressants pour le novice: comme souvent chez Kipling, la nouvelle est à la fois ancrée dans la tradition de la "short story" anglaise et très influencée par la culture orientale (ainsi qu'un certain nombre de ses compatriotes, Kipling est né en Inde – à Bombay). Le texte est rédigé à l'époque où la nouvelle "prend (...) un essor remarquable" (après réflexion je me demande exactement ce que cette phrase signifie : référence à des textes majeurs ? Nombre de textes publiés ? Succès auprès du public ? Reconsidération du genre et évolution de la forme ?). Ironisant sur la littérature, l'histoire est clairement ancrée dans son époque. La métempsychose y occupe une place essentielle. Or, en 1870 est créée la société psychique d'Edimbourg ; c'est aussi l'époque où les recherches sur l'hypnose et le magnétisme laissent espérer de grandes découvertes. Cela m'a fait penser à la série Grands détectives de Fabrice Bourland mais aussi au Crime de Lord Arthur Savile de Wilde, plus lié à la superstition et au goût de l'époque pour les sciences occultes.
   
   Cette nouvelle traite de façon assez ironique de la création littéraire et d'un sujet intéressant : entre celui qui a les idées et ne peut les mettre en forme et celui qui fait tout le contraire, qui est le créateur ? On sent un esprit critique, peu complaisant pour ses contemporains. Je dois avouer que je n'ai tout de même pas pris de plaisir particulier à lire cette nouvelle, qui m'a fait penser à mes débuts difficiles avec Stevenson. Voilà tout de même un texte qui présente sans aucun doute de nombreuses pistes de lecture sur les plans littéraire et historique. La collection a d'ailleurs choisi une ligne éditoriale originale qui permet de découvrir de courts textes fondamentaux, parfaits lorsque l'on souhaite aborder en douceur un auteur. Je ne regrette pas cette lecture instructive, mais j'espère être plus séduite par Just So Stories et Le Livre de la Jungle, lus quand j'étais très jeune et dont je ne me souviens pas du tout.

critique par Lou




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La lumière qui s'éteint - Joseph Rudyard Kipling

Une vie de peintre
Note :

   J'aime tout particulièrement ce roman de Kipling, qui fut son premier à dépasser le format de la nouvelle et qui fut d'ailleurs d'abord publié en France sous forme de feuilleton. Il paraît que lui-même lui faisait une place particulière dans son cœur, étrangement mêlée d'affection et de gêne (il savait à quel point il s'y était livré). C'est qu'il inclut une vraiment forte charge autobiographique. Les liens entre Dick Heldar et Kipling sont étroits...
   
   Après un premier chapitre qui nous présente Dick enfant maltraité par une nourrice sadique qui le garde ainsi qu'une petite fille du nom de Maisy dont il tombera bien sûr, amoureux, nous le retrouverons à l'âge adulte. Il faut savoir que Kipling eut cette même terrible enfance et que Maisy réincarne sa sœur Trixie. Je pense que cette source d'inspiration explique le caractère non sensuel et non réaliste dont l'histoire d'amour du roman ne parviendra jamais à se débarrasser malgré les efforts de l'auteur.
   
   Heldar est un jeune homme très doué pour le dessin. Il sait particulièrement bien saisir les scènes et en présenter une image non conventionnelle mais extrêmement réaliste et vivante. C'est ainsi qu'il est emmené sur les champs de bataille des Britanniques au Soudan à cette époque où l'on n'avait guère de photographes de guerre. Il y sera d'ailleurs blessé sérieusement à la tête et sauvé par son ami Torpenhow qui ne le quittera plus jusqu'à la dernière page. Après cette bataille, Torpenhow qui est journaliste, retourne à Londres. Il en profite pour diffuser les dessins de Heldar qui ont immédiatement un grand succès grâce à leur caractère vivant. Il appelle donc ce dernier resté en Afrique, à se dépêcher de regagner la capitale pour profiter de cette opportunité. C'est un peu ce qui arriva aussi à Kipling dont les articles et nouvelles très vivants, dans des journaux de bombay ou Lahore, plurent à Londres et le firent revenir vers la mère patrie.
   
   Les différentes étapes de ce qui est ensuite la vie de Dick Heldar, qui connait en effet la réussite espérée, s'inspirent avec beaucoup de précision de moments de la vie de Kipling (les saucisses-purée!). Mieux, il lui fait même connaître ce que lui-même craint le plus au monde : la cécité, sans doute pour exorciser cette angoisse qui le tourmente tant. Il faut savoir que depuis l'âge de 11 ans, Kipling souffre de troubles de la vision et c'est pour cela que sa principale angoisse est de devenir aveugle. Il ne le sera jamais, mais au moment où il écrit ce roman (il est à l'age et dans la situation de son héros) il ne peut pas encore le savoir. Cela a dû le soulager d'extérioriser cette hantise en amenant son personnage à l'affronter, même si la conclusion est qu'il ne peut la supporter.
   
   Comme je l'ai dit, l’histoire d'amour sensée être le cœur de ce roman, ne devient jamais bien crédible, Maisy qui veut aussi devenir peintre, est froide, et pire, incompréhensible. Le lecteur ne peut accrocher à ce personnage étrange et fuyant. La camaraderie "virile" avec les amis d'armée retrouvés à Londres semble bien plus réaliste, chaude et proche. Même le chien (Kipling les adorait) est plus vivant. Kiling ne fut pas un homme à femmes. Il en épousa une, fut heureux avec... et voyait l'autre sexe comme le voyaient les hommes de cette époque. Il est même plutôt en avance, trouvant toute naturelle l'ambition artistique de Maisy à une époque où les femmes n'étaient même pas autorisées à s'inscrire aux cours d'anatomie des Beaux Arts.
   
   Lisez ce roman de Kipling qui en dit tant sur lui et qui pour une fois, se passe pour la majeure partie en Angleterre. Ce n'est pas un chef d'œuvre littéraire, mais il a une place à part dans son œuvre et vous en dira beaucoup sur lui.
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critique par Sibylline




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Témoin de son époque
Note :

   L'auteur des mois d'Avril-Mai dans le blog Lecture-Ecriture était Rudyard Kipling. j'ai voulu choisir un roman que je n'avais pas lu et j'ai trouvé dans ebooks libre et gratuit celui-ci, dont je ne connaissais même pas le titre; Alors adjugé !
   
   "La lumière qui s’éteint" publié en 1890 est le premier roman de Rudyard Kipling après la parution de plusieurs recueils de nouvelles.
   Le personnage principal, Dick Heldar, est peintre tout comme son amie Maisie, mais l’un à du talent, l’autre n’en a pas. Dans leur enfance, tous les deux ont été pensionnaires de l’horrible madame Jenkins et l'amour de Dick pour Maisie lui permettait de supporter les brimades. Lorsqu’il la retrouve à Londres en revenant du Soudan où il a participé comme peintre à la guerre des Mahdistes contre les forces anglo-égytiennes, il lui avoue son amour auquel elle ne répond pas. Par contre, elle cherche à exploiter le talent du jeune homme et à obtenir des conseils, son ambition étant de réussir et son but d'être exposée. Quand elle part en France étudier chez un professeur français, Dick, amoureux transi, l’attend. Mais il devient aveugle à cause d’une blessure reçue sur le champ de bataille. Il ne peut y avoir pire catastrophe pour un peintre ! Comment le jeune homme pourra-t-il survivre à une telle catastrophe et que va faire Maisie ?
   
   Kipling a mis beaucoup de lui-même dans cet écrit. Comme son personnage Dick Heldar, il a été envoyé en pension en Angleterre (il est né en Inde) où il a vécu une enfance malheureuse; comme Torpenhow, l’ami de Dick, il est journaliste et comme eux il a une idée de la grandeur de son pays qui passe par la guerre de conquête, le colonialisme. C’est un des aspects de l’œuvre que ne m’a pas plu même si je ne pouvais m'attendre, je le reconnais, à autre chose de la part de Kipling. Comment s’intéresser à ces jeunes gens qui ne rêvent que bataille, expansionnisme, que l’odeur de la poudre fait rêver… Comment supporter Dick, en particulier, qui affiche avec insolence sa prétention à la supériorité personnelle, de classe et de "race" ? De plus, ils (ou plutôt Kipling) sont misogynes, en particulier envers les femmes de classe inférieure mais pas seulement. Tous les personnages féminins ou presque ont le mauvais rôle dans ce roman, à part, peut-être la peintre, "l’impressionniste", nommée aussi cavalièrement "Cheveux rouges", à qui Kipling ne daignera pas donner de nom mais c'est parce qu'elle n'a pas d'importance et elle disparaîtra brusquement du roman. Je me demande même si Maisie ne nous est pas présentée comme antipathique parce qu’elle refuse de se fondre dans un moule, de se marier, d’être la femme dévouée (à l’homme !) telle qu’on l’attendait au XIX siècle ! Il faut dire qu'elle est d'une froideur et d'une insensibilité peu communes !
   Toujours est-il que Dick et Maisie sont tous deux égoïstes, orgueilleux, entêtés, ambitieux dans leur quête, de l’argent pour l’un, de la gloire pour l’autre. Un aspect plus positif, pourtant, l’amour sincère et désintéressé de Dick pour Maisie et l’amitié profonde et dévouée qui unit les deux héros masculins.
   
   Le roman est prétexte à une réflexion sur l’art, qui pour Dick/Kipling doit correspondre à un sentiment profond, à une urgence et non à une mode.
   "Mais à partir du moment où nous nous mettons à penser aux applaudissements attendus, et à jouer notre rôle en regardant la galerie du coin de l’œil, nous perdons toute valeur, toute force, toute habileté."
   "Dès que nous traitons légèrement notre art, en le faisant servir à nos propres fins, il nous trahit à son tour, et nous ne pouvons plus rien sans lui."
   

   Les conseils de Dick sont ceux d’un coloriste et son sens des couleurs qui refuse la réalité et voit au-delà, me rappellent - à tort ou à raison - les théories Nabis, de même que son dernier tableau qui a pour thème La Mélancolie.
   "Ce fut une joie pour Dick que Maisie pût voir les couleurs comme il les voyait lui-même, qu’elle distinguât le bleu dans le blanc du brouillard, le violet dans les palissades grises, toutes les choses enfin autrement qu’elles paraissent aux yeux non prévenus."
   

   Mais Dick illustre aussi, avec ses œuvres ramenées du Soudan, le goût de l’orientalisme, de même que l’attrait des îles exotiques évoque l’œuvre d’un Gauguin.
    J’ai eu un peu de difficultés au début à entrer dans ce roman non seulement parce que je n’aimais pas les personnages mais aussi, parce que le récit me paraissait superficiel avec des personnages peu épais, et un style composé en grande partie de dialogues, ce qui me donnait l’impression un peu factice ne pas être dans la vraie vie mais sur une scène de théâtre.
   
   Pourtant, je me suis laissée séduire peu à peu par les descriptions des pays exotiques que Dick, exalté, fait à Maisie. Elles ne manquent pas de beauté, jouent sur les contrastes de couleurs et sont très visuelles. Peut-être sont-elles le reflet des œuvres picturales de Dick?
   "Quand vous parvenez à votre île, vous la trouvez peuplée de molles et chaudes orchidées, de fleurs étranges et merveilleuses qui retrouvent leurs corolles comme des lèvres de femmes... Il y a une chute d’eau de trois cents pieds de hauteur, et c’est comme un colossal morceau de jade vert brodé d’argent."
   
   "Que penseriez-vous d’une grande ville morte* bâtie en grès rouge avec des aloès poussant entre les pierres descellées. Cette métropole abandonnée s'étend sur des sables couleur de miel. Il y a quarante rois qui reposent dans ses hypogées, et chacun d’eux, Maisie, dort dans un tombeau plus splendide que ses prédécesseurs. Quand on voit ces palais, ces rues, ces maisons, ces réservoirs, on cherche des yeux les habitants; on se demande quels sont les hommes qui vivent au milieu de tant de merveilles, et l’on finit par apercevoir un être vivant, un seul : un tout petit écureuil gris, se frottant le nez avec sa patte au milieu de la place du marché."

   
   J’ai aussi été amusée par les rapports que les jeunes gens entretiennent entre eux et leurs jeux avec leur adorable petit chien, c’est bien vu et léger et nous fait rire même si les personnages apparaissent un peu comme des potaches immatures.
   
   Puis, j’ai été prise par cette histoire quand elle devient tragique, tant Kipling, qui avait lui aussi peur de perdre la vue, rend palpable l’angoisse du peintre. Celui-ci, en devenant aveugle, perd aussi sa raison de vivre. La déréliction du jeune homme, le tragique de sa solitude, sa déchéance, son évolution cher payée vers un peu plus d’humanité et d’humilité, tout est décrit avec justesse et précision. Les personnages de Dick et de Maisie aussi, prennent alors plus de chair et de complexité et le récit baigne dans une atmosphère lourde que l’obscurité envahit peu à peu. J’ai donc fini par apprécier "La lumière qui s’éteint" mais je pense que ce n’est pas le meilleur roman de l’auteur.

critique par Claudialucia




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Puck lutin de la montagne - Joseph Rudyard Kipling

Puck cherche son public
Note :

   Rudyard Kipling (1865-1936) est un écrivain britannique, né à Bombay et décédé à Londres. Auteur de livres pour la jeunesse dont le succès ne s’est jamais démenti, on lui doit Le Livre de la jungle (1894), Le Second Livre de la jungle (1895), mais aussi Kim (1901) ou L'Homme qui voulait être Roi (1888) et des poèmes. En 1907, il est le premier auteur de langue anglaise à recevoir le prix Nobel de littérature, et le plus jeune à l'avoir reçu (42 ans). Par la suite, il refusera d'être anobli. Kipling fut au sommet de sa gloire dans la première décennie du XXe siècle. "Puck, lutin de la colline" a été publié en 1906.
   
   Rien ne me fait plus mal que de voir sur le trottoir, un carton de livres attendre le camion des éboueurs. Cette fois, je n’en ai sauvé qu’un seul, ce Puck de Kipling.
   
   L’écrivain n’a pas allé bien loin pour dénicher son personnage de Puck, il s’agit d’une créature traditionnelle du folklore celte qui a aussi inspiré Shakespeare pour "Le Songe d’une nuit d’été", pièce de théâtre citée d’entrée car interprétée par Dan et Una, les deux jeunes enfants du roman. Avec cet ouvrage nous sommes dans un conte pour enfants qui peut être assimilé à la Fantasy. Puck est un lutin sympathique, habitant le pays depuis des temps immémoriaux qui se prend d’amitié pour Una et son frère Dan et grâce à ses pouvoirs magiques il va leur faire découvrir différentes périodes de l’Histoire britannique par l’intermédiaire de personnages des temps anciens venant narrer leurs aventures. Il y aura des voyages et des combats, un tas d’or, une épée magique, des légions romaines et le mur d’Hadrien, des Pictes…
   
   Chaque chapitre est une petite histoire autonome mais la fin de chacune amorce la suivante, "Crois-tu que cette histoire soit pour les enfants ? Il regarda Puck. Mais : - Dites-la nous, dites-la nous ! s’écrièrent ensemble Dan et Una." L’écrivain sait aussi créer une connivence avec ses lecteurs, quand les personnages voient de la magie (la boussole), de l’étonnement (les poissons volants), de la crédulité (les gorilles prit pour des Diables) là où Dan et Una ne constatent que du naturel. Kipling se risque aussi à des traits d’humour sur le dos de son propre pays, "… quand nous entendîmes jouer du cor de chasse parmi les genêts jaunes, nous comprîmes que c’était l’Angleterre."
   

   Ecrit il y a plus d’un siècle, le roman porte son âge. Qui aujourd’hui peut encore lire ce genre de texte ? J’imagine mal un gamin s’y risquer, entre l’incompréhensibilité de certains passages due à des références historiques pas obligatoirement connues et le langage paysan adopté par le traducteur de l’époque (1932). Là je parle du public de cible originel, mais même pour un adulte contemporain, je ne suis pas certain qu’il y trouve son compte.
   Il n’importe, j’ai fait ma bonne action, j’ai sauvé un livre de la destruction, je l’ai lu et j’en fais part au monde entier.
   "- Ceci n’est pas pour t’ennuyer, mon gars, dit Riquet, tandis que Puck se tenait les côtes. Mais il est étrange de songer comment on a rebâti cette petite église, comment on l’a recouverte et magnifiquement ornée, grâce à quelques pieux maîtres de forges du Sussex, à un marin de Bristol, à un âne orgueilleux nommé Riquet aux Crayons parce que, voyez-vous, il était toujours à crayonner ; et (il appuya sur ces derniers mots) et aussi grâce à un pirate écossais. – Un pirate ? dit Dan en frétillant comme un poisson pris à l’hameçon."

critique par Oncle Paul




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Sous les déodars - Joseph Rudyard Kipling

Armée des Indes, Civil Service et Mondanités
Note :

   Titre original : Under the deodars
   
   Les déodars sont les cèdres de l'Himalaya. Les huit nouvelles nous emmènent à Simla, station d'altitude et résidence d'été fréquentée par les militaires et les fonctionnaires britanniques au temps de l'Empire des Indes, et pour certains, "le seul endroit de ce pays désolé où la vie vaille la peine d'être vécue." En cette fin du XIXe siècle, loin de Calcutta alors capitale de l'Empire des Indes, le temps s'écoule entre galanteries, promenades et mondanités si l'on en croit Kipling qui séjourna à Simla à l'été 1883.
   
   L'éducation d'Otis Yeere "Cette histoire est celle d'un insuccès" prévient l'auteur. Deux amies et femmes du monde, Lucy Hauksbee et Polly Mallowe échangent des confidences et l'une d'elles étale ses intentions pour la saison.
   "Je jouerai, je danserai, je chevaucherai, je flirterai, je ferai des cancans, je dînerai en ville, je m'approprierai les prisonniers légitimes de toutes les femmes qu'il me plaira, jusqu'à ce que je tombe, ou qu'une femme plus forte que moi me confonde devant tout Simla, et ma bouche ne sera plus que poussière et cendres avant que je capitule ainsi."
   Elle jette son dévolu sur un homme déjà usé par dix ans de service civil au Bengale, c'est Otis Yeere. Bientôt la voici triomphante et le voici "attaché par les mains et les pieds aux roues de [sa] voiture." Mais il s'intéresse peut-être davantage à la tribu des aborigènes Gullals du Sikim qu'à une conquête féminine et il ne tient pas vraiment à ce que Lucy le suive à Darjeeling. Un bouquet de roses conclut l'histoire.
   
   A l'entrée de l'abîme Une femme mariée fréquente un jeune homme qualifié de "tertium quid". La femme, insouciante, ne craint pas le qu'en-dira-t-on, cependant ils se donnent rendez-vous dans un cimetière. Au cours d'une promenade sur l'étroite route du Tibet, il s'en suit une fin tragique.
   
   Une comédie sur la Grande Route Dans une petite station isolée à la saison des pluies par la crue du fleuve, il convient "que tout le monde soit en relations amicales". Or, quand débarquent les époux Vansuythen, le capitaine Kurrell délaisse son amie Emma Boulte à cause des beaux yeux de la nouvelle voisine. Et Boulte lui en veut : "Vous êtes un gredin (…) mais quand vous êtes avec moi, je suis certain que vous n'êtes pas à faire la cour à mistress Vansuythen ou à rendre Emma malheureuse." Il ne faut pas casser les petits accommodements !
   
   La Colline de l'illusion Deux jeunes britanniques filent le parfait amour. Ils projettent d'aller à Bombay prendre le "steamer" pour Rome et y vivre "dix semaines de lune de miel". Leur départ incognito devrait faire jaser le beau monde à Simla. Mais le doute survient pour elle...
   
   Une Femme de deuxième catégorie Deux ans après l'histoire d'Otis Yeere on retrouve les dames Hauksbee et Mallowe en plein papotage sur Shady Delville qui danse et s'habille si mal qu'elles l'appellent le Paquet. Celle-ci est attirée par Bent car "le but qu'il poursuit vainement dans son existence est de persuader aux gens qu'il est célibataire". Elles le surnomment le Maître de danse. Mais quand Mrs Bent les rejoint à Simla avec sa petite Dora tombée malade de diphtérie, c'est l'intervention de cette fichue Shady Delville qui sauve l'enfant en devançant le médecin local. Les deux mégères qui persiflaient tant sont forcées de changer d'avis sur “le Paquet”!
   
   Rien qu'un petit officier "Tous les jeunes gens s'en vont dans l'Inde chercher fortune". Bobby Wick est affecté en Inde, comme son père qui y a passé trente ans de service au régiment des Queues-Tortillées, "le plus admirable des régiments qu'il y eût dans les limites des Sept mers". Quand le choléra atteint le régiment, Bobby doit quitter la femme rencontrée à Simla et avec qui il entretient une correspondance, ce qui lui donne l'énergie pour faire son travail.
   
   Le Rickshaw fantôme Le médecin livre les confessions de Jack Pansay, fonctionnaire au Bengale : "Il y a deux mois, j'étais l'homme le plus, heureux de l'Inde. Aujourd'hui il n'est pas, de Peshawar jusqu'à la mer, un homme qui soit plus misérable." Sur le steamer venant d'Angleterre Jack a rencontré Agnès Keith Wessington, une femme mariée. Quelques mois plus tard ils se retrouvent à Simla où il décide de rompre malgré son insistance. Deux ans plus tard Jack s'est fiancé à Kitty. Or son bonheur est régulièrement troublé par Agnès qui ne cesse de passer en rickshaw là où il se promène avec Kitty. Affligée, Agnès meurt peu après. L'été suivant alors que Jack et Kitty préparent leur mariage, le rickshaw à caisse jaune apparaît encore et encore avec à son bord le fantôme d'Agnès qui crie à Jack son attachement. Troublé il tente de s'expliquer mais Kitty lui donne un coup de cravache et le quitte. Les hallucinations de Jack ne cessent pas. Ses visions se poursuivent.
   
   Mon histoire vraie de fantôme Des simples bungalows aux riches palais, il y en avait partout en Inde. Au retour de Simla, le narrateur a rencontré la sienne en faisant étape au bungalow miséreux d'un relai, hébergé par un vieux serviteur qui avait travaillé pour un sahib défunt depuis des années et qui l'abreuve d'anecdotes. Les palmiers arack bruissaient dehors "... et le vent commençait à dire des bêtises". La nuit le bruit de boules de billard s'entrechoquant sortaient de la pièce d'à côté : mauvaise nuit pour un voyageur solitaire.
   
   Dans certaines éditions anglaises les deux derniers textes diffèrent. La collection 10/18 en a publié en 1980 une version intitulée “Sous les cèdres de l'Himalaya”.

critique par Mapero




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Les bâtisseurs de ponts - Joseph Rudyard Kipling

Nouvelles des Anglais aux Indes
Note :

   "Le recueil Les bâtisseurs de ponts a été composé pour la France en 1902 par le Mercure de France (aujourd'hui Gallimard) et réédité en 1976 (collection Folio). (...)
   Les nouvelles qui le composent sont tirées de deux recueils publiés en langue anglaise, Life's Handicap (Au hasard de la vie), 1891 et The Day's Work (La tâche quotidienne), 1898"
   

   Ce recueil regroupe sept nouvelles : Les bâtisseurs de ponts , Petit Tobrah, Namgay Doola
   En famine, Au fond de l'impasse, Les finances des dieux et La cité des songes.
   
   Si un recueil comme "Sous les déodars" par exemple s'intéresse davantage à peindre la vie sociale des britanniques entre eux, dans l'Inde du 19ème siècle, celui-ci s’oriente davantage vers les réalisations et le rôle technique de la présence coloniale. On y construit des ponts (difficilement) et autres ouvrages d'art, on y affronte des famines, on organise. Les autochtones sont donnés pour fondamentalement incapables de gérer eux-mêmes ce genre de problèmes. En ce sens la vision de Kipling est fondamentalement raciste. Il juge les Indiens selon des critères de modernité européenne et forcément, ils n'obtiennent pas de bons scores. Il n'a pas le recul nécessaire pour envisager d'autres critères, mais qui l'avait alors ? Il faut aujourd'hui le lire en fonction de son époque. Kipling est raciste comme l'étaient tous ses concitoyens, il n'est pas destructeur comme pouvaient l'être par exemple les petits blancs du Sud des Etats-Unis. Au contraire, il a besoin de croire que les Britanniques apportent à leurs colonies le progrès, les capacités techniques ou médicales, quand ce n'est pas morales. Il fait partie de ceux qui sont persuadés de l'apport de la couronne aux colonies. Il oublie rapidement tous les profits sordides que le travail et, disons-le, le courage et l'aveuglement de ces colons, unis à l’exploitation du pays, vaut à la Grande-Bretagne.
   
   Son père était conservateur de musée et le jeune Kipling a baigné dans la culture indienne. Il la connait bien et en est imprégné. Il s'y intéresse et la respecte aussi. On en trouve mille preuves dans ce recueil, même trop parfois. "Les bâtisseurs de ponts" par exemple, mais ce n'est pas le seul exemple, devient vraiment difficile à comprendre pour un non initié dans une grande partie du récit quand, à la suite d'une automédication imprudente à l'opium, les divinités prennent quelque peu le pouvoir au cœur d'une tempête...
   
   La vie militaire, chère à l'auteur, n'est pas non lus éludée. Si les Anglais sont là-bas, c'est par la force, tout repose sur leur capacité à combattre, et personne ne le nie.
   "Mais le destin se chargea de lui envoyer une diversion nécessaire sous la forme d'une petite campagne de frontière, laquelle, suivant la mode des petites campagnes, dégénéra en une très vilaine guerre."

critique par Sibylline




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Nouveaux contes des collines - Joseph Rudyard Kipling

Délicieusement démodés !
Note :

   D'après l'édition Nelson de 1932.
   
   C'est un voyage dans l'Inde anglaise de la fin du XIXème siècle au temps de "la Veuve" — la reine Victoria —, on y voit davantage les Britanniques que les autochtones appelés ici "indigènes". Un bon siècle s'est écoulé depuis le moment de ces histoires et le lecteur d'aujourd'hui est prié de ne pas oublier le contexte colonial et raciste auquel Kipling n'échappe pas. À quoi ces Anglais passent-ils leur temps dans les contes de Kipling ? Militaires ou administrateurs civils, l'auteur nous les montre de préférence en séjour à Simla mais on les retrouve aussi au travail dans leur "station" — ce qui reprend la recette du recueil "Sous les déodars". Le ton de Kipling est apparemment léger et même badin et l'on pourrait souvent s'attendre à une “happy end” mais ce n'est presque jamais le cas. Il n'y a pas que les histoires d'amour qui finissent mal. C'est ça l'humaine condition.
   
   Galanteries

   Loin du bas-pays surchauffé, dans les premières pentes himalayennes, le loisir des Européens se meuble de "garden parties, parties de tennis, déjeuners à la campagne, lunchs à Annandale, concours de tir, dîners et bals, sans parler de promenades à cheval". Comme les villes thermales d'Europe à la même époque, Simla est aussi un lieu du marivaudage. Mais tout ne va pas pour le mieux !
   L'ingénieur Moriarty est pris de boisson car "un homme qui a passé plus d'un an seul dans la jungle n'a plus jusqu'à la fin de ses jours l'esprit tout à fait clair" aussi tombe-t-il à genoux devant mistress Reiver qui n'en vaut pas la peine. (Dans l'erreur).
   Une femme, la quarantaine, attire les hommes "comme Ninon de Lenclos" et le jeune Gayerson voit en elle l'Aphrodite de ses rêves jusqu'au moment où il s'aperçoit qu'elle fut la maîtresse de son père (Venus Anno Domini).
   Pack, que la nature n'a pas gâté vole un talisman pour séduire miss Hollis, mais le charme est bientôt rompu et la belle reconnaît qu' "elle avait commis (…) une méprise dans le placement de ses affections" (Le bisara de Pooree).
   Hannasyde qui a rompu avec Alice avant de venir en Inde rencontre une femme mariée à son image. Il flirte avec elle. Celle-ci n'est pas dupe : "Alors je joue le rôle du mannequin que vous habillez des haillons de votre amour en lambeaux, n'est-ce pas ?" (Sur la foi d'une ressemblance).
   Un invité se conduit fort mal avec les dames au "bal afghan" de Simla, son hôte organise la punition du trublion et en veut tant à celui qui l'avait recommandé au point de souhaiter le voir "blackboulé de son club" (L'ami d'un ami).
   D'autres écrivent, comme Wressley qui croit qu'un livre d'histoire érudite sur l'Inde des rajahs séduirait la jeune miss Venner (Wressley des Affaires étrangères).
   Quant à Mac Intosh Jellaludin c'est un ancien d'Oxford que l'alcool a fait sombrer jusqu'à vivre dans un séraï avec une femme du pays, mais au terme de ses jours il cite encore Dante et Ovide et donne au voyageur le livre qu'il a écrit. (À classer pour s'y reporter).
   
   Armée des Indes

   Les militaires évoquent la vie de régiment, les exploits guerriers ou le mal du pays. Déshabillés pour traverser le fleuve, Mulvaney et ses hommes s'emparent sans plus tarder d'un village tenu par les rebelles dacoits : "Ils étaient aussi nus que Vénus" (La Prise de Lungtungpen).
   Le brave soldat Mac Kenna a baptisé ses enfants du nom des garnisons où il était affecté (La Fille du régiment).
   Le cheval-tambour du régiment des Hussards blancs n'étant plus du goût du colonel, le lieutenant Yale fait croire à l'exécution de la bête mais sème la panique en le faisant revenir monté par un squelette, scène qui inspire la couverture de l'édition de 1915. (La déroute des hussards blancs).
   Le mal du pays explique une courte envie de déserter (L'accès de folie du soldat Ortheris).
   
   Administration coloniale

   Les civils expédiés dans les administrations de la colonie se font souvent des illusions sur leur sort quand ce n'est pas le climat qui leur tourne la tête. Dicky Hatt a laissé sa jeune femme en Angleterre et croit pouvoir épargner suffisamment ; il laissait voir "des instincts d'Écossais marchand de chandelles" mais ses exigences étaient aussi longues qu' "une facture de Parsi" (Dans l'orgueil de sa jeunesse).
   Directeur d'une agence bancaire, Reggie Burke est pris de pitié pour un employé incompétent et malade et lui "lit la Bible et d'ennuyeux tracts méthodistes" ce qui n'empêche pas le phtisique de mourir. (Une escroquerie financière).
   C'est le moment de rappeler la fréquence et la gravité des épidémies dans cette Inde coloniale. L'épouse du chirurgien Dumoise est morte de la typhoïde ; envoyé du Punjub au Bengale il tombe dans l'épidémie de choléra. Son domestique, qui avait eu une vision, l'avait pourtant dissuadé d'y aller (De vive voix).
   Deux Anglais travaillant dans l'administration se disputent après la vente d'un cheval ; pour se venger l'un d'eux impose à l'autre qui lui est hiérarchiquement inférieur de fastidieuses enquêtes sur les possibilités d'élevage du cochon en Inde (Le cochon).
   
   Du côté des “indigènes”

   Les relations avec les gens du pays reposent évidemment sur le malaise de la situation coloniale. "Vous autres, Anglais, vous êtes tous des menteurs !" déclare Lisbeth au jeune Anglais blessé qu'elle a recueilli et qui promet de revenir. (Lisbeth).
    Fréquenter une jeune veuve du pays peut s'avérer dramatique pour elle. "Il faut quoi qu'il arrive, rester dans sa caste, sa race, son milieu". D'ailleurs le droit des femmes ne se porte pas nécessairement mieux dans l'Inde et le Pakistan d'aujourd'hui. (Hors du cercle).
   La morgue britannique à l'égard des “indigènes” éclate au grand jour jusque dans les prétoires. "Aucun jury, nous le savions, ne condamnerait un homme sur des accusations criminelles portées par des indigènes, dans un pays où l'on peut acheter des témoins pour étayer une accusations d'assassinat, — et acquérir un cadavre par-dessus le marché,— pour cinquante-quatre roupies" (Le cas du divorce Bronkhorst).
   L'administration coloniale planche sur les règlements fonciers "ryotwari" pour l'Inde du Nord. Tods, un garçon de six ans rapportant au conseiller juridique les propos d'un bazari fait judicieusement modifier la loi. "Jusqu'à son départ pour l'Angleterre, Tods fut de quelques degrés au-dessus du vice-roi dans la considération populaire." On apprécie la litote ! (L'amendement Tods).
   
   
   Ce choix de vingt-deux nouvelles publié par les éditions Nelson de 1932 sous le titre de "Nouveaux contes des Collines" recoupe en partie les vingt textes des "Simples contes des collines" éditées par Calmann-Lévy en 1915.

critique par Mapero




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L’homme qui voulut être roi - Joseph Rudyard Kipling

9 nouvelles
Note :

   Neuf nouvelles traitant de l’Inde coloniale, ou plus largement du sous-continent indien, dominées par la nouvelle éponyme. Pas de rapports les unes aux autres sinon qu’elles trahissent la fascination et l’amour de Kipling pour cette contrée, cette contrée qui vit se dérouler son enfance.
   
   Daniel Dravot et Peachy Carnehan furent soldats anglais dans cette colonie, ils sont maintenant des aventuriers. Ils cherchent l’aventure, la fortune (la bonne), même, ils veulent être rois. Et c’est vers le nord du sous-continent, l’Afghanistan et plus précisément le Kafiristan, qu’ils se dirigent. A la faveur d’un malentendu miraculeux, ils acquièrent auprès d’un peuple crédule un statut de demi-dieux. Mieux, Daniel Dravot en devient le roi. Mais un autre malentendu, ou disons un petit évènement va révéler leur statut de simples mortels et leur sort va complètement basculer...
   "Il fouilla dans l'épaisseur des loques qui entouraient sa taille tordue, retira un sac de crin noir bordé de fil d'argent, et en secoua sur la table la tête desséchée et flétrie de Daniel Davrot ! Le soleil matinal, car depuis longtemps les lampes avaient pâli, frappa la barbe rouge, les yeux aveugles dans les orbites creuses, de même que le lourd cercle d'or incrusté de turquoises brutes que Carnehan plaça tendrement sur les tempes blêmies.
   - Vous contemplez maintenant l'empereur en son appareil ordinaire, comme il vivait - le roi du Kafiristan avec la couronne en tête. Pauvre vieux Daniel qui fut monarque une fois !
   Je frémis, car défigurée par vingt blessures, je reconnaissais malgré tout la tête de l’homme que j’avais vu à la gare de Marwar."
   

   Seul Peachy Carnehan revient de là-bas – et en quel état ! – et peut apprendre au narrateur ce qui s’est passé.
   
   C’est le grand souffle de l’Asie, la folie de l’Inde. C’est l’imprévisibilité d’une contrée où l’on peut devenir roi puis se faire crucifier. C’est l’amour de Kipling pour son pays de jeunesse. Manifestement, il n’a rien oublié.
   
   Les autres nouvelles n’ont aucun rapport avec celle-ci ou entre elles, sinon qu’elles concernent toutes le sous-continent indien. On a du mal à imaginer la dureté qu’a dû être la vie là-bas fin du XIX ème siècle. Et pourtant nous avons en Kipling un témoin magnifique...

critique par Tistou




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Dès 08 ans: Histoires comme ça - Joseph Rudyard Kipling

12 contes
Note :

    Illustrations ; Etienne Delessert
   
   Plus que des nouvelles, des contes. Et des contes assez clairement destinés aux enfants. En outre, l’édition que j’ai entre les mains est illustrée par Etienne Delessert.
   
   "La baleine et son gosier" : ou comment la baleine est équipée de fanons. C’est la théorie de Rudyard Kipling expliquée aux enfants. Un naufragé plein de ressources en est apparemment responsable...
   "Le chameau et sa bosse" : un chameau "bofiste", un génie et hop ! une bosse sur le chameau !
   "Le rhinocéros et sa peau" : et pourquoi la peau des rhinocéros fait-elle de grands plis ? Hein ? Kipling a la réponse...
   "Le léopard et ses taches" : là c’est un Ethiopien qui fait le job. Les zèbres sont rayés, le léopard tacheté. Et Kipling sait pourquoi...
   "L’enfant d’éléphant" : ou comment la trompe est-elle venue aux éléphants...
   "La complainte du petit père kangourou" : soit un kangourou et un dingo sur la terre d’Australie, et le dieu Nqong. Au bout du bout, il y en a un qui va sauter partout. Il faut dire qu’il voulait être différent...
   "Le commencement des tatous" : pas un hérisson, pas une tortue, un tatou.
   "La première lettre" : au Néolithique, pas moins, et par une petite fille !
   "Comment s’est fait l’alphabet" : intéressante théorie de Kipling sur la naissance de l’orthographe toujours chez l’Homme Néolithique. Peut-être pas tout à fait académique...
   "Le crabe qui jouait avec la mer" : l’histoire de l’origine de la carapace des crabes qui tombe une fois dans l’année, des marées, ... Kipling a réponse à tout. Avec intelligence et bienveillance...
   "Le chat qui s’en va tout seul" : histoire de la domestication des animaux, les uns après les autres. Tous ? Ben, le chat... pas vraiment...
   "Le papillon qui tapait du pied" : un petit air de conte des Mille et Une Nuits, avec la belle Balkis et son seigneur et maître Suleiman-bin-Daoud. Ou comment mettre au pas les 999 autres femmes de Suleiman, tout cela par la ruse de Balkis et de deux papillons.
   
   Alors, des contes pour enfants ? Oui, bien sûr, mais à la relecture (pour écrire cette critique), une belle profondeur d’esprit qui touche le lecteur adulte et fait résonner idées et réminiscences.
   Je comparerais ce Rudyard Kipling des contes au Michel Tournier des contes européens réécrits. Moins malicieux et irrespectueux que Tournier mais plein de poésie et de créativité.

critique par Tistou




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Le livre de jungle - Joseph Rudyard Kipling

7 nouvelles
Note :

   Qui ne connait – croit connaître en fait – le "Livre de la Jungle" ? Walt Disney est passé par là et à l’instar des super productions hollywoodiennes y a fait ses dégâts. Ne respectent rien ces gens-là ! Comment persuader de lire encore ces nouvelles, persuader de potentiels lecteurs que Rudyard Kipling est réellement un auteur (Prix Nobel de Littérature 1907 quand même !) et pas le simple scénariste d’un dessin animé universellement connu de Walt Disney ? Hollywood, que de ravages on commet en ton nom. Pffh !
   
   Dans ce "Livre de la jungle" (qui sera suivi d’un "second livre de la jungle"), les nouvelles concernant Mowgli ne sont pas majoritaires. Quatre d’entre elles sont autres.
   
   Les trois premières sont celles qui ont donné corps à la légende de Mowgli depuis son arrivée dans la jungle, bébé enlevé par le tigre Shere Khan et sauvé par Père-Loup et Mère-Louve qui vont devenir ses vrais parents (au sens parents éducateurs) : "Les frères de Mowgli", "La chasse de Kaa" et "Au tigre, au tigre".
   
   On y voit l’introduction de Baloo, l’ours, beaucoup moins grotesque que dans le dessin animé, le véritable "enseignant" des choses de la jungle auprès de Mowgli, de Baghera, "le" panthère noire (j’ai toujours cru que Baghera était une femelle !), le compagnon et garde du corps de Mowgli, de Kaa le python qui sauvera Mowgli dans une mauvaise passe avec les "Bandar-Log", les singes qui l’ont enlevé, et Shere Khan donc, l’adversaire mortel de Mowgli. Dans la troisième nouvelle d’ailleurs, consacrée au combat à mort contre Shere Khan, Rudyard Kipling introduit Messua, la mère naturelle de Mowgli, au cours d’une tentative de retour de Mowgli à une vie au sein des humains. Des humains pas du tout valorisés dans cette nouvelle ; des adversaires de la jungle, de la nature, des animaux...
   On est loin du côté "gnan-gnan" de Walt Disney. Le côté philosophique et humaniste des nouvelles a été délibérément gommé au profit d’une simplification plus vendeuse, bien sûr.
   Relisez le "Livre de la Jungle" pour goûter la différence.
   
   Les quatre autres nouvelles sont de toutes façons reliées aux dadas de Kipling ; la nature, les animaux et leurs rapports avec nous. A commencer par :
   "Rikki-Tikki-Tavi", la mangouste adoptée par une famille de britanniques installée dans la colonie indienne, qui va sauver l’enfant, Teddy, de la mort sous la forme d’une famille de cobras s’estimant dérangée par l’arrivée des colons dans la maison désertée. Merci Rikki-Tikki_Tavi. Pour autant je ne suis pas persuadé que j’adopterais une mangouste comme animal de compagnie ! (mais il est vrai que les cobras sont rares par ici !!)
   "Le phoque blanc" ; Kotick, jeune phoque est horrifié par le destin qui guette tous les jeunes phoques, assassinés sur les grèves par les humains qui en veulent à leur peau. Lui-même n’a dû son salut qu’au fait qu’il soit blanc. Il ne veut pas en rester là et va entreprendre périple et actions pour trouver une solution. Un phoque volontariste s’il en est !
   "Toomai des éléphants" : on n’est pas loin du fantastique là, avec cette "Danse des éléphants" qui a lieu une nuit dans l’année. Toomai n’est pas encore adulte mais il fait preuve d’une curiosité sans limite qui lui vaudra, et de nous faire connaître la "Danse des éléphants" et de se faire reconnaître comme éléphant remarquable.
   "Service de la Reine" : le "Service de la Reine" vu côté animaux, les mulets, bœufs, chameaux, chevaux, éléphants au service de l’Armée de sa Majesté en colonie indienne. La conclusion de cette nouvelle et la morale qu’en tire Rudyard Kipling m’a passablement irrité :
   "- Mais les bêtes sont-elles donc aussi sages que les hommes ? demanda le chef.
   Elles obéissent comme font les hommes : mulet, cheval, éléphant ou bœuf obéit à son conducteur, le conducteur à son sergent, le sergent à son lieutenant, le lieutenant à son capitaine, le capitaine à son major, le major à son colonel, le colonel au brigadier commandant trois régiments, le brigadier au général, qui obéit au Vice-Roi, qui est le serviteur de l’Impératrice. Voilà comment cela est fait.
   Je voudrais bien qu’il en soit de même en Afghanistan ! dit le chef ; car, là, nous n’obéissons qu’à notre propre volonté.
   Et c’est pour cela, dit l’officier indigène, en frisant sa moustache, qu’il faut à votre Amir, auquel vous n’obéissez pas, venir ici prendre des ordres de notre Vice-Roi."

   Wouarf ! Quand on voit le bourbier afghan de nos jours, on se dit que...
   Ce"Livre de la Jungle" est suivi d’un "second Livre de la Jungle", plus intéressant je trouve...

critique par Tistou




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Le second livre de la jungle - Joseph Rudyard Kipling

8 nouvelles
Note :

   Rudyard Kipling n’a pas lâché "Mowgli" après "Le Livre de la jungle" - qui se présentait déjà sous forme de nouvelles – il nous fait suivre son évolution dans ce "second livre de la jungle".
   Sur les huit nouvelles de ce "second livre de la jungle", trois ne concernent pas Mowgli. Evacuons-les :
   "Le miracle de Purun Bhagat" nous laisse toujours en Inde, patrie de jeunesse de Rudyard Kipling et qui l’a tant marqué. Et il n’est donc pas étonnant d’y retrouver les grandes constantes des récits de Kipling : le rapport à la nature, les relations avec les animaux, la mise en avant de la vertu. Purun Dass est, en cette fin du XIXème siècle, un indigène indien, élevé à l’occidentale, et qui devient un Premier Ministre respecté d’un des Etats du Nord-Ouest de la colonie indienne. Au plus haut de sa célébrité et du pouvoir, il renonce, prend le nom de Bhagat en lieu et place de Dass, revêt la robe d’un saint homme, prend l’écuelle et le bâton du mendiant et part jusqu’aux confins de l’Himalaya. Il s’y établit en ermite, ne gardant de relations qu’avec les animaux, qui lui rendront le service de sauver un village...
   "Les croque-morts" également se déroule en Inde. Il met en valeur trois animaux – personnages des plus antipathiques : un "Mugger", crocodile mangeur d’hommes, une grue – Adjudant et un chacal miteux. Unité de temps, de lieu, tout se déroule en quelques heures, sur la berge de la rivière où vit le "Mugger", le mangeur d’hommes. La grue – Adjudant et le chacal, habitués à ramasser les restes du "Mugger" ont un comportement des plus obséquieux et des plus hypocrites vis-à-vis du monstre. Nul n’en est dupe, comme dans la vraie vie, et la fin sera plutôt inattendue, et renforcera encore l’antipathie vis-à-vis des personnages.
   "Quiquern", à l’instar du "Phoque blanc", Kotick, dans "Le livre de la jungle", se déroule dans le Grand – très Grand – Nord. C’est plutôt une histoire d’hommes pour le coup, même si les chiens y jouent un rôle mineur.
   
   Et donc 5 nouvelles qui concernent Mowgli (puisque quand même, dans l’imaginaire collectif, "Livre de la jungle = Mowgli) : "Comment la crainte", "La descente de la jungle", "L’ankus du roi", "Chien rouge" et "La course du printemps".
   Des nouvelles plus crépusculaires que dans "Le livre de la jungle". Peut-être parce qu’il fallait d’abord installer Mowgli dans la jungle, construire le personnage ? Là, Mowgli existe déjà et il arrive à l’âge de jeune adulte, un âge où l’on se pose beaucoup de questions et des questions, justement, Mowgli s’en pose. Je ne connais pas vraiment la version Walt Disney du "Livre de la jungle" mais il me semble que ces épisodes là ne sont pas repris dans cette version Walt Disney.
   Nous avons là des histoires plus graves, où la possibilité de la mort est beaucoup plus présente, où Mowgli est devenu le Maître de la jungle (prédominance de la nature humaine sur la simple nature dans l’esprit de Kipling ?), où il peut être carrément chef de guerre ("Chien rouge") et où le village dont il est issu est condamné par lui, littéralement, condamné et détruit par les animaux de la jungle. Seule, en fait, Messua, sa mère naturelle, trouve grâce à ses yeux. Et le dernier épisode "La course du printemps" nous laisse avec un Mowgli déchiré, sur le point de laisser la jungle de Seeonee pour rejoindre Messua et ses congénères humains. Des nouvelles aussi peu "gnan-gnan" que possible.
   Et puis, disons-le, une très belle écriture d’un auteur manifestement très amoureux de la nature et des animaux, et particulièrement de la prolifique nature indienne (indienne au sens sous-continent indien).
   
   "Dans la Jungle indienne les saisons glissent de l’une à l’autre presque sans transition. Il semble qu’il n’y en ait que deux – la saison des Pluies et la saison sèche – mais, à y regarder attentivement, vous vous apercevez que, sous les torrents de pluie, les nuages de poussière et les verdures torréfiées, on peut les découvrir toutes les quatre se succédant selon leur ordre accoutumé. Le Printemps est la plus merveilleuse, parce que sa besogne n’est pas d’habiller de fleurs nouvelles des champs dépouillés et nus, mais de chasser devant lui, d’écarter un tas de choses à moitié vertes, qui s’attachent, ne veulent pas mourir, et que le doux hiver a laissé vivre, et de faire en sorte que la terre caduque, à demi vêtue, se sente neuve et jeune une fois de plus. Et cette tâche, il l’accomplit si bien qu’il n’est pas de printemps au monde comparable à celui de la Jungle."

critique par Tistou




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