Lecture / Ecriture
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Auteur du mois de août & septembre 2017
Lianke Yan

   Il y avait longtemps que nous n'étions pas allés en Chine et l'envie nous a saisis d'aller goûter à la littérature chinoise actuelle. Bien nous en a pris, nous nous sommes régalés. Et voici Yan Lianke, un auteur à connaître!
   
   Tous nos "auteurs du mois" par ordre alphabétique:
   
   Abé Kôbô - juin & juillet 2015
   Âge d 'or de la Science Fiction - août & septembre 2010
   Amado Jorge - octobre & novembre 2017
   Andric Ivo - juin & juillet 2013
   Antunes Lobo António - février & mars 2010
   Austen Jane - octobre & novembre 2006
   Auster Paul - novembre 2005
   Axionov Vassili - août & septembre 2009
   Aymé Marcel - décembre 2009 & janvier 2010
   Banks Russell - décembre 2005
   Bartelt Franz- août & septembre 2016
   Bellow Saul - février & mars 2016
   Bernhard Thomas- octobre & novembre 2010
   Bissoondath Neil - décembre 2014 & janvier 2015
   Bolaño Roberto - avril & mai 2016
   Bouvier Nicolas - février 2006
   Brink André - juin & juillet 2008
   Charyn Jerome- décembre 2013 & janvier 2014
   Cohen Albert- juin & juillet 2006
   Cortázar Julio - avril & mai 2014
   DeLillo Don - février & mars 2011
   Dib Mohammed - avril & mai 2010
   Djebar Assia - avril & mai 2013
   Doctorow Edgar Laurence - décembre 2011 & janvier 2012
   Dos Passos John - octobre & novembre 2014
   Duras Marguerite - février & mars 2007
   Durrell Lawrence - avril & mai 2012
   Farah Nuruddin février & mars 2012
   Ford Richard - février & mars 2009
   Fuentes Carlos - avril & mai 2009
   Gary Romain- janvier 2006
   Ghosh Amitav- décembre 2016 & janvier 2017
   Golding William - juin & juillet 2014
   Grass Günter - décembre 2008 & janvier 2009
   Greene Graham - août & septembre 2012
   Handke Peter- octobre & novembre 2016
   Harrison Jim - avril & mai 2006
   Hrabal Bohumil - octobre & novembre 2012
   Irving John - août & septembre 2007
   Ishiguro Kazuo - décembre 2006 & janvier 2007
   Jorge Lidia- octobre & novembre 2015
   Kadaré Ismaïl - octobre & novembre 2008
   Kemal Yachar - avril & mai 2011
   Ȏé Kenzaburō - juin & juillet 2012
   Laclavetine Jean-Marie - octobre & novembre 2011
   Lao She - février & mars 2008
   Le Clézio Jean-Marie Gustave - mars 2006
   Leduc Violette - juin & juillet 2014
   Lessing Doris - décembre 2007 & janvier 2008
   Maalouf Amin - septembre 2005
   Mahfouz Naguib - avril & mai 2008
   Marsé Juan - août & septembre 2013
   McBain Ed - août 2005
   Murakami Haruki - octobre 2005
   Nabokov Vladimir - avril & mai 2007
   Naipaul Vidiadhar Surajprasad - juin & juillet 2010
   Nair Anita- août & septembre 2015
   Ȏé Kenzaburō - juin & juillet 2012
   Oz Amos - août & septembre 2008
   Ravey Yves - février & mars 2015
   Robbe-Grillet Alain - février & mars 2017
   Roth Philip - août & septembre 2006
   Rushdie Salman - juin & juillet 2009
   Sebald W. G. - juin & juillet 2011
   Shalev Meir - août & septembre 2013
   Smith Zadie- décembre 2015 & janvier 2016
   Szabó Magda - août & septembre 2011
   Taïa Abdellah - avril & mai 2015
   Nick Tosches - avril & mai 2017
   Tournier Michel - février & mars 2013
   Valdés Zoé - octobre & novembre 2009
   Vargas Llosa Mario - juin & juillet 2007
   Vidal Gore - décembre 2012 & janvier 2013
   Vila-Matas Enrique - décembre 2010 & janvier 2011
   Volodine Antoine - février & mars 2014
   Vonnegut Kurt - juin & juillet 2016
   Wright Richard - juin & juillet 2017
   Yan Lianke - août & septembre 2017
   Yourcenar Marguerite - octobre & novembre 2007

Biographie

   AUTEUR DES MOIS D'AOUT & SEPTEMBRE 2017
   
   Yan Lianke(阎连科) est un écrivain chinois né en 1958 dans le comté de Song , province du Henan.
   
   Il est l'auteur d'une œuvre très satirique à laquelle il donne une forme qui lui permet souvent d'éviter la censure (ne pas oublier qu'il a été écrivain officiel de l'armée). Certains de ses romans sont néanmoins encore interdit en Chine.
   
   Il est entré dans l'armée à 20 ans et y a poursuivi ses études obtenant des diplômes en politique, en éducation et en littérature. Il a publié sa première nouvelle en 1979, suivie de nombreuses autres et de nombreux romans.
   
   Son inspiration réaliste au départ s'est de plus en plus chargée de notes poétiques ou fantastiques, intégrées dans le réel, qui sont le fondement de ce qu'il appelle "mythoréalisme". Cette façon de faire qui vise à montrer «la réalité qui est couverte par la réalité», accroit également l'expressivité de ses récits et, accessoirement l'éloigne un peu de la portée de la censure. Elle fait l'objet de controverses dans les milieux littéraires chinois.
   
    A côté de cette production romanesque luxuriante, il mène aussi un travail approfondi de recherche et de réflexion sur la littérature moderne. A l'opposé de ses fictions, il opte dans ses conférences et essais pour une forme particulièrement orthodoxe. Il acquiert ainsi la stature biface d'un écrivain complet et capable dans le plus large registre.
   
    Bien que plusieurs de ses œuvres ne soient toujours pas publiées dans son pays, Lianke Yan a reçu de nombreux prix littéraires, tant en Chine qu'à l'étranger. Il jouit actuellement d'une reconnaissance internationale.
   
    Le Prix Franz Kafka lui a été attribué en 2014 pour l'ensemble de son œuvre. .

Bibliographie ici présente

  Servir le peuple
  Le rêve du village des Ding
  Les jours, les mois, les années
  Bons baisers de Lénine
  La fuite du temps
  Les chroniques de Zhalie
  Un chant céleste
  À la découverte du roman
 

Servir le peuple - Lianke Yan

Mais se servir d’abord!
Note :

   Servir le peuple
   
   Ecrivain chinois né en 1958 dans la province du Henan, malgré de nombreux prix, il a beaucoup de problèmes avec la censure.
   
   "Servir le peuple", quelle noble devise et quelle noble cause, le soldat Wu Dawang va devoir se mettre au service de cette phrase grandiose.
   
   Wu est l’intendant et le cuisinier du colonel et de son épouse, de 20 ans sa cadette Liu Lian (Petite Liu), il est marié dans sa province natale et a un garçon, sa vie s’écoule comme celle de milliers de soldats.
   
   Le colonel doit s’absenter pour un séminaire de 2 mois, voilà Wu et Liu seuls dans cette grande maison. Dans la cuisine de Wu, le colonel a posé une pancarte avec un slogan peint dessus «Servir le peuple». La cohabitation semble normale, mais pas pour longtemps, Liu dit à Wu, si la pancarte est changée de place, cela veut dire que je t’attends à l’étage, et le soir même la pancarte n’est plus à sa place habituelle. A l’étage, Wu découvre la femme du colonel dans une tenue des plus légères, mais résiste à la tentation et rentre à la caserne. Suite à un coup de téléphone de Liu, Wu est convoqué par son officier instructeur, qui lui rappelle que servir le colonel, c’est aussi servir son épouse. Wu qui est un homme de devoir, s’exécute, de bon cœur finalement. Commence alors 2 mois de ce qui sera un mélange du «Dernier tango à Paris» et de «La grande bouffe». Mais la passion s’étiole, par accident, la flamme sera rallumée par la casse accidentelle d’un portrait de Mao. Dès lors la destruction systématique des icônes du régime maoïste va devenir un aphrodisiaque indispensable. Mais le colonel revient et avec lui la politique, et la probable dissolution du régiment. Wu part en permission, Liu lui annonce qu’elle est enceinte, quel sera leur avenir?
   
   Elle a 32 ans, son mari est vieux, son amant, Wu en a 28. Il voit son épouse un mois par an. Liu et Wu ont sacrifié une partie de leur jeunesse; lui, en travaillant d’arrache pieds pour donner une vie meilleure à sa famille, et obtenir pour eux le droit de venir vivre en ville; elle, en acceptant d’épouser cet homme plus âgé (que sa première femme venait de quitter), contre un statut social de femme de colonel et une vie matérielle agréable, mais qui deviendra vite ennuyeuse.
   
   Une belle récréation, mais il y aura peut être un prix à payer?
   
   Amusante, hors-norme, et amorale, cette histoire d’amants qui vivent leur passion est vraiment jubilatoire. Quand en plus la politique et le régime s’en mêlent avec le détournement dans tous les sens possibles du slogan «Servir le peuple», cela donne un très curieux conte moderne, pas à la gloire des gouvernements chinois et des passe-droits qui semblent monnaies courantes! Il est dommage que la fin me paraisse un peu précipitée.
   
   
   Extraits :
   
   - On peut dire que la vie a rejoué la fiction «Servir le peuple»
   
   - Le passé de Liu Lian était une montagne noyée dans la brume en toute saison.
   
   - Aucun doute possible: il ne pourrait plus, une fois mort, continuer sa liaison avec Liu Lan.
   
   - Servir un officier supérieur c’est servir le peuple.
   
   - Il ne comprenait pas comment il pouvait s’ennuyer lorsqu’il était couché avec sa femme.
   
   - Sa vie sexuelle commençait, mais l’amour était mort.
   
   - Toutes les femmes du monde t’envient d’avoir épousé le colonel.
   
   - La pancarte semblait maintenant avoir des jambes. Chaque fois qu’elle pensait à lui, la pancarte apparaissait derrière son dos.
   
   - Le lit ne présentait plus pour eux le moindre intérêt. Tout était bon pour remplacer le lit.
   
   
   
Titre original :Wei renmin fuwu
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critique par Eireann Yvon




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Que cent fleurs s'épanouissent !
Note :

   On se souvient de ce régime qui se gargarisait de formules imagées. Que cent fleurs s'épanouissent. Déplacer des montagnes.
    "La pancarte sur laquelle était peint en gros caractères rouges le slogan Servir le peuple... À droite du slogan brillaient les cinq étoiles rouges. À gauche était peint un fusil auquel était accrochée une gourde militaire et une rangée de gerbes de blé ornait la partie inférieure de la pancarte."
   

   L'action se passe dans la caserne où le soldat Wu Dawang, vingt-huit ans, marié à une paysanne restée au village, sert d'ordonnance et de cuisinier au colonel du régiment, avec le plus grand zèle, dans l'espoir de monter en grade et d'obtenir pour sa femme le hukou lui permettant de s'installer en ville. Un jour, le colonel est appelé à la capitale pour de longues réunions sur les économies imposées à l'Armée populaire, comment Wu Dawang va-t-il continuer d'être au service du peuple ? Son supérieur lui explique que Servir le peuple, c'est servir l'armée, que servir l'armée c'est servir le colonel. Et qu'en son absence c'est servir sa jeune épouse. L'injonction s'étend au service sexuel de la belle Liu Lian qui lui rappelle chaque jour sa mission avec cette fameuse pancarte. En l'absence du colonel et du régiment parti en manœuvres la séduisante Liu ne tarde pas à faire découvrir au soldat Wu l'adultère et les plaisirs qu'une société très puritaine juge illicites.
   
   Qu'est-ce qui a provoqué l'interdiction du livre en Chine (et l'exclusion de l'auteur de l'armée chinoise)? Plus que la description des débats amoureux, plus que l'érotisme, plus que la nudité des corps ? La destruction des fétiches du maoïsme ! Par accident d'abord, puis par provocation, "Grande sœur Liu" et "petit Wu" s'en prennent à tous les objets qui représentent Mao et son régime idéologique dans une spirale qui stimule leur libido. "Regardant autour d'elle, elle avisa sur le bureau le livre à couverture rouge, les Œuvres choisies du président Mao Zedong. Elle fit un pas, saisit le trésor sacré, arracha la couverture, la jeta par terre et entreprit d'en déchirer les pages, une par une, avant de les froisser en boules dans sa main. Quand il ne resta que la page de garde portant la photo du président Mao, elle l'arracha à son tour, en fit une boule, la jeta par terre et la piétina en regardant Wu Dawang dans les yeux…"
   Cet inacceptable challenge fait de chaque amant, pourtant membres du Parti, le pire contre-révolutionnaire possible non sans provoquer le sourire voire le fou rire du lecteur. Contre-révolutionnaires de tous les pays, lisez ça!

critique par Mapero




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Le rêve du village des Ding - Lianke Yan

Sida et corruption
Note :

   Il est important de savoir que ce roman, qui dénonce une attitude coupable d’autorités chinoises, à divers plans de responsabilité, est interdit en Chine et son auteur, nous informe la quatrième de couverture, privé de paroles, ce qu’on peut croire aisément vu le comportement déjà au plan international de la Chine. (Il est d’ailleurs étonnant à cet égard que les abus de la Chine vis-à-vis des diverses libertés, à commencer par celle d’expression de ses propres citoyens, ne soit pas davantage évoquée. Comme si la Chine terrorisait, comme si entrer en conflit d’opinion avec elle était impossible!)
   
   Partant de cet état de fait, ce roman, et sa lecture, prennent en quelque sorte une dimension politique. On tâchera d’en faire abstraction pour ne considérer que l’intérêt et la qualité littéraires de l’œuvre.
   
   Plaine du Henan, Chine profonde, celle dont on ne parle pas ni même peut-être en Chine même, époque contemporaine, nous sommes au village des Ding. Synonyme de «trou-du-cul du monde», enfin au moins de Chine!
   
   L’organisation des autorités au niveau du village, et au-delà de la région proche, relève d’un à peu-près qui autorise toutes les corruptions et tous les actes de prévarication. (C’est bien probablement sur cet état de fait exposé que le roman est interdit.) Le grand-père Ding n’est pas de cette cohorte de profiteurs, et son statut d’ancien instituteur en fait un personnage respecté et important du village. Hélas, un de ses fils n’a pas eu ces scrupules, et a honteusement fait fortune lorsqu’une campagne de prélèvement de sang a été instituée, dans des conditions d’hygiène … absentes. Au beau milieu du début de l’épidémie de Sida. Il a donc fait fortune et tous ceux qui ont cru devenir riches en vendant leur sang deviennent sujets à fièvres, de terribles fièvres qui s’avèrent mortelles. En fait de fièvre, c’est bien entendu de Sida dont il s’agit. Le village est décimé. Le grand-père fait ce qu’il peut pour soulager ses concitoyens. Le fils enrichi s’en fout tant et plus. La colère gronde à telle enseigne que son tout jeune fils – et petit fils du grand-père – est littéralement lynché. Mort, c’est lui qui va nous raconter ce «rêve du village des Ding» depuis l’au-delà probablement! C’est le départ de ce roman. La suite va permettre de visualiser les possibilités les plus sordides d’enrichissement sur le malheur du peuple de base, sur l’absence d’intervention du pouvoir officiel, sur la détresse et l’extrême misère auxquelles sont soumis, n’en doutons pas, l’énorme majorité - silencieuse dans la mesure où étouffée – du peuple chinois, et qui fait froid dans le dos dans ce contexte actuel d’importance de plus en plus grande de la Chine aux niveaux économique et politique. (Bon sang, j’avais dit qu’on laisserait la politique de côté!)
   
   Le style adopté, s’agissant de faits relatés par un jeune garçon mort, est évidemment limite onirique, un peu évanescent. Alternativement très concret et allusif. Allié à la méconnaissance que, nous autres occidentaux avons du sort du peuple rural chinois, cela donne une narration qui n’est pas toujours aisée à suivre.
   
   Il faut pouvoir faire la part des choses entre les parties concrètes et les parties oniriques, moyennant quoi ce «rêve du village des Ding» devient alors un curieux OVNI littéraire. Qui vaut à son auteur d’être privé de parole.

critique par Tistou




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Les jours, les mois, les années - Lianke Yan

Conte chinois
Note :

   Dans la tradition du conte, atemporel et universel, il était une fois, on ne sait quand, en un pays sans nom, entre plaine et montagnes, des villageois brûlés par une terrible sécheresse. Tous fuient vers le nord, sauf l'aïeul, septuagénaire, car il a planté un pied de maïs dans son champ. Avec lui reste l'aveugle, pauvre chien aux prunelles incendiées par le soleil et qu'il a recueilli. En totale interdépendance, tous deux vont lutter durant une année pour que vive le plan de maïs.
   
   Comme dans tout conte, le héros affronte des épreuves ; à chaque nouvelle repousse succède un partiel dessèchement de l'épi ; entre enthousiasme et déréliction le vieillard et le chien doivent se battre : contre les rats affamés qu'il finissent par manger ; contre les loups que l'aïeul parvient à repousser par la seule force de son regard. Sentant venir leur fin, il tire au sort qui des deux survivra et enterrera l'autre: la pièce le désigne. Le vieillard creuse alors leur tombe et s'y allonge. Un temps reviennent la pluie et les villageois ; ils découvrent, sous le cadavre du chien, le corps de l'aïeul enlacé par les racines du plant de maïs : à moitié pourri il porte cependant sept beaux grains que sept jeunes garçons plantent dans sept champs.
   
   Ce chiffre sept, signe traditionnel du merveilleux, n'est pas le seul. Yan Lianke multiplie les synesthésies : la respiration du jeune plant rassérène l'homme et le chien au crépuscule ; le vieillard pèse la lumière, écoute "le grondement sourd des rayons", les fouette pour en briser l'ardeur, façons poétiques d'exprimer la conception chinoise de l'univers dont tous les éléments sont interconnectés ; clin d'œil à Baudelaire aussi… L'aïeul et ce chien qui verse des larmes humaines ne sont que deux formes de l'énergie vitale et l'un peut se réincarner en l'autre. Le vieillard possède des pouvoirs magiques, une extraordinaire force mentale et une résistance physique inimaginable à son âge. Sa volonté de vivre et sa pugnacité le haussent au-delà de la condition humaine, jusqu'à défier le soleil qu'il invective : "crois-tu que tu puisses triompher de moi? (…) Je suis ton aïeul, voyons!"
   
   C'est un hymne à la vie : même à un âge avancé l'homme et le chien doivent survivre car ils sont responsables l'un de l'autre. L'existence de chacun de nous ne prend sens que de l'affectueux souci d'autrui et ne trouve sa finalité que de se transmettre : l'aïeul fait don de son dernier souffle à cet épi comme à son enfant. Si "les jours, les mois, les années" s'égrènent inéluctablement, l'auteur invite à la sérénité intérieure : "Mort, où est ta victoire?"
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critique par Kate




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Le vieil homme et le pied de maïs
Note :

   J’ai du mal à imaginer qu’un érudit comme Yan Lianke ne connaisse pas Hemingway, et notamment "Le vieil homme et la mer" ! Remplacez la mer des Caraïbes par la région du Henan, en Chine (région d’où est issu Yan Lianke et siège de (quasiment ?) tous ses romans), la lutte contre l’espadon par celle que le vieil homme mène pour la survie d’un unique pied de maïs dans les montagnes du Balou complètement dévastées par une sécheresse sans nom, et vous avez un synopsis similaire.
   
   Il s’agit donc d’un court roman poignant sur la lutte sans espoir menée par le vieil homme resté seul au village, abandonné par tous du fait d’une sécheresse qui obère la récolte à venir et donc la survie du village lors de l’hiver qui suivra. Tous les paysans sont partis vers un ailleurs où, au moins, ils trouveront de quoi survivre, mais lui, le vieil homme, est resté, lucide sur le fait qu’il n’aurait pas tenu plus de trois ou quatre jours à cheminer sous un soleil de plomb le ventre vide. Enfin, il n’est pas vraiment seul puisqu’un vieux chien devenu aveugle du fait des croyances folles des hommes est resté avec lui. Et puis non, ils ne sont pas réellement tout seuls puisque, partant avec les autres initialement, et passant devant son champ il a vu un pied de maïs seul de son espèce qui avait levé et qui va devenir sa dernière raison de vivre ; tout mettre en œuvre pour que ce pied donne l’épi de maïs qu’il est censé donner.
   "Le pied de maïs avait cassé par le vent, ses feuilles pendaient dans le vide comme des doigts, frissonnantes dans la chaleur, leur délicatesse soyeuse, la tendreté de leur vert blessées désormais.
   L’homme et le chien déménagèrent pour s’installer sur le champ en pente.
   L’aïeul n’avait guère hésité ; de même qu’un vieillard voyant une pastèque presque mûre décide de s’installer près d’elle, de même il enfonça quatre pieux à côté du pied de maïs. Autour des pieux il attacha deux battants de porte, puis d’une natte de paille fit un toit. Enfin il s’y établit. Sur les piliers de sa cabane, il enfonça quelques clous sur lesquels il accrocha casseroles, cuillères et brosses. Il mit les bols dans un sac à farine qu’il suspendit sous la casserole. Dehors, il creusa un four. Pour le reste, il n’y avait plus qu’à attendre qu’une nouvelle pousse de maïs bourgeonne."
   

   Il va – ils vont, avec le chien aveugle, entité à part entière dans le roman – affronter les pires calamités : les rats, les rudes marches pour dénicher l’eau pour abreuver le pied de maïs, une meute de loups prêts à en découdre, puis finir par faire le sacrifice de sa propre vie comme quelque chose d’inéluctable.
   
   La Chine est sans aucun doute un pays dur et largement incompréhensible pour nous occidentaux sur le plan moral (à moins d’accepter que le concept de morale se résume à l’argent !). Yan Lianke n’adoucit pas son trait pour autant. C’est la Chine réelle qu’il nous donne à lire.
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critique par Tistou




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Intéressé !
Note :

    La population d'un village de montagne fuit la terrible sécheresse qui sévit. Seuls un vieil homme et son chien aveugle restent pour tenter de faire pousser, malgré le soleil et la manque d'eau, un pied de maïs. S'engage alors une véritable lutte contre les éléments, la mort, les rats et autres loups pour que l'épi de maïs voie le jour.
   
    Yan Lianke est un écrivain chinois et ça se ressent dans la lecture. On trouve des images que l'on ne trouve pas ou très rarement dans la littérature occidentale, dans lesquelles il est beaucoup question de couleurs, d'odeurs, bonnes ou mauvaises ; le vieil homme parle au chien qui comprend, mais ne répond pas.
   
   Je ne suis pas très habitué à ce genre de littérature, mais j'avoue avoir été intéressé et j'ai plutôt bien aimé. Je n'en lirais peut-être pas tous les jours, mais de temps en temps, je ne dis pas non !

critique par Yv




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Bons baisers de Lénine - Lianke Yan

Un projet grandiose
Note :

   Titre original, 受活
   
   "Dix ou vingt ans auparavant, lorsque la commune populaire avait cherché à les incorporer au territoire de l'une ou l'autre brigade, personne n'avait voulu de ces deux cents et quelques infirmes".
   
   Eclopés de toutes sortes, aveugles, manchots, naines, sourds ou muets, ils constituent le population de Benaise, un coin reculé des imaginaires monts Balou dans le Henan natal de Yan Lianke. Or, l'héroïne du roman, Mao Zhi, une ancienne de la 4ème Armée et de la base rouge de Yenan avait pensé bien faire dans les premiers temps de la République populaire : pour que Benaise profite des réformes, elle avait obtenu son rattachement au canton des Cyprès, district de Shuanghuai. Malheureusement, le “Grand bond en avant” puis la “Révolution culturelle” avaient apporté le malheur au pays si bien que des années durant elle rêva d'en "déjointer" Benaise pour satisfaire les villageois. Et voici qu'une occasion se présentait à la veille de l'An 2000.
   
   L'autre personnage-clé du roman est Liu Yingque, le chef du district, mandaté par le préfet pour administrer ce petit bout de Chine, près d'un million de personnes tout de même. Et ce jeune monsieur Liu, décrit de façon parfois sarcastique, ne manque pas d'ambition ! "J'ai constaté que tu étais un être grandiose" lui dira plus tard le gouverneur de la province. De fait, à sa résidence officielle, Liu possède une "salle de dévotions", sorte de temple à la gloire de sa carrière, où son propre portrait voisine avec ceux de Mao, Marx, Lénine, Staline, Lin Biao et consorts. Il rêve de devenir encore plus célèbre que le défunt grand Timonier grâce à un audacieux projet : édifier, perché dans la montagne, le mausolée des Âmes mortes pour doper le tourisme et l'économie de sa circonscription ! Il en avait fait part à un milliardaire singapourien venu pour des obsèques dans sa famille, mais l'homme de la diaspora s'étant éclipsé, Liu devra s'enquérir d'une autre source de financement. C'est ainsi qu'en déplacement dans les monts Balou, Liu découvrit les artistes éclopés de Benaise à la fête annuelle du village.
   
   Là surgit l'idée de génie afin de pouvoir acheter la momie de Lénine aux Russes désargentés et l'installer aux Âmes mortes. Faire de ces éclopés une troupe, puis deux, et organiser des tournées pour gagner des sommes folles d'abord dans son district, puis dans la province et à travers tout le pays. Et en même temps enrichir les paysans de Benaise et promettre à Mao Zhi de se séparer — se "déjointer" comme elle dit — du canton des Cyprès et du district de Shuanghuai, pour savourer entre infirmes un bonheur à l'écart des "gens-complets" et des pulsions du monde. Le roman montre effectivement le succès des artistes handicapés, depuis l'été jusqu'au début de l'année suivante et leur succès populaire culmine avec l'inauguration du mausolée et un premier boom touristique dans un élan hypercapitaliste. C'est alors que quelques problèmes vont surgir...
   
   Le "mythoréalisme", sorte de réalisme magique dont Yan Lianke est le farouche partisan — ainsi qu'il l'explique dans son essai "A la découverte du roman" — trouve ici son illustration. Le lecteur comprendra vite que les exploits absurdes de la troupe d'acteurs éclopés sont rigoureusement impossibles, mais l'auteur les décrit avec une précision confondante, hyperréaliste, tandis que l'argent afflue et que les benaisiens ne savent pas quoi faire de leur part des recettes. De même, le projet des Âmes mortes est minutieusement détaillé et autour du nouveau mausolée de Lénine des souvenirs d'autres leaders communistes seront regroupés, comme par magie, sans que cela pose problème, sauf avec... la Corée du Nord ! Et pendant ce temps, Liu Yingque se cache une autre réalité : sa femme a un amant et veut divorcer.
   
   L'importance de la nature, la place des fleurs, les assauts et sursauts de la météo quand hiver, printemps et été se bousculent, donnent à ce roman une étonnante saveur, mais une originalité plus grande encore est à trouver dans ses particularités formelles. L'ouvrage est divisé en livres : de 1 à 15, mais seulement dans l'ordre impair (Radicelles, Racines, Tronc, Branches, Feuilles, Fleurs, Fruits, Graines) et les chapitres, uniquement impairs eux aussi, sont suivis de notes, à la numérotation également impaire, qualifiées de "commentaires" bien que certains dépassent la longueur d'un chapitre. Dans ces commentaires en italique, une autre histoire de Chine se dessine, celle des événements dramatiques — "crime noir, malheur rouge") qui ont accompagné la collectivisation des terres (massacres de paysans dits riches à tort ou à raison), grande famine à la suite du Grand bond en avant, querelles stupides de la Révolution culturelle... Le passé de certains personnages se trouve ainsi extrait de la narration principale située en 1998-1999. Ces notes comprennent enfin une dimension ethnologique avec l'explication des mots tordus et souvent drôles qui émaillent le texte ; elles font référence au calendrier traditionnel, à des expressions dialectales, ou encore à des fêtes populaires qui ont cours à Benaise — fête des Dragons, fête des Phénix, fête des Anciens — y compris la "Benaisade", "grande cérémonie de la fin des métives" (les moissons), où Liu découvrit et apprécia les talents divers des éclopés.
   
   Impossible de terminer le compte-rendu de ce roman exceptionnel sans saluer le travail de la traductrice (Sylvie Gentil), notamment parce qu'elle a su rendre accessible aux lecteurs français les termes patoisants des paysans du Henan tels que Yan Lianke les fait s'exprimer.
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critique par Mapero




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De l’onirisme chez les enfants de Mao
Note :

   Pas étonnant que Yan Lianke ait dû démissionner de l’armée (il a commencé sa carrière à vingt ans comme "écrivain de l’armée") ! Si certains de ses romans sont, parait-il, appréciés en Chine et par les Chinois (et donc les autorités) d’autres – et comme par hasard les deux premiers lus "Le rêve du village des Ding" et "Bons baisers de Lénine" - ne cachent rien de la violence terrible des autorités, d’un pouvoir communiste omnipotent vis-à-vis du peuple, et notamment de sa partie la plus démunie et fragile ; les paysans.
   
   Yan Lianke le fait dans "Bons baisers de Lénine" aussi bien de manière explicite que de manière allégorique, sur le mode fable. C’est que le biais qu’il a choisi pour nous narrer cette histoire est complètement grotesque, d’un grotesque assumé comme d’ailleurs le pouvoir chinois, capable de laisser crever un Prix Nobel de la Paix en prisonnier politique, assume son côté grotesque et dangereux.
   
   Qu’on imagine : l’histoire est en fait celle d’un cadre local, Liu Yingque, chef de district dans la région du Henan, ambitieux comme un politique sait l’être et qui conçoit l’idée génialement foutraque de racheter la dépouille de Lénine pour l’installer dans son district et susciter ainsi un élan touristique qui génèrera un flot de revenus sur le district (et chez les obligés de Liu Yingque après qu’il se soit servi bien entendu). Dans le genre ; pourquoi ne pas avoir proposé de faire venir tous les ours polaires du Groenland sur la côte du Pas de Calais pour relancer le tourisme ?! Bon, mais c’est de la dépouille de Lénine dont il est question.
   
   Bien sûr, Liu Yingque ne table pas sur le fait que les Russes cèdent Lénine pour rien. Il faut de l’argent. Beaucoup d’argent. Qu’à cela ne tienne, Liu Yingque (et donc son papa, Yan Lianke) n’est pas avare en absurdité. Il existe dans son district un village "spécial", Benaise, où depuis des lustres les infirmes et les éclopés se regroupent (manchots, aveugles, sourds, paralytiques, muets, amputés,...), vivent là et s’organisent entre eux. Pas avare en absurdité et en grotesque, Liu Yingque conçoit donc l’idée que chacun de ces infirmes ayant dû compenser son handicap pour survivre en développant une ou des facultés pas ordinaires, ceci peut constituer en tant que tel autant de numéros de cirque qu’il suffit de faire tourner, d’abord aux environs, puis dans la Chine délicieusement inhumaine.
   
   Nous sommes dans un roman et donc ça marche. C’est le succès. L’argent rentre à flots et les artistes sont copieusement exploités – c’est d’ailleurs, à mon sens, là que la charge de Yan Lianke sur la perversité et l’inhumanité du régime est la plus violente.
   
   Benaise a toujours vécu un peu à part du monde réel – je dirais, du monde réellement déshumanisé qu’est le paradis communiste à la chinoise dans les campagnes ! – et est dirigée, de manière consensuelle plus qu’officielle, par Mao Zhi, ancienne combattante de l’armée populaire, rangée des cadres. Mao Zhi perçoit bien la perversité du dessein – et surtout de sa mise en œuvre – de liu Yingque et tente d’abord de s’y opposer, puis d’accompagner le projet en tentant d’en limiter la casse et de faire en sorte que les "Benaisiens" en tirent quand même profit. Version chinoise du pot de fer contre le pot de terre. Et là aussi, grosse charge contre l’omnipotence de l’Administration et du Parti.
   
   On le constate, la fable part sur des postulats hallucinés et l’onirisme, d’ordinaire plutôt sud américain, n’est pas loin. En outre, à l’instar d’un Andrea Camilleri qui truffe ses romans de "sicilianismes" qui posent quelques soucis à ses traducteurs, Yan Lianke invente ce qui serait un idiome des Benaisiens et se sert des notes de fin de chapitre (notes qui constituent parfois des chapitres entiers !) explicitant ces termes spécifiques pour faire avancer l’histoire, donner des explications sur les tenants et aboutissants d’un fait particulier, gloser. Le traducteur a dû s’amuser !
   
   Tout ceci fait de "Bons baisers de Lénine" un roman foisonnant, qu’un Gabriel Garcia Marquez ne renierait pas dans la forme, intéressant dans ce que Yan Lianke nous dit des manières et des vices d’une Chine post-maoïste, capitaliste mais communiste, schizophrénique et sans scrupules.
   
   Oui, vraiment, que cet ouvrage n’ait pas été apprécié parait logique !

critique par Tistou




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La fuite du temps - Lianke Yan

Le temps à rebours
Note :

   Si le temps fuit, en effet, c’est que Yan Lianke nous développe son histoire à rebours. On a la fin noir sur blanc dès les premiers chapitres et progressivement on remonte le temps pour toujours apporter un éclairage différent, ou parfois sérieusement modifier le jugement qu’on pouvait porter. Comme un roman choral en quelque sorte, dans lequel les membres du chœur seraient les unités de temps génération avant génération.
   
   Celui par lequel tout finit – mais donc le début de l’histoire que nous lisons – c’est Sima Lan, le chef d’un village des montagnes Balou, le village des Trois Patronymes, dans le Henan, province du Centre – Est de la Chine, fief de Yan Lianke dans la vraie vie de celui-ci. Sima Lan a 39 ans et il va mourir. Comme tous ses coreligionnaires, dans ce village on ne passe pas les 40 ans.
   "Crac.
   Sima Lan va mourir.
   Chef du village, Sima Lan a l’âge avancé de trente-neuf ans ; la mort vient de s’abattre sur sa tête et il sait qu’elle arrive à la date prévue. Il va quitter ce monde frais et vivant. Dans la ride profonde de la chaîne montagneuse des Balou, la mort a toujours eu une prédilection pour le village des Trois Patronymes."
   

   C’est l’occasion pour Sima Lan de se remémorer les évènements marquants de sa vie, d’abord récents puis dans les chapitres suivants les évènements antérieurs qui vont enrichir et relativiser la conception que nous pouvons percevoir de la situation. C’est très habilement réalisé et c’est aussi une occasion de plus pour Yan Lianke de mettre en exergue les plaies de la Chine actuelle et récente – disons depuis Mao ; les promesses non tenues, les trahisons bien comprises, la gangrène de l’argent-roi, la folie du pouvoir. On peut imaginer pourquoi le pouvoir chinois digère mal certains romans de Yan Lianke au point de les interdire de parution. Pourtant ce ne fut pas le cas de celui-ci.
   
   Le fil conducteur n’est autre que Sima Lan lui-même, depuis sa mort en tant que chef de village jusqu’à sa prime enfance, alors fils du chef. Sima Lan donc et la belle Sishi, son amie de cœur d’enfance, celle qui devait devenir sa femme, qu’il trahira et retrahira sur l’autel de l’ambition et du pouvoir. On se doute que la vie n’est pas si simple dans la ruralité chinoise, on n’imagine pas à quel point ce peut être terrible. Yan Lianke s’emploie à nous déciller des yeux dans cette plongée dans le monde rural de la Chine intérieure, de Mao à nos jours...

critique par Tistou




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Les chroniques de Zhalie - Lianke Yan

Yan Lanke, vous devez en avoir lu au moins un!
Note :

   Zhalie est une bourgade chinoise (imaginaire) dont le narrateur nous explique qu'il a été payé pour nous conter l'évolution de son état de hameau à celui de capitale régionale. Il ne nous cache pas qu'il a été royalement payé, mais cela ne l'assagit point et finalement, il s’acquitte de sa tâche mais..."la version déclenche un tollé, un concert sans fin de condamnations et d'insultes". Voyons cela.
   
   L'auteur commence son récit par un survol de l'Histoire commençant au 10ème siècle., mais c'est bien l'époque moderne qui nous intéresse, car c'est à ce moment-là, que la transformation a vraiment commencé.
   
   Une nuit, un rêve vient visiter tous les habitants de Zhalie, leur intimant de sortir de chez eux et de marcher ; leur indiquant que la première chose, bête, ou personne qu'ils croiseraient symboliserait leur avenir. Ils sortent et marchent.
   
   Nous allons tout particulièrement suivre les membres de la famille Kong et l'héritière de la famille Zhu que tout oppose, si ce n'est l'attraction refoulée que les deux héritiers éprouvent l'un pour l’autre. C'est que Kong Mingliang est la première personne que Zhu Ying a rencontrée cette nuit-là, alors que lui avait déjà trouvé un sceau officiel qui indiquait quel personnage important il était appelé à devenir.
   
   Mais pour l'instant, ils n'étaient rien, ni l'un ni l'autre. Zhu Ying, orpheline (son père ayant été lynché par les villageois), doit s'exiler. Kong Mingliang n'est qu’un voyou solitaire qui vit de rapines sur les convois de trains de marchandises qui passent près du village. Mais cet augure lui a donné de l'ambition, aussi décide-t-il de passer à la vitesse supérieure (puis supersonique) en recrutant peu à peu tout le village dans son entreprise de pillage, pour le plus grand bien matériel de tous. Les autorités, maire et même responsable régional se doutent sans doute de quelque chose, mais ils font mine de ne rien savoir car, en ce "Grand Bond en avant", tout ce que Pékin leur demande, c'est de fournir les meilleurs chiffres de progression possible et de ce côté-là, tout va bien, le village et la population ne cessent de s'enrichir.
   
   Zhu Ying, de son côté , est devenue très riche aussi, ayant haussé la prostitution au niveau de l'industrie de luxe. Evidemment, ces deux-là vont se revoir...
   
   Yan Lianke nous fait de tout cela un récit grand-guignolesque que rien ne limite, dont rien n'entrave la fantaisie. Ce parti-pris vous vaudra de remarquables morceaux de bravoure. On nous montre un monde qui est solidaire du personnage ; par exemple, s'il est seul et triste, le froid s'installe et tout gèle, quand il triomphe, fleurs et fruits apparaissent instantanément sur tous les végétaux environnants. Des immeubles peuvent apparaître en quelques heures etc. Tout est possible chez Yan Lianke, et tout est beau. La charge poétique de son récit est énorme et omniprésente, et le récit est parsemé de moments qui ne sont là que parce qu'ils sont beaux. Un régal pour le lecteur. C'est que, nous explique l'auteur dans sa préface, de toute façon, nous vivons bel et bien dans "une réalité (…) où l'impossible est possible", les choses étant devenues absurdes, irrationnelles, le défit pour les écrivains chinois modernes était d'inventer une littérature qui puisse les exprimer. C'est ce qu'il appelle (avec d'autres) le "mythoréalisme", faisant remonter cette façon de faire à "La métamorphose" de Kafka. Face à l'absurdité du monde chinois, "quel sens y aurait-il à débattre de la rationalité ou de l'irrationalité des tumultes et des accalmies visibles du flot ?" Ce qui importe, c'est de montrer le monde.
   
   Yan Lanke, vous devez en avoir lu au moins un. C'est vraiment indispensable.
   Et à propos, je ne vous avais pas tout dit :
   "la version déclenche un tollé, un concert sans fin de condamnations et d'insultes grâce auquel elle obtint le statut d’œuvre remarquable et se mit à circuler sous le manteau dans la ville."
   ↓

critique par Sibylline




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Mythoréalisme, dit-il...
Note :

   Dans une préface, "Chine, littérature et mythoréalisme" (d’après une formulation imaginée par Brigitte Duzan), Yan Lianke se montre étonnamment disert et clair sur la difficulté qu’il rencontre, sur celles que rencontrent les auteurs chinois, dès lors qu’ils veulent se montrer un tant soit peu critiques du mode de fonctionnement du régime actuel ou de la situation réelle du pays. Il l’explique dans la préface :
   "La Chine contemporaine s’est lancée à bride abattue dans la course pour faire mieux, et plus vite, que l’Europe et les Etats-Unis en deux siècles. En conséquence de quoi il n’y a plus ni règles ni processus, la fin les a remplacés. Des raccourcis qui ne trient plus parmi les moyens sont devenus développement, richesse, héroïsme, l’échelle et l’intelligence qui mènent à la réussite. Pouvoir et argent se sont unis pour pervertir les âmes. C’en est au point que sur cette vieille Terre peuplée d’un milliard quatre cent millions d’habitants il n’est pas un jour, pas une heure où ne se produise quelque évènement tellement alarmant qu’on n’en finit pas de le ruminer. Elle s’en pare d’une absurde complexité, devient le théâtre d’un chaos confus où de la beauté et de la laideur, de la bonté et de la cruauté, du bien et du mal, de la fiction et de la réalité, de ce qui a de la valeur ou ne fait pas sens, il n’y a plus moyen de juger, pas plus que de démêler ce qui relie entre eux ces faits et ces incidents. Toutes les explications que l’homme pourrait y trouver restent aussi silencieuses que des aimants pointés vers la terre nue, avec un magnétisme aussi disparu que le météorite qui s’est abîmé dans l’océan.
   …/…
   Les évènements s’y produisent selon des principes et des règles que nous ne discernons pas, que nous n’arrivons pas à toucher du doigt, que nous ne pouvons même éprouver.
   Telle réalité procède d’une nouvelle logique, de nouvelles manières de raisonner.
   D’une forme d’existence commune qu’on peut qualifier de "mythoréaliste".
   …/…
   La réalité chinoise nous contraignait à une nouvelle forme d’écriture.
   Cette réalité, cette histoire qu’aucune logique ne venait justifier ont provoqué l’accouchement de la littérature dite "mythoréaliste", soit une manière littéraire originale de montrer une réalité invisible, de la mettre en évidence alors qu’elle est dissimulée, de la décrire quand elle est "inexistante".
   …/…
   Le mythoréalisme n’a pas été créé en tant que doctrine, il n’est né ni du cerveau de l’auteur ni de sa plume, mais provient intégralement des individus et des faits d’une réalité chinoise que son absurdité ordinaire rend irrationnelle aux yeux du monde."
   

   Mythoréalisme donc. Vous voyez "Cent de solitude", de Gabriel Garcia Marquez ? Imaginez-le assaisonné à la sauce chinoise, replacé en contexte chinois, et vous trouverez une terrible parabole qui n’hésite pas à emprunter au merveilleux, à la magie s’il le faut, pour dérouler son propos.
   
   Et le propos des "Chroniques de Zhalie" c’est quoi, me demanderez-vous ? C’est une histoire passionnante qui raconte le passage ultra rapide d’un village rural montagnard (du Henan par exemple !) de deux cents âmes à une méga métropole de 20 millions d’habitants sur quelques dizaines d’années par la mise en œuvre d’une ambition féroce, démesurée et sans limites d’un jeune homme, Kong Mingliang, voleur de son état au début de son ascension, qui s’associe – pour l’exploiter en fait – à Zhu Ying (de la famille Zhu ennemie des Kong), prostituée et géniale tenancière de maison de plaisir à ce moment. Oui, c’est de là que part la prospérité de Zhalie.
   
   Kong Mingliang et Zhu Yin sont les deux fils rouges de cette histoire. Leurs ascensions et chutes respectives sont les détonateurs de cette "mythoréalité" invoquée par Yan Lianke.
   Mais Zhalie n’est que l’habit de la Chine en réalité et ce que nous décrit Yan Lianke, c’est comment ce pays, au mépris de toute morale, au mépris des moyens pourvu qu’importe la fin, a conduit un développement inouï et probablement dangereux pour tout le monde.
   L’importance de l’argent, telle qu’elle est décrite dans tous les romans de Yan Lianke que j’ai pu lire, ne fait pas défaut dans "Les chroniques de Zhalie" et a remplacé ce que nous autres Européens respectons encore : au moins une certaine "morale". Quand l’absolutisme est au pouvoir, il est vrai qu’il est plus facile de s’abstraire de toute morale. Pourvu que le gain financier, gain de pouvoir soit à l’arrivée alors trahissons, renions et que vogue la galère !
   
   L’écriture, bien que parfois très onirique, est parfaitement adaptée au discours. La lecture de cette histoire singulière est très prenante et en dit long sur ce pays si mal connu. En même temps, le mieux connaître n’est pas forcément rassurant !

critique par Tistou




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Un chant céleste - Lianke Yan

Conte cruel
Note :

   Le réalisme magique, choix d’écriture fictionnelle cher à Yan Lianke, confère à ce récit profondeur et poésie. Au village de You, perdu au cœur des monts Balou, terre généreuse où murissent blés et maïs, You Sipo lutte pour s’occuper de ses quatre enfants, dépourvus de prénoms, tous atteints d’épilepsie transmise par leur père You Shitou qui a abandonné les siens et s’est donné la mort.
   
   L’auteur maîtrise l’art du conte traditionnel où le merveilleux s’allie à la réalité parfois cruelle, où le fil narratif tisse la violence à la célébration de la nature afin d’éveiller les consciences. Cette fable se déploie comme un chant à la louange de l’amour maternel, du courage et de l’abnégation de You Sipo pour que ses petits deviennent des "gens complets", des êtres humains comme les autres.
   
   A dix-huit ans, You Shipo chantait au jour de son mariage avec You Shitou un air d’opéra.
   Tout était bonheur et espoir. Mais naquirent trois filles et un garçon tous "idiots" ; "Mon père souffrait d’épilepsie" avoua You Shitou au médecin qui ne sut que répondre "C’est une maladie qui se transmet en sautant les générations ; même le plus fameux serait incapable de la guérir. Rentrez chez vous et réfléchissez à ce que vous pouvez faire pour ceux-là" : non coupables mais responsables, les parents !
   
   Le père se noya de désespoir, "tué par la peur de l’avenir" ; You Sipo entreprit alors de lui faire payer sa lâcheté, le harcelant de ses propos injurieux : alors You Shitou apparaissant tel un fantôme, tenta de se racheter en la guidant de ses conseils : cette prosopopée constitue le principal ressort magique du récit.
   
   You Shipo peinait à faire rendre sa terre et à canaliser ses idiots, rejetée par les paysans du village dont elle avait ruiné la réputation, censée porter malheur et "transmettre le crétinisme" lors d’une naissance. A cinquante ans elle avait réussi à marier son aînée à un boiteux retardé mental, la seconde à un borgne : deux couples aux vies misérables...
   
   Voici qu’à vingt-huit ans déjà la troisième réclamait un époux, non un attardé comme ses sœurs mais un "gens complet". Témoin de ses relations incestueuses avec son frère, la mère partit lui chercher homme. You Shitou mit sur sa route Wu Shu, veuf pauvre mais complet, véritable "arnaqueur" qui exigea blé et économies. You Sipo se laissa tout voler pourvu que sa fille N° 3 ait un époux normal. Mais voici que surgit le gendre borgne : la N° 2 enceinte allait mal et un vieux praticien avait prescrit pour la guérir une décoction d’os d’un proche parent : la potion, c’est le second ressort magique, la seconde terrible épreuve pour la mère. Pourtant déjà dépouillée de tous ses biens elle n’hésite pas : pour sauver sa fille les os de son mari feront l’affaire. !
   
   Ce conte cruel classique rappelle tous les parents à leurs responsabilités ; aucun de leurs enfants n’est condamné, il leur faut juste tout faire pour leur avenir, tout donner, jusqu’à leur propre vie si besoin.
   
   On note que le thème des "gens complets", opposé aux anormaux, aux handicapés semble récurrent chez Yan Lianke, signe de son empathie pour les plus faibles ?

critique par Kate




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À la découverte du roman - Lianke Yan

Manifeste du mythoréalisme
Note :

   Le romancier Yan Lianke défie la censure et se rebelle contre les conventions du réalisme chinois en littérature. Il cherche une forme romanesque apte à rendre compte des bouleversements de notre monde, parfois incompréhensibles car les causes nous échappent. De quel réel parlent les romanciers, chinois ou non ? Selon quels types de causalités en articulent-ils les divers composantes ? Après avoir analysé les caractéristiques du roman occidental du 19° siècle puis du 20°, Yan Lianke en vient à ouvrir une nouvelle voie, celle du "mythoréalisme".
   
   Il déplore que le "réalisme à la chinoise" reste soit "fallacieux" — restituant une image contrôlée et falsifiée de la réalité — ou "mondain", superficiel et souvent vulgaire : "Dès la révolution la littérature s’est trouvée enchaînée, obligée de descendre au niveau du réel mondain et même fallacieux... un processus rétrograde dont tels des bœufs menés par leur maître, nous avons du mal à nous affranchir" (...) "l’écrivain chinois alimente le moulin du réalisme socialiste"... "la littérature chinoise est aujourd’hui tenue à certains engagements par le système (...) Si la littérature n’a pas le droit de se confronter à l’actualité et de souligner les problèmes qui en découlent, parler de réalisme devient ridicule". La plupart des écrivains chinois s’autocensurent et Yan Lianke s’en prend à eux avec virulence, affirmant que "le réel fallacieux leur permet de prospérer" car "l’honorabilité de l’écrivain est devenue monnaie d'échange" (...) "plus il brade sa dignité et plus on lui distribue honneurs et richesses". "Difficile alors de [le] pousser à la résistance et d’encourager la dissection de l’idéologie politique et sociale". En Chine, "douter et interroger ne semble plus être le rôle des intellectuels" ; n’en va-t-il pas de même en Occident ? Néanmoins l’auteur n’est pas seul à s’insurger : quelques uns, comme Lu Xun et Mo Yan suivent la même voie.
   
   Pour Yan Lianke seuls le réalisme "vital" — celui de l’expérience et de la vie — et spirituel, celui qui éclaire les profondeurs de l’esprit et de l’âme humaine donnent profondeur à la fiction. L’auteur reste admiratif des grands romanciers du 19ème siècle : Balzac, Stendhal, Flaubert, Tolstoï et Dostoïevski car ils ont su disséquer leur époque et créer des personnages archétypaux, à la psychologie complexe, à la fois lumineux et sombres. Mais ceux-ci restaient déterminés, autant par leur caractère que par leur environnement social, dans un monde où tout événement trouvait son explication selon le principe de "causalité absolue" : "héros que des milliers de fils lient à la société au point de rendre les uns indissociables de l’autre". Cet univers fictionnel dépourvu de hasard a atteint ses limites au 20° siècle, selon Yan Lianke, lorsqu’avec Kafka a surgi la "causalité zéro" : Samsa s’est réveillé métamorphosé en cloporte, sans aucune explication. Ce qui advient n’a plus de cause, surgissent le pur hasard, l’absurde tragique de la condition humaine. Yan Lianke préfère la voie médiane de la "semi-causalité", à l’œuvre dans "Cent ans de solitude" de Garcia-Marquez ou "La Peste" de Camus. À la causalité absolue se mêle une part de contingence, d’ambiguïté : Un peut-être qui balance et fait en souriant la navette entre le "c’est tout à fait possible" à la Tolstoï et le "c’est rigoureusement impossible" de Kafka. Ce "réalisme magique"" le réel demeure invisible et caché sous la réalité",— la causalité interne —, l’auteur le nomme le "mythoréalisme" et espère en convaincre les romanciers chinois contemporains ; reste à déterminer, "si nous saurons vraiment nous défaire des contraintes et des habitudes du réalisme à la chinoise". Selon Yan Lianke, "Le clan du sorgho rouge" de Mo Yan constitue le plus bel exemple actuel de ce mythoréalisme qui, depuis des millénaires, nourrit les contes.
   
   Puisque le réalisme classique, l’absurde, et le réalisme socialiste sont frappés d’obsolescence, Yan Lianke incite les romanciers, chinois ou non, à élaborer une nouvelle forme romanesque plus propre à restituer les chaos du monde contemporain, à en rechercher les causes cachées, ces forces qui interagissent à notre insu et que nous prenons pour le hasard. Cet essai polémique nous invite à questionner notre propre présence au monde.

critique par Kate




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