Lecture / Ecriture
    Accueil     Lecture     Ecriture     Rencontres     Auteur du mois     Ce qu'ils en ont dit     Contacts    

.:: Lecture & Ecriture ::.   
Auteur des mois de décembre 2017 & janvier 2018
Erskine Caldwell

   
   Après avoir lu en Amérique du Sud, avec Jorge Amado, nous sommes passés en Amérique du Nord, mais dans le Sud de l'Amérique du Nord! Vous suivez? Bref, ce fut Erskine Caldwell.

Biographie

   AUTEUR DES MOIS de décembre 2017 & janvier 2018
   
   Erskine Caldwell est né le 17 décembre 1903 à White Oak, près d'Atlanta (Georgie), où son père était pasteur. Sa mère descendait d'une famille distinguée de Vorgonoe. Son père était un personnage très  connu dans les milieux protestants du sud. Ses deux parents firent des études universitaires. Erskine lui-même fit également des études universitaires en Virginie et Pensylvanie mais s'est rapidement orienté vers l'écriture. Il a alors exercé plusieurs métiers mais finalement, en 1926, il se retire dans une ferme du Maine pour se consacrer exclusivement à l'écriture.
   

    Après avoir publié The Bastard (1929) et Poor Fool (1930) [Un pauvre type], le succès est venu avec la publication de Tobacco Road (1932) [La Route au tabac], puis de God's Little Acre (1933) [Le Petit Arpent du bon Dieu], qui firent connaître son nom à des millions de lecteurs, dans le monde entier.
   
   Il est mort le 11 avril 1987 à Paradise Valley (Arizona). Il avait écrit 25 romans, 150 nouvelles, 14 autres livres, qui avaient le plus souvent été des succès d'édition. 

Bibliographie ici présente

  Un p’tit gars de Georgie
  Le Bâtard
  La route au tabac
  Le petit arpent du Bon Dieu
  Nous les vivants
  Bagarre de juillet
  Un patelin nommé Estherville
  Haute tension à Palmetto
  Toute la vérité
  Une lampe, le soir
  Gulf Coast Stories
  Pris sur le vif
  Jenny toute nue
  La dernière nuit de l'été
  Miss Mamma Aimée
  Les braves gens du Tennessee
  Annette
  À l'ouest du Mississippi
 

Un p’tit gars de Georgie - Erskine Caldwell

Scènes de la vie quotidienne dans le Sud
Note :

   "Un p’tit gars de Georgie" est un recueil de nouvelles de Erskine Caldwell (1903 – 1987), écrivain oublié, peut-être parce qu’il fut le contemporain de Steinbeck et Faulkner. Comme eux, il décrit les États-Unis laborieux, ceux des gens pauvres qui vivent au jour le jour. Ce sont ici des fragments de vie de William Stroup, un p’tit gars de Sycamore, en Georgie, des scènes de la vie quotidienne, de petits événements au jour le jour.
   
   Dans la famille Stroup il y a le père, Morris, un bon à rien qui tente de rattraper sa fainéantise par des combines souvent très hasardeuses, toujours égoïstes. Il n’a pas plus de morale que d’argent et peut se faire voleur à l’occasion. Quand sa femme Martha, qui trime pour deux, lui demande quelque chose, il commence par envoyer à sa place Handsome Brown, le Noir à tout faire de la maison, «un pauvre nègre orphelin qui a peur de revendiquer ses droits», un brin fainéant aussi et terrorisé par son maître. C’est donc lui qui tombe dans le puits en allant déloger les chèvres grimpées sur le toit de la maison, c’est lui qui retourne la terre pour trouver des vers avant de partir à la pêche, lui encore qui récupère les objets de la voisine que Morris a frauduleusement vendus pour s’acheter une inutile paire de bottes. A la voisine qui lui demande où est son mari, Martha répond: «très probablement à dormir à l’ombre quelque part [...]. A moins qu’il ne soit trop paresseux pour s’ôter du soleil.»
   
   Ces nouvelles sont souvent drôles, en raison de la veulerie et de la fainéantise du père. On sourit quand Martha va récupérer son mari chez Mrs. Weatherbee qu’elle mord et traine par les cheveux, quand Morris Stroup se fait vendre une cravate et quand il mange son propre coq de combat.
   
   Ce Morris Stroup est décidément bien loin de l’Américain travailleur, soucieux de sa famille et de son âme éternelle… A travers ce portrait féroce, Caldwell stigmatise les petits Blancs qui ont la pauvreté qu’ils méritent et qui parce qu’ils n’ont rien, persécutent ceux qui sont encore plus faibles qu’eux, à savoir les Noirs. Handsome Brown tente bien de fuir cette maison mais c’est pour trouver un emploi de punching-ball dans un cirque itinérant: pour dix cents, les Blancs peuvent lui envoyer des balles à la figure et gagner un cigare. Et si Morris Stroup n’est bon à rien, il fait merveille sur cette cible: c’est qu’il ne peut pas se permettre de perdre celui qui trime pour lui en échange de vieux vêtements, sans aucun jour de congé…
   
   Erskine Caldwell ne juge pas, il observe et rapporte les faits. Aucune psychologie dans ces textes qui sont une peinture au premier niveau de la misère sociale et morale du Sud.
   
   Difficile de dénicher ce petit recueil, je l’ai fait sortir de la réserve de ma bibliothèque municipale (il date de 1949, et la fiche de prêt de 1975…), mais il a connu une réédition en 2000
   
   
   Titre original: Georgia Boy, parution aux Etats-Unis: 1943
    ↓

critique par Yspaddaden




* * *



Le meilleur de Caldwell
Note :

   Je ne sais pas s'il est possible d'affirmer comme le prétend l'article de Wikipedia qu'Erskine Caldwell fut "l'écrivain le plus censuré des États-Unis" mais il est certain que ses compatriotes de Géorgie pouvaient s'estimer maltraités par certains passages du roman. Comme ses premiers succès des Années Trente, celui-ci montre une ironie très décapante envers les petites gens du Sud, les “petits Blancs” des comtés ruraux, avec ici la bourgade de Sycamore.
   
    Le personnage central, Morris Stroup, — le p'tit gars de Géorgie—, son épouse Martha, et leur fils William illustrent pleinement cette population défavorisée : pas de boulot fixe pour Morris, pas d'école pour William, et une femme, Martha, qui trime pour faire les lessives des autres, et pourtant un jeune domestique noir, Handsome Brown.
   
   Voilà les quatre personnages que l'on retrouve dans les quatorze courts récits qui composent ce célèbre roman. Le narrateur, William, doit avoir dans les huit-dix ans, il est très curieux de nature, toujours à espionner ses parents, comme pour anticiper les catastrophes qui vont survenir. Il admire son père tout en constatant ses faiblesses. En fait, Morris Stroup est une sorte de bon à rien, grand amateur de sieste après le petit-déjeuner comme après le repas de midi, sur l'une des galeries de la maison. Il évite de travailler, préfère aller à la pêche, voir des filles, ou trouver des expédients pour se faire quelques dollars. Plusieurs de ces histoires hilarantes montrent justement comment il procède et comment au bout du compte ça tourne en jus de boudin. Toujours qualifié de "nègre" par la traduction française de 1949, en un temps qui ignorait le "politiquement correct", Handsome Brown est un orphelin recueilli à l'âge de onze ans. Il n'a pas inventé l'eau tiède, mais il est dévoué ; il est présenté comme tellement naïf dans certaines aventures qu'on se sent à la limite du racisme. Martha, qui incarne le sens du travail et de la droiture, compte sur lui et sur son fils pour surveiller ou aller récupérer le mari imprévisible, coureur de jupons et un peu chapardeur aussi.
   
   Le bonheur de lecture est tel qu'on se surprend à regretter qu'il n'y ait pas cent ou deux cents pages d'autres aventures !

critique par Mapero




* * *




 

Le Bâtard - Erskine Caldwell

Comme un premier roman
Note :

   Titre original : Bastard, 1929
   
   Attention, ce commentaire de lecture dévoile l'histoire.
   
    Erskine Caldwell a connu le succès avec des romans, La route au tabac (1932), Le petit arpent du Bon Dieu (1933) et Un p'tit gars de Géorgie (1943) qui s'apparente à un recueil de nouvelles. Caldwell enthousiasma tellement le lecteur français de l'après-guerre par le caractère fruste de ses personnages paumés et son écriture dépouillée et directe qu'il n'est pas infondé de vouloir connaître son premier roman publié en 1929 à la veille du krach boursier et de la grande crise. "Le Bâtard" n'a été traduit en français qu'en 1982 pour les éditions Belfond avant de reparaître récemment dans leur collection Vintage.
   
   L'intrigue consiste en quelques années de la vie de Gene Morgan, un jeune à la dérive, né de père inconnu et d'une danseuse de hoochie-coochie et prostituée de bas étage, d'où le titre, au sens premier. "Gene savait que sa mère était une putain" annonce l'incipit. Abandonné, Gene a été élevée par une pauvresse et devenu adulte il a voulu revoir sa génitrice. "La première fois qu'il se rappelait l'avoir vue, sa mère dansait dans un strip-tease minable de Philadelphie". Après quoi Gene fait divers métiers dans des petites villes du Sud, comme Lewisville, travaille dans une huilerie, une scierie, ou conduit des camions. En même temps, Gene, comme les gens qu'il fréquente, nous surprend par sa brutalité. Cela donne l'image d'une société minable et violente, pauvre au plan matériel et moral. Au premier chapitre, Gene tue sans hésiter un homme qui se vante d'avoir bien connu sa mère et lui montre sa photo nue. Le reste du livre en est comme conditionné : Gene se meut uniquement dans un univers de passions sans frein, de violence physique et de désirs charnels sans le moindre romantisme.
   
   Une note de Caldwell jointe en postface par l'éditeur montre qu'il avait conscience de participer, avec les jeunes écrivains de sa génération à une période de "mutation littéraire" rompant avec le "romantisme irréel de jadis" pour faire place à des "réalités sociales moins idylliques." Roman réaliste donc, et même tragique, mais aussi grotesque et parfois ironique, comme certains épisodes l'illustrent, impliquant souvent le désir érotique et la vie sexuelle des personnages.
   
   Gene rencontre d'ailleurs ces problèmes sur son lieu de travail. Les ouvriers de l'huilerie se cotisent pour faire venir dans leur hangar une danseuse : "Elle n'était pas encore nue que déjà le hangar vibrait sous le tapage". De peur de transmettre une sale maladie, le veilleur de nuit de l'usine, Froggy demande à Gene d'engrosser son épouse, contre cent dollars. "Ma femme et moi , on veut un gosse" se justifie-t-il. Mais le moment venu, Froggy change d'idée. Gene réagit violemment. "J'l'ai balancé en bas à coups de pied. J'y creuserai un trou demain matin" annonce-t-il en retournant dans la chambre.
   
   Une grand partie du roman repose sur le séjour de Gene dans la famille Hunter où il a pris pension. Jim le père dit le Shérif possède une petite scierie et son fils John travaille avec Gene. Tous fréquentent le bordel que tient Sook quand ce n'est pas Sook et ses filles Flo et Rose qui s'invitent chez les Hunter. Un jour que le Shérif rentre d'Atlanta accompagné d'une nouvelle amie appelée Kitty, Sook verse dans une jalousie irrépressible : "J'la farcirai tellement de plomb qu'il faudra dix costauds pour la faire rouler dans sa tombe !" Au moment où Kitty séduit Gene et trompe Jim au vu de tous, ce dernier succombe. Ses obsèques sont un moment d'humour féroce : le prêtre prend Sook pour la veuve alors que Kitty s'est vu interdire d'assister à la cérémonie. Croyant que Kitty était là et que le prêtre s'adressait à elle, Sook se mit à tirer dans toutes les directions avec son calibre 38, "en glapissant le nom de Kitty."
   Pour faire bon poids, le racisme et le sadisme sont au rendez-vous. Ainsi par exemple, John et Gene ne s'émeuvent guère de la mort accidentelle d'un ouvrier noir, achevant même, détail horrible, "le boulot que Dieu a laissé". Pourtant Gene va rencontrer l'amour et devoir y renoncer peu après. Myra rencontrée par hasard, c'est le coup de foudre, elle devient sa femme. Ils quittent Lewisville. Un enfant naît, mais c'est un monstre... Gene ne restera pas les bras croisés.
   
   Caldwell n'émet pas de jugements de valeurs qu'il s'agisse des violences infligées aux noirs, ou aux femmes, ou de la brutalité des hommes entre eux. L'écriture de Caldwell se caractérise pleinement par son regard objectif sur ses personnages, la primauté de l'action, et le refus de longues descriptions. Sa façon de rapporter a été jugée moderne, et a participé au succès du roman américain en France après la Seconde guerre mondiale. En ce sens, "Le Bâtard", a bien été un titre précurseur de l'œuvre d'Erskine Caldwell. Mais en 1929 l'histoire a été jugée scandaleuse aux Etats-Unis, le livre censuré et les exemplaires saisis par les autorités.

critique par Mapero




* * *




 

La route au tabac - Erskine Caldwell

Au plus profond du plus profond du Sud...
Note :

   Titre original : Tobacco Road, 1932
   
   C’est la Grande Dépression aux Etats-Unis, les années 30. C’est le Sud, rural et quasi inculte, une misère typiquement sudiste comme on imagine difficilement mais qu’on aborde aussi chez des auteurs tels William Faulkner ou Ernest J. Gaines.
   
   Soit le Sud profond, la Géorgie donc, années 30, au milieu de nulle part. Les cultivateurs parviennent tout juste à subsister, c’est le cas de Jeeter Lester et de sa (très) nombreuse famille, qui n’a littéralement pas un sou vaillant et rien à se mettre sous la dent. Au point, au début du roman, de voler le sac de navets péniblement acheté et acheminé à dos d’homme par Lov Bensey, son beau-fils qui a épousé sa dernière fille, Pearl, 12 ans ( !). Ce pourrait être burlesque, c’est en fait du grotesque-tragique, c’est juste désespérant.
   
   Mais revenons à Jeeter Lester et sa femme. 17 enfants ! Mais ne restent encore dans la ferme ( ?) familiale que lui et sa femme, la grand-mère littéralement ignorée, méprisée et affamée, une fille, Ella May, affectée d’un bec de lièvre et considérée comme "incasable" et un fils, Dude, dont l’idéal dans la vie consiste à ne rien faire ou à rêver de conduire une belle automobile. Les 15 autres enfants ? Morts ou partis. Définitivement, loin et surtout dans un endroit où il est possible de subsister, ce qui n’est manifestement plus le cas du canton rural où vit la famille Lester. On comprend que plus aucune nouvelle n’est donnée de la part des enfants partis, il faut dire... Il faut dire que Jeeter Lester c’est un peu le pire du pire. Il ne fonctionne qu’en mode de survie, dans une fainéantise crasse. N’imaginant que de vivre sur le dos des autres ; vol des navets (!) achetés par Lov Bensey, procrastination puissance dix, n’imaginant remettre ses champs en culture du coton que par le biais de tel qui lui donnerait des graines, tel autre qui lui prêterait une mule et encore un autre qui lui ferait crédit pour acheter le guano nécessaire à la fertilisation. Bien entendu c’est totalement hypothétique et irréaliste et donc, pas de culture, pas de travail et pas de revenus, et on crève la faim et on se laisse... décomposer. Oui, en quelque sorte c’est une sorte de décomposition de cette société rurale sudiste que nous dépeint Erskine Caldwell.
   
   Rajoutez à cela des figures croquignolesques comme cette Bessie Rice, fraîche veuve et évangéliste (déjà à cette époque !) de son état, qui n’apparait que pour mettre la main sur le fils, Dude, plutôt décrit genre adolescent boutonneux, qui pourrait être son fils et qu’elle convainc de partir avec elle et de l’épouser en annonçant qu’elle va consacrer les 800 dollars qui lui viennent de son récent veuvage à acheter une automobile neuve. Une automobile neuve là-bas, c’est la grande, la très grande affaire, et c’est à vrai dire la seule chose qui peut animer l’intérêt de Dude. Bessie achète l’automobile, épouse Dude, écrase la grand-mère au passage, bousille la dite automobile dans les trois jours qui suivent...
   
   C’est indescriptible de grotesque tragique. Traduit par Maurice Coindreau, entre autres traducteur reconnu de William Faulkner. Tout ceci est parfaitement écrit. Et parfaitement insupportable de misère et d’abrutissement.
   
   Ah, la Grande Dépression... !
   ↓

critique par Tistou




* * *



Un regard sur une misère endémique
Note :

    On ne lit plus guère Caldwell et si un de ses romans demeure encore un peu dans les mémoires, c’est, avec LE PETIT ARPENT DU BON DIEU, une œuvre de ses débuts, TOBACCO ROAD. Elle le mérite pour bien des raisons mais avant tout pour un registre assez indéfinissable et dont l’originalité fait penser (de façon anachronique) à la meilleure comédie italienne du cinéma d’après-guerre: un regard sur une misère endémique (assez peu naturelle toutefois) qui n’interdit pas un sourire fréquent mis peut-être au service d’une prise de conscience critique cernant au mieux l’exploitation et son complément, le fatalisme..
   
    Nous sommes en Géorgie dans le première tiers du vingtième siècle, sur la route au tabac, non loin de Fuller et d’Augusta, proche de la rivière Savanah. Un univers poussiéreux avec des dunes et des plantations de coton abandonnées à cause de la crise et de la fragilité des sols. On vivote, on dépend pour manger de la vente bien aléatoire de bois. Pour vaincre la faim, on mâche du tabac.
    Une ferme branlante : une famille de "petits blancs", les Lester, qui a encore avec elle deux enfants des dix-sept engendrés (certains prénoms ont même été oubliés du père...; cinq morts ont été enterres près de la ferme mais les tombes ont été labourées depuis...). Les autres sont loin et ne donnent plus signe de vie depuis longtemps. Les Lester meurent de faim et le père Jeeter a un poil dans la main. Son gendre Lov (le mal nommé) Bensey apparaît avec des navets, se fait séduire par l’une des sœurs de sa jeune épouse de douze ans qui le refuse sexuellement alors qu'elle a de si belles boucles blondes : pendant ce temps, caché dans les fourrés, le père Jeeter peut consommer du navet volé sans se soucier de partager son plaisir avec le reste de la famille. Quelques heures plus tard, Bessie Rice, 42 ans, entre en scène : veuve sensuelle et sœur évangéliste qui sait tous les désirs du Bon Dieu jette son dévolu sur Dude, le dernier fils des Lester, malgré les 25 ans qui les séparent: un jeune homme assez peu futé, guère amoureux mais ravi d’épouser une femme qui lui permet de conduire une Torpédo et de corner dans toute la campagne.
    Nous allons vivre quelques jours de février en compagnie des Lester et du couple qui sillonne (pour bientôt prêcher la bonne Parole) la campagne avec une voiture achetée 800 dollars.
   
    RÉPÉTITION

    Dude, le fils qui, à force de lancer une balle de base-ball contre la maison la fait vaciller, n’a qu’un plaisir dans la vie : jouer de la corne de sa (nouvelle) voiture. Il ne s’en prive surtout pas tout le long de l’aventure parce qu'elle a la fréquence qu'il veut, à la différence du sifflement du train, trop rare à son goût. Mais c’est dès l’ouverture du roman que la répétition s’installe: le père, Jeeter, tient des discours interminables fondés sur des variations de jérémiades et d’invocations au Bon Dieu. En bonne prêcheuse, sœur Bessie sait tout le pouvoir hypnotique de la redite. Plus tard, la voiture neuve et pourtant bénite connaîtra des pannes à répétition.
   
    Bien des éléments comiques sont portés par la répétition: Jeeter ne cesse de se plaindre de sa femme Ada (elle ne fait jamais rien, selon lui, un expert) et propose ses services amoureux à sa dernière bru ; le physique de Bessie, ses narines font (lourdement) s’esclaffer tous ceux qu’elle rencontre. La scène la plus drôle du roman a lieu dans un hôtel d’Augusta bondé et riche en jolies filles : on invite très régulièrement sœur Bessie à changer de chambre. À chaque fois, elle tombe sur un homme déjà couché...
    Le leitmotiv du roman est lié au travail: Jeeter ne veut rien faire, c’est un fainéant velléitaire, il est l’homme des plans et des SI: si on lui achetait du bois, il aurait de quoi acquérir graines et guano pour planter du coton dans ses terres en friche. Et tout repartirait comme avant. Cette affirmation revient au moins cinquante fois dans le récit. Seulement Jeeter ne va jamais au bout du premier mouvement, il remet toujours au lendemain ou à l’année prochaine...
    Une forme de répétition structure le roman: le jour où Jeeter est allé à la ville vendre du bois et que personne ne lui a acheté, il décide de le brûler. À la fin du livre, il met le feu aux mauvaises herbes mais pendant la nuit le vent tourne et se rabat sur la maison...
    Dans l'enfer de ce sud stagnant, la répétition comme la nouveauté sont mortelles.
   
    MISÈRE

    Malgré une fin tragique, le comique n’est donc jamais loin et les meilleures scènes prêtent à rire. Cependant on doit bien admettre qu’il s’agit aussi et surtout d’un regard jeté sur un monde réduit à pleurer famine. Personne n’oublie la grande scène d’ouverture avec Lov et la danse de la famille autour des navets salvateurs. La grand-mère Lester en devient presque folle.
    On retrouve en effet des éléments qui pourraient relever de l’esthétique naturaliste, sans la dimension et le souffle mythiques ni la "philosophie" et la volonté "scientifique" d’un Zola par exemple. La saleté, la privation, la lésine forcée, l’étroitesse (trois lits pour toute la famille...), l’isolement (la ville est loin, les visites sont rares, quelques noirs passent, la voiture de Jeeter est dans un triste état), l’inactivité forcée ou admise, le désir débridé (Jeeter a frôlé l’inceste et pour l’éviter a "vendu" sa fille en mariage à Lov... la fille au bec de lièvre Ellie May se pâme de désir dès qu'un homme paraît ; le seul à ne pas se préoccuper de sexualité étant... Dude, le jeune marié...), la dépendance, la dureté des rapports humains (et ce, à l’intérieur même de la famille: la jeune Pearl abandonnée au plus proche par intérêt, la grand-mère mourant écrasée et longtemps oubliée sur le sol par les siens...), la pellagre, rien ne manque. On a même des analepses typiquement naturalistes : les ancêtres, la vie d’autrefois tellement plus facile, centrée sur le tabac ( "c’était la partie la plus fertile de tout l’ouest de la Géorgie") mais aussi, le coton ayant pris la place, les dettes, les hypothèques qui commencèrent à s’imposer. Jeeter dut devenir métayer et l’engrenage fut inarrêtable. Le rôle des banques, l’absence de crédit ne sont pas négligés.
   
    Cependant chez Caldwell, c’est le conteur (héritier d'une longue tradition sudiste) qui s’impose toujours : veut-il parler de la saleté? Il place dans la bouche de la mère Ada, des recommandations à Bessie à propos des pieds toujours sales de Dude, son nouvel époux...("Des fois, il reste tout l'hiver sans se laver (...). Si vous saviez ce que j'ai dû batailler pour lui faire prendre l'habitude de garder ses chaussettes dans le lit, parce qu'il n'y avait pas d'autre moyen d'avoir des couvertures propres.")... En outre avec les répétitions abondantes du narrateur, on se dit qu’il n’est question que de la ferme, des ajoncs, des chênes nains, des bosquets, de l'azédarac. Nous sommes plus au théâtre que dans l’épaisseur d’un roman.
   
    QUEL REFLET? POUR QUELLE PRISE DE CONSCIENCE?

    La marge dit-elle quelque chose du reste de la page? L’anomalie est-elle porteuse de sens? De quel Sud s’agit-il dans ces lignes? Ce sont les questions que se pose le lecteur devant pareil livre.
   
    Politiquement et socialement, on ne voit pas d’autre solution pour les misérables planteurs du comté que la ville ou la mort lente par la faim. La ville c’est-à-dire la filature et donc l’industrie.
    On constate aussi que chez ce fils de révérend que fut Caldwell, la religion a droit à une critique sarcastique: elle sert d’alibi à Jeeter (qui voit son destin comme voulu par Dieu et ne sait que se plaindre) et de leurre pour Bessie qui enseigne la Bible qu’elle ne peut avoir lue en raison de son illettrisme. Avec ruse et intuition (par exemple, elle a bien compris la tentation incestueuse du père), cette "sœur" parle pour Dieu, se met à sa place et lui fait dire ce qui l’arrange dans sa vie. Elle a une réelle emprise sur les autres et pourra rebondir partout avec l’aide de l’innocent Dude (qui est malgré tout tenté, dans la scène finale, de reprendre le chemin paternel de la route du tabac et de la mort annoncée). Quand elle reprend les autres pour leurs jurons c’est pour jurer la seconde d’après... Bessie est l'adaptation même - aux hommes surtout. Elle ne devrait pas laisser pourrir les chambres à air des pneus de sa voiture comme Jeeter le fait pour la sienne au long des saisons. Seulement cette belle voiture neuve prend en peu d'heures bien des coups...
    Face à la paresse de Jeeter qui s’abrite derrière une malédiction divine, il semble ne rester comme solution que l’enfermement en usine et en ville ou la débrouille et l’escroquerie où Bessie va exceller en se frottant, s'il le faut, aux hommes.
    Dans l’incendie final (véritable acte manqué et réussi), il y a comme la fin d’un mode d’être condamné de toute façon... Et sûrement pas par diable ou dieu.
   
   "La route au tabac" : le symbole d’une époque prospère devenu le symbole d’une voie qu’on n’emprunte plus et qui a laissé sur son bord bien des destins misérables : Jeeter et Ada pensaient plus à l’après-vie qu’à leur propre vie. Mais aussi le symbole d'un bonheur que rien ni personne (sinon la mort) ne pouvait détruire, celui de l’odeur "de la terre fraîchement remuée, l’odeur de fumée de pin et des mauvaises herbes"

critique par Calmeblog




* * *




 

Le petit arpent du Bon Dieu - Erskine Caldwell

Creusez, fouiller, bêchez ; ne laissez nulle place...
Note :

   Titre original : God's Little Acre, 1933
   
   "Creusez, fouiller, bêchez ; ne laissez nulle place
   Où la main ne passe et repasse."
   Pas sûr que Ty Ty Walden connaisse cette fable de La Fontaine, Le laboureur et ses enfants, pourtant depuis quinze ans il s’échine à défouir son terrain afin de mettre au jour un éventuel trésor. Il est persuadé découvrir d’éventuelles pépites d’or. Et naturellement ses arpents ressemblent plus à des champs de mines que de coton.
   
   Des trous il y a en partout, sauf au Petit arpent réservé au Bon Dieu, terre consacrée dont le produit de la récolte doit aller à l’église, mais il existe une solution, déplacer ce lopin de terre pour à nouveau creuser. Black Sam et Uncle Felix, ses ouvriers agricoles nègres, sont réquisitionnés tout comme ses deux fils, Buck et Shaw. Quant à Darling Jill, elle préfère vadrouiller et aguicher. Et Griselda, la femme de Buck, elle prépare la popote.
   
   Elles sont belles Griselda et Darling Jill, tout comme Rosamond, l’autre fille de Ty Ty, installée à la ville avec Will, un ouvrier à la filature. Car lorsqu’ils ne sont pas aux champs, en Géorgie comme Ty Ty et ses deux fils, ils travaillent à la filature en Caroline, l’état voisin. C’est le lot des hommes et de la plupart des femmes. Seul Jim Leslie, le fils aîné de Ty Ty, s’est installé à la ville, à Augusta, dans une riche demeure. Il est courtier en coton et est marié avec une femme insignifiante. Ce qui n’est pas à proprement parler une profession exempte de tout reproche selon Will :
   "Il a fait fortune en jouant sur les cotons. Il n’a pas gagné l’argent qu’il a… Il l’a volé. Vous savez bien ce que c’est, un courtier en coton. Savez-vous pourquoi on les appelle courtier ? Parce qu’ils s’arrangent toujours à ce que les fermiers soient à court d’argent. Ils leur prêtent de petites sommes et ils s’enfilent toute la récolte. Ou bien ils mettent un type à sec en faisant monter et baisser les prix pour les obliger à vendre. C’est pour ça qu’on les appelle courtier en coton."
   

   Retrouvons Ty Ty sur son terrain alors que Pluto arrive en voiture. Pluto est un homme gras, parti à la pêche aux électeurs car il doit se présenter à la place de shérif. Mais il fait chaud et il est amoureux de Darling Jill alors il reste à se reposer tout en déclarant qu’il doit continuer sa récolte de voix. Et dans la discussion, l’évocation de la présence d’un albinos dans les marais intéresse fortement Ty Ty.
   
   Il lui faut cet albinos car selon certains racontars, ces hommes tout blancs sont capables de désigner les endroits où se cache l'or. Mais il ne s’agit pas de sorcellerie, par le plus-de-parfait des enfers, c’est scientifique d’après Ty Ty. Ty Ty agit toujours de manière scientifique. Positivement comme dirait Pluto.
   
   Donc, première chose à faire, s’emparer de l’albinos dans les marais où il s’est installé. Ensuite, se rendre en Caroline, à Scottsville, afin de convaincre Will de venir les aider à creuser. Ils se serviront du véhicule de Pluto, Griselda et Darling Jill venant avec eux. Une épopée qui se traduira par quelques événements qu’ils n’avaient pas prévus.
   
   La filature est fermée depuis dix-huit mois et les ouvriers, Will en tête veulent rétablir le courant, malgré la Compagnie qui a décidé en représailles d’une grève, justifiée, de fermer la filature. Les ouvriers n’acceptent pas de ne toucher qu’un dollar dix alors que les propriétaires roulent dans des voitures à cinq mille dollars. De plus ils sont obligés de payer leur loyer, vivant dans des maisons jaunes toutes semblables appartenant à la compagnie. Et la Compagnie vient d’embaucher des briseurs de grèves.
   
   Mais ce qui débutait comme une joyeuse farce quelque peu grivoise, le plus souvent par des phrases à double sens ou des sous-entendus, va se muer en drame. Darling Jill est une aguicheuse qui n’hésite pas à provoquer Pluto, et à coucher avec Will, le mari de sa sœur Rosamond. Tandis que Jim Leslie, sommé de donner de l’argent à Ty Ty qui est véritablement en manque, il va être obnubilé par Griselda.
   
   On ne peut s’empêcher d’établir des parallèles entre ce texte fondateur publié aux Etats-Unis en 1933, et les romans publiés postérieurement mettant en scène des petits blancs des Etats-Unis, ces ruraux qui loin des grandes villes végètent ou tentent de survivre. Mais il s’inscrit dans la dépression qui suit immédiatement le crack économique de la bourse, le jeudi noir du 24 octobre 1929, laissant la plupart des ouvriers considérés comme des esclaves sur le flanc.
   
   Fils spirituel de Zola, notamment dans le roman "La Terre" et dans ceux où le romancier naturaliste français décrit les conditions de travail des ouvriers, Erskine Caldwell se montre précurseur dans le roman social américain. Il existe des analogies avec les écrits de certains de ses contemporains romanciers, dont John Steinbeck, qui s’est peut-être inspiré de la mentalité de quelques personnages pour écrire "Des souris et des hommes", qui sera publié en 1937, et postérieurement, en ouvrant la voie à Charles Williams pour Fantasia chez les ploucs, réédité récemment sous le titre Le Bikini de diamant, et qui date de 1956, ou Jim Thompson avec 1275 âmes, rebaptisé Pottsville, 1280 habitants.
   
   A l’origine, ce roman avait été condamné pour obscénité, mais sous la pression de quarante-cinq écrivains américains, le juge a dû arrêter les poursuites engagées. Plus grivois qu’obscène, selon les critères actuels, ce roman est plus dérangeant pour la société américaine huppée, par la description des conditions de vie et de travail des ouvriers dans les filatures, qui malades des poumons, crachent le sang, un peu comme ceux qui de nos jours sont atteints par les méfaits de l’amiante. Mais il était plus facile de s’attaquer au côté ollé-ollé de cet ouvrage que de s’attarder sur le côté société.
   
   Ce roman a été adapté au cinéma par Anthony Mann en 1958, avec dans les rôles principaux : Robert Ryan ; Aldo Ray ; Buddy Hackett ; Jack Lord ; Fay Spain ; Vic Morrow ; Helen Westcott ; Lance Fuller ; Rex Ingram ; Michael Landon et Tina Louise.
   ↓

critique par Oncle Paul




* * *



Une sale histoire de famille
Note :

   J'ai beaucoup lu Caldwell il y a très longtemps. Les souvenirs nous jouent des tours mais je crois que le purgatoire de cet auteur est injuste. Caldwell ce n'est pas la tragédie à la Faulkner, ni le social à la Steinbeck. Caldwell plante le décor et laisse ses personnages y surnager tant bien que mal entre cocasse et meurtrier, pas si loin, dans ce Sud éternellement poisseux, de Tennessee Williams, plus rural mais avec un sens de la famille comme une horreur que ne désavouerait pas l'auteur du Tramway.
   
    Qu'est-ce qui fait que plus personne ne lit Erskine Caldwell? D'abord des plus grands comme Fitzgerald, Dos Passos ou même Hemingway connaissent ou ont connu un relatif désaveu. Et puis les articles que j'ai pu lire, signés de spécialistes de la littérature américaine, font état du fait que l’œuvre de Caldwell a assez vite tourné à une certaine répétitivité. Les romans de Caldwell seraient un peu comme du Zola de Georgie en quelque sorte, si ancrés dans la glaise et le coton qu'ils n'ont peut-être pas l'universalité de ceux de Faulkner. La qualité littéraire s'est peut-être appauvrie rapidement chez Caldwell mais il faut admettre que "Le petit arpent du bon Dieu" sonne encore fort comme une sale histoire de famille, autour du sexe et de l'argent, avec ses petites et grandes bagarres entre frères. Les Atrides du Deep South... Parmi, les autres titres: Les braves gens du Tennessee, Un p'tit gars de Georgie, La dernière nuit de l'été.
   
   Pour le film, Anthony Mann a installé ses bouseux pas toujours très sobres autour de Robert Ryan, le père, qui a fort à faire avec ses enfants et les trous qu'il creuse afin de trouver le trésor enterré. Dérisoire quête de cette Toison d'Or où il faut ménager Le petit arpent du bon Dieu. Un peu de bigoterie est rarement absent du Sud.

critique par Eeguab




* * *




 

Nous les vivants - Erskine Caldwell

Tranches de vies
Note :

   Titre original : We Are the Living, 1933
   
   Un recueil de 26 nouvelles pour 300 pages. C'est dire qu'elles sont toutes brèves. On peut, par exemple, et comme je l'ai fait, passer presque un mois à en lire une chaque matin, et y re-songer vaguement dans la journée... J'ai été pleinement satisfaite de cette façon de faire.
   
   Erskine Caldwell, dont on dit qu'il a été l'un des auteurs les plus censurés des USA, a écrit environ 150 nouvelles. C'est dire s'il s’agissait pour lui d'un exercice auquel il était rompu. Nous n'avons pas le plus souvent, de nouvelles "à chute", mais plutôt des tranches de vies, comme l'évoque d’ailleurs le titre (le même en anglais). Si elles devaient avoir un point commun, ce pourrait être la charge émotive. Elles évoquent et provoquent toutes des sentiments marqués.
   
   Comme toujours, il peint les petites gens du sud, blancs ou noirs, malheureux ou heureux, dans des moments qui, en général, n'ont eux-mêmes rien de particulier, mais représentent bien l'ensemble de leur existence. Il y a cependant aussi des nouvelles liées à un événement marquant (l'éveil de la sensualité chez un jeune garçon qui ne s'y attend pas, par exemple -thème récurrent), voire dramatique (comme "Rachel"), ou comique ("Tonique indien", "L'âne d'Amos"). Toutes les humeurs y sont, à un moment ou à un autre, mais ce qu'il y a toujours, c'est le Sud pauvre de ce début de 20ème siècle, où la vie est rude et qu'Erskine Caldwell a toujours bien su peindre et dont il présente tour à tour toutes les facettes à la lumière.
   
   Les titres :
   
   "La rivière chaude"
   "Agnès, on te regarde"
   "La voix populaire"
   "La baignade"
   "Rachel"
   "Le tonique indien"
   "Dans un champ de coton"
   "L’âne d'Amos"
   "La photographie"
   "La mulâtresse"
   "Août"
   "La petite fille à sa maman"
   "Le premier automne"
   "Après"
   "Feu de cimes"
   "La chambre vide"
   "Le mariage en chemise"
   "Feu d'herbes sèches"
   "Une femme dans la maison"
   "L'invasion des Suédois"
   "La fille de Jim"
   "Martha Jean"
   "Candy Man"
   "Mort lente"
   "Les hommes"
   "Prière au soleil levant"

critique par Sibylline




* * *




 

Bagarre de juillet - Erskine Caldwell

Abominable affaire !
Note :

   Titre original : Trouble in July, 1940
   
   Une affaire abominable comme le Sud des Etats-Unis dans son délire raciste exacerbé en a connu des centaines. Loi de Lynch, Ku Klux Klan, vous voyez le genre ?
   
   Ce roman a été écrit en 1945, il s’agit donc d’une situation décrite antérieure ou contemporaine à l’époque de la seconde guerre mondiale.
   
   Lâcheté du représentant de la loi, le sheriff Jeff McCurtain, racisme institutionnalisé, bêtise crasse d’une bonne partie de la population, il ne fait pas bon être noir à Andrewjones, siège d’un Comté dans un Etat du sud américain.
   
   Pas de bol pour Sonny Clark, 19 ans, ouvrier agricole, noir il l’est justement. Vraiment pas de bol, il s’est retrouvé à croiser sur la route Katy Barlow, jeune fille blanche tendance nymphomane. Elle l’agrippe, il se débat, mais voilà qu’arrive en voiture Mrs Narcissa Calhoun, le genre de virago qui est en train de faire circuler une pétition "dont l’objet était de renvoyer tous les nègres en Afrique".
   
   Bizarrement, elle laisse filer Sony, qui se sauve. Mais voilà que briefée par Mrs Calhoun, la provocante Katy se répand en accusation de viol vis-à-vis de Sony. Dès lors la fin est écrite et le lynchage n’est qu’une question d’heures ou de jours.
   
   C’est cette période que nous fait vivre Erskine Caldwell, dans la peau de Sony, dans celle du sheriff Jeff McCurtain qui ne pense qu’à sa réélection à venir (merveilleux monde américain où les représentants de la loi sont élus !). C’est passablement insoutenable de bêtise crasse, de préjugés raciaux hauts comme des Everest, de violence assumée, recherchée.
   "Bert guida la voiture dans un fourré jusqu’à ce qu’elle fût pratiquement camouflée aux yeux des passants. Ensuite, Jeff descendit, et, à travers les broussailles, épia le bouquet de saules sur la rive.
   Pardieu qu’ils l’ont fait... Comme je vous ai dit ! murmura Jeff à Bert qui l’avait rejoint.
   Là-bas, suspendu à une grosse branche qu’on avait dépouillée de ses feuilles à coups de fusil et de pistolet, oscillait le corps sans vie d’un jeune nègre. De quarante à cinquante individus pour le moins s’attardaient sur la scène, répartis en petits groupes dans le voisinage de l’arbre. D’autres s’éloignaient. On entendait démarrer une ou deux automobiles aux approches du pont."
   

   M’est avis qu’il ne devait pas avoir la cote en Georgie, Alabama, Caroline du Sud,... Le gars Caldwell !

critique par Tistou




* * *




 

Un patelin nommé Estherville - Erskine Caldwell

Les infortunes de la vertu
Note :

   Titre original : A Place Called Estherville, 1949
   
   Comme on le sait, les bons sentiments ne font pas les bons romans. A mon sens, ici, Erskine Caldwell a voulu trop bien faire et a ainsi donné le jour à ce roman trop démonstratif pour être inspiré.
   
   Ses deux personnages principaux sont Ganus et Kathyanne, frère et sœur, deux Noirs arrivés depuis peu dans le patelin en question où ils ont trouvé à s'employer comme domestiques. C'était sans compter avec la cruauté agressive des Blancs qui en font aussitôt leurs souffre-douleurs. Dans les deux premiers chapitres, chacun, dans son emploi respectif, devra subir les assauts sexuels de son employeur. Les chapitres suivants verront Ganus être battu par une bande de bons à rien pour qui cela est une simple distraction, tandis que Kathyanne qui a dû changer d'emploi, est tombée dans une maison où l'on n'estimait pas utile de la payer.
   
   Plus tard, alors que Kathyanne reste sans emploi suite à la réputation que lui ont faite ses deux précédents employeurs, son frère trouverait à s'embaucher comme coursier s'il avait un vélo. On lui en vend alors un modèle de luxe contre un crédit exorbitant qui affamera la famille même avec cet emploi...
   
   Et les choses continuent ainsi, se dégradant toujours face aux assauts de la cruauté des Blancs. On sent dès le début que cette histoire ne peut bien finir s'ils ne s'enfuient pas, mais s'enfuir... où ? comment ? C'est dès le départ un récit sans espoir.
   
   Erskine Caldwell, qui lui même était blanc, avait bien raison de vouloir dénoncer le sort fait aux Noirs. Il faut songer aux récits de Richard Wright à la même époque, qui lui, témoignait de l'intérieur. Caldwell a voulu bien faire, mais son but de démonstration et de témoignage semble lui avoir ici fait oublier son but littéraire et romanesque. Il ne semble pas avoir réalisé à quel point son manichéisme affaiblissait sa thèse ni comme l'accumulation irrémédiable de catastrophes amoindrissait l’intérêt et même, c'est un paradoxe, l’empathie. Les personnages de Wright, plus issus de la réalité que leur auteur connaissait de l’intérieur, sont moins monolithiques et gagnent ainsi beaucoup en crédibilité et en adhésion du lecteur, même s'ils sont eux aussi soumis à une lutte permanente contre une ignoble et cruelle injustice. Le lecteur vibre avec eux, je n'ai hélas pas vibré avec Kathyanne et Ganus malgré les injustices qu'ils subissaient en permanence. Inversement, leur parfaite et indéboulonnable posture angélique était peu acceptable. Ils sont trop parfaits et les autres trop mauvais.
   
   Mais heureusement, Erskine Caldwell a fait mieux, bien mieux. Lisez-en un autre.

critique par Sibylline




* * *




 

Haute tension à Palmetto - Erskine Caldwell

Vaudeville dans le Sud Profond
Note :

   Titre original : Episode in Palmetto, 1950
   
   Si jamais un roman de Caldwell s'est approché d'un vaudeville, c'est bien "Haute tension à Palmetto". Cette comédie de mœurs tourne autour de l'arrivée à Palmetto "548 habitants" d'une jeune enseignante de vingt-deux ans, Vernona Stevens, trop séduisante pour ce petit monde d'une campagne géorgienne. Elle met le feu aux poudres si l'on peut dire, d'autant qu'il fait chaud en ce mois de septembre : c'est l'été indien.
   
   Concrètement tout le monde veut coucher avec Vernona, depuis l'un de ses élèves de seize ans, Floyd Neighbors, jusqu'aux hommes mariés ou célibataires que tient à lui présenter sa logeuse à l'âme de marieuse.
   
   Pour être plus précis, à peine Vernona est-elle installée à la pension tenue par Blanche et Ashley Neff que déjà les hommes se précipitent pour la rencontrer. Le premier à tenter sa chance est Jack Cash ; il tient une station-service et chaque année il rêve de mettre fin à son célibat avec une nouvelle institutrice. A cette pension vivent aussi Thurston Mustard, imposant quadragénaire, sorte de conseiller agricole passionné par la culture du millet, et sa femme Jenny, genre mégère et qui s'ennuie à mourir dans ce bled du Deep South. Secrètement attiré par Vernona, Thurston se débrouille pour la présenter à un riche fermier de sa clientèle. Veuf, Em Gee Sheddwood veut une femme séduisante certes mais efficace pour s'occuper de ses enfants et travailler sur l'exploitation. Em Gee est très direct : "Lorsqu'elle prit conscience que le regard de l'homme se promenait si ouvertement sur elle, elle eut l'impression d'être âprement examinée par un fermier en quête d'une certaine race de veau pour ses pâturages". A la messe du dimanche, Vernona fait la connaissance du beau Milledge Mandrum — un patronyme qu'on a déjà vu dans "Miss Mamma Aimée" — ; il agrémente sa carrière politique en draguant de jolies femmes — comme le politicien de "Toute la vérité" —, ce que sa femme tolère à condition qu'il rentre à la maison. A l'école, le directeur Milo Clawson n'a d'yeux que pour Vernona dans ses pulls moulants ; aussi son épouse Winnie Mae, institutrice en fin de congé de maternité, aspire à la faire virer pour reprendre sa place et, comme une gifle, lui promet une carrière de "prostituée prospère".
   
   La course est lancée, qui, au bout d'une semaine, fera une victime et un gagnant (je ne dis pas lesquels, évitez donc de vous précipiter sur la préface !). Bien sûr, même si Caldwell n'insiste pas sur la psychologie de la jeune femme — son point fort réside dans la description des comportements —, Nona sent le désir monter en elle en même temps qu'elle voudrait tenir l'année scolaire. Dans cette compétition, Floyd bénéficie a priori d'un avantage sur les autres : il a l'audace de ses seize ans et il voit Vernona tous les jours. Il a toutefois un handicap par rapport aux autres : il n'a que seize ans et ce sont les autres qui peuvent sortir avec Vernona le soir. Et puis il y a le qu'en dira-t-on, les rumeurs qui courent vite dans une bourgade comme Palmetto, si loin de Chicago.

critique par Mapero




* * *




 

Toute la vérité - Erskine Caldwell

Drame familial
Note :

   Titre original : This very earth, 1951
   
   De la famille Crockett, il reste le grand-père, le père, trois filles et deux fils. Jusqu'à ces dernières années ils vivaient à la campagne dans la ferme du grand-père où le travail était rude mais où la famille vivait somme toute en harmonie. Et puis, la mère est morte et le père, Chism, a révélé sa lamentable personnalité de paresseux et de jouisseur éhonté. Par la ruse, il a fait signer au grand-père des papiers qui lui ont permis de vendre la ferme familiale et il a emmené tout le monde vivre à la ville où il se voyait profiter d'une vie facile passée à boire, s'amuser et chasser les opossums (sa passion). Travailler, il n'y a plus songé depuis qu'il a réussi à quitter la campagne.
   
   Le temps ayant passé, l’argent est dépensé et tout le monde est très pauvre. Seul le fils ainé Ross, a réussi à tirer son épingle du jeu en devenant homme de loi. La fille ainée Dorisse, s'est mariée à un bon à rien du même acabit que son père (!) et vit encore sous le même toit. La seconde fille est officiellement serveuse dans un bar mais a d'autres ressources. Ce qui ne gène absolument pas son père qui se fait verser chaque semaine une bonne part de ses gains, comme de ceux du fils. Viennent ensuite deux plus jeunes, fille et garçon que la vie et leur père mettent à rude école. Les filles et femmes sont toujours en danger de viol si pas mariées, d'être battues si elles le sont. Dorisse fait preuve face à son ignoble mari d'une faiblesse abjecte, qu'elle appelle "amour" et qui est faite de lâcheté et de déni. Les sentiments qu'elle exprime dans la situation où elle est, devaient déjà à l'époque représenter un cas extrême, alors maintenant, ça devient très difficile à trouver vraisemblable.
   
   Et la dégringolade familiale continue sans que rien ne semble pouvoir l'arrêter...
   
   Tout cela s'achemine vers un final en drame ou en happy end à l'eau de rose et, avec E. Caldwell, on sait bien lequel est le plus probable. Pourtant, certains s'en tireront peut-être, ou sûrement. Je vous laisse la surprise.
   
   Sans doute Caldwell y peint-il le portrait d'un Américain du sud miséreux et qui part à la dérive ayant renoncé aux rêves de terre promise qui mobilisaient encore leurs grands parents. Et puis l'on songe aussi à Zola et à sa peinture d'une dégénérescence familiale tant liées aux individus qu'aux situations.
   
   Le thème du livre, ainsi que l'exprime le titre est peut-être que trouver, reconnaître et dire la vérité d'une situation permet de progresser vers la solution des problèmes. Ici, grand Pa reconnaît ses erreurs et s'estime responsable de la situation calamiteuse dans laquelle se trouve la famille. Puis, ce sera le tour de Chism de voir ses propres torts. Mais le problème c'est qu'à mon avis les ennuis ne peuvent pas être attribués aux torts de Grand Pa qui auraient dû et pu être surmontés assez facilement. Quant aux torts que Chism avoue et qu'il regrette, ils ne me semblent être qu'un rideau de pâles excuses pour ses fautes bien réelles et autrement graves, qu'il n'évoque pas du tout. Et tout cela se termine pour lui de façon assez absurde, comme cela avait commencé, par une ode au massacre des opossums ! A se demander s'il a perdu la raison, si tant est qu'il en ait jamais eu un peu. Autrement dit, Caldwell ne nous donne pas la clé, pas plus que de morale, il nous laisse réfléchir sur tout ce à quoi nous venons d'assister grâce à lui. La vérité, toute la vérité, c'est qu'il ne s'en mêlera pas.
   ↓

critique par Sibylline




* * *



Une famille impossible
Note :

    Les Crockett, quelle famille ! Ils habitent une ville quelconque de Géorgie. Devenu veuf, Chism, le personnage central, a vendu sa petite ferme parce qu'il déteste les travaux des champs et acquis un pavillon en ville. Il vit entouré de son père nostalgique de la campagne, de ses trois filles — Dorisse, Vicky et Jane — et d'un gamin, Jarvis, tandis que l'aîné de ses fils, Ross, travaille comme avoué.
   
   Ce pourrait être une famille “normale” mais on est dans un roman de Caldwell et le Mal y a fait son nid. Chism Crockett par ses passions tristes et sa faiblesse de caractère est la cause de tous les maux. Il fricote avec le Klan, aime trop le whisky, les chiens et la chasse aux opossums. Refusant de travailler — ce en quoi il est comparable à l'époux de Dorisse, Noble, joueur de poker, fainéant notoire et mari violent — il conduit sa famille à la perdition.
   
   Chaque chapitre est une étape vers le triomphe du mal. Chism saoule son fils et frappe Jane sa fille cadette. En sortant du lycée celle-ci se laisse attirer par un homme marié, tandis que Noble tabasse encore et encore Dorisse qui se persuade d'être restée amoureuse de lui. Chaque nuit, Vicky joue les allumeuses tout en cherchant un moyen de prendre le large, aussitôt imitée par Jane.
   
   Bref, tout part à vau-l'eau dans cette famille ! En dépit des bonnes intentions du grand-père et de Ross, les épisodes navrants se succèdent et mènent inéluctablement à la tragédie finale. Contrairement à d'autres œuvres de cet auteur, le comique est ici totalement absent. Le récit baigne uniquement dans une atmosphère “réaliste”, d'où le titre français “Toute la vérité” que le lecteur naïf aurait pu prendre bien à tort pour celui d'un roman de prétoire... Ce roman désenchanté n'ajoutera malheureusement rien au crédit de Caldwell d'autant que ses personnages sont trop nettement caricaturaux.
   
   A lire Erskine Caldwell, il m’est apparu que le monde de cet écrivain fonctionne par personnages stéréotypés que l’on retrouve plus ou moins dans tous ses romans, depuis "Le Bâtard" jusqu’aux derniers. Contrairement à une croyance répandue, il n’y a pas chez Caldwell que des «pauvres blancs» limités comme Crockett et les Noirs exploités, il dessine une société bien plus riche et complexe. En plus des bons à rien, on retrouve des incontournables : la logeuse, la prostituée, le politicien, le pasteur (ou la «sœur»). Et ses familles sont absolument impossibles ! La violence qu’il y a dans son univers (et qui conduit tout droit à la tragédie finale) se retrouve, je crois bien, dans beaucoup de romans du Sud (toujours aujourd’hui, cf. Gautreaux, Pollock, Rash, Franklin…) mais il a en plus ce sens de la dérision et du grotesque que les autres n’ont pas. Le revers, c’est qu’il y a moins de profondeur psychologique…

critique par Mapero




* * *




 

Une lampe, le soir - Erskine Caldwell

Misère dans le Maine
Note :

   Titre original : A Lamp for Nightfall, 1952
   
   Erskine Caldwell n’a pas écrit que sur le Sud des Etats-Unis (majoritairement néanmoins) puisqu’il s’intéresse dans "Une lampe, le soir" au statut d’Américains ruraux dans l’Etat du Maine, aux confins du Québec et du Nouveau-Brunswick dans la première moitié du XXème siècle.
   Rupture géographique donc, mais pas rupture des centres d’intérêt d’Erskine Caldwell. Comme expliqué dans la préface :
   "L’univers romanesque de Caldwell est celui de la pauvreté, de la vie dure, à la campagne, des laissés-pour-compte du bien-être américain. Ses personnages ne sont pas décrits psychologiquement mais selon leurs pulsions, leurs instincts. La morale n’existe pas chez ces êtres frustes, uniquement déterminés par la faim, le désir sexuel et la lutte contre la nature."
   

   Et pour ce qui est de la nature, on est gâté s’agissant du Maine. Une nature sauvage, un cadre aggravé de par les rigueurs du climat, notamment l’hiver. D’ailleurs c’est en grande partie le moteur du roman puisque la lampe dont il est question, c’est la lampe qu’on mettait près de la fenêtre le soir, dans les fermes, les maisons isolées, pour donner un point de repère à des qui se perdraient.
   
   Et ferme isolée, celle de Thede Emerson l’est devenue au fil des départs de ses voisins, laissant la forêt reprendre ses droits et isolant toujours un peu plus ceux qui s’obstinent et prétendent rester. Thede est de ceux-là. Il est surtout un de ces êtres frustes évoqués plus haut avec, en particulier deux énormes composantes d’avarice et de racisme. Racisme vis-à-vis de ceux qui ne sont pas installés depuis le siècle précédent, portant de bons noms européens, vis-à-vis donc des "Cannucks", des Canadiens d’expression française, des Scandinaves, des Russes, qui viennent s’installer dans le Maine.
   
   Thede a réussi à faire prospérer sa ferme d’élevage sa vie durant. Il a revendu son cheptel et se retrouve riche mais ne prétend pas dépenser le moindre sou. Notamment au profit de Howard, son fils, qui n’aspire qu’à partir à l’Université faire des études d’ingénieur en Génie Civil – il veut construire des ponts – ou de Jean, sa fille, employée plus ou moins comme esclave sous la coupe de Rosa sa mère et femme de Thede, qu’on ne peut décrire autrement que comme une sacrée garce puisqu’elle ne pense qu’à retrouver son amant, un drôle de numéro là encore.
   
   Pas à dire, Erskine Caldwell sait recruter ses personnages et on n’est jamais déçu ! Tous les ingrédients sont réunis pour conduire à un drame et devinez-quoi ? On n’est pas déçu là encore ! (de toutes façons lire Erskine Caldwell c’est toujours lire un roman qui finit en tragédie)
   
   Erskine Caldwell semble très bien connaître la nature et les conditions de vie de l’Etat du Maine qui, pourtant, n’a pas grand-chose à voir avec la Géorgie ou la Caroline du Sud !
   Le drame est amené intelligemment, au travers du mariage de Jean que Thede, à la surprise générale, a consenti avec Frank Gervais, un Français, l’exemple type d’une sous-race aux yeux de Thede.
   
   Lire Erskine Caldwell c’est toujours avoir accès à un maximum d’informations sur la vie de personnages paumés de la ruralité des Etats-Unis dans la première moitié du XXème siècle. L’étonnant dans ce roman c’est qu’on a quitté le Sud familier du sieur Caldwell et qu’il y semble pourtant toujours aussi pertinent et à l’aise.

critique par Tistou




* * *




 

Gulf Coast Stories - Erskine Caldwell

21 nouvelles
Note :

   "Gulf Coast Stories", titre principal, sous-titré "Pris sur le vif".
   
   C’est la Louisiane et Golfe du Mexique qui sert de cadres à ces 21 petites histoires.
   Petites parce que, personnellement, j’ai trouvé que ce n’était pas dans un format "Nouvelles" qu’Erskine Caldwell donnait la pleine mesure de son talent, comme s’il se sentait à l’étroit dans ce format réduit, incapable d’installer une histoire consistante.
   
   "Les croquelots" : Jake achète des croquelots, qu’il affectionne apparemment, en rentrant chez lui et voilà que ça fait toute une histoire avec Lorrie, sa femme... Finalement on découvre à la fin de la nouvelle, 6 pages plus loin, qu’en fait pas plus que le lecteur Lorrie ne sait réellement ce que sont des croquelots.
   
   "Kathy" : une histoire pitoyable de jeune femme pas sûre d’elle-même, en week-end avec son amant, Van Rollins, un homme marié, dans un hôtel de bord de plage du Golfe, qui se retrouve à lui demander l’autorisation de se marier avec un autre homme, pour assurer ses arrières. On n’y croit pas un instant. Enfin, moi...
   
   "Un cadeau pour Suzie" : Roddy Latterday se retrouve en très mauvaise posture pour avoir voulu trouver un cadeau d’anniversaire pour sa femme et avoir cédé, ce faisant, à un néfaste penchant pour la boisson et être tombé raide dingue de la femme mannequin qui présentait des sous-vêtements féminins. Encore une fois peu crédible et à dire vrai peu intéressant. Et surtout loin, très loin, de l’âpreté des romans ordinaires d’Erskine Caldwell. Quiconque l’aborderait par son versant novelliste se ferait une image très incomplète du talent de tragédien d’Erskine Caldwell.
   
   Une petite dernière pour la route, et pour le coup carrément de l’anti-Caldwell (comment a-t-il pu écrire ça ?!)
   "Une lettre au courrier" : Stillwater, genre de petit bled paumé où tout le monde connait tout le monde. Ray Buffin est plutôt esseulé dans ce trou perdu ; Son plaisir consisterait à recevoir du courrier mais d’abord il n’en reçoit pas et s’il en reçoit c’est plutôt des factures (déjà ! en 1956 !!). Germe dans les cerveaux un peu débiles de quelques jeunes gens l’idée de faire expédier à Ray une lettre d’amour fictive par Gracie brooks, blonde quadragénaire tout aussi esseulée que Ray avec dans l’idée de guetter le moment où Ray viendrait chercher la lettre, la lui arracher des mains à la Poste et la lire à haute voix, histoire de ridiculiser Ray (on a les occupations qu’on peut dans certains trous !). Et vous savez quoi ? Ray et Gracie finalement se découvrent mutuellement et la nouvelle se termine sur... une fin heureuse !! Vous avez bien lu : une fin heureuse !
   Dans un jeu du type "Cherchez l’erreur" je crois que j’aurais décroché le pompon !
   
   Définitivement la lecture de "Gulf Coast stories" est dispensable...

critique par Tistou




* * *




 

Pris sur le vif - Erskine Caldwell

21 nouvelles
Note :

   Recueil de nouvelles également publié en France sous le titre "Gulf Coast Stories", commentaire de lecture ci-dessus

critique par Tistou




* * *




 

Jenny toute nue - Erskine Caldwell

Jenny, ses hommes et ses locataires
Note :

   Titre original : Jenny by Nature, 1961
   
   Jenny arrive à un âge bien mûr après avoir été une très belle femme. C'est une femme d'expérience, qui a vécu, comme on dit et connait la vie. Ce qui ne l'empêche pas d'avoir conservé un caractère plutôt gai et un cœur d'artichaut digne d'une midinette. Elle vit seule, mais les hommes, elle les connait bien. Elle a été prostituée autrefois, puis tenancière de maison close, puis, ayant toujours su gérer ses petites affaires, s'est acheté une belle maison, dans laquelle elle loue deux-trois chambres meublées, pour la compagnie et pour améliorer l'ordinaire.
   
   Elle est bien soucieuse en ce moment car ses proches voisins, les adeptes de l'église de la Croix Déchiquetée, se sont mis en tête de racheter sa maison pour y créer une annexe. Enfin, acheter n'est pas le mot, il leur semblerait plus naturel que Jenny rejoigne leurs rangs et la leur donne en échange de la promesse d'une place au paradis. Seulement, elle ne l'entend pas de cette oreille. En attendant, ils la houspillent de toutes les façons possibles (sûrement pour lui manifester leur charité et leur bonté) ; et pour commencer, ils exigent qu'elle chasse ses locataires, qui contreviennent aux bonnes mœurs, le premier étant un homme -ce qui n'est pas convenable chez une dame- et la seconde étant accusée de pratiquer le même métier que Jenny autrefois... C'est pour l'aider à faire face à ce harcèlement permanent que Jenny a fait venir chez elle ce soir, le Juge Milo, qui est son ami,
   
   C'est sur cette scène que commence le roman, et à sa suite, nous allons assister à de nombreux rebondissements de situation jusqu'à une fin très forte en émotion, d'autant que Jenny va bientôt accueillir une troisième locataire en la personne d'une métisse que la ville extrêmement raciste ne saura tolérer.
   
   Il y a beaucoup de mouvement et d’émotion dans ce récit, et tout est un peu outré. Cela tient parfois de la farce et parfois du drame. Il y a des moments de vaudeville (l'épisode du motel), mais l'on atteint parfois également au tragique (Lawana Neleigh). Le prédicateur postillonnant est impayable et Jenny n’est pas mal non plus, toujours à rire ou à pleurer et sachant appeler un chat un chat. Caldwell sait lui donner des réparties de la plus belle eau et le lecteur s'amuse:
   "Parfois, je pense qu'il y a beaucoup trop de gens sur terre pour le bien de l'humanité, dit Jenny d'un ton solennel. Pour nous tous, ça irait bien mieux si je pouvais en éliminer quelques uns."

   (et je vous ajoute quelques citations ci-dessous)
   
   La fin est peut-être un peu vite expédiée après un crescendo si noir, mais c'est ainsi. Et ce sera mon bémol.
   
   Quoi qu'il en soit, j'ai passé un bon moment avec Jenny, ses hommes et ses locataires.
   
   Ne lisez surtout pas la préface qui raconte toute l'histoire ! On se demande à quoi pensent les éditeurs (L'Etrangère Gallimard)...
   
   Florilège:
   
   - "Je n'ai jamais eu beaucoup de considération pour tous ces entraineurs de l'école... football ou autres. Je sais ce dont je parle parce que, de mon temps, j'ai eu des rapports personnels avec quelques uns d'entre eux. J'ai toujours pensé que c'était un bien triste moyen de gagner de l'argent pour un adulte. Toute la journée, ils ne font que jouer à la balle avec une bande d'écoliers, et quand le soir vient, ils passent leur temps à courir après les femmes comme un renard dans un poulailler. Parlez-moi d'un homme normal... celui-là, on le garde sous les couvertures la nuit et on sait où il est chaque fois qu'on se retourne."
   
   - "Il est fortement question d'empêcher les blancs et les nègres de se mélanger, mais on se borne à en parler. C'est ce qu'on dit quand il fait jour ; par contre, quand la nuit vient, ça n'a plus aucun sens."
   
   - "Si jamais il remet les pieds chez moi, il recevra une leçon qu'il n'oubliera jamais. J'aurai deux ou trois petites choses à lui dire qui lui feront friser le poil dans les oreilles."

critique par Sibylline




* * *




 

La dernière nuit de l'été - Erskine Caldwell

La plus chaude !
Note :

   Titre original : The Last Night of Summer, 1963
   
   Dans ce roman policier du dernier quart de ses années productives, et bien que la présentation de l'éditeur sur cet ouvrage évoque l''écrivain "de romans et nouvelles où il met en scène Noirs et Pauvres Blancs du sud" , ce qui est le plus souvent exact avec Caldwell, les Noirs, bien que brimés, n'apparaissent que très peu et à l'arrière plan et les Blancs n'y sont pas pauvres. Reprenons.
   
   Brooks Ingraham, 48 ans, est propriétaire de sa petite entreprise suffisamment florissante dont on ne saura pas grand chose de plus. C'est son épouse Maureen qui la lui a payée car Brooks, bel homme, a tapé dans l’œil d'une Maureen honteusement riche. C'est elle qui l'a choisi et a décidé de l'épouser et d'avoir avec lui deux enfants. Ce qu'ils ont fait ; chacun trouvant son compte à cet arrangement. Tout irait pour le mieux dans le meilleur des mondes si Maureen n'avais pas un aussi sale caractère."une petite garce égoïste s'il en fut jamais, et de loin la championne" estime un tiers. Il ne fait vraiment pas bon la contrarier ! Brooks, homme simple et satisfait de son sort n'a jamais mis le moindre coup de canif dans le contrat, mais voilà que ce soir, d'une façon qu'il n'avait pas du tout vu venir, sa très jeune et belle et gentille secrétaire s'est jetée à son cou en jurant qu'elle ne pouvait passer un jour de plus sans son amour.
   
   Brooks, surpris et honnête, refuse et lui rappelle qu'il a femme et enfants, mais vous savez comment vont ces choses et sa résistance ne dépassera pas la demi-heure. Il téléphone à Maureen pour lui annoncer qu'il a du travail et qu'il rentrera tard (ce qui ne lui arrive jamais)... ce à quoi Maureen répond de rentrer immédiatement et sans faire d'histoire.
   
   Brooks a peur de sa femme, mais il n'est pas actuellement à sa portée et sa secrétaire qui elle, l'est, lui a si bien tourné les sangs qu'il ne rentre pas et choisit de se laisser tenter... le début pour lui d'une très très longue nuit et qui se terminera très mal pour tout le monde, les survivants étant soit hospitalisés, soit emprisonnés. Je vous laisse découvrir qui, dans quel rôle. C'est que ce n'est pas n'importe quelle nuit, c'est la plus chaude de l'année, on est dans le sud et la température est vraiment éprouvante. La soirée a amené non pas un, mais trois orages successifs. Tout le monde devient fou et les flics sont débordés
   
   De constantes intrusions dans les pensées des personnages, apportent un éclairage souvent amusant ou décalé sur les situations auxquelles nous assistons. Le récit est aussi une présentation permanente d'une certaine vision du monde qui serait celle du "brave gars américain", des voix off commentent en ce sens, et ce roman de 1963 est à mon avis, bien représentatif de l'opinion moyenne de ces années-là. Ce n'est pas sans intérêt, loin de là. Une philosophie de la vie très "genrée" comme on dit maintenant s'y exprime sans complexes.

critique par Sibylline




* * *




 

Miss Mamma Aimée - Erskine Caldwell

Vers la fin d'un monde
Note :

   Titre original : Miss Mamma Aimée, 1967
   
   Une vaste bâtisse de style colonial, une vieille famille de notables déchus, une crise qui ne prend que quelques jours : on a peut-être déjà lu cela. Mais avec ce roman de 1967 Erskine Caldwell montre son savoir-faire pour terminer en tragédie une histoire souvent cocasse qui passe par plusieurs scènes de pure comédie. Nous sommes près d'Augusta, en Géorgie. Aimée Mangrum, veuve d'environ soixante ans, règne en matriarche sur une grande tribu désœuvrée qui, même élargie, n'arrive pas à occuper les vingt-huit pièces de son immense demeure.
   
   On est d'abord reçus par Marthe Washington, restée l'unique domestique en charge de tous ces commensaux ; elle a préféré loger ailleurs et se remonte le moral en écoutant les prêches du pasteur King. Autour d'Aimée, très autoritaire au point de retirer sans prévenir tel ou tel meuble ou objet des chambres que les autres occupent, Caldwell a imaginé une série de personnages profondément différents les uns des autres à ceci près que tous sont des parasites qu'elle entretient. Russell, son beau-frère, a épousé depuis huit ans Katie Snoddyhouse qui a mis une tringle à rideaux au milieu du lit conjugal ce qui indique plutôt bien le style de leurs relations ! La belle Velma, l'une des filles d'Aimée, a épousé un guitariste, Woody Woodruff, également parolier et principalement occupé à composer des chansons ironiques sur la famille et sa belle-mère qu'il a baptisée Miss Mamma Aimée ! Le troisième homme présent aux côtés d'Aimée est son fils Graham, il est malheureusement très jaloux, violent et demeuré ; il a jadis violé une gamine noire, mais parce qu'il appartient à une vieille famille blanche il a évité la prison et l'internement psychiatrique.
   
   Deux membres de la famille n'habitent plus au domaine Mangrum. Connie, l'autre fille d'Aimée, privée d'études supérieures par sa mère, est devenue prostituée de luxe à Savannah — ce que sa mère ne sait pas encore ou ne veut pas savoir. Son fils préféré, James, est le seul a avoir fait des études supérieures et il est installé comme médecin à Atlanta, loin du domaine familial. Et ce fils, Aimée regrette bien que son métier le tienne éloigné d'elle. Aussi quand elle rencontre le jeune “pasteur” Raley Purdy, qui rêve de fonder la secte de l'Église de l'Être Suprême, et qui ressemble tellement au fils préféré, Aimée ne peut s'empêcher de sympathiser au point de l'inviter à s'installer chez elle, et à le pousser dans les bras de... ses filles, car, le jour même où le “pasteur” s'installe chez Aimée, voilà comme par hasard Connie qui débarque. La fermeture du club très fermé où elle officie est l'unique raison de sa présence soudaine dans la grande maison. Si l'on ajoute qu'Aimée n'a plus d'argent et que son conseiller financier l'adjure de vendre le domaine et les terres à des entrepreneurs qui rêvent de centres commerciaux et de lotissements, voilà à peu près réunis les ingrédients qui, de scène hilarante en scène scandaleuse, vont mener au drame. Et quand Marthe Washington rend son tablier les choses s'accélèrent...
   ↓

critique par Mapero




* * *



Chaude, devant !
Note :

   Chaude Miss Mamma Aimée. Chaude la terre de Georgie dans le sud profond des Etats-Unis. Dure la condition des Noirs là-bas, au moins au milieu du XXème siècle.
   
   S’il y eût un enfer sur terre (en fait il y en eût (a) beaucoup) pour les Noirs, le sud des Etats-Unis peut postuler, même si ce roman-ci d’Erskine Caldwell n’est pas le plus caractéristique en la matière ("Bagarre de juillet", dans le genre l’est davantage). En fait, ce que nous décrivent dans leurs romans successifs William Faulkner , Erskine Caldwell et Ernest J. Gaines, c’est que les Etats du Sud américain sont des Etats de dingues. Le genre d’Etats qui éliraient aisément un Donald Trump par exemple ! (et même ils ont fini par le faire !).
   
   Ecrit par Erskine Caldwell en 1967, "Miss Mamma Aimée" est un de ses derniers romans. Ce n’est pas tant la condition abominable des Noirs qu’il décrite - même si celle-ci est effleurée via le personnage de Marthe, mulâtre bonne de la famille Mangrum - ni même celle des "petits blancs" déshérités, comme dans "La toute au tabac". Non c’est plutôt la fin d’une époque, de dynasties familiales qui n’ont pas su prendre le tournant de la modernité dont il est question.
   Miss Mamma Aimée est un surnom donnée à Aimée Mangrum, l’héritière de la dynastie Mangrum, grande famille bourgeoise de Georgie.
   "Lorsque Caton commença à monter le long escalier, il vit Aimée qui l’attendait sur le palier. Son corps charnu aux larges hanches était vêtu, comme toujours, d’une de ces robes vagues, flasques, à grands ramages qu’elle faisait elle-même ; et ses cheveux châtains qui commençaient à grisonner, surmontaient, flous et bouclés, son visage rond et rose. Elle gesticulait avec agitation, en direction de Caton, avec des mouvements de main saccadés.
   Aimée était plus proche de sa soixantième que de sa cinquantième année, comme le savait Caton, qui était son conseil depuis que son mari, Ralph, était mort d’une crise cardiaque, dix ans plus tôt. Mais après sa quarante-neuvième année elle n’avait jamais avoué son âge et s’offensait de la moindre allusion à ce sujet tabou."
   

   Pas triste la dame Aimée. C’est elle qui règne en maitresse sur ce qui reste de la demeure et du domaine familial (500 hectares sur les 4000 initiaux). Et elle est entourée par une galerie de numéros tous aussi déjantés les uns que les autres. C’est elle d’ailleurs qui insiste pour entretenir tous ces parasites qui vivent là, ne font rien et dilapident la richesse ancestrale. Comme personne ne travaille et qu’il faut bien nourrir tout ce beau monde, elle vend, via Caton Boykin, l’avocat de la famille, hectares après hectares, les terres familiales.
   
   Le beau monde ? Russell Mangrum, son beau-frère, affligé de Katie, éternelle insatisfaite et refusant tout contact avec son mari. Velma, sa fille, entichée d’un parasite traduisant tous ses sentiments en folk-songs, Woody Woodruff, détesté par Aimée. Graham, le fils, présenté par Aimée comme "différent", en fait débile dangereux et violent. Connie, la fille qui a quitté la maison et vit comme "hôtesse d’accueil" à Savannah, est de passage également quand commence le roman. Et, cerise sur le gâteau, un prêcheur, l’auto proclamé pasteur Raley Purdy qui a créé dans la misère son "Eglise", "L’Eglise de l’Etre Suprême", beau garçon de son état qui a tapé dans l’œil d’Aimée, Aimée qui se propose ni plus ni moins de s’occuper de lui comme une femme devrait le faire.
   La nef des fous. Le sud des Etats-Unis. L’enfer des Noirs et petites gens. L’envers du décor américain.
   Erskine Caldwell va dérouler la tragédie sur quelques jours. Pas long mais... tragique. Comment en aurait-il pu être autrement ?

critique par Tistou




* * *




 

Les braves gens du Tennessee - Erskine Caldwell

Sud ségrégationniste – Relations Blancs-Noirs
Note :

   Titre original : The Weather Shelter, 1969
   
   Point n’ai besoin je pense de rappeler que le Tennessee est un Etat du Sud des Etats-Unis, ni de préciser qu’il y a de l’ironie dans cette qualification de "braves gens".
   
   Erskine Caldwell ne donne pas de date pour situer son roman mais, écrit en 1969, on peut le situer un peu avant 1964 et le "Civil Rights Act" puis le "Voting Rights Act". Disons années 50-début des années 60. Soit il n’y a que 60 ans environ. C’est pourtant d’une violence... ! (tiens ça fait écho à ce magnifique film vu hier soir sur des thèmes semblables et surtout d’une violence similaire dans les relations : "3 Billboards") Qu’on se le dise, de toutes façons, les Etats-Unis reste un pays violent où les relations restent potentiellement très violentes.
   
   Grover Danford est l’exploitant, blanc et aisé, d’un élevage de poneys Shetland à Wolverton, petite ville censément du Tennessee, petite ville traduire donc par "ploucs-city". Il est – mal- marié à Madge, une femme froide et désagréable qui ne l’a manifestement pas épousé par amour.
   Pourtant Grover a connu l’amour. Avec Kathlee, une institutrice à l’époque nommée récemment à Wolverton. Problème ; Kathlee n’était pas blanche. Mulâtresse de mère noire et père blanc. Et la législation de l’époque, au moins dans le Tennessee mais j’imagine dans nombre d’Etats sudistes, interdisait les relations et a fortiori le mariage entre deux individus de races différentes. Et nous parlons là d’une époque d’il y a 60 ans !!
   Bref, l’amour sera court et finira mal (Kathlee est assassinée – Vivent les Etats-Unis !) mais le lecteur va découvrir au fil du roman qu’un garçon était né de leur relation. Un garçon que, bien entendu Grover n’a pu reconnaître et élever, un garçon placé chez un couple noir, que Grover tente d’aider de manière anonyme, notamment en lui donnant du boulot type "job d’été" dans son élevage.
   
   Là-dessus, vu que nous sommes dans un roman d’Erskine Caldwell – Tragedia, Tragedia ! -, le pauvre garçon à ses 16 ans va quasiment se faire violer par la femme blanche, en mal d’enfant, du raciste patenté, et impuissant, de Wolverton, qui travaille également chez Grover.
   La suite est une succession d’actes plus ou moins aboutis de violence recherchée par les uns, de sauvetage pour les autres, pour une fin qui, une fois n’est pas coutume chez Erskine Caldwell, n’est pas... disons... "définitive" !
   
   Un beau roman qui replace les Etats-Unis en tête des pays où la violence est la règle. J’aurais aimé écrire "était" mais, gouverné comme le pays l’est actuellement, je ne suis pas sûr...

critique par Tistou




* * *




 

Annette - Erskine Caldwell

Tragédie, toujours tragédie...
Note :

   Titre original : Anette (Annette, 1973
   
   Erskine Caldwell décidément ne fonctionne que sur le mode tragique. Et pas qu’un peu, généralement. Et pas qu’un peu ici aussi...
   
   Nous sommes à Melbourne, USA, Floride apparemment, mais rien de fondamental pour l’histoire.
   "A maintes reprises depuis son récent mariage avec Doan Thurmond, Annette qui habitait une grande maison de pierre grise sur les hauteurs verdoyantes de Zephyrfield, banlieue résidentielle située à quelques kilomètres du cabinet d’avocat de Doan, à Melbourne, avait été tentée de fuir le domicile conjugal.
   …/…
   Maintenant, elle avait vingt-huit ans, et elle s’était mariée deux fois, la première avec Wayne Lombard, la seconde avec Doan Thurmond. Il lui était donc plus facile de se persuader qu’elle pourrait à présent fuir le domicile conjugal et que ni Doan, ni quelqu’un d’autre, ne parviendrait à la convaincre de reprendre la vie commune dans la grande maison de pierre grise au haut de Zephyrfield."
   

   La problématique d’Annette Thurmond est claire ; elle veut fuir le domicile conjugal. D’ailleurs, plus jeune et pas encore mariée, elle voulait fuir le domicile familial. Vous me direz, elle avait alors quelques bonnes raisons d’en avoir envie, tyrannisée et malmenée qu’elle était par sa marâtre de mère. Elle ne s’était pas enfuie, son père l’avait convaincue de tenir bon et elle avait trouvé bonheur et délivrance en épousant son amour ; Wayne Lombard. Ca n’était pas allé de soi quand même puisque Wayne avait eu quelques doutes en constatant qu’Annette ne tenait chez ses parents que par la présence dans sa chambre et dans son lit, de Mr Belamour. Bon, Mr Belamour n’était qu’un gros ours en peluche mais quand même, Wayne s’inquiétait de la profondeur de la relation entre Annette et Mr Belamour.
   Bonheur trouvé ; Annette et Wayne mariés. Annette institutrice et Wayne qui se démène pour faire rentrer de l’argent à la maison pour construire leur "home sweet home". Mais patatras, très vite Wayne est assassiné devant son lieu de travail et c’est reparti en vrille pour Annette.
   Surgit Doan Thurmond qui mène une cour "à la hussarde" auprès d’Annette, Annette qui l’épouse pour respecter le vœu de Wayne - qu’elle se remarie pour avoir des enfants s’il venait à disparaître. Mais Annette n’a pas oublié Wayne, elle n’aime pas Doan et surtout Doan ne veut pas d’enfant !
   Voilà pourquoi Annette – qui semble programmée depuis sa tendre enfance à subir des traumatismes et à faire de mauvais choix est déterminée à s’enfuir.
   
   Erskine Caldwell se livre à l’étude clinique, l’autopsie, d’un drame qui monte et qu’on sent inévitable.
   Bien sûr, s’agissant d’Erskine Caldwell, ça finira mal.
   
   "Annette" est assez différent des romans antérieurs de Caldwell dans la mesure où il n’est pas question ici du Sud des Etats-Unis à proprement parler, ni de petites gens en butte à la misère ou le racisme. Non, là c’est l’histoire d’une femme qui est comme programmée pour une fin tragique.

critique par Tistou




* * *




 

À l'ouest du Mississippi - Erskine Caldwell

Promenade loin des métropoles
Note :

   Titre original : Afternoons in Mid-America , 1976
   
   Ce récit d'un périple dans le Middle West au milieu des Seventies est la dernière œuvre d'un écrivain célèbre, son autobiographie de 1987 mise à part. D'un point de vue littéraire, rien de remarquable, vu la banalité de l'écriture. C'est le côté écrivain-voyageur qui devrait être susceptible d'intéresser le lecteur. Les dix-huit étapes, dans des petites villes inconnues à l'exception de Tulsa, sont le prétexte d'un sujet, toujours agrémenté des propos d'habitants, et d'anecdotes qui reviennent à l'auteur par association d'idées. De plus, à chaque étape Caldwell écrit une lettre à son éditeur français, Marcel Duhamel, avec qui il a entretenu une longue relation après 1945 et qu'il avait invité à le rejoindre pour découvrir l'ex-Louisiane, vendue aux Etats-Unis en 1803, ce que l'auteur appelle à plusieurs reprises le "Louisiana Purchase".
   
   Passant à Rochester, Minnesota, où il a effectué des séjours dans la station thermale, il se souvient de sa visite à Karlsbad en Bohême. À Woodward, Oklahoma, il pense à un ami hongrois qui collectionnait les costumes de cow-boy. À Mobrige, Dakota du Sud, Caldwell se souvient d'un Indien très dévoué qui était domestique chez sa grand-mère. À Dickinson, Dakota du Nord, qui possède une petite université menacée de fermeture, il est invité par un professeur à son cours d'été sur Shakespeare et il se rappelle un cours semblable à Tokyo : on y buvait du thé et non du coca-cola. Les vents violents érodaient les terres sèches du Kansas, Caldwell était passager d'un autocar tombé en panne dans le Dust Bowl, moteur asphyxié par le sable ; l'expérience vécue d'un avion malmené par les vents de sable dans le désert de Gobi lui revient en mémoire. À Shenandoah, Iowa, le voyageur se remémore un passager rencontré sur le Queen Mary et qui s'était présenté comme "un putain d'Américain U.S., pure souche" en espérant que son interlocuteur n'était pas "un autre genre d'Américain – un Sud-Américain, un Canadien, ou un truc comme ça."
   
   Des étapes lui offrent un prétexte pour esquisser des traits de la société américaine : minorités indiennes, multitude de communautés religieuses, empreinte de la conquête de l'Ouest... Mais les propos conformistes sont légion.
   
   Si Lebanon, Missouri, possède trente-huit églises pour seulement huit mille habitants, c'est que les premiers colons étaient tellement durs à la tâche que "du coup, ça a causé une épidémie de pasteurs" selon un quidam. Caldwell, qui n'a rien de bigot, assiste à un sermon et s'étonne de la misogynie des propos et de l'excitation de l'orateur.
   
   Estelline, Dakota du Sud. D'origine anabaptiste comme les Mennonites et les Amish, les Huttérites de la communauté de Poinsett se distinguent d'eux. Ces disciples de Jacob Hutter ont choisi d'utiliser des machines agricoles dès le début du XX° siècle. Mais leurs femmes restent confinées dans la colonie agricole, invisibles aux autres habitants d'Estelline.
   
   Keokuk, Iowa, porte le nom d'un chef amérindien qui avait fait bon accueil aux trappeurs. Un retraité évoque le bon vieux temps : "Vous pouvez me croire, ça remuait ici à l'époque, il y avait plus de bars et de bordels sur les quais que je pourrais jamais en compter, et un type pouvait choisir le boulot qu'il voulait et dire carrément pour quel salaire il était prêt à travailler — on le lui donnait."
   
   De passage à Mobridge, au cœur de la nation Dakota, Caldwell estime qu'avant le Louisiana Purchase le sort des Indiens était meilleur. Les Français ne refusaient pas les mariages mixtes et respectaient les autochtones. Depuis, le Bureau des Affaires Indiennes parque les Indiens dans des réserves et les laisse sans formation ni emploi ; leur absence de résistance à l'alcool fait des ravages.
   
   Scottsbluff, Nebraska. On ne sait qui était ce Scott qui donna son nom à la ville. Ça se passait au temps de l'Oregon Trail quand bien des pionniers étaient tentés de stopper devant l'énorme falaise qui leur barrait la route de l'Ouest. Un habitant prétend que c'était une étape paisible au temps de son grand-père maréchal-ferrant, même si les tombes le long des pistes étaient souvent pillées par des vauriens qui cherchaient "des alliances et des dents en or, des trucs comme ça [et] ils ne prenaient même pas le temps de reboucher la tombe correctement."
   
   Ogallala, Nebraska, était jadis un centre ferroviaire d'embarquement du bétail. Le public venait à la revue du Crystal Palace. "Le numéro du Far West ne manquait jamais d'être une tonitruante fusillade entre cow-boys à cheval et Indiens hululant des cris de guerre, et les numéros de danseuses réservées aux hommes étaient scientifiquement réglés pour cesser au seuil de l'émeute et du viol."
   Une femme professeur à Omaha, venue pendant l'été travailler dans un restaurant, note la mauvaise éducation de bien de ses clients à Ogallala : "J'en suis venue à la conclusion qu'il y a, dans la condition d'estivant, quelque chose qui peut muer un être humain normal en brute épaisse." Elle déplore spécialement la voracité de ses clients obèses ; "les super-gros doivent être installés à des tables spéciales (…) On fabrique des chaises extra-larges pour ces grosses fesses de ploucs."
   
   A Wakeeney, Kansas, comme à Woodward, Oklahoma, on parle encore du Dust Bowl des années 1920. Selon un habitant, les Indiens avaient déjà appelé la région l'Enfer-sur-terre, bien avant ! "De nos jours, lui dit un octogénaire, on ne trouve plus que des gens trop jeunes pour avoir connu les temps difficiles de la dépression et de la sécheresse... Maintenant, prenez la jeune génération, là-bas à Beaver, ils ont même une grande fête de la bouse de vache chaque année avec un défilé, une fanfare, et ils couronnent le meilleur lanceur de bouses..."
   

   Tulsa est une cité d'Oklahoma enrichie par le pétrole où l'on a beaucoup de récriminations contre la capitale fédérale. "Et tout ça c'est à cause d'une épidémie, là-bas à Washington D.C. La source est là. Cet endroit est pollué : Washington D.C. est insalubre. Et si rien n'est fait, Washington D.C. va causer la chute de notre pays." Le pouvoir fédéral est la source de tous les maux... à moins qu'il ne déménage à Tulsa !
   
   Bien que Caldwell évite de juger, il ne peut ignorer la réputation négative qu'on prête à ces vastes plaines, ainsi à Iola, Kansas : "Le lieu par excellence que certains habitants de la Nouvelle-Angleterre et d'autres chicaneurs de l'Est ont à l'esprit lorsque des remarques quelque peu méprisantes sont lancées sur le niveau de civilisation à l'ouest du Mississippi."
   Les courriers adressés à Duhamel ne brillent pas par de savantes considérations. Il écrit à Duhamel, que quelque part dans la Panhandle (Oklahoma) on a lui refusé sa carte bancaire... Ailleurs il se plaint du mauvais état des motels, ou du climat rude l'hiver et étouffant en été. Bref, pas de quoi fouetter un chat ! Au mieux, il soulignera l'abondance des pancartes commémoratives : "Quant au Missouri, la petite ville de Kearney a l'honneur d'être la ville natale de Jesse James, Lamar revendique Harry Truman, et Hannibal est connue pour avoir vu naître Mark Twain."
   Ainsi le Midwest est fidèle à sa légende faite de rudesse, de passions et de brutalité à cent lieues des villes raffinées de la côte Est.

critique par Mapero




* * *