Lecture / Ecriture
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Auteur du mois de août & septembre 2017
Lianke Yan

   Pour les mois de août & septembre 2017, notre auteur sera
   
   
Lianke YAN
   
   parce qu'il ne peut y avoir de site littéraire un peu sérieux sans que ses livres y soient au moins évoqués...
   
   Aussi, pour ce bel été, au travail ou en vacances, au fond du lit, de la chaise longue, de la plage, dans le train de banlieue ou de grande ligne, vers le bureau ou en route vers le soleil, vous pouvez choisir n'importe quel livre de
   
   
Lianke YAN
   
   vous en régaler (ou non) et nous adresser vos commentaires. A

   
   

   
   postmaster@lecture-ecriture.com

   
   Ils seront mis en ligne ici le 31 septembre 2017.
   
   N'êtes-vous pas tenté, puisque vous aimez lire?
   
   N'hésitez pas. Participer à nos auteurs du mois rend plus intell cultivé.
   
   Si, intelligent aussi.

Biographie

   Yan Lianke (阎连科) est un romancier chinois né en 1958. Il a été militaire et écrivain officiel de l'armée jusqu'en 2004, ce qui n'empêche pas ses romans d'être une peinture féroce de la société chinoise.
   Le Prix Franz Kafka lui a été attribué en 2014 pour l'ensemble de son œuvre.

Bibliographie ici présente

  Servir le peuple
  Le rêve du village des Ding
  Les jours, les mois, les années
 

Servir le peuple - Lianke Yan

Mais se servir d’abord!
Note :

   Servir le peuple
   
   Ecrivain chinois né en 1958 dans la province du Henan, malgré de nombreux prix, il a beaucoup de problèmes avec la censure.
   
   "Servir le peuple", quelle noble devise et quelle noble cause, le soldat Wu Dawang va devoir se mettre au service de cette phrase grandiose.
   
   Wu est l’intendant et le cuisinier du colonel et de son épouse, de 20 ans sa cadette Liu Lian (Petite Liu), il est marié dans sa province natale et a un garçon, sa vie s’écoule comme celle de milliers de soldats.
   
   Le colonel doit s’absenter pour un séminaire de 2 mois, voilà Wu et Liu seuls dans cette grande maison. Dans la cuisine de Wu, le colonel a posé une pancarte avec un slogan peint dessus «Servir le peuple». La cohabitation semble normale, mais pas pour longtemps, Liu dit à Wu, si la pancarte est changée de place, cela veut dire que je t’attends à l’étage, et le soir même la pancarte n’est plus à sa place habituelle. A l’étage, Wu découvre la femme du colonel dans une tenue des plus légères, mais résiste à la tentation et rentre à la caserne. Suite à un coup de téléphone de Liu, Wu est convoqué par son officier instructeur, qui lui rappelle que servir le colonel, c’est aussi servir son épouse. Wu qui est un homme de devoir, s’exécute, de bon cœur finalement. Commence alors 2 mois de ce qui sera un mélange du «Dernier tango à Paris» et de «La grande bouffe». Mais la passion s’étiole, par accident, la flamme sera rallumée par la casse accidentelle d’un portrait de Mao. Dès lors la destruction systématique des icônes du régime maoïste va devenir un aphrodisiaque indispensable. Mais le colonel revient et avec lui la politique, et la probable dissolution du régiment. Wu part en permission, Liu lui annonce qu’elle est enceinte, quel sera leur avenir?
   
   Elle a 32 ans, son mari est vieux, son amant, Wu en a 28. Il voit son épouse un mois par an. Liu et Wu ont sacrifié une partie de leur jeunesse; lui, en travaillant d’arrache pieds pour donner une vie meilleure à sa famille, et obtenir pour eux le droit de venir vivre en ville; elle, en acceptant d’épouser cet homme plus âgé (que sa première femme venait de quitter), contre un statut social de femme de colonel et une vie matérielle agréable, mais qui deviendra vite ennuyeuse.
   
   Une belle récréation, mais il y aura peut être un prix à payer?
   
   Amusante, hors-norme, et amorale, cette histoire d’amants qui vivent leur passion est vraiment jubilatoire. Quand en plus la politique et le régime s’en mêlent avec le détournement dans tous les sens possibles du slogan «Servir le peuple», cela donne un très curieux conte moderne, pas à la gloire des gouvernements chinois et des passe-droits qui semblent monnaies courantes! Il est dommage que la fin me paraisse un peu précipitée.
   
   
   Extraits :
   
   - On peut dire que la vie a rejoué la fiction «Servir le peuple»
   
   - Le passé de Liu Lian était une montagne noyée dans la brume en toute saison.
   
   - Aucun doute possible: il ne pourrait plus, une fois mort, continuer sa liaison avec Liu Lan.
   
   - Servir un officier supérieur c’est servir le peuple.
   
   - Il ne comprenait pas comment il pouvait s’ennuyer lorsqu’il était couché avec sa femme.
   
   - Sa vie sexuelle commençait, mais l’amour était mort.
   
   - Toutes les femmes du monde t’envient d’avoir épousé le colonel.
   
   - La pancarte semblait maintenant avoir des jambes. Chaque fois qu’elle pensait à lui, la pancarte apparaissait derrière son dos.
   
   - Le lit ne présentait plus pour eux le moindre intérêt. Tout était bon pour remplacer le lit.
   
   
   
Titre original :Wei renmin fuwu

critique par Eireann Yvon




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Le rêve du village des Ding - Lianke Yan

Sida et corruption
Note :

   Il est important de savoir que ce roman, qui dénonce une attitude coupable d’autorités chinoises, à divers plans de responsabilité, est interdit en Chine et son auteur, nous informe la quatrième de couverture, privé de paroles, ce qu’on peut croire aisément vu le comportement déjà au plan international de la Chine. (Il est d’ailleurs étonnant à cet égard que les abus de la Chine vis-à-vis des diverses libertés, à commencer par celle d’expression de ses propres citoyens, ne soit pas davantage évoquée. Comme si la Chine terrorisait, comme si entrer en conflit d’opinion avec elle était impossible!)
   
   Partant de cet état de fait, ce roman, et sa lecture, prennent en quelque sorte une dimension politique. On tâchera d’en faire abstraction pour ne considérer que l’intérêt et la qualité littéraires de l’œuvre.
   
   Plaine du Henan, Chine profonde, celle dont on ne parle pas ni même peut-être en Chine même, époque contemporaine, nous sommes au village des Ding. Synonyme de «trou-du-cul du monde», enfin au moins de Chine!
   
   L’organisation des autorités au niveau du village, et au-delà de la région proche, relève d’un à peu-près qui autorise toutes les corruptions et tous les actes de prévarication. (C’est bien probablement sur cet état de fait exposé que le roman est interdit.) Le grand-père Ding n’est pas de cette cohorte de profiteurs, et son statut d’ancien instituteur en fait un personnage respecté et important du village. Hélas, un de ses fils n’a pas eu ces scrupules, et a honteusement fait fortune lorsqu’une campagne de prélèvement de sang a été instituée, dans des conditions d’hygiène … absentes. Au beau milieu du début de l’épidémie de Sida. Il a donc fait fortune et tous ceux qui ont cru devenir riches en vendant leur sang deviennent sujets à fièvres, de terribles fièvres qui s’avèrent mortelles. En fait de fièvre, c’est bien entendu de Sida dont il s’agit. Le village est décimé. Le grand-père fait ce qu’il peut pour soulager ses concitoyens. Le fils enrichi s’en fout tant et plus. La colère gronde à telle enseigne que son tout jeune fils – et petit fils du grand-père – est littéralement lynché. Mort, c’est lui qui va nous raconter ce «rêve du village des Ding» depuis l’au-delà probablement! C’est le départ de ce roman. La suite va permettre de visualiser les possibilités les plus sordides d’enrichissement sur le malheur du peuple de base, sur l’absence d’intervention du pouvoir officiel, sur la détresse et l’extrême misère auxquelles sont soumis, n’en doutons pas, l’énorme majorité - silencieuse dans la mesure où étouffée – du peuple chinois, et qui fait froid dans le dos dans ce contexte actuel d’importance de plus en plus grande de la Chine aux niveaux économique et politique. (Bon sang, j’avais dit qu’on laisserait la politique de côté!)
   
   Le style adopté, s’agissant de faits relatés par un jeune garçon mort, est évidemment limite onirique, un peu évanescent. Alternativement très concret et allusif. Allié à la méconnaissance que, nous autres occidentaux avons du sort du peuple rural chinois, cela donne une narration qui n’est pas toujours aisée à suivre.
   
   Il faut pouvoir faire la part des choses entre les parties concrètes et les parties oniriques, moyennant quoi ce «rêve du village des Ding» devient alors un curieux OVNI littéraire. Qui vaut à son auteur d’être privé de parole.

critique par Tistou




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Les jours, les mois, les années - Lianke Yan

Conte chinois
Note :

   Dans la tradition du conte, atemporel et universel, il était une fois, on ne sait quand, en un pays sans nom, entre plaine et montagnes, des villageois brûlés par une terrible sécheresse. Tous fuient vers le nord, sauf l'aïeul, septuagénaire, car il a planté un pied de maïs dans son champ. Avec lui reste l'aveugle, pauvre chien aux prunelles incendiées par le soleil et qu'il a recueilli. En totale interdépendance, tous deux vont lutter durant une année pour que vive le plan de maïs.
   
   Comme dans tout conte, le héros affronte des épreuves ; à chaque nouvelle repousse succède un partiel dessèchement de l'épi ; entre enthousiasme et déréliction le vieillard et le chien doivent se battre : contre les rats affamés qu'il finissent par manger ; contre les loups que l'aïeul parvient à repousser par la seule force de son regard. Sentant venir leur fin, il tire au sort qui des deux survivra et enterrera l'autre: la pièce le désigne. Le vieillard creuse alors leur tombe et s'y allonge. Un temps reviennent la pluie et les villageois ; ils découvrent, sous le cadavre du chien, le corps de l'aïeul enlacé par les racines du plant de maïs : à moitié pourri il porte cependant sept beaux grains que sept jeunes garçons plantent dans sept champs.
   
   Ce chiffre sept, signe traditionnel du merveilleux, n'est pas le seul. Yan Lianke multiplie les synesthésies : la respiration du jeune plant rassérène l'homme et le chien au crépuscule ; le vieillard pèse la lumière, écoute "le grondement sourd des rayons", les fouette pour en briser l'ardeur, façons poétiques d'exprimer la conception chinoise de l'univers dont tous les éléments sont interconnectés ; clin d'œil à Baudelaire aussi… L'aïeul et ce chien qui verse des larmes humaines ne sont que deux formes de l'énergie vitale et l'un peut se réincarner en l'autre. Le vieillard possède des pouvoirs magiques, une extraordinaire force mentale et une résistance physique inimaginable à son âge. Sa volonté de vivre et sa pugnacité le haussent au-delà de la condition humaine, jusqu'à défier le soleil qu'il invective : "crois-tu que tu puisses triompher de moi? (…) Je suis ton aïeul, voyons!"
   
   C'est un hymne à la vie : même à un âge avancé l'homme et le chien doivent survivre car ils sont responsables l'un de l'autre. L'existence de chacun de nous ne prend sens que de l'affectueux souci d'autrui et ne trouve sa finalité que de se transmettre : l'aïeul fait don de son dernier souffle à cet épi comme à son enfant. Si "les jours, les mois, les années" s'égrènent inéluctablement, l'auteur invite à la sérénité intérieure : "Mort, où est ta victoire?"

critique par Kate




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