Lecture / Ecriture
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Auteur des mois d'avril & mai 2017
Nick Tosches

   Nous adorons les contrastes, vous le savez bien. Le précédent auteur du mois était Alain Robbe-Grillet , et encore avant, venait Amitav Ghosh. Avouez qu'ajouter Nick Tosches par là-dessus, c'était rigolo. Alors voilà :
   
   Il n'y a qu'avec la lecture, qu'on peut faire ça.

   
   
   

Biographie

   AUTEUR DES MOIS D'AVRIL & MAI 2017
   
   Nick Tosches, né en 1949 à Newark, dans le New jersey, d'un père italien et d'une mère irlandaise, a grandi à New York.
   
   Divers petits boulots remplacent les études et ses premiers textes sont d'abord publiés dans des magazines de rock.
   
   Il est l'auteur de plusieurs biographies, d'ouvrages de référence sur la musique moderne nord américaine et de polars, mais aussi de poésies.

Bibliographie ici présente

  La religion des ratés
  Country. Les racines tordues du rock'n'roll
  Héros oubliés du rock'n'roll : les années sauvages du rock avant Elvis
  Les Pièges de la nuit
  La Main de Dante
  Confessions d'un chasseur d'opium
  Night train
  Moi et le diable
  Le Roi des Juifs
 

La religion des ratés - Nick Tosches

Loteries clandestines
Note :

   Nick Tosches est connu pour sa biographie de Jerry Lee Lewis ("Hellfire"), sa passion pour le jeu et son intérêt pour la mafia. "La main de Dante" (2003) et "Le roi des Juifs" (2006) sont ses deux derniers ouvrages traduits en français, mais il est devenu célèbre dès son premier roman noir paru en 1988 aux États-Unis,  traduit par Jean Esch et publié sous le titre  «La religion des ratés».
   
   L'un des protagonistes nous explique quelle est cette religion, c'est "la chance" que les joueurs invétérés croient avoir. L'histoire nous plonge dans l'univers des loteries clandestines. Le récit suit les aventures de Louie, un petit usurier qui survit par diverses combines et est amoureux de la belle et rétive Donna Lou. Ce Louie est le neveu d'un certain oncle John, alias Giovanni Brunellesches, qui doit le début de son ascension à Il Santo, le fameux mafioso qui reçut cinq balles dans la tête un jour de septembre 1930 alors qu'il était sagement assis dans sa cuisine. Giovanni à son tour est devenu un vieux mafieux et un amateur de gros cigares;  il est installé à Newark mais il compte bien rentrer dans la Péninsule, après une dernière grosse arnaque. Or les loteries truquées c'est aussi le "bizness" de l'inquiétant Frank, alias Il Capraio, dont le repaire n'est autre que la salle aux rideaux tirés au fond du bar louche de Giacomo l'ex-taulard. L'oncle Giovanni et Il Capraio se connaissent depuis des lustres et se détestent depuis toujours. Il Capraio fait régler ses comptes par son habile porte-flingue, Joe Brusher, qui, lui, rêve de partir avec sa Buick direction la Floride. Entre les deux vieux caïds, la partie est serrée. La fin surprenante.
   
   Le lecteur en apprendra peut-être sur le billet vert, son histoire et ses illustrations, mais il se perdra plus certainement dans les détails des arnaques sur le loto; il trouvera à coup sûr intérêt à la description d'un milieu, arrosé, daté et pittoresque. Dans les bars croisent des figures grotesques comme Goo-Goo Mangiacavallo et naissent des conversations inoubliables
   
   "Louie resta assis là à boire pendant environ deux heures. Il avait déjà ingurgité une forte quantité d'alcool et, requinqué par le repas qu'il venait d'avaler, il devint plus bavard. Ayant débuté par des commentaires sur la future saison de football, le barman et lui en vinrent —tout naturellement semble-t-il — à discuter pour savoir pourquoi chaque Kennedy qui succédait à un autre était encore plus pourri que le précédent. Ce qui les amena —tout naturellement une fois encore— à évoquer la qualité du basilic que l'on trouvait par ici. De là, la discussion dériva vers la propagation des lesbiennes, la nécessité de revenir à la messe en latin, et ces deux constations malheureusement irréfutables: premièrement, l'archevêque et le maire de New York étaient pédés comme des phoques et, deuxièmement, les côtes de porc de chez Ottomanelli n'étaient plus ce qu'elles étaient." (Extrait, page 238)
   

   La couleur locale est ici ambiguë, un pied aux States et l'autre au Mezzogiorno. D'une part, Nick Tosches utilise assez de vocabulaire italien pour donner aux mafiosi leur couleur vraie, comme on saupoudre de parmigiano une bonne assiette de pâtes pour en révéler la saveur. D'autre part, la proximité du quartier financier et la lecture du Wall Street Journal inspirent à Louie ses premières spéculations dignes du "capitalisme de casino": il achète des actions Nomura après avoir fait un fructueux aller-retour sur le platine alors en forte hausse. Sur le trottoir, devant son bistro, Giacomo aperçoit la silhouette des tours jumelles. Une époque révolue, je vous dis: la jeune cliente du bar adorait même Bruce Springsteen — c'est tout dire.
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critique par Mapero




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Son premier roman
Note :

   C'est Sibylline, du site Lecture-Ecriture qui m'a récemment interpellé car l'auteur du mois (en fait avril et mai 2017) sur son site, c'est Nick Toshes et qu'elle était étonnée de ne rien voir de lui chez moi. Normal, je ne connaissais pas.
   
    Nick Toshes est poète, écrivain, biographe et journaliste spécialiste du rock étasunien. Dans sa bibliographie, j'ai choisi son premier roman, écrit en 1988 et traduit chez Gallimard en 1996 (il aurait bénéficié d'une première traduction et sortie chez Gérard de Villiers en 1989, sous le titre "Les pièges de la nuit", si Wikipédia dit vrai).
   
   Voilà un vrai roman étasunien, ça fleure New-York, les petites arnaques, les bars louches et leur fréquentation de drogués, alcooliques, joueurs, filles cherchant un mec pour la soirée et inversement, ... Les rues sont pleines de gens pauvres, largués par la société, qui se débrouillent. Et au milieu de tout cela Louie se promène, tente de récupérer l'argent qu'il a prêté, il s'est lancé dans la carrière d'usurier, mais Louie est trop gentil, n'a ni les méthodes, ni la violence des usuriers habituels, l'argent ne rentre donc pas si facilement...
   
   C'est un roman noir, mais pas seulement, Nick Toshes s'attarde longuement sur des pans entiers de la société new yorkaise, sur le racisme, le sexisme, le machisme, le féminisme, la pauvreté. C'est un langage direct, oral qui lorgne parfois très franchement sur la poésie. On visualise bien les situations, les dialogues pourraient être filmés, ils sont souvent drôles :
   "L'amour par téléphone, déclara le vieil homme d'un air solennel. C'est nouveau. Tu appelles, tu payes et la nana te cause. Ils en ont parlé à la télé dans l'émission de Donahue l'autre jour. Tu te rends compte ? Payer une bonne femme pour qu'elle cause ! C'est comme payer un oiseau pour voler !" (p.58)
   

   Certes, un peu machiste, mais c'est un peu le genre qui veut cela, on reste dans le genre roman noir étasunien des années 80/90, très masculin. Ma réserve -assez importante tout de même- viendrait de l'arnaque montée par Giovanni et que l'auteur raconte par le menu, et là, je dois dire que je fus largué, c'est technique et finalement peu important -pour moi (les chiffres, les chiffres, décidément ce n'est pas mon truc). Je suis parvenu à saisir l'essentiel du message sans comprendre l'arnaque dans les détails, j'avoue même avoir passé les -nombreuses- pages la décrivant assez vite.
   
   Malgré cela, je me dois ici de remercier Sibylline, car grâce à elle, j'ai découvert un auteur qui dans un genre parfois un peu superficiel se distingue par la profondeur de son propos et de ses personnages. Pas si mal.
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critique par Yv




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Le mieux pour éviter les pièges, c'est de dormir la nuit...
Note :

   Dans le quartier italien de Brooklyn à New-York, Louie exerce, si l'on peut parler de profession, un travail particulier qui aurait dû l'enrichir, mais les aléas de la vie ont voulu qu'il vit honorablement, sans plus.
   
   Il prête de l'argent à des taux usuraires, mais ses débiteurs sont bien obligés de passer par lui, ou par l'un de ses confrères qui sont souvent moins regardant que lui. Il ne leur met pas le couteau sous la gorge, et certains oublient de le rembourser.
   
   Il tâte aussi de la loterie parallèle, en marge de la loterie organisée et officielle, et parfois cela peut rapporter. Et il traîne de bar en bar, pour ses petites affaires qui ne peuvent avoir de bureau avec pignon sur rue. Et c'est dans l'un de ces troquets, celui où il possède ses habitudes, qu'il entend une conversation ayant pour rapport un certain Joe Brusher, un tueur notoire et un homme nommé Il Capraio. Ce qui met la puce à l'oreille de Louie, car Il Capraio qui est un vieux de la vieille dans le quartier, a des démêlés avec Giovanni, le grand oncle de Louie qui s'est retiré à Newark.
   
   Tout en continuant ses bricoles, Louie en informe Giovanni qui médite une parade. L'argent rentre et entre deux petits arrangements avec les chiffres du loto et prêts à taux usuraires, Louie passe son temps avec Donna Lou. Une liaison sulfureuse, mouvementée, intense et houleuse, passionnée et intermittente.
   
   Louie se dégote une nouvelle occupation, un nouveau moyen pour placer de l'argent, et fructifier sa mise de fonds. Il s'associe avec Goldstick propriétaire d'un PeepShow qui passe des petites annonces dans un journal spécialisé. Goldstick réalise et vend des films pornographiques via sa boutique Rêves & Co, et cela peut s'avérer une affaire juteuse auprès d'amateurs de fantasmes qui n'hésitent pas à payer cher pour voir leurs rêves se réaliser sur pellicule. Du moins c'est ce que pense Louie qui n'hésite pas à investir.
   
   Mais pour autant les démêlés obscurs entre Il Capraio et son oncle Giovanni prennent un tour funeste.
   
   Cette histoire, qui est plus un reportage sur la petite truanderie italienne de New-York qu'une véritable intrigue, pèche par un manque de rigueur. Peut-être est-ce dû à une traduction tronquée, d'autant plus que les scènes torrides de sexe sont exploitées. Il est vrai que cet ouvrage est publié sous les auspices de Gérard de Villiers, mais les autres romans de la collection ne souffrent pas d'une telle obsession dans le salace. Il faudrait pouvoir lire le texte dans sa version originelle.
   
   Tout tourne autour, ou presque des chiffres, du Loto et des taux usuraires, chiffres largement commentés, décrits, expliqués. Et la guerre, entre deux vieillards, d'origine italo-albanaise, n'est présente que parcimonieusement, même si elle est le fond même de l'histoire.
   Si l'on peut effectuer des rapprochements stylistiques et d'inspiration avec notamment pour les romanciers de la même époque avec Robin Cook (le Britannique) et Lawrence Block (avec notamment "Huit millions de façons de mourir"), je pencherais plutôt vers les grands anciens de la littérature noire américaine, avec les romans de gangsters et d'atmosphère écrits par William Riley Burnett ou Marvin H. Albert, la rigueur de l'intrigue en moins.
   Toutefois certaines réflexions émises par Louie ou Il Capraio valent le détour.
   Ainsi Louie donne sa version de l'esclavage à Donna Lou :
   "Les Noirs et les Blancs ont toujours fait la guerre, profitant de toutes les occasions pour réduire l'autre en esclavage. Et ne t'imagines surtout pas que l'esclavage c'est du passé. Il n'y a que l'emballage qui change. Celui qui trime toute sa vie pour payer son loyer et remplir son assiette n'est rien d'autre qu'un esclave, même si chaque mois son maître lui donne quelques billets qu'il sera obligé de rendre aussitôt pour payer son loyer et remplir son assiette. Bien sûr on peut toujours se racheter, tu diras. Mais c'est bien ce que faisaient les esclaves : ils avaient toujours droit de racheter leur liberté avec de l'argent."

   Quant à Il Capraio, il possède sa petite idée sur le trafic de drogue et la légalisation des produits illicites :
   "La loi, c'est pas toujours logique. Les juges ne veulent pas forcément en finir avec le crime. Ils ont un intérêt dans la came, tout comme les médecins ont un intérêt dans le cancer, et comme les pompes funèbres ont un intérêt dans la mort. C'est leur pain quotidien. C'est pour ça que je ne pense pas qu'il la légaliseront. Ça résoudrait trop de problèmes. Et ça ferait perdre pas mal de fric à pas mal de gros bonnets."
   

   Un premier roman, un peu décevant, et la traduction signée en Série Noire est-elle plus proche de la version américaine, même si le titre de la collection Polar USA, est plus proche du contexte ? La différence de pagination est minime, si l'on considère que les caractères d'imprimerie de "Les pièges de la nuit" sont assez relativement petits.

critique par Oncle Paul




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Country. Les racines tordues du rock'n'roll - Nick Tosches

Une musique populaire
Note :

   Titre original : The Twisted roots of rock'n'roll, 1977
   
   Y a-t-il musique plus américaine que la country ? Avec ce livre initialement publié l'année de la mort d'Elvis, Nick Tosches a réalisé une véritable encyclopédie qu'on ne peut apprécier, faute de se souvenir de suffisamment d'artistes et de titres, qu'avec une discothèque démentielle ou plus commodément en compagnie de YouTube.
   
   Ringarde, la musique country ? Ne dites surtout pas cela à l'auteur ! "Les masses, reculant devant l'inondation générale du rap, se sont tournées vers la country contemporaine, comme alternative blanche, élevant celle-ci à un niveau de popularité jamais atteint" affirme Nick Tosches dans sa préface de 1996.
   
   Qu'est-ce donc que la country ? Tosches explore sa diversité, sa longue histoire, ses racines — y compris des ballades débarquées de la vieille Angleterre. "Un texte du dix-huitième siècle déversé à pleins tubes par le jukebox d'un bar topless n'est en rien l'exemple le plus bizarre de foutu truc taré qu'est la country." C'est une histoire musicale parfois métissée de blues, où l'on croise une foule de rednecks, où l'on s'installe souvent à Memphis, ou à Nashville pour le spectacle du Grand Ole Opry de WSM, la radio locale.
   
   Tosches fait revivre de multiples trajectoires d'interprètes méconnus courant à travers le Sud, depuis le Texas jusqu'à la Côte Est. Certaines de ces carrières ne se cantonnent pas à la musique country. Voici par exemple Jimmie Davis. Il a illustré la country dans les années trente avec "You are my Sunshire" sorti en 1939, repris par Johnny Cash sur un tempo lent, et qui serait le plus grand succès de toute l'histoire de la country. Ce même Jimmie Davis était aussi dans la police à Shreveport, Texas, et puis en 1944 il a été élu gouverneur démocrate de Louisiane et de nouveau en 1960. Mais ce sont aussi des pauvres types, des crackers — des vauriens — comme on disait en Géorgie, des types dont quelquefois l'auteur suit difficilement la trace. Quelques-uns ont figuré à Hollywood dans des films oubliés.
   
   Tosches souligne souvent l'indigence des paroles de la country, montre qu'elles étaient souvent crues — "obscénités campagnardes" — et se moque en passant de la fadeur des textes de Johnny Cash. L'un des musiciens les plus chouchoutés par l'auteur est Emmett Miller (Macon, Géorgie, 1900-1962). Il jouait en blackface dans les années 1920-1940 et il ornait sa country de passages en yodel, style en déconfiture après 1945 à l'heure du rockabilly.
   
   Des chanteurs blancs piquant la façon de jouer et de chanter des Noirs du Sud ce serait alors la solution miracle pour le patron des disques Sun ou Okey. Le label Sun a connu de fameux interprètes. Sur les plus connus, Elvis Presley et le fougueux Jerry Lee Lewis, Tosches multiplie les anecdotes piquantes. Saviez-vous que le second voulut tirer sur le premier ?
   
   Les recherches de Tosches s'étendent aux radios qui diffusent de la country, aux studios qui l'enregistrent, aux labels des majors et des indépendants. Avec le krach les ventes de disques chutèrent de 104 millions en 1927 à 6 millions en 1932. On explore en sa compagnie l'histoire du piano en Amérique, du violon qui domine aux XVIIIe et XIXe siècles, souvent joué par des esclaves, puis de la guitare hawaïenne et enfin des premières guitares électriques vers 1939.
   
   La country est toujours vivante et bien vivante. Ce livre en est la référence indispensable.

critique par Mapero




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Héros oubliés du rock'n'roll : les années sauvages du rock avant Elvis - Nick Tosches

Encyclopédie
Note :

   Titre original : Unsung Heroes of Rock N' Roll : The Birth of Rock in the Wild Years Before Elvis, 1984
   
   Présentation de l'éditeur:
   "Le rock’n’roll n’a pas commencé avec Elvis, c’est ce que montre ici Nick Tosches en offrant une hallucinante galerie de portraits de ses héros obscurs, tous plus déjantés les uns que les autres : Big Joe Turner (“un steak au petit-déjeuner, une fille au déjeuner”), Screamin’ Jay Hawkins, Louis Prima ou encore Ming et Ling, les rockers chinois. Héros oubliés, le livre le plus drôle et le plus cru de Tosches, s’achève sur la rencontre avec le frère jumeau d’Elvis, supposé mort à sa naissance."
   
   Ce livre est exactement ce que le titre indique (bien plus que ce que pourrait faire croire la quatrième de couvertue) à savoir une anthologie du Rock d’avant Elvis. Il fait suite, si l'on veut se documenter intégralement sur cette préhistoire du rock, à "Country : les racines tordues du rock'n'roll". Nick Tosches est un spécialiste incontestable en la matière et on peut lui faire confiance pour ne rien ignorer de ce qu'il y a à savoir sur la question, plus un certain nombre d'autres choses que certains auraient préféré que personne ne sache. Il n’empêche qu'il n'a pas réussi à vraiment m'intéresser avec ce volume...
   
   Tout d'abord, parce que n'étant pas spécialiste du rock et surtout, n'étant même pas américaine, nombre de noms évoqués m'étaient totalement inconnus, que ce soit les noms de chanteurs, de groupes ou de morceaux. Alors, au début, on va sur internet voir la tête qu'ils ont et écouter le morceau en question, mais il y en a des dizaines et des dizaines et assez rapidement, on y renonce. Ensuite, on reste dans l'abstrait et le supposé.
   
   La seconde pierre d'achoppement, c'est qu'alors que je m'attendais à des récits majoritairement anecdotiques permettant de pénétrer derrière la scène, ce que j'ai lu était très majoritairement technique : des titres, des dates, des labels, des lieux d'enregistrements ou de concerts, des dates de contrats, des imprésarios... bref, du technique, pour des spécialistes. Du pointu, du précis, du détaillé, ne pouvant être apprécié que par des connaisseurs émérites.
   
   Mais si c'est votre cas, cet ouvrage vous ravira, vous y trouverez tout, vraiment TOUT, ce qui touche à cette musique. Il commence par deux préfaces de Nick Tosches, l'une de 1998 et l'une plus longue et détaillée de 1990, suivies d'un avant-propos bref de Samuel Becket 1989, et d'une introduction de l'auteur, d'une quinzaine de pages, situant à grands traits l'histoire du rock de cette période. C'est donc abondamment, avertis, pré-avertis et préparés que nous abordons l'anthologie elle-même, constituée de chapitres (un par artiste) classés approximativement par ordre chronologique (tout cela se chevauche un peu bien sûr, et tient-on compte des débuts, du premier succès ?...) De toute façon, une table des matières finale, en donne la liste de façon très visible (ils sont vingt-huit) et elle est elle-même précédée d'un index alphabétique des chansons et des albums et d'un autre des noms propres.
   
   Il y a également un récapitulatif historique par année, intitulé "Chronologie de l'avènement du rock'n'roll" et une discographie détaillée intitulée "Archeologia rockolla".
   
   C'est pour toutes ces raisons que si, non spécialiste, vous cherchez une lecture sachant vous distraire autant qu'elle vous instruit sur les débuts du rock, vous serez un peu déçu, mais que si vous cherchez une "encyclopédie" sur ce thème, vous serez comblé malgré son petit format (mais il n'y a pas de photo).

critique par Sibylline




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Les Pièges de la nuit - Nick Tosches

Deux titres = un roman
Note :

   Voir la fiche "La Religion des ratés", autre titre sous lequel ce polar a été publié en France.

critique par *Postmaster




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La Main de Dante - Nick Tosches

Pas totalement revenu de l'enfer
Note :

   Titre original: In The Hand of Dante, Sib
   
   Je ricane dans ma barbe en pensant à ceux qui, trompés par un titre à la Dan Brown et une quatrième de couverture claire, vont se lancer bien confiants dans ce marigot. Il va y avoir des pertes en route.
   
   Nous commençons par une scène carrément répugnante (sexe + violence) après laquelle j'aurais définitivement refermé le bouquin si je ne m'étais pas engagée à le lire. Tosches fait partie de ceux qui pense qu'un uppercut d'entrée de jeu va accrocher le lecteur, mais il y a uppercut et coup bas. C'est sa façon de vous présenter Louie, un des trois personnages principaux de ce roman, tueur pas bégueule, de son état. Cela ne prend qu'une douzaine de pages après lesquelles, le lecteur se retrouve projeté sans avertissement bien loin de là, dans le temps et dans l'espace.
   
   Entrée en scène de Dante Alighieri, encore enfant. Nick Tosches sait énormément de choses sur Dante auquel il s'intéresse beaucoup, et depuis longtemps. Et il ne va pas tarder à vous en transmettre un maximum (oui, trop). Et ce qu'il ne sait pas, il l'imagine. Bref, nous suivons le poète, de son enfance à sa fin. Grand poète mais petit homme, dans ses amours velléitaires, et on ne met pas très longtemps à regretter la version officielle. NB : pas mal de citations en italien ne sont pas traduites (l'auteur parle italien, alors il ne voit pas pourquoi...). Mais pour le moment, ce chapitre est encore plus court que le premier (2 pages) et nous débarquons dans le troisième chapitre, en un troisième lieu et une troisième époque, pour y découvrir notre troisième personnage : l'auteur himself. Nick Tosches, reconverti en personnage de roman, et pas des plus scrupuleux. Ça, par contre, j'ai trouvé que c'était une bonne idée, amusante et riche en possibilités. Il jouera le rôle d'un spécialiste en livres anciens, se reconvertissant dans l'arnaque, avec de redoutables compagnons de jeu.
   
   C'est que "Un manuscrit complet de La Divine Comédie, rédigé de la main même de Dante" a été retrouvé par un prêtre qui compte bien s'en servir pour s'assurer de paisibles vieux jours. Hélas pour lui, il n'est pas le seul à avoir ce projet.
   
   Bref, une histoire pas mauvaise qui aurait pu donner un polar très correct et même plus. Malheureusement le lecteur se heurte rapidement à quelques problèmes : Les personnages restent quand même dans une peinture pas totalement convaincante, ni forcément très claire. (N. Tosches aime bien parler de ses goûts, mais ils n'ont pas toujours un rapport avec l'histoire...). L'intrigue est un peu floue, au point qu'on s'y perd parfois. Et surtout, tous les chapitres relatifs à Dante sont l'occasion d'une avalanche de renseignements très, trop, détaillés sur l'amoureux transi de Béatrice, sa vie, son œuvre. C'est long ! Cela alourdit considérablement le récit. On dirait que l'auteur à voulu faire à la fois un polar et un documentaire sur Dante et, c'est bien connu, qui trop embrasse, mal étreint. Les changements heurtés de lieu et d'époque ne parviennent pas à donner du rythme à ce roman qui s'enlise et perd de sa clarté au fil des pages...
   
   Il y a de belles pages littéraires, mais elles côtoient des outrances stupides, et pas seulement pour le personnage de Louie. Vous l'aurez compris, je le regrette mais je ne peux pas vous dire que j'ai apprécié ce livre, ce serait mentir. J'aurais bien voulu, pourtant, et je l'avais choisi en confiance, mais la vérité, c'est que, j'ai été contente de tourner la dernière page et de pouvoir passer à autre chose.
    ↓

critique par Sibylline




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Foutraque
Note :

   Je veux bien que certains encensent Nick Tosches comme un des plus grands de la littérature contemporaine américaine mais, pour ma part, j’y vois surtout un grand instable, doué mais "pas fini", pas mal défoncé probablement, avec un goût évident pour la provocation. Ceci ne suffit pas à mes yeux pour en faire un grand.
   
   Il a pourtant – c’est indéniable dans ce roman – des connaissances approfondies en ce qui concerne Dante, sa vie son œuvre, mais il présente une caractéristique rédhibitoire : celle du monsieur qui veut rester cryptique, probablement en partie par paresse (celle d’avoir à organiser son écriture) et par provocation (genre "je vous jette un os, démerdez-vous avec ça". En outre, quelque chose de particulièrement pénible sont ses citations en italien, en latin, voire en anglais… absolument pas traduites pour les béotiens (forcément !) que nous sommes. Condescendant le monsieur. Dis Nick ? Et si retirais le poil que tu as dans la main ?!
   
   Parce qu’en plus le procédé narratif ne simplifie rien puisqu’il traite, au fil des chapitres, de la vie de Dante et des efforts d’un homme de main de la Mafia chargé d’aller récupérer le manuscrit de "La Divine Comédie", pas moins, assisté d’un Nick Tosches himself dans le rôle d’un écrivain raté spécialiste de Dante.
   
   Nick Tosches ne donne aucun repère. Il passe du coq à l’âne puis revient à Dante et repart sur l’âne avant de virer coq. C’est agaçant au possible et me parait très méprisant vis-à-vis du lecteur. Le temps que j’ai mis à livre cet ouvrage est révélateur : longtemps, trop longtemps. J’avais autant envie de me replonger dedans que de me noyer.
   
   Voilà quelqu’un qui a certainement de très belles aptitudes à l’écriture, qui a de réelles connaissances en matière de Dante et de Mafia, mais qui s’en fout un peu puisqu’il est encensé par certains. On n’est pas loin de l’escroquerie…
   
   Il ne suffit pas d’être cryptique pour avoir du génie. Surtout si la confusion résulte d’une absence de volonté d’ordonner son discours.

critique par Tistou




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Confessions d'un chasseur d'opium - Nick Tosches

Chasseur de mythe
Note :

   Titre original : Confessions of an Opium Seeker, 2000
   
   Ici, Nick Tosches entreprend de nous dépeindre une vision hautement culturelle de l'opium. Il aime les opiacés et en est dépendant mais, du moins au moment où il écrit cet ouvrage, il défend une version noble, voire élitiste de son addiction. Une vision fantasmée de la chose, qui se nourrit de fumeries sombres et embrumées où de vieux chinois silencieux, éventuellement secondés par des servantes mutiques, passent des pipes qui sont presque des œuvres d'art à des consommateurs indolents mais respectés. Sûr qu'en l'an 2000, année de publication de l'opuscule, on était déjà dans la mythologie complète. Mais bon, c'est un genre comme un autre.
   
   Ce qui est amusant, c'est que Nick Tosches commence par une lourde charge moqueuse (et méprisante) contre l’œnologie. Il se gausse de ces gens qui ne peuvent boire un verre de vin sans évoquer son arôme, son bouquet, sa robe etc. Il trouve cela complètement ridicule et ne se gène pas pour le dire (car Nick n'est pas du genre à spécialement ménager la susceptibilité de son entourage). Je ne sais pas comment cela passe aux USA, peut-être fait-il rire un public pour qui toutes ces considérations sont en effet exotiques, mais en Europe, et plus encore en France, ce genre de sarcasme éveille davantage l'étonnement, voire un peu de gène pour lui. C'est un peu ridicule et, comme on le sait, l'insulte est un boomerang, si elle n'atteint pas sa cible, elle revient contre son lanceur...
   
   Et comble de l'ironie, voilà que notre détracteur du bon vin, se lance dans une tentative de reproduire cette culture originelle de la qualité du produit et du savoir-faire sur son poison de prédilection : l'Opium. Il avait déjà évoqué sa circulation et son trafic avec "Trinités", qui était plutôt un roman policier, sans doute sa documentation, ses relations et sa pratique ne faisaient pas de lui le plus mal placé pour rédiger ce petit traité de la "drogue céleste". Il l'a voulu historique et culturel, bien que sa vision historique se limite un peu trop à un échange Orient-USA (souvent le problème des Américains qui ont du mal à se rappeler qu'il existe un vrai monde en dehors d'eux). Il pousse en avant la graaaande qualité du produit, son passé chargé d'histoire, ses références intellectuelles les plus aristocratiques, ses pratiques sophistiquées et tient pour quantité négligeable les cloaques humains qu'il doit traverser, les épaves humaines, les prostitutions sordides, les corruptions omniprésentes, au milieu desquels se niche son Eden. Car, foin de la drogue qui se gobe, s'avale, se sniffe, s'injecte ou que sais-je, seul est belle celle qui se fume dans une vieille pipe, et de préférence dans une fumerie. ":"Je suis né pour fumer de l'opium dans une fumerie"...
   Ben voyons.

critique par Sibylline




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Night train - Nick Tosches

Quatre boules de cuir
Note :

   ""J'me plains pas" dira-t-il plus tard en 1960. Il parlait comme un homme qui savait dans son sang ce que peu admettaient : qu'aucun homme n'était son propre maître."(page 155)
   

    Qui, en dépit d'innombrables films, romans ou témoignages, aurait encore des illusions sur la boxe professionnelle devrait passer son chemin et oublier ce livre de Nick Tosches publié en 2000 et qui s’inscrit dans la longue liste de biographies qui ont fait sa notoriété.
    Mais qui voudrait retrouver le regard de cet auteur (romancier par ailleurs), mis au service du destin pitoyable d’un champion poids lourd doit se précipiter sur ce récit d’une grande densité humaine.
   
    Objectivité?
    Le lecteur doit être prévenu : le récit se veut objectif dans les faits (en sachant bien qu'un fait est aussi une construction) mais il est largement subjectif (et offensif) dans l'appréciation de ces faits. Il ne faut compter sur aucune neutralité dans le compte-rendu : Tosches veut cerner chaque épisode d'une vie de descendant d'esclaves et, grattant sous mythe, manipulation, invention, désinformation, combat idéologique, il souhaite établir sa vérité sur le destin d'un homme, fût-il un "ours" comme l'appela son plus célèbre adversaire.
    Tosches ne cache rien de ses rejets et de son animosité à l'égard de quelques-uns : d'emblée, il prend violemment position contre le "Summer of love" et les hippies, il s'en prend à LeRoi Jones (et même à Aristote!), il dit sa détestation des écrivains qui s'emballèrent sur Clay/Ali (Mailer, Capote) et, à le lire, on devine assez vite que sans renoncer à la nuance il ne fait pas dans le compromis.
   
   Night Train

    Le titre de la version française ne correspond pas à l'original qui était "The Devil And Sonny Liston" : il renvoyait à une phrase prononcée par Cassius Clay devant l'écrivain Mark Kram (en 1983) qui traitait Liston de "diable". Entendons : dans la société du Spectacle, Liston avait un seul rôle à jouer, celui du plouc, de la brute épaisse, du méchant, du corrompu, du looser repoussant - du diable.
    Toutefois cette option dans la traduction du titre n'est pas malvenue. Elle renvoie à une chanson qui joua un grand rôle dans la carrière de Liston. Créé en 1952 par le saxophoniste ténor Jimmy Forrest, ce morceau décalqué d'un air de Duke Ellington allait connaître un grand succès avec Louis Prima et surtout James Brown et ses Famous Flames (1961).(1)
   Ce morceau "oppressant au rythme puissant" entendu alors que Sonny Liston était en prison devint son disque préféré. Cet air l'accompagna toute sa vie, et particulièrement, toute sa vie de boxeur. Il passait en boucle à l'entraînement et résonnait en lui quand il avançait sur son adversaire.
    "Cette musique séduisante qui s'élevait au loin était celle de son âme, cet endroit rarement visité et rarement exploré au fond de lui-même, et c'était aussi celle de son corps lacéré. Il voyageait dans ce train de nuit depuis sa naissance. Et à présent, enfin libre de rêver à des lendemains qui chantent, il était sur le point de plonger dans le plus sombre des tunnels."

    Un succès, un plagiat, un vol. Un air abandonné à un moment fâcheux. Vous êtes déjà dans l'univers de Liston.
    Ce choix de titre annonce aussi ce qui caractérise l'écriture de Toshes, son rythme.
   
   Méthode

    Pour qui a lu "Dino" ou d’autres biographes américains la méthode ne saurait étonner, pas plus que son efficacité portée par un style peu académique. En revanche, comme on l'a compris, ce qui le différencie de bien d’autres c'est la dimension de procès à charge (avec beaucoup d'accusés) et à décharge - sans aveuglement - en faveur du boxeur le plus mal aimé qui ait été. La neutralité n'est pas de mise.
    Sa précision est toujours étonnante : en particulier, sur le nom de Liston (sans doute venu d’Irlande), sur une généalogie complexe puisqu’elle passe par trois continents pour finir (et commencer) dans le Mississipi puis l’Arkansas, les premiers pas significatifs de la carrière de boxeur se situant à Saint Louis (avant Chicago). Il ne manque rien, surtout pas les chiffres : ni celui des spectateurs autour du ring ou devant les télévisions (par rapport à aujourd'hui, la fréquence dans une semaine est étonnante), ni les cotes des bookmakers, ni le montant des recettes, ni les gains du boxeur et des managers sans parler du pourcentage de leurs parasites.
    Quand le biographe a des doutes (l’origine du surnom Sonny ou sa date de naissance) il donne plusieurs versions et propose la plus plausible. D’ailleurs, il revient souvent sur la question de l’âge parce que c’est un puissant symbole qui résume à lui seul, dès l'origine, la misère d'un milieu et le handicap d'un être obligé d'inventer, selon les circonstances, des repères flottants.(2)
    Tosches sait aussi rapporter le faux, le légendaire, et pour bien restituer ce qui courait à telle ou telle époque, avant de la rectifier, il confie la version "officielle" des agents de Liston toujours doués dans l'invention.
    Il y a de l'enquête policière dans cette recherche biographique : Tosches sillonne son pays, écoute aussi bien d’humbles témoins que des personnages qui ont compté dans l'aventure. Tout interlocuteur a sa part de vérité et on devine quel plaisir le biographe prend à écouter la plus petite anecdote (il aime à raconter les circonstances de ses entrevues). Il compare, recoupe, trie. Liston (193?- 1970) étant presque son contemporain, l'enquêteur (qui a huit ans au moment du titre mondial de 1962) a pu retrouver des parents, des proches, des témoins de l’enfance (voisins), de la prison (le prêtre qui joua un grand rôle dans le lancement de la carrière) puis les fréquentations (parfois sulfureuses) qui accompagnèrent la progression vers le succès.
    À chaque étape, il consulte les journaux de l’époque (locaux ou nationaux), déterre de vieilles photos (sa première publicité de boxeur en passe de devenir célèbre, sa visite en héros à la prison qui fut la sienne), il fouille les archives (on a même des notes de Hoover !), compulse d'innombrables rapports de police (dès sa première arrestation qui lui vaudra cinq ans - il aura une réduction de peine quand on s’apercevra que ses poings pouvaient amasser beaucoup d'or. Tosches ne cache pas les frasques, les moments J & B, les fréquents excès de vitesse ni les nombreux arrangements avec la loi quand il y avait désordre sexuel. Il raconte encore le courageux et inlassable travail des procureurs qui doivent faire face à un empire tout-puissant qui s’auto-régénère avec ruse et célérité.
    Il faut l’admettre, le sommet c'est la lecture des comptes-rendus d’audience devant juges ou procureurs. Non qu’on y apprenne quoi que ce soit mais on y entend les procédés rhétoriques enseignés par les avocats richement payés. L’effet sinistrement comique est garanti : ah! le cinquième amendement !
    C'est en refusant de mythologiser ce personnage oublié (ou méprisé à jamais par les "spécialistes") que Nick Tosches jette un éclairage cru qui donne à réfléchir. L'impression de combat permanent (et loyal) pour une vérité complexe ne nous quitte jamais. Les moments essentiels de son investigation se situant dans les deux matches entre Liston et Cassius Clay (devenu Mohamed Ali), matches truqués selon lui (en passant, il explique parfaitement toutes les nuances recouvertes par ce mot trop approximatif) puis autour de la mort du boxeur pour laquelle il offre toutes les possibilités d'interprétation sans pouvoir conclure.
   
   Composition

    Les étapes de pareille biographie sont prévisibles : les origines (ici, d'une grande précision), l’enfance, la prison (comme souvent dans la vie des boxeurs), les rapports violents à la police, les débuts dans la boxe (Golden Gloves), les premiers contrats et les succès prometteurs, l’esquisse de la fabrication d’une carrière, l'ascension, le succès (éphémère) puis la dégringolade.
    Cependant le récit de Toshes n’est pas toujours linéaire. Il lui faut parvenir à nous raconter la série des matches gagnés qui s’égrènent de mois en mois (avec, parfois, de longues périodes d'inactivité) et, en parallèle, à nous faire pénétrer dans l’envers du décor des soirées de plus en plus médiatisées. Ainsi avance-t-on dans le domaine sportif puis revient-on en arrière pour mieux comprendre les conditions (parfois louches) de la progression du boxeur vers la notoriété. De telle sorte que nous aurons connaissance, de façon un peu trop séparée, des démêlés de Sonny avec la police et la justice (le boxeur étant, on l'a compris, un objet entre les mains d'une organisation très ramifiée dont il ne connaît pas lui-même tous les relais) aussi bien que, par exemple, des longues tractations du clan du champion du monde de l’époque, Floyd Patterson, qui, ayant saisi le danger que représentait ce challenger, fait tout pour repousser l’échéance d’un affrontement qui ressemble d'avance au glas d'une belle carrière.
    Reconnaissons-le : c'est la faiblesse du livre. On se dit qu'un récit choral (façon Ellroy) aurait été mieux venu et plus efficace. Les zigzags dans le temps et les milieux auraient été plus compréhensibles sans rien perdre en densité ni en vérité...
   
   Le milieu

    Plus que dans d'autres sports, ce qui est probablement une erreur, on attend l'entrée en scène de la pègre.
    Trois temps retiennent le lecteur : le premier correspond au début de la carrière de Liston jusqu’à la première notoriété. Tosches discerne bien les rouages de la soumission, explique parfaitement les emplois confiés à Sonny (y compris ceux de basses manœuvres (briseur de jambes) dans le milieu du travail et des syndicats - nous croiserons plus tard Jimmy Hoffa). Il peint d'éloquents portraits d’Italo-américains (Paul John Carbo dit Mr Gray (que d’hétéronymes!, que de crimes aussi) promoteur de boxe rangé (officiellement) des rings qui travailla longtemps dans l’ombre (et même à l’ombre d’une prison (Riker's Island) d’où il passait ses ordres (et paris), aidé qu'il était d'un puissant et efficace système de chantage), John Joseph Vitale (un maître à Saint Louis, avant-poste de Chicago), Frank Blinky Palermo (manager accrédité puis clandestin - entre autres, en 1947, il gagna beaucoup grâce à un match truqué accepté par Jake LaMotta.), Barney Baker. Tant d’autres. Portraits en gris et rouge sanglant avec vie tranquille et confortable, fuites, procès, hommes de paille, avocats complaisants, masque cachant d’autres masques... On suit l’avancée de la pieuvre et l'emprise de ses étouffants tentacules.
    Le deuxième temps correspond à la tentation de l’honnêteté : ses victoires expéditives mirent Liston en position de se rapprocher de combats où il pouvait espérer gagner beaucoup plus d’argent. En même temps, devant toutes les poursuites qui menaçaient ses amis racketteurs (la prison va bientôt s'ouvrir pour Carbo et Vitale) et face aux suspicions qui pesaient sur lui (jeux d’argent) comme sur d’autres champions qui se mettaient à parler une fois leur carrière achevée (Jake LaMotta joua volontiers les balances), Sonny décida de s’en remettre au sénateur Kefauver qui présidait "la commission d’enquête spéciale sur des activités inter-étatiques du crime organisé". Il alla jusqu'à lui demander de lui trouver un homme probe parce qu'il était impatient de combattre contre Patterson qui, comme sait, faisait tout pour retarder l’échéance. Il passa un contrat avec l’irréprochable G. Katz dont hélas ! il se défit trop vite : après le titre remporté contre Patterson puis le succès dans la revanche, il retomba dans les amicales pressions de ses anciens maîtres auxquels s’ajoutèrent d’autres plus puissants, le point de jonction s’appelant Las Vegas... rarement un gage d'honnêteté.
    Pour les deux défaites surprenantes de Liston face à Cassius Clay (devenu Mohamed Ali entre les deux matches), Toshes n’a aucun doute : il a été contraint à l’abandon. Le seul mystère concernant le commanditaire exact des deux simulacres de combat.
    Sonny Liston aura beau poursuivre sa carrière, il ne retrouvera plus les sommets et l’argent se faisant rare il disparut peu à peu de l’actualité autre que policière. Sur sa mort pleine de bizarreries, Tosches est là encore honnête : meurtre (une histoire de contrat secret avec Ali)? Overdose (mais comment pouvait-il goûter à la morphine alors qu’il avait la phobie des seringues?)? Malgré de longues recherches, il avoue ne pas savoir exactement. Inutile de céder au légendaire honni dans tout le livre.
   
    Charles L. Liston

    Que retient-on de ce portrait honnête et partial (honnête dans sa partialité affichée) d'un analphabète au poing gauche surpuissant qui connut une célébrité éphémère sans jamais accéder à la gloire d'un Joe Louis, d'un Patterson ou d'un Ali ?
    On retient une tentative d'évasion du monde de la violence grâce à la violence codifiée et ritualisée sur un ring. Violence familiale (les coups du père - Sonny voulant dire fiston...(mais on ignore d'où lui vint ce surnom) (3), violence sociale (la misère, le racisme, l'inculture entretenue (que personne n'en sorte!), alors que bien des répliques de Liston montrent une finesse incontestable), violence idéologique (se retrouver l'enjeu de conflits activés par le Spectacle et vivre doublement suspect (être Noir dans une société qui, en plus, fait le tri entre les bons Noirs (ce qu'était alors Floyd Patterson - sa défaite fut un déchire-cœur même pour un James Baldwin !) des méchants Noirs rabaissés au rang de bêtes dangereuses et juste dignes des champs de coton.
    Violences qui prolongent l'esclavage en vouant à deux ou trois soumissions (le sexe, le J&B, les belles voitures) des êtres que des parasites entourent avec attention pour multiplier les dépendances visibles et invisibles et rappeler, quand il le faut, que l'horizon est bouché comme est limitée l'initiative personnelle.
    Choisir le ring, son enfermement pour s'imposer, telle était l'illusion pour beaucoup. Mais le ring n'est pas isolé de la société, il en est le miroir grossissant. Dans une société où tous les coups sont permis.
   
    Grâce à Nick Tosches, la trajectoire de Liston demeure à la fois une évidence et un mystère : "En fin de compte, la vraie raison de la mort de Sonny Liston est le mystère qui résidait en lui. Il déboula de nulle part dans un train noir lancé à toute vitesse qui le jeta par-dessus bord en ralentissant au bout de la ligne."
    On ne peut que partager l'avis de Hubert Selby Jr: "Un livre fantastique sur une vie commencée dans les ténèbres et n'a cessé de s'y enfoncer jusqu'à ce que la mort devienne la seule lumière possible."
   
    Sans doute est-il trop tard mais quel livre Tosches aurait pu nous livrer des clés sur Mohamed Ali ! (4)
   
   
   NOTES:
   (1) On trouve même sur You Tube une version de... Count Basie...!
   (2) "Et c'est ainsi qu'en 1953 la date de naissance de Charles Liston fut fixée au 8 mai 1932, par un "certificat de naissance rétroactif" déposé au bureau des statistiques démographiques de l'Arkansas ; et voilà comment Sonny Liston, qui avait vingt-deux ans en janvier 1950 et vingt ans en juin de la même année, en eut de nouveau vingt au printemps 1952."
   (3) Tous les témoignages convergent : Sonny ne fut jamais heureux qu'auprès des enfants.
   (4) Pour une version irénique de la boxe et de son milieu on peut consulter le livre du philosophe A. Philonenko qui hegelianise son histoire (Ali incarnant le Savoir absolu!) et méprise comme il se doit et Liston (un voyou, un méchant, un mauvais, qui "était vraiment aux yeux de l'Amérique le plus sale produit de l'Amérique" (page 391)) et même ! l'incomparable Ray Sugar Robinson... (un personnage qui d'après lui sonne creux! ne possédant aucune dimension historique et humaine ! (page 380) - entendez : n'entrant pas dans sa téléologie fumeuse.)

critique par Calmeblog




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Moi et le diable - Nick Tosches

Remake du pacte Faustien
Note :

   Titre original : Me and the devil
   
   C’est avec un peu d’inquiétude que j’ai attaqué la lecture de "Moi et le diable" tant ma précédente lecture de "La main de Dante", du même Nick Tosches, avait été pénible. Ce fut "moins pire" même si, et c’est un euphémisme, je ne me sens pas en adéquation de pensée avec le sieur Tosches.
   
   Qui apprécie apparemment se mettre en scène dans ses romans. C’était déjà le cas dans "La main de Dante", bis repetita. Ou disons qu’il met en scène un écrivain bien vieillissant, Nick, vivant à New York. De la même manière qu’il fait intervenir dans des dialogues directs Keith Richards (le guitariste des Rolling Stones) ainsi qu’Olivier Ameisen (médecin français ayant milité pour la reconnaissance de l’efficacité du traitement "Baclofène" pour supprimer la dépendance à l’alcool). Si Nick Tosches s’inspire de son propre état mental et physique pour brosser celui de l’écrivain Nick, héros de ce roman, alors il est sacrément décati et bien rongé par l’alcool, d’autres substances, et une sérieuse dose de misanthropie ! De suffisance aussi et c’est ce qui me gêne le plus dans les personnages que met en scène Nick Tosches. Ils ne peuvent être sympathiques et ils sont très suffisants.
   
   Ici Nick, écrivain au bout du rouleau physiquement, pense retrouver une seconde jeunesse en séduisant toutes jeunes femmes (l’aura de l’écrivain !) et en ayant avec elles des relations qui dérivent rapidement de relations type sado-masochistes à la quête du retour à la jeunesse, à l’immortalité, en leur infligeant de petites blessures pour avoir le goût de leur sang. Il y aura même contact avec le diable…, à moins que… delirium tremens ? Nick oscille au fil du roman en réunions chez les A.A. (Alcooliques Anonymes) avec rechutes volontaires avec vins et champagnes à prix indécents. Bon… Ce n’est pas trop mon trip et j’ai regardé tout ça d’un œil torve, me demandant si vraiment il y avait du génie là-dedans comme Keith Richards, justement, l’écrit dans la quatrième de couverture : "Un sommet, par l’un des plus grands écrivains actuels. Tosches connait le diable comme personne…" Quant au New Yorker, il parlerait "d’œuvre délicieusement perverse". Vous avez dit "délicieusement" ??

critique par Tistou




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Le Roi des Juifs - Nick Tosches

Une histoire new-yorkaise
Note :

   Titre original : King of the Jews, 2005
   
   « Pourquoi est-ce que j'écris un bouquin pareil, et pourquoi est-ce que vous le lisez » se demande Nick Tosches à quelques pages de la fin du livre. Telle est bien la question que je me suis posée depuis le début car il existe d'autres biographies d'Arnold Rothstein, comme celle de l'expert new-yorkais des années 20, David Pietrusza, avec un bon index à la fin, (Basic Books, 2003 et 2011), livre que Tosches cite à la dernière page de son indigeste « bouquin ».
   
   L'originalité du « bouquin » de Nick Tosches est à chercher dans sa composition et son écriture tant on croit avoir affaire à un brouillon. Il semble que l'auteur ait du mal à choisir son approche du sujet et à s'y tenir : à savoir la vie et la mort du père du crime organisé new-yorkais, le mentor de Franck Costello, Lucky Luciano et Meyer Lansky. Rien que ça. Mais ça part dans tous les sens et le plan m'échappe. L'auteur traite avec force détails l'installation des Juifs à New York, particulièrement au XIXe siècle, quand débarque Yoshué Rothsteyn — devenu Harris Rothstein — qui était né dans la zone de résidence des Juifs de l'empire russe vers 1820. Harris fabriqua et vendit des casquettes. Son fils Abraham devint un riche homme d'affaires spécialisé dans la confection au temps des « sweat shops » et c'était un vrai chef de clan familial, et il fut un notable. Troisième génération, Aron dit Arnold, né en 1882, rompit avec la morale rigoureuse de sa famille et se lança dans tous les trafics possibles du début du XXe siècle, tels que la vente d'héroïne, les paris clandestins, les matches truqués, l'extorsion de fonds, sans compter des relations douteuses avec Tammany Hall, l'organisation du parti démocrate qui tenait la mairie. Arnold possédait un casino prospère à Saratoga. Il a gagné 800 000 $ dans une course gagnée par un cheval de son écurie — vendue peu après — et a été accusé du trucage d'un célèbre match de base ball en 1919 : on ne prête qu'aux riches c'est bien connu !
   
   Ses activités profitables lui permettaient de mener une vie de riche avec chauffeur pour conduire son Hispano Suiza, de s'habiller avec un luxe exquis, de combler une épouse qui passait son temps à traverser l'Atlantique sur les paquebots. Sa fortune lui permit aussi d'entretenir une série de beautés toutes plus ou moins tentées par le théâtre, les Ziegfeld Follies, ou le cinéma, bref des « chercheuses d'or ». Pour la dernière de ces filles, Inez Norton, il retouche son testament en 1928 et c'est alors qu'il est assassiné après une soirée passée à son restaurant habituel, le Lindy's, sur Broadway, et à jouer aux cartes avec ses amis. Son assassinat était peut-être en rapport avec un projet de trafic de drogues qu'il aurait concocté avec le financier belge Alfred Loewenstein connu pour être tombé d'un Fokker en vol, autre disparition mystérieuse de la même année 1928...
   
   Outre de multiples (et parfois pesantes !) digressions et des attaques contre le maire Rudolf Giulani, on peut lire le bouquin de Nick Tosches comme une tentative d'histoire des Juifs depuis l'invention de l'hébreu et du monothéisme, comme une esquisse d'histoire de New York, entre Juifs, Irlandais et Italiens, ou encore comme un brouillon de l'histoire des déménagements de la famille Rothstein entre 1850 et 1928 dans Manhattan. Un vrai jeu de piste — épuisant — à suivre sur le plan de la cité ! Au début, ils vivent surtout dans ce qui deviendra Lower East Side, avant de monter jusqu'à Harlem, puis de redescendre, tandis que le ménage Arnold et Carolyn se fixe dans les beaux quartiers, mais de part et d'autre de Central Park car le couple vit séparé.
   
   Bref, rien d'une écriture classique ni d'une biographie académique. Certains y trouveront le charme d'un conteur sans façon, et toute la couleur locale qu'on peut attendre d'une plongée dans ces décennies disparues où le ticket de métro valait dix cents. Puis survint le krach.

critique par Mapero




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