Lecture / Ecriture
    Accueil     Lecture     Ecriture     Rencontres     Auteur du mois     Ce qu'ils en ont dit     Contacts    

.:: Lecture & Ecriture ::.   
Auteur des mois d'octobre & novembre 2017
Jorge Amado

   Encore un grand écart ! De Chine, ou nous étions si bien, nous passons au Brésil où nous sommes tout aussi à l'aise. Découvrons de nouveaux mondes!

Biographie

   AUTEUR DES MOIS D'OCTOBRE & NOVEMBRE 2017
   
   Jorge Amado est le nom de plume de Jorge Amado de Faria, écrivain brésilien né en 1912 dans l'État de Bahia, et décédé en 2001.
   

    Jorge Amado est un des plus importants parmi les écrivains brésiliens. Il est né en 1912 dans le sud de la province de Bahia. Il a passé presque toute sa vie dans cette région pour y mourir en 2001.
   
   Il fit des études de droit à Rio de Janeiro mais sans devenir avocat. Il rejoignit le parti communiste, ce qui l'obligera à s'exiler dans différents pays, de 1941 à 52, lors de la dictature. Il avait été arrêté, ses œuvres avaient été interdites et ses livres brûlés publiquement.
   
    En 1945, il a été élu député fédéral pour le Parti communiste brésilien. Athée, il fut l'auteur de l'amendement qui garantissait la liberté de conviction religieuse. Et il fut également un pratiquant de Umbanda et de Candomblé traditionnel afro-brésilien - il était fier d'occuper le poste d'honneur Xango Oba dans Ilê Opô Afonjá, ces pratiques étant pour lui les racines de la culture brésilienne. Il quittera le parti communiste en 1955 pour ne plus se consacrer qu'à la littérature.
   
   Après ses études, il était devenu journaliste. Il avait déjà commencé une activité littéraire, son premier roman était paru en 1931. Il publiera 49 livres en tout, (traduits en une cinquantaine de langues) et connut le succès en tant qu'écrivain. Il fut fait Docteur Honoris Causa par plus de dix universités de par le monde. Nombre de ses œuvres ont été adaptées au cinéma, au théâtre ou à la télévision. Il fut président de l'Académie brésilienne des lettres de 1961 à sa mort.
   
    Son travail s'est particulièrement attaché à faire connaitre et respecter les racines nationales, le folklore, les croyances et les traditions du peuple brésilien contre une imitation stéréotypée du monde occidental, surtout dans la seconde partie de sa vie. Les œuvres de la première période étant plus sociales.
   
   Le Prix ​​Camões lui fut attribué en 1994.

Bibliographie ici présente

  Les deux morts de Quinquin la Flotte
  Cacao
  Tocaia Grande : La face cachée
  Le pays du carnaval
  Suor
  Les terres du bout du monde
  Gabriela, girofle et cannelle
  Dona Flor et ses deux maris
  La boutique aux miracles
  La bataille du Petit Trianon
  La découverte de l'Amérique par les Turcs
 

Les deux morts de Quinquin la Flotte - Jorge Amado

Pochade brésilienne
Note :

   Titre original : A morte e a morte de Quincas Berro d'Água, 1961.
   
   Quinquin la Flotte n’a pas toujours été ce clochard joyeux qui anime les rues des bas-fonds de Bahia. Il a mené il y a quelques années de cela encore l’existence bourgeoise d’un fonctionnaire reconnu et respecté. Mais un jour, il a craqué devant l’attitude de sa femme et de sa fille vis à vis du futur mari de celle-ci. Il y a reconnu la situation misérable à laquelle il s’était soumis sa vie maritale durant et il est parti. Pour ne plus revenir, et donc errer dans les bas-fonds.
   
   C’est d’ailleurs en buvant un verre d’eau, croyant boire du rhum, suite au scandale qui s’ensuivit que l’appellation de Quinquin la Flotte fût labellisée.
   
   Il s’est recréé là les liens affectifs qu’il n’avait jamais eus, avec ses compagnons de rhum, la belle métisse sa maîtresse, … Bref il a découvert une existence qui lui était inconnue.
   
   Sa famille a fait comme si Quinquin la Flotte avait disparu, honteuse de l’élément reproche vivant.
   
   Et puis voilà, (c’est le début du roman), que sa maîtresse découvre Quinquin mort sur son lit, pendant son sommeil.
   
   On perd alors tout repère puisque Jorge Amado = Brésil = Amérique du Sud = onirisme débridé = … les deux morts de Quinquin la Flotte, puisque décidément rien ne peut se passer simplement dans un roman sud-américain.
   
   C’est flamboyant, dans l’emphase et l’exagération en permanence. La vie bourgeoise et maritale en prend un vieux coup entre les oreilles. La femme bourgeoise aussi !
    ↓

critique par Tistou




* * *



Bahia de tous les péchés
Note :

   Précédé d'une consistante préface de Roger Bastide, le récit picaresque de l'histoire de Quinquin-la-flotte est un chef-d'œuvre en son genre. L'action se passe à Bahia, la cité de tous les saints et de tous les péchés aussi.
   
   L'histoire s'ouvre sur le décès de Quinquin, alias Joaquim Soarez da Cunha, "issu de bonne famille, fonctionnaire exemplaire de la Perception", devenu en prenant sa retraite un aimable clochard et vagabond dans le quartier des prostituées. Vanda, sa fille, cherche à organiser des obsèques au moindre coût en raison du "scandale" qu'il représente pour sa famille. De leur côté, les amis du défunt entendent bien tenir toute leur place auprès de leur joyeux compère. En même temps, Bel Oiseau, Vent-Follet et Martin le Caporal convoitent les souliers neufs et les habits neufs du mort. "Vous êtes pires que des urubus après une charogne" lance Cosmétique, l'un des leurs. Mais à l'aide du tafia qu'ils ont apporté, ils réveillent peu à peu le mort ; ils l'accompagnent jusqu'à une maison close du quartier Pelourinho puis au port où Martin, qui leur a préparé une bouillabaisse, les emmène sur sa barque car Quinquin, ce vieux loup de mer, "ne pouvait pas mourir à terre dans un vulgaire lit." Et la tempête se déchaîna...
   
   Deux mondes se heurtent, deux sociétés également composantes du Nordeste. L'une est issue de la culture européenne "convenable" et rationnelle : "Tout en regardant le mort, cette désagréable caricature de celui qui avait été son père, [Vanda] arrêtait les mesures à prendre. D'abord, appeler le médecin pour le certificat de décès. Puis faire vêtir décemment le cadavre, le transporter à la maison et l'enterrer à côté d'Otacilia…" L'autre est la manifestation d'une culture populaire marquée par l'origine africaine : "La négresse était venue chercher les herbes dont elle avait un besoin urgent car c'était l'époque sacrée des fêtes de Xangô…", des herbes indispensables pour les rites du candomblé. Et déjà un improvisateur transposait en vers populaires les derniers moments de Quinquin. La nouvelle de Jorge Amado date de 1961 selon le copyright mais elle paraît tout juste écrite tant l'art de l'écrivain réussit à incarner ici authenticité et fraîcheur. Le conteur a laissé tomber l'idéologue.

critique par Mapero




* * *




 

Cacao - Jorge Amado

De la misère en milieu paysan
Note :

   Titre original : Cacau, 1933
   
   Sergipano est un jeune paysan qui a quitté sa terre natale, le Sergipe (région du Brésil qui lui donne son nom), pour devenir ouvrier (ou plutôt esclave dans une cacaoyère). Fils d’un entrepreneur qui a tout perdu à cause d’un oncle ambitieux et sans scrupules, il se confronte à la vie en communauté dans les plantations de Mané-la-Peste, découvre la pauvreté de tous les travailleurs qui comme lui n’arrivent pas à économiser un peu d’argent pour quitter ce poste. Sergipano connaît un maigre répit lorsque la fille du propriétaire décide de faire de lui son esclave particulier lors des quelques jours qu’elle passe dans la plantation.
   
   Jorge Amado, auteur brésilien, décrit dans ce court roman la vie de ses ouvriers agricoles écrasés par le travail, par la cupidité de ce propriétaire terrien prêt à écraser un de ses employés lorsqu’il détruit la moindre cabosse de cacao. On suit les aventures de Sergipano et de ses compères d’infortune, affamés, comme Colodino, Joao Grilho ou Honorio l’homme de main qui réussit à manipuler le propriétaire car il a des informations compromettantes le concernant. On rencontre aussi des femmes qui font «la vie», c'est-à-dire qu’elles vendent leurs corps aux hommes qui trouvent à leurs cotés le peu de distraction de leur vie de labeur. Et l’existence de Magnolia, de Mariette ou d’autres filles très jeunes n’a rien à envier à celles de leurs compagnons d’infortune.
   
   Ce court roman, le second de l’auteur qui veut plus en faire un documentaire sur la vie de ces ouvriers qu’une fiction, est également l’occasion de décrire les mœurs immorales et déviantes des propriétaires. Outre Mané-la-Peste, le propriétaire, on découvre la figure de Joao Vermelho, le tenancier des cordons de la bourse qui considère l’argent comme si c’était le sien. L’être le plus exécrable de cette famille est sans conteste le fils, homme de bonne famille qui poursuit des études en ville, et qui viole les jeunes filles du village lorsqu’il revient auprès de ses parents. Et puis il y a Maria, la fille du propriétaire qui fait tout son possible pour que Sergipano quitte son statut d’ouvrier pour qu’il vienne vivre auprès des riches. Mais Sergipano, écœuré par les inégalités qu’il observe, et tenu au courant des nouvelles théories ouvrières concernant les grèves et le communisme, refuse cette vie confortable pour défendre ceux qui souffrent.
   
   Jorge Amado signe là un roman intense, qui plonge le lecteur au sein du Brésil des années 1930, au milieu de la moiteur des cacaoyères et de la violence sociale de ce pays. Un roman qui peut avoir des résonances particulières en cette période…
   
   
   Extrait :
   
   « Jaque! Jaque! Les gamins grimpaient aux arbres comme des singes. Le fruit tombait - boum – et eux se jetaient dessus. En peu de temps, il ne restait plus que l’écorce et les déchets, que les porcs dévoraient gloutonnement.
   Les pieds écartés semblaient des pieds d’adultes, le ventre était énorme, gonflé par les jaques et la terre qu’ils mangeaient. Le visage jaune, d’une pâleur terreuse, accusait l’héritage de maladies terribles. Pauvres enfants blafards, qui couraient au milieu de l’or des cacaoyers, en haillons, les yeux éteints, à demi idiots. La plupart d’entre eux travaillaient à la mise en tas dès l’âge de cinq ans. Ils restaient ainsi, petits et rachitiques, jusqu’à dix ou douze ans. Puis soudain apparaissaient des hommes trapus et bronzés. Ils cessaient de manger de la terre, mais continuaient à manger des jaques.»

critique par Yohan




* * *




 

Tocaia Grande : La face cachée - Jorge Amado

La grande embuscade
Note :

   Titre original : Tocaia grande : a face obscura, 1984.
   
   "Tocaia Grande" signifie "la grande embuscade". C’est par cet acte fondateur militaire qui marqua un tournant dans la guerre que les colonels brésiliens se livraient pour la conquête des terres cacaoyères, qu’allait être baptisée la collection presque hasardeuse de quelques masures qui, avec le temps, allaient donner naissance à une nouvelle métropole régionale.
   
   Dans son style flamboyant et lyrique, Jorge Amado donne vie à une galerie de personnages aussi pittoresques que bigarrés. C’est l’amour de la liberté, la capacité à prendre les terres offertes et non encore défrichées qui, petit à petit, attirera les pauvres, les petits et les exclus et les portera dans un élan fondateur et colonisateur.
   
   A grand coups de tafia, n’hésitant pas à régler leurs comptes revolver au poing, vivant au jour le jour dans la bonne humeur, la joie et adeptes de l’amour libre, les membres de cette petite collectivité vont construire une structure de plus en plus riche, de plus en plus forte, jusqu’à provoquer la jalousie et la violence de leurs voisins.
   
   Comme presque toujours chez Amado, les putes y jouent un grand rôle. Non seulement celui classique qui leur est dévolu, mais surtout celui de souder l’embryon de collectivité autour d’un même lieu et d’attirer toute une population nomade qui colportera la bonne nouvelle de la nouvelle bourgade au loin dans le sertao.
   
   Elles y sont mères et amantes, accoucheuses apprenant sur le tas, confidentes et commères dans les griffes desquelles il ne fait pas bon tomber! Elles sont le lien social et le ciment des couples officiels.
   
   La richesse d’Amado est aussi celle du Brésil. C’est de savoir rassembler des hommes et des femmes de toutes races, de toutes couleurs, de toutes religions. On y trouve Castor, le nègre débonnaire et farceur, fétichiste et amoureux des belles femmes, forgeron habile et poète à ses heures.
   
   Il y a Fadul, le Libanais maronite, dit "Le Turc", force de la nature, marchand ambulant dont la sédentarisation à Tocaia Grande donnera le la d’un processus plus générique. Fadul est à la fois un sage, un visionnaire, un sanguin et un homme à femmes, dont les imprécations en arabe agressent le dieu des maronites à chaque nouvelle injustice.
   
   Il y a aussi Natario le Capitaine, le métis, garde du corps du Colonel, tueur redouté et redoutable, infatigable, dévoué et juste. C’est lui qui saura voir en ce lieu grandiose et vierge le siège de la future petite ville et lui qui en lancera la fondation lorsque le colonel lui donnera des terres en signe de reconnaissance pour lui avoir sauvé la vie.
   
   Il y a des dizaines d’autres personnages délurés et féroces, joueurs et espiègles, vivant innocemment dans le péché et dont les aventures, la vie et la mort, rarement douce, rythment la construction de Tocaia Grande. La grandeur d’âme et la générosité en sont un dénominateur souvent commun.
   
   Pourtant, il manque le grain de folie, le délire absolu, la faconde qui nous avaient enchanté dans "Dona Flor et ses deux maris". Tocaia Grande finit alors par traîner un peu en longueur, manquant parfois de rythme et d’inventivité. On s’y ennuie un peu, par moments.
   
   Un beau roman, mais pas le meilleur roman de ce grand auteur brésilien que fut Jorge Amado.

critique par Cetalir




* * *




 

Le pays du carnaval - Jorge Amado

Un premier roman
Note :

   Titre original : O país do carnaval, 1931.
   
   J'ai longtemps tardé à lire Jorge Amado que l'on m'avait présenté comme un Zola brésilien —ce qui suffit longtemps à m'en écarter, plutôt lire l'original que la copie—. Pourquoi ne pas aller y voir de plus près avec sa première œuvre ?
   
   "Le pays du Carnaval" fut en 1931 le premier roman de Jorge Amado et à la lecture on comprend que l'auteur ait attendu 1984 pour autoriser une première traduction en Europe.
   
   C'est un premier roman peu convaincant –trop rapide en voulant faire "léger"– avec des personnages que l'on a dû mal à ne pas confondre. Au premier chapitre, Paulo Rigger est un riche bourgeois mondain de 26 ans qui rentre de France où il a davantage fréquenté les filles que les bancs de l'université. À Rio le Carnaval bat son plein. Paulo pourra-t-il réussir son avenir au pays ? Deux ans s'écoulent. Au dernier chapitre, il reprend le bateau, quittant la capitale qu'était alors Rio tandis que "sur le Corcovado, le Christ, les bras ouverts, paraissait bénir la ville païenne" : c'était encore jour de Carnaval.
   
   Entre temps il a rompu avec la belle Julie, une fille facile et frivole à qui il n'aurait pas dû montrer ses fazendas, failli épouser Maria de Lourdes la fille pauvre et romantique à qui il a promis d'aller en voyage de noces à New York, et principalement fréquenté une bande de potes bigarrés comme le Brésil : un poète raté, un juge destiné à devenir un notable dans le Nordeste, un pilier de bar, un journaliste arriviste, etc : autant de jeunes hommes dont les ambitions varient et qui tous, bien sûr, auraient voulu le bonheur. En fermant ce roman on imagine évidemment que Paulo Rigger va devenir le "Brésilien-j'ai-de-l'or" de Dario Moreno. Ah! Paris, Paris, Paris!
   ↓

critique par Mapero




* * *



Premier roman de Jorge Amado
Note :

   Il est dit en quatrième de couverture que Jorge Amado a 18 ans quand il commence l’écriture de ce qui sera son premier roman. Il serait alors jeune journaliste (précoce le Jorge Amado !) et manifestement journaliste engagé.
   
   Paulo Rigger, jeune Brésilien qui vient de passer plusieurs années à Paris – on n’ose dire pour étudier car ce ne fut manifestement pas le cas – rentre en bateau au Brésil. Il est en situation, vu son âge, en fait de découvrir son pays après quelques années d’oisiveté parisiennes. Nous allons le découvrir par son biais, ce pays où les fortunes terriennes les plus considérables (comme celles de sa famille) côtoient la misère la plus crasse – la grande masse de la population, bien entendu. Ce pays c’est "Le Pays du Carnaval".
   
   J’y ai trouvé, malheureusement sans le relever, un passage entier qui fut repris plus tard dans "Gabriela, girofle et cannelle", lu juste avant. Comme si, quand même, l’écriture de ce "Pays du Carnaval" avait été un brouillon... Ça concerne l’amourette de passage de Paulo avec Maria de Lourdes, une jeune fille pauvre que Paulo envisage un temps d’épouser.
   
   Le roman est court par rapport à « Gabriela, girofle et cannelle », mais déjà on y trouve le même genre de problématique ; ces fils de riches qui vivent entre eux, passent leurs soirées à s’amuser ou à discourir sur l’état de la société (vu par leur filtre !). Paulo Rigger est de ceux-là et fréquente donc des hommes aussi jeunes que lui destinés à devenir notables : juge, hommes d’affaires, simple affairiste, "littérateur" tendance raté, et un journaliste de plus de soixante ans qui fait loi, Pedro Ticiano, un journaliste ostracisé mais qui justement sert de phare à cette jeunesse.
   
   On va donc suivre les aventures oisives et principalement amoureuses de Paulo Rigger. Entre Julie la Française débarquée du même bateau que lui pour découvrir le Brésil et qui n’est pas précisément une jeune oie blanche ! Et Maria de Lourdes, entrevue lors d’une séance de cinéma et dont il s’amourache, qu’il s’apprête à sortir de la misère et qu’il rejettera finalement au nom d’un conformisme des plus rétrogrades.
   Et les discussions, et les grandes idées d’oisifs fortunés...
   
    "Le Pays du Carnaval" préfigure parfaitement ce qui va sous-tendre l’œuvre ultérieure de Jorge Amado. Pas simple, le Brésil. Mais ça on s’en doutait...

critique par Tistou




* * *




 

Suor - Jorge Amado

Chez les damnés de Bahia
Note :

   Titre original : Suor, 1934.
   
   "Suor" date de 1938, période où l’engagement politique de Jorge Amado est réel. Engagement à décrire la situation des plus miséreux et des opprimés. "Suor" est de cette veine.
   
   "Les rats passèrent, sans donner de signes de peur, entre les hommes qui étaient arrêtés au pied de l’escalier obscur. Obscur ainsi jour et nuit ; il montait à travers l’édifice comme une liane qui aurait poussé à l’intérieur du tronc d’un arbre. Il y avait une odeur de défunt, une odeur de linge sale que les hommes ne sentaient pas. Ils ne s’inquiétaient pas non plus des rats qui montaient et descendaient, faisant la course, disparaissant dans l’escalier."
   

   L’édifice dont il est question, c’est un vieil immeuble de type colonial, branlant et délabré, au 68 de "la Montée du Pelourinho", à Bahia, qui abrite le lumpenprolétariat de l’époque ; des travailleurs (très) pauvres, des vieillards misérables, des prostituées, des militants communistes épuisés, des mendiants, des exclus de la société...
   
   Quatre étages, 116 chambres et des centaines de personnes entassées dans une misère crasse. Pour autant, par petites touches successives, Jorge Amado nous montre que toute dignité n’est pas ravalée et qu’il peut encore y avoir réaction lorsque le propriétaire – exploiteur veut leur faire payer à sa place l’amende de l’Etat pour latrines insalubres.
   
   Pas d’histoire à proprement parler mais des portraits, uniques ou revisités, croisés parfois, qui dénotent de la compassion et de l’attachement du jeune Jorge Amado pour ces damnés de la terre que sont les pauvres bahianais. La démarche évoque celle d’un Naguib Mahfouz, par exemple, dans "Récits de notre quartier", pour ce qui concerne Le Caire.
   
   A ce titre on ne peut réellement parler de roman mais plutôt d’un recueil de micro-nouvelles, juxtaposées jusqu’à constituer un patchwork, à l’image de ces quatre étages insalubres, de ces 116 chambres... Une œuvre un peu à part certainement dans la production de Jorge Amado ; moins d’exubérance mais plutôt du réalisme sordide...

critique par Tistou




* * *




 

Les terres du bout du monde - Jorge Amado

Mourir pour une cabosse
Note :

   Titre original : Terras do sem fim, 1943.
   
   Dans ce roman publié en 1942 J. Amado rapporte un épisode réel de l’introduction de la culture du cacao au sud de Salvador. Fils d’un planteur d’Itabuna, il a sept ans quand s’ouvre ce front pionnier. Cette nouvelle culture a entraîné "la disparition des moulins à sucre, des distilleries de cachaça et des plantations de café". Elle a surtout coûté beaucoup de vies humaines. On croit parfois lire l’aventure du Far West américain à l’époque de la ruée vers l’or : c’est la même épopée tragique où seule compte la loi des armes. De nombreux migrants croient y faire fortune, mais seuls les "colonels", les grands propriétaires de fazendas y parviennent. Suivant une composition faussement chronologique, J. Amado plonge son lecteur au cœur du conflit, grâce à des descriptions précises, des personnages vraisemblables aux caractères nuancés et un style fluide où la poésie le dispute à l’embrasement des passions.
   
   En 1919, à l’ouest d’Itabuna, deux grands fazendeiros convoitent la forêt de Sequeiro Grande pour y planter des cacaoyers. Horacio, quinquagénaire au passé sulfureux, domine la région. Marié à la fragile Ester, il engage l’avocat Virgilio qui vivra l’amour fou avec sa femme. Tout aussi puissants apparaissent les frères Badaro. Ils passeront les premiers à l’attaque du clan Horacio mais perdront la partie. Ester mourra de la fièvre. Ayant fait assassiner Virgilio, Horacio régnera en maître incontesté sur la forêt. En fait "cette tragédie s’est terminée en comédie", comme ironise l’avocat Genaro, puisqu’ Horacio fut acquitté lors de son procès. La rumeur prétend que cet épisode tragique a résulté de la malédiction proférée par Jeremias, le sorcier qui s’était réfugié dans cette forêt...
   Sur cette "terre de malheur où l’on tue pour un rien", on exécute tout petit propriétaire qui refuse de vendre son lopin. Car la violence fait un homme : "faire tuer quelqu’un c’était attirer le respect", le tuer soi-même c’était devenir un jagunço, homme de main protégé d’un colonel. Seuls les travailleurs noirs dans les plantations restaient des esclaves, il n’existait "pas de destin plus mauvais". L’argent règne en maître : entre poker, whisky et prostituées, des avocats véreux à la corruption généralisée il innerve cette petite société close. Sur fond d’élections et de crise politique, les deux clans achètent les médias, inventent des titres de propriété, de faux arpentages et "chacun d’eux prie saint Georges de l’aider à tuer l’autre". Même les prêtres sont des fazendeiros ; le spiritisme et la superstition attirent davantage que la parole de Dieu.
   
   La plupart des personnages ont "la glu du cacao dans l’âme". Dans ce monde sans moralité deux hommes pourtant prennent conscience de la situation. Damiao, du clan Badaro, vacille jusqu’à la folie après que senhor Badaro, moins sanguinaire que son frère, lui ait demandé s’il "trouvait que c’était bien de tuer des gens" ? Virgilio, lui s’interroge : "est-ce facile de devoir faire tuer un homme pour se faire respecter" ? On l’exécutera. Ceux qui connaissent des éclairs de conscience ne survivent pas sur cette terre de sang. On ne peut la quitter car à la soif de fortune s’ajoute le magnétisme de l’environnement forestier, la violence des orages, le cri nocturne des grenouilles dévorées par les serpents, les croyances en sorcellerie. Les hommes abdiquent tout libre arbitre : "personne ne naît bon ou méchant, c’est le destin qui nous façonne". La variole, le typhus et le paludisme emportent ceux que les balles ont épargnés, et pourtant toujours au port d’Ilhéus débarquent de nouveaux migrants...
   
   Comme dans la tragédie classique, tout est dit sur le bateau qui quitte Bahia à l’incipit, dans la manière allusive dont J. Amado campe les personnages. En l’immergeant en plein mystère, en interrompant certains chapitres au moment clé, l’auteur incite fortement le lecteur à poursuivre. Mais qui est cet enfant qui "suit avec passion le déroulement du procès" d’Horacio ? et qui , "bien des années après devait écrire l’histoire de cette terre" ? L’auteur peut-être..
   Il n’en reste pas moins que "Les terres du bout du monde" exercent la même fascination sur le lecteur d’aujourd’hui que sur les migrants des années 1920.

critique par Kate




* * *




 

Gabriela, girofle et cannelle - Jorge Amado

Envoûtant
Note :

   Titre original : Gabriela, Cravo e Canela, 1958.
   
   Drôle le titre. Le genre qui ne donne pas envie. Quel dommage ! Car la lecture de "Gabriela, girofle et cannelle" reste une expérience envoûtante, c’est le mot. Une lecture qu’on ne peut mener à un train d’enfer et vues les 633 pages (en format poche), une lecture qui dure.
   
   Gabriela, c’est une "réfugiée" en quelque sorte, une "migrante" de l’intérieur du Brésil ; les "retirantes" fuyant le "Sertao", invivable et venant chercher fortune vers les villes plus favorisées, vers la côte. En l’occurrence ici vers Ilheus, petite ville littorale de l’état de Bahia qui, en 1925, connait une fortune et une expansion soudaine du fait du défrichement de la forêt pour implanter des cacaoyers. En 1925 c’est encore le "Far-West". La loi du plus fort et du plus déterminé (ou du moins scrupuleux) y règne et Jorge Amado en fait, davantage que l’histoire de Gabriela, nous brosse la bascule d’un monde sans foi ni loi à celui d’un monde qui se fait rattraper par la civilisation (d’ailleurs le roman est sous-titré "Chronique d’une ville de Bahia"). En cela, on pourrait dire que "Gabriela, girofle et cannelle" est le pendant brésilien des "Chroniques de Zhalie", de Yan Lianke, qui a eu plus tard le même style de démarche mais versant chinois.
   
   Jorge Amado installe dans un premier chapitre la galerie de personnages qui va nous permettre de comprendre l’évolution d’Ilheus. Truculents, les personnages. Rustres dans l’ensemble mais gonflés d’une vie... brésilienne. Dans le second nous allons voir arriver Gabriela, recrutée par Nacib, le restaurateur d’origine turc et ainsi qualifié de "Syrien" ! (on n’est pas à ça près j’imagine au Brésil), recrutée en tant que cuisinière au "Marché aux esclaves" d’Ilheus. Mais Gabriela, jeune femme dotée d’une personnalité et d’une beauté extravagantes, dépourvue de toute moralité sur le plan sexuel, va mettre la population mâle d’Ilheus dans un état de grande confusion. Gabriela est en quelque sorte aux femmes ce qu’est le mercure aux métaux, insaisissable, précieuse.
   
   Dans les deux chapitres suivants, Jorge Amado va dérouler le théâtre de ses personnages ; l’ascension de Nacib/Gabriela, le mariage malheureux ("Il y a des fleurs qui se fanent dans les vases"), le décollage économique de la ville avec le désensablement du port, la perte d’influence des riches planteurs de cacao, les "fazendeiros"...
   
   Une histoire du Brésil début du XXème siècle via le filtre d’une Gabriela sorcière de la beauté et de l’amour. Pas tant onirique qu’exubérant, un grand roman du Brésil sur la route de la modernité.

critique par Tistou




* * *




 

Dona Flor et ses deux maris - Jorge Amado

Saga bahianaise
Note :

   Titre original : Dona Flor e seus dois maridos, 1966.
   
   Il est des livres comme des recettes de cuisine. Certains plats sont insipides et vous les oubliez sitôt après les avoir avalés. D’autres en revanche ont fait l’objet d’une longue et minutieuse préparation. Ils sont sources d’invention, de créativité débridée et vous surprennent bouchée après bouchée si bien que vous vous précipitez encore dessus sans même avoir faim.
   
   Cette extraordinaire saga bahianaise est de ces dernières recettes. Une merveille absolue, un chef d’œuvre. Jorge Amado, l’un des grands maîtres de la littérature brésilienne décédé en 2001, nous entraîne dans une folle saga de plus de 700 pages dont l’on sort ravi, étourdi, ébahi. Une pluie d’étoiles !
   
   Dona Flor est une jeune femme pauvre des faubourgs de Bahia. Malgré l’opposition de sa mère, elle va épouser à vingt ans, Vadinho, un jeune garçon séducteur, charmant, cajoleur et craquant. Vadinho est un amant merveilleux qui va révéler à Flor sa propre sensualité. Seulement, Vadinho est aussi et surtout un coureur invétéré de jupons et un joueur effréné qui mise tout sur le 17 à la roulette. Vadinho jouera un dernier tour à sa jeune épouse travailleuse, sérieuse et économe en mourant, foudroyé de trop d’alcool et de nuits d’insomnie, en plein carnaval.
   
   Après une période veuvage et de doutes, Flor épousera en secondes noces le Docteur Teodoro, pharmacien et notable. Une ascension sociale en bref. Ce brave docteur est à l’absolu opposé de Vadinho : fidèle, organisé, docte, appliqué en amour qu’il pratique à horaires régulés le mercredi une fois et le samedi avec un bis. Un être rassurant, droit et prévisible.
   
   Et bientôt, Flor s’ennuiera et appellera Vadinho en esprit. Comme nous sommes en plein royaume de la sorcellerie et des esprits de Bahia, Vadinho reviendra et bientôt Flor devra composer avec deux maris, l’un encombrant, imprévisible mais fabuleux amant, l’autre calme mais un rien pépère et ennuyeux.
   
   Une fable épique sur l’ambivalence des sentiments, sur la difficulté de faire des choix raisonnables et d’arbitrer entre nos sentiments contradictoires. Une fable sur les apparences aussi et les secrets qu’elles dissimulent.
   
   Derrière cette histoire originale se cache un style d’une totale inventivité où le narrateur ne cesse de se placer en position de commentateur un rien distant et pédant, accentuant par des comparaisons imagées et inattendues, le caractère drolatique de la fable.
   
   La moindre situation est prétexte à débrider l’imagination et à nous entraîner dans la folle vie des habitants de Bahia : une vie d’insouciance, de jeu, d’amour, de frivolité et de pratiques en sorcellerie. Une vie où nul n’est terne : tout brille, tout bouge, tout surprend, tout est vie même la mort, simple prétexte à banqueter, boire, rire et s’amuser comme l’introduction délirante du livre nous le démontre.
   
   Les personnages sont brossés avec une force rare et accentuent le caractère multiracial de l’endroit où se déroule l’action. Blancs, noirs, métis, indiens et esprits cohabitent dans la plus grande cohésion. La victoire est souvent au plus entreprenant, au plus tricheur, au plus roublard ou à celui qui sait boire, aimer et jouer.
   
   J’ai plutôt une aversion envers les ouvrages longs, de crainte de voir le fil de l’histoire se distendre. Ici, une fois commencé, on ne peut refermer l’ouvrage. Musique, humour et situations les plus loufoques vous prennent aux tripes. Le tout enrobé dans un style riche, brillant comme l’or du Brésil, dansant comme une salsa, pétillant comme l’amour. Une véritable féerie enchanteresse.
   
   Un seul conseil : bloquez dix bonnes heures pour un plaisir littéraire absolu !

critique par Cetalir




* * *




 

La boutique aux miracles - Jorge Amado

Métissage
Note :

   Titre original : Tenda dos milagres, 1969.
   
   Bahia, Brésil, région métisse s'il en est. Le professeur James D. Levenson, Américain et Prix Nobel, y arrive en visite, suivi des projecteurs de tous les médias. Accueilli par tous les notables, il profite au mieux des plaisirs de la ville, mais quand il prend la parole à la conférence de presse, il n a qu'un nom à la bouche : Pedro Archanjo, selon lui le plus éminent grand homme de la ville de toute l'histoire de cette région (et quasiment le seul digne d'attention). Bien sûr, tout le monde va dans son sens. Problème : rares sont ceux qui savent qui est cet Archanjo.
   
   On se renseigne et on découvre qu'il n'était pas un professeur de l'université mais un simple assistant, qui fut d'ailleurs finalement renvoyé. C'est la vie de cet homme que nous allons découvrir car Levenson a commandé à notre narrateur une biographie complète de son idole. Immédiatement, tout le gratin social et culturel de la région se renseigne davantage et ce qu'elle découvre ne la réjouit pas vraiment, aussi s'empresse-t-elle de ne tenir aucun compte de la réalité et de présenter la version qui lui convient le mieux, le nom seul d'Archanjo permettant maintenant d'attirer les projecteurs sur n'importe quoi et de faire vendre. L'époque est au commerce. Pauvre Pedro Archanjo qui ne fut jamais riche et ne s’intéressa jamais qu'aux valeurs non mercantiles !... Mais notre narrateur quant à lui entend faire plus honnêtement son travail (c'est comme ça qu'on reste pauvre) et c'est la vraie vie du héros qu'il va nous raconter.
   
   Et nous allons découvrir le vrai Brésil à travers la vie de cet homme qui aima les femmes et l'alcool, mais aussi beaucoup la culture de son pays qu'il savait voir dans tous les actes de la vie quotidienne des pauvres qui ne se soucient pas, eux, de s'occidentaliser. Il savait la voir, la cultiver, y participer, mais aussi la faire connaître, la protéger et la promouvoir. Pour cette culture, il réclamait la reconnaissance et le respect.
   
   Mais le pouvoir était aux mains des riches qui ne songeaient eux, qu'à paraître plus blancs que les blancs, les imiter et éradiquer toute trace de culture native brésilienne à laquelle ils déniaient toute valeur. Ils interdirent les cultes païens et emprisonnèrent ceux qui continuaient à pratiquer les candomblés. Le Brésil est par ailleurs bâti sur un profond métissage alors que ces familles aisées se revendiquaient blanches et exigeaient le refoulement de toute influence africaine. Ils ne voulaient pas entendre parler d'identité brésilienne ou de métissage*. C'était nier la vérité et la vie au profit d'une représentation sclérosée et détachée de la réalité, mais c'était eux qui faisaient la loi.
   
   Archanjo publiera quatre livres, révélant dans le dernier les ancêtres noirs de toutes les grandes familles et déclenchant ainsi un formidable scandale que ces gens-là ne lui pardonneront pas.
   
   La boutique aux miracles du titre est celle de son meilleur ami, peintre d'icônes représentant des miracles, et éditeur des livres d'Archanjo. Quant au Nobel américain, on a des soupçons sur qui il pourrait être, mais on ne sera jamais fixé... En tout cas, il assurera la notoriété du réprouvé de Bahia, et par la même occasion, la diffusion et la reconnaissance de ses idées.
   
   L'écriture de Jorge Amado est merveilleuse, nous contant avec aisance et beauté littéraire, ce monde qu'il entend, comme son héros, faire connaître et respecter. Un petit glossaire final sera bien utile à ceux qui ont du mal avec les termes typiquement brésiliens et des coutumes vraiment étranges pour nous.
   
   * Pour une raison que j'ignore, mon édition utilise le terme anglais de miscégénation que mon Larousse ne connaît pas. (Les autres dictionnaires non plus, d'ailleurs à part un dictionnaire en ligne.)
    ↓

critique par Sibylline




* * *



Ethnologie, amour et candomblé
Note :

   Avec ce roman initialement paru au Brésil en 1969, Jorge Amado invente un personnage attachant, Pedro Archanjo, qui lui sert, entre autres, de support pour illustrer la question du métissage dans son pays.
   
   Son personnage est né à une époque où l'esclavage n'avait pas encore été aboli. Le père mort à la guerre contre le Paraguay, Pedro a eu l'enfance d'un gamin pauvre de Bahia ; surtout il était métisse dans une société très conservatrice, dominée par les arrogants colonels propriétaires d'immenses fazendas. Très vite, prenant des notes dans ses carnets, il s'est intéressé aux traditions populaires, à la vie quotidienne, aux influences africaines dans la culture, aux ancêtres africains des familles bahianaises, et même à la cuisine locale. De tout cela il fait quatre minces volumes, comparables à la littérature de colportage, et qui vont le faire passer, aux yeux de quelques personnes éclairées, pour le pionnier de l'anthropologie à Bahia. La publication de ces brochures n'est rendue possible que par l'amitié de Lídio Corró, un artisan imprimeur et propriétaire de la Boutique des Miracles, car il s'est spécialisé comme peintre d’ex-voto qui seront accrochés dans l'église de Nosso Senhor de Bonfim. La boutique, où l'on fait des soirées lanterne magique pour les voisins est située au n° 60 de la montée du Tabuão, dans le célèbre quartier de Pelourinho.
   
   En mettant un pied dans le monde des sciences humaines alors qu'il n'est qu'appariteur à la faculté de médecine, Archanjo s'attire d'ironiques reproches et les foudres des professeurs, membres de l'élite locale, presque tous partisans de la suprématie des Blancs et de la pureté de sang en ce début de XXe siècle. L'un de ces pontes propose d'expédier les métisses en Amazonie et de renvoyer les Noirs en Afrique ! Archanjo, lui, n'a aucun préjugé raciste, et il prend les opinions extrémistes avec philosophie mais sans désespérer. À la fin de ses jours, en 1943, il participe encore allègrement aux manifestations anti-nazies tandis que le Brésil déclare la guerre et va envoyer des soldats en Europe.
   
   La vie privée de Pedro Archanjo est une suite d'aventures sentimentales dans son quartier de Bahia riche de femmes séduisantes (Rosa de Oshala, Dorotea, etc) sans oublier une Suédoise de passage dont il aura un enfant là-bas, en Scandinavie. Plus encore, sa vie est rythmée par le candomblé — Bahia en est la capitale — et voici notre Archanjo incarnant Ojuobá au milieu des autres orishas du terreiro qu'il fréquente régulièrement. Pour qui ne connaît pas le candomblé, le roman d'Amado en constitue une véritable initiation, voire une invitation à lire l'ouvrage de Roger Bastide dans la collection Terre humaine. Il est intéressant de noter qu'au début du XX° siècle, le candomblé est rejeté par les élites blanches et même combattu par la police durant toutes les années 1920, comme la capoeira, alors qu'aujourd'hui ce sont des incontournables de cette région.
   
   Par ailleurs, ce roman fait vivre une multitude de personnages, surtout gens de métier. Des hommes sont fabricants de tambours, peintres primitifs, graveurs sur bois, sculpteurs taillant dans le bois des orishas. Des femmes sont guérisseuses, marchandes d'herbes au pouvoir magique, ancienne demi-mondaine à Paris comme Zabel — justification des expressions en français dans le roman—, ou prostituées. Les notables habitent ailleurs. Le major Damião de Souza et Pedro Archanjo ont toutefois accès aux deux mondes. Et la fierté d'Archanjo sera de pousser dans les études jusqu'à devenir brillant ingénieur et architecte un jeune mulâtre du nom de Tadeu, laissé sous sa protection par sa mère Rosalia, une jeune fille abusée qui "fit le métier à Alagoinhas" et qu'il avait rencontrée au Terreiro de Jésus.
   
   Le récit n'a rien de linéaire, il commence quand la crise cardiaque met fin à la vie de l'anthropologue amateur mais clochardisé qu' Ester la prostituée a recueilli dans les combles de son "château". La narration est rendue — légèrement — compliquée par le fait que la biographie se présente (quoique de manière peu convaincante) comme le résultat des recherches et du travail d'un poète, Fausto Pena, qui, accompagné de la belle Ana Mercedes accueille un éminent universitaire nord-américain, James D. Levenson, prestigieux lauréat du Prix Nobel des... sciences humaines, débarquant pour célébrer Pedro Archanjo en pionnier de l'anthropologie et de la sociologie à Bahia. Dans la foulée de cette réception, la presse locale organise en 1968 la commémoration du centenaire de la naissance de l'homme célèbre mais qu'apparemment pas grand monde ne connaît puisqu'on doit recruter des publicitaires pour diffuser son nom et en faire une figure glorieuse. La visite de Levenson est plus qu'un événement mondain, c'est un événement politique (le Brésil est sous une dictature militaire) et culturel aussi, un peu comme lorsque Jean-Paul Sartre fut reçu au Brésil en septembre 1960 et que Jorge Amado lui organisait avec sa femme Zélia Gatai tout un programme de visites.
   
   Quant à l'écriture, particulière et brillante, de Jorge Amado, elle “tombe” par moments sinon dans l'emphatique, l'empâté, ou l'empilement, du moins dans l'excès ornemental que certains rapprocheront du décor rococo des vieilles églises de Bahia ou d'Olinda. À preuve le passage où, pour inaugurer la conférence de presse, Ana M. se dirige vers Levenson, "le nombril en évidence", et dans "une cadence de porte-étendard de défilé de carnaval" :
   "Les femmes frémirent, soupirèrent à l'unisson, défaites, paniquées. Ah ! Cette Ana Mercedes était une véritable petite putain, une journaliste racoleuse, une poétesse de merde — Qui ignorait, d'ailleurs, que ses vers étaient écrits par Fausto Pena, le cocu du moment ?" Le charme, la classe et la culture de la femme bahianaise étaient représentés comme il faut dans la géniale conférence de presse de James D., les jeunes personnes férues d'ethnologie, les ravissantes jouant les sociologues..." écrivit dans son papier l'excellent Silvinho ; quelques-unes de ces dames possédaient, d'ailleurs, d'autres mérites que leur beauté, leur élégance, leurs perruques et leur compétence au lit : elles possédaient des diplômes des cours d'“Usages et coutumes folkloriques”, “Traditions, histoire et monuments de la ville”, “Poésie concrète”, “Religion, sexe et psychanalyse” sous l'égide de l'Office du tourisme ou de l'École de théâtre. Mais, diplômées ou simples dilettantes, adolescentes agitées ou irréductibles matrones à la veille de leur deuxième ou troisième opération de chirurgie esthétique, elles sentirent toutes la fin de leur loyale concurrence, l'inutilité d'un quelconque effort : audacieuse et cynique, Ana Mercedes les avait devancées et avait pris sous sa coupe le mâle représentant de la science, sa propriété privée et exclusive. Possessive et insatiable — "chienne insatiable, copulative étoile" dans les vers du lyrique et malheureux Fausto Pena — elle n'allait le partager avec personne, finies les espérances d'une quelconque compétition." (Ce morceau de bravoure figure aux pages 32-33 de l'édition J'ai Lu).
   
   Comme Dona Flor et ses deux maris, ce monumental roman-fleuve illustre à merveille la fougue, l'humour, les qualités (et les défauts) de Jorge Amado écrivain emblématique de Salvador de Bahia, ville où il est mort en 2001. Certains lui préféreront des œuvres plus courtes et plus sobrement écrites telle "La Découverte de l'Amérique par les Turcs".

critique par Mapero




* * *




 

La bataille du Petit Trianon - Jorge Amado

Une redoutable bataille littéraire
Note :

   Titre original : Farda, fardão : camisola de dormir, 1979.
   
   Voici une curieuse bataille entre un colonel et un général. Mais c'est une bataille littéraire ! Siégeant au Petit Trianon, l'Académie brésilienne, calquée sur le modèle français, comporte quarante Immortels. L'un d'eux, le célèbre poète Antônio Bruno, vient de mourir le 25 septembre 1940 au retour de Paris qu'il a quitté à regret. Par qui le remplacer ? Puisque nous sommes dans le Brésil de l'Estado Novo — une dictature qui dura de 1937 à 1945 — Amado invente une fiction où le colonel Agnaldo Sampaio Pereira, chef de la police politique, maître de la censure et nazillon convaincu, aspire à devenir académicien et prétend, parce que trois officiers ont précédé Bruno sur son siège, qu'il revient de droit à un militaire.
   
   Amado a averti le lecteur : "cette fable raconte comment deux vieux hommes de lettres, académiciens et libéraux, partirent en guerre contre le nazisme, la dictature et l'absolutisme". Pour battre un colonel, il faut viser plus haut dans la hiérarchie, estiment Afrânio Portela et Evandro Nunes de Santos, les deux complices avisés et retors. Le général Waldomiro Moreira, en disgrâce parce quasiment démocrate, fera l'affaire car il a publié des récits sur l'histoire du pays, sans compter qu'il s'intéresse à la pureté de la langue portugaise, quoique son admiration pour Camões fasse plutôt rétrograde.
   
   Nous avons donc affaire au roman d'une campagne électorale en deux phases, d'abord contre Sampaio Pereira puis contre Moreira, avec un coup de théâtre au milieu. Un lecteur amoureux des lettres, une lectrice passionnée de littérature, jamais n'iraient imaginer les horreurs que ces vieux messieurs déploient pour parvenir à leurs fins !
   
   Tout en racontant cette campagne électorale ahurissante (on sent le plaisir de l'écrivain...) Jorge Amado dévoile une autre histoire. C'est la biographie, ou plutôt la vie amoureuse du poète Bruno, présentée en plusieurs actes : un pour chacune de ses conquêtes féminines. Alors rencontrons nous Rosa la jeune couturière, Maria João l'actrice à succès, Maria l'épouse communiste d'un diplomate, Mariana l'épouse du roi du café... Et toutes ces belles sont requises pour aider à convaincre d'une manière ou d'une autre les académiciens de voter comme il faut.
   
   Achevé en 1979, ce roman très divertissant donne du Brésil une autre image que celle des cartes postales, des carnavals, et des plages. La vie politique de l'Estado Novo est marquée par une intense répression qui touche non seulement l'opposition communiste, mais encore la presse et le théâtre. Et quand nos académiciens seront débarrassés de cette campagne électorale ils courront vers leur librairie préférée "acquérir sous le comptoir des livres étrangers interdits par la dictature". Amado a été un grand écrivain en même temps qu'un homme de gauche.

critique par Mapero




* * *




 

La découverte de l'Amérique par les Turcs - Jorge Amado

Un mariage arrangé
Note :

   Titre original : A descoberta da America pelos Turcos, 1994
   
   Non, il ne s'agit pas d'histoire contre-factuelle ! Le romancier brésilien a voulu, par le biais de ce petit roman qui a quelque chose de picaresque, rappeler que son pays n'a pas été peuplé que par des Portugais. Voici donc, munis d'un passeport ottoman, deux Turcs, en fait un Libanais maronite — Jamil Bichara — et un Syrien musulman — Raduan Murad —, qui débarquent à Bahia en 1903 pour chercher fortune dans "l'Eldorado du cacao" !
   
   Et de fait Jamil est entré au service du colonel Anuar Maron, un riche latifundiste qui produisait "cinq mille arrobes" de cacao, et puis grâce à lui a ouvert un petit commerce dans un village perdu dans la brousse. Or, voilà que son ami Raduan lui propose de devenir le patron d'un commerce autrement prestigieux, le Bon Marché, en pleine ville. Mais pour ce faire, Ibrahim Jafet, le propriétaire dudit magasin, veuf de la belle Salua, et père de quatre filles, pose une condition. Il faudra épouser sa fille aînée, Adma, qui ne brille ni par la beauté ni par l'amabilité, contrairement à ses sœurs — déjà mariées.
   
   Jamil saura-t-il se décider à quitter son village, à devenir un commerçant respectable, pour permettre à Ibrahim de continuer d'aller à la pêche le matin, de faire la sieste l'après-midi, et d'aller voir le soir des filles qui ne pensent qu'à ça ?
   
   Ce bref roman réjouissant montre la société d'une époque disparue tout en étalant la malice du conteur brésilien.

critique par Mapero




* * *