Lecture / Ecriture
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Auteur du mois de février & mars 2017
Alain Robbe-Grillet

   Certains d'entre nous désiraient voir comment était maintenant perçu le Nouveau Roman, ce que nous avons fait à travers la production de son Pape: Alain Robbe-Grillet
   

Biographie

   AUTEUR DES MOIS DE FEVRIER & MARS 2017
   
   Alain Robbe-Grillet est un romancier et cinéaste français. Il est né à Brest le 18 août 1922 dans une famille bourgeoise.
   
   Il obtient son diplôme d'ingénieur agronome, puis est envoyé au STO à Nuremberg.
   
   A son retour, à la Libération, il est employé comme ingénieur à Paris puis au Maroc, en Guinée, Martinique et Guadeloupe.
   
   Son premier roman, Les Gommes, parait en 1953 aux Editions de Minuit pour lesquelles il devient bientôt conseiller littéraire, fonction qu'il exercera pendant 30 ans tout en continuant à écrire et à y publier.
   
   Pour sa production et son influence, il sera considéré avec Nathalie Sarraute comme le chef de file du nouveau roman,.
   
   Il travaille également pour le cinéma, notamment sur le scénario de L'Année dernière à Marienbad
   
   Il a aussi enseigné dans des universités américaines et Belge.
   
   Il a été élu à l'Académie française le 25 mars 2004 mais n'a jamais passé la cérémonie de réception.
   
   Installé dans le Calavdos, il est mort à Caen d'une crise cardiaque, le 18 février 2008. Il avait 85 ans.

Bibliographie ici présente

  Un Régicide
  Les Gommes
  Le Voyeur
  La reprise
  La Jalousie
  Dans le labyrinthe
  L'année dernière à Marienbad
  Instantanés
  Pour un nouveau roman
  La Maison de rendez-vous
 

Un Régicide - Alain Robbe-Grillet

Boris, assassin !
Note :

   Né en 1922, A. Robbe-Grillet est encore un parfait inconnu à la sortie des "Gommes" en 1953, en pleine Guerre froide. À la fin des années cinquante, son œuvre romanesque est — pour beaucoup — tarie et lui succède dès 1961 une écriture pour le cinéma avec "L'Année dernière à Marienbad" tandis qu'en 1963 un essai important, reprend sous le titre "Pour un Nouveau Roman" le credo qui ne changera plus désormais et dont Bruce Morrissette a été l'interprète et le passeur pour les lecteurs américains. En 1957 déjà, l'Express avait présenté aux lecteurs français et sous ce nom de "Nouveau Roman" tout le groupe d'écrivains qui, de Michel Butor à Nathalie Sarraute, reconnaissait plus ou moins l'auteur des "Gommes" comme leader.
   
   En fait, "les Gommes" était le second et non pas le premier roman de cet auteur. En 1978, le "pape du Nouveau Roman" publia aux Editions de Minuit — dont le catalogue était et est resté le plus emblématique de cette école, la seconde version d'"Un Régicide", initialement publié en 1949. C'est une œuvre qui tient encore du roman "traditionnel" avec une intrigue et des personnages (autrement dit le "roman balzacien") et déjà s'apparente au "Nouveau Roman" par d'autres aspects.
   
   • Dans un État insulaire dont la constitution est monarchique, Boris assiste à la victoire électorale du Parti de l'Église. Les scores annoncés sont à rapprocher de ceux du RPF aux municipales d'octobre 1947. Pour marquer le changement d'époque lui Boris et d'autres envisagent d'assassiner le roi Jean. La visite d'une entreprise, l'Usine Générale, pour laquelle Boris élabore des statistiques fournit le lieu de l'attentat. Boris a choisi un poignard quand les autres conspirateurs tiennent pour les armes à feu. Boris conserve l'arme du crime comme preuve: sans doute aussi comme trophée. Deux gendarmes viennent le chercher. Bientôt il est relâché. Boris possède d'autres preuves de sa réalité: du courrier lui est adressé par Thomas son collègue de bureau qu'il n'a pas vu depuis un certain accident.
   
    Mais en même temps cet État insulaire — dont le climat est une caricature du milieu breton avec son crachin tenace — n'a pas de coordonnées connues. Cette imprécision calculée annonce parfaitement "Dans le labyrinthe" avec «les landes du midi, les falaises de l'est, les dunes du couchant et jusqu'au désert de la pointe nord où se dresse une tour abandonnée…» Ce bout du monde est sous-équipé et «nul navire ne vient jamais faire escale.» Le meurtre du roi est deux fois décrit; à deux reprises, Boris poignarde le roi Jean. Mais la radio diffuse le royal discours qui a conclu cette royale visite... On retrouvera ce procédé de la répétition de la scène dans "Les gommes", "Marienbad" ou "L'Immortelle"… Et puis bien sûr aussi le doute concernant l'action du régicide, et le scénario en général…
   
    Enfin ce bref roman est marqué par un certain climat d'imaginaire, voire de merveilleux — qu'on pense à ces sirènes qui viennent séduire les insulaires, ainsi Aimone ou encore Lélia — presque homonyme de l'héroïne de "l'Immortelle"!

critique par Mapero




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Les Gommes - Alain Robbe-Grillet

Wallas mène l'enquête
Note :

   Prix Fénéon 1953
   
   Après un premier roman, "Un Régicide", en attente de publication pour quelques années, Alain Robbe-Grillet fait irruption sur la scène littéraire avec "Les Gommes" et reçoit en 1953 le prix Fénéon. Les Éditions de Minuit qui le publient en compagnie de Samuel Beckett, Michel Butor et Claude Simon, deviendront du même coup l'enseigne du Nouveau Roman, un mouvement bientôt popularisé en 1957 par un article de l'Express. Et ce livre devint une légende. Je suis obligé de considérer l'œuvre dans sa totalité sinon un compte-rendu n'en aurait pas de sens. Il n'y a aucun suspense à ménager quant à la chute : "La machinerie, parfaitement réglée, ne peut réserver la moindre surprise" lit-on dans le prologue !
   
   * Un polar. Quoi qu'on en ait dit, les Gommes reposent sur une intrigue solide, une intrigue circulaire qui court de 7h30 à 7h30, d'un jour à l'autre. Dans un port de l'Europe du Nord, Daniel Dupont, un professeur d'économie a été agressé dans son bureau par un homme de main, Garinati, agissant au nom d'une organisation subversive dirigée par un certain Bona et qui a entrepris d'éliminer jour après jour et à la même heure des personnalités influentes. Venu tout exprès de la capitale où l'a recruté le suspicieux Fabius, l'enquêteur Wallas se rend sur les lieux, rue des Arpenteurs, et recherche d'éventuels témoins tandis que Laurent, le commissaire local, a été déchargé de l'affaire par sa hiérarchie. Il semble que Dupont n'ait été que légèrement blessé mais la presse prétend qu'il est décédé à la clinique du Dr Juard qui a averti la police. La perplexité des deux policiers, Laurent et Wallas, s'installe quand il s'avère que le corps de la victime est introuvable. Le lecteur sait que Dupont est bien vivant et qu'il se cache dans la clinique du professeur en attendant qu'une voiture du service secret vienne discrètement l'emmener en lieu sûr. Le lendemain matin, Wallas posté dans le bureau de la victime abat Dupont revenu chercher des documents avec de partir ; en tirant Wallas croyait riposter à la menace d'un intrus. Ainsi est-ce l'enquêteur qui est devenu l'assassin. À ce moment, sa montre arrêtée la veille à 7h 30 est repartie ; le temps s'est remis en marche, tout rentre dans l'ordre.
   Comme l'enquête ne se développe pas en direction des conspirateurs — l'auteur se contente de les situer vaguement comme anarchistes — les amateurs d'intrigue politico-judiciaire en sont pour leurs frais et disent qu'il n'y a ici qu'une ombre de polar. Dans "Pour un Nouveau Roman", Robbe-Grillet objecte, et avec raison me semble-t-il : "Je ferai remarquer que les Gommes ou le Voyeur comportent l'un comme l'autre une trame, une “action”, des plus facilement discernables, riche par surcroît d'éléments considérés en général comme dramatiques. S'ils ont au début semblé désamorcés à certains lecteurs, n'est-ce pas simplement parce que le mouvement de l'écriture y est plus important que celui des passions et des crimes ?" Et il imagine, il prophétise même, que "dans quelques dizaines d'années (…) cette écriture, assimilée, en voie de devenir académique, passera inaperçue à son tour." Et c'est bien ce qu'il est arrivé à la littérature contemporaine se dira-t-on en lisant aujourd'hui Eric Laurrent, Eric Ravey, Tanguy Viel ou Antoine Volodine.
   
   *
Chez Robbe-Grillet, l'écriture, effectivement, l'emporte sur le scénario. Par la réduction du temps et les brisures de la chronologie. Par les allusions mythologiques. Par le rôle des choses, plus indices que symboles. Par les descriptions au goût géométrique.
   La circularité du récit le fait commencer et s'achever par la même scène : le patron d'un bistrot, les bras sur le zinc, à l'heure de l'ouverture. Enfermer le roman dans une journée est un procédé caractéristique déjà rencontré dans "Ulysse" de Joyce. En même temps, débuter et clore par la même scène est hautement cinématographique. Les lecteurs de Robbe-Grillet ne sont pas près d'oublier les répétitions de scènes qui marquent aussi bien "Dans le labyrinthe" que ses “ciné-romans” portés au cinéma, "L'Année dernière à Marienbad" ou "L'Immortelle". Ici, des scènes se répètent avec des variantes, principalement la scène réelle ou imaginaire de l'arrivée de Wallas ou de Garinati dans la maison de Dupont, la montée de l'escalier qui mène au bureau du professeur. Avec ses 21 marches plus une, l'escalier figure les lames du Tarot ; il est d'abord décrit par Bona à Garinati, puis par Wallas. D'autres éclats de temporalités, en relation avec la scène de crime, surprendront le lecteur trop habitué, selon Robbe-Grillet, au déroulement linéaire des romans — voir sa charge contre Balzac dans son essai "Pour un Nouveau Roman".
   
   L'autre grande surprise relève de l'utilisation du mythe d'Œdipe. Le héros principal, Wallas, est en fait un anti-héros puisqu'il se révèle assez maladroit pour tuer le sujet de son enquête comme Œdipe a tué son père Laïos. En parcourant cette ville anonyme, passant "rue de Corinthe", repassant devant la même statue, des souvenirs incertains de son passé lui reviennent, jamais très nets, comme gommés dans sa mémoire. Sans doute est-ce la raison pour laquelle un des objets-clés du livre est la gomme. À cinq reprises Wallas pousse la porte d'une papeterie pour en acheter une, sans que jamais le modèle de gomme qu'on lui propose ne lui convienne. Le mythe grec se présente à Wallas dès qu'il entre au café des Alliés : un poivrot lui propose de résoudre une énigme : Quel est l'animal qui le matin, etc. Le poivrot insiste, varie même la question.
   
   Chez Dupont, là où au lieu d'une boule de verre ou de cuivre, la colonne de la rampe d'escalier figure une tête de fou (lame 22, le Mat), Wallas arrivé à la seizième marche lève les yeux sur une gravure qui signifie la Maison-Dieu (lame 16) — deux indices qui augurent mal de l'issue de l'affaire. Mais la gravure est aussi une représentation d'un temple en rapport avec les allusions mythologiques : c'est de Thèbes qu'il s'agit, comme à la devanture d'une papeterie où Wallas aperçoit une peinture de ruines grecques en même temps que la photographie du pavillon de la rue des Arpenteurs. Wallas devine que la commerçante — une jeune femme "avenante" qui l'attire par son rire et sa voix — est l'ex-épouse de Dupont, cet homme ennuyeux qui a l'âge d'être son père et qu'il ne retrouvera qu'en le tuant.
   
   Nombreuses sont les choses qui tombent sous le regard aigu de Wallas ; outre celles dont j'ai déjà parlé, on peut retenir le pont-levis qui permet de franchir le canal, ou le restaurant "automatique" — l'auteur n'a pas voulu dire “self service” ! — où l'on sert des tomates exceptionnellement tranchées, sans oublier le presse-papier du bureau du professeur, objet qui par ses formes et ses qualités (son poids, ses angles vifs et tranchants) est tout le contraire de la gomme. Cette sorte de "parti pris des choses" pour copier Francis Ponge fonde l'argument d'un regard moins psychologique qu'objectal, froid, propre à l'auteur et qui a parfois suscité l'ironie et le pastiche.
   
   La description géométrique qui connaîtra une sorte d'apogée dans "la Jalousie" caractérise déjà l'écriture de Robbe-Grillet dans "Les Gommes". La description de la tomate servie au restaurant prolonge la description méticuleuse de l'ordre des chaises au café des Alliés, ou celle de la maison de la rue des Arpenteurs vue d'une fenêtre d'un appartement en vis-à-vis. Et c'est dans le vocabulaire même que l'ordre géométrique s'impose : la rue des Arpenteurs, le Boulevard Circulaire, le dédale des rues de la ville, "rues perpendiculaires, absolument identiques", la discussion sur le mot "oblique" au café, et l'on pourrait multiplier les références.
   
   * En commençant la lecture de Robbe-Grillet par "les Gommes", on ne peut qu'être fasciné par sa manière de transformer une intrigue en jeu de pistes, de semer des indices renvoyant à des mythes ou à d'autres référents non pour nous égarer mais pour capter notre curiosité. Cela dit, il n'est pas sûr qu'il puisse encore enthousiasmer un vaste public réputé enclin à consommer de la littérature plus “commerciale”.
   L'édition que j'ai utilisée, en 10/18 datant de 1962, est complétée par un long extrait de l'essai de l'universitaire américain Bruce Morrissette sur les romans de Robbe-Grillet, publié par les mêmes éditions de Minuit. Ce texte a fait date dans l'étude des œuvres du “pape du Nouveau Roman”...
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critique par Mapero




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Une aiguille dans une botte de mots
Note :

   Je n’ai pas du tout aimé ce nouveau roman à l’époque, qui jouit pourtant d’une grande popularité dans les avis des lecteurs sur Internet. J’ai choisi de le lire dans le cadre de ma formation de libraire dans une liste imposée, et je me suis demandée à maintes reprises si je n’allais pas changer mon choix avant l’examen où je serai forcée d’en parler.
   
   "Les gommes" est un roman policier inversé, dont on connaît, dès le début, l’assassin, la victime et les circonstances du meurtre. Mais au fil de notre lecture, le détective Daniel Dupont – qui erre dans les rues dont il étudiera chaque détail, et s’arrêtera dans chaque papeterie se trouvant sur son chemin afin d’y dénicher la (sa) gomme idéale – nous amènera à douter de la théorie de base de l’assassinat au fil des chapitres – éternel recommencement du chapitre premier, excepté quelques nuances.
   
   L’auteur décrit tout dans les plus petits détails, de la couleur des façades des maisons aux réflexions les plus anodines du personnage principal. Si bien que l’on a l’impression d’être l’aiguille dans une botte de mots.
   
   Je me suis efforcée de terminer cette lecture qui m’a laissée perplexe et déçue (et agacée?), trouvant que parcourir ces pages était une perte de temps qui ne m’a menée nulle part; l’histoire n’ayant pas évolué par rapport au début du roman. Je me suis une fois de plus rendu compte que je n’adhère pas à la lecture de romans anciens. Ou peut-être, n’ai-je pas encore eu l’occasion de découvrir ceux qui en valent la peine?
   
   Si vous avez déjà eu l’occasion de lire "Les gommes", je serai curieuse de connaître votre ressenti!

critique par Tatiana F.




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Le Voyeur - Alain Robbe-Grillet

Une virée dans l'île
Note :

   Prix des Critiques 1955
   
   S'il est un roman qui a fait couler beaucoup d'encre au milieu du siècle dernier, c'est bien "Le Voyeur" de Robbe-Grillet. D'abord reçu plutôt négativement, il est devenu pendant un temps — et peut-être plus que les Gommes — l'archétype du Nouveau Roman.
   
   "Le Voyeur" se présente comme l'histoire de Mathias, un voyageur venu du continent pour vendre des bracelets-montres dans une île qui évoque Ouessant, avec ses touffes de mahonia devant les petits maisons basses. À pied puis à vélo, avec sa mallette contenant 89 bracelets-montres, Mathias s'efforce de minuter sa tournée d'une façon que le lecteur trouve d'emblée peu réaliste à cause du rythme insoutenable qu'il a imaginé dans ses calculs complexes.
   
   Un vide, une page blanche, entre les deux premières parties laisse penser qu'il s'est passé quelque chose entre l'arrivée du cycliste près de la falaise — où il n'y a pas de résidents à qui vendre la moindre montre — et le retour vers d'hypothétiques acheteurs quand il croise une paysanne, Mme Marek, chez qui il s'était rendu en vain. Dans ce vide brumeux pourrait se loger une affaire grave vers laquelle converge toute une série d'indices. Cela trotte dans sa tête, et il rate le bateau du retour.
   
   Avant même que Mathias ait débarqué dans l'île, l'insistance des images et indices pousse inexorablement le lecteur à se persuader que Mathias se serait rendu coupable d'un crime sadique ou sexuel sur la personne de la jeune Jacqueline Leduc, que les rumeurs et les on-dit dépeignent comme une petite allumeuse bien trop délurée qui mérite ce qu'il lui est arrivé. Les cordelettes, le papier d'emballage des bonbons, les mégots de cigarettes, le lainage abandonné sur la falaise sont autant d'indices qui s'accumulent tandis que des scènes très visuelles viennent les étayer. D'abord, la répétition d'une image mentale où une jeune victime est attachée à un arbre comme pour être violentée. Cette scène est anticipée par la posture d'une fillette sur le bateau puis elle est reprise dans une maison que le voyageur visite par la photographie d'une fille adossée à un arbre, jambes écartées, les mains dans le dos. La certitude qu'il y a crime gagne enfin le lecteur quand Mathias comprend que le jeune Julien Marek l'a observé sur la scène de crime. On se souvient alors que le voyageur s'est posé la question de l'existence d'une gendarmerie sur l'île... L'affaire est entendue puisque Mathias se cherche des alibis et s'efforce de faire disparaître les preuves de son passage sur les lieux où la jeune fille a trouvé la mort.
   
   La force du réel est administrée par le romancier avec une abondance de descriptions géométriques dès que Mathias aborde dans le port. "Le bord de pierre — une arête vive, oblique, à l'intersection de deux plans perpendiculaires : la paroi verticale fuyant tout droit vers le quai et la rampe qui rejoint le haut de la digue — se prolonge à son extrémité supérieure, en haut de la digue par une ligne horizontale fuyant tout droit vers le quai." Cette méthode donne du poids au monde qui est décrit en suivant Mathias quand il traverse la bourgade et on pourrait multiplier les exemples de ce réalisme forcé.
   
   Mais ce n'est pas si simple ! Si le voyageur voit le réel, il voit aussi ce qui n'existe pas, des scènes qu'il rêve ou qu'il imagine. Constamment Mathias se présente comme un natif de l'île ; il croit retrouver la chambre meublée d'une commode où il rangeait sa collection de cordelettes. Pourtant personne ne le reconnaît vraiment ou alors on se souvient de lui d'une manière qui ne s'accorde pas à son propre vécu. Son regard se perd par la fenêtre de sa chambre, ou de la cuisine — où il mange les crabes avec Jean Robin un marin dont il se dit l'ami — comme si sa conscience repassait dans un monde parallèle. Et dans ce monde là il joue à être l'assassin de Jacqueline alors même que le marin en est soupçonné par sa compagne apeurée, et que le père Marek craint que son fils n'ait fait le coup : "Oh, je sais, c'était pas une sainte... Peut-être que tu l'as fait tomber sans le vouloir ?... Ou bien c'est pour te venger, parce qu'on t'a fichu à l'eau, du haut de la digue l'autre soir ?"
   

   L'ambiguïté fait le point fort de ce roman où l'intrigue criminelle s'annule au fur et à mesure qu'elle s'écrit. La mise en abyme y contribue : au café, Mathias entend raconter une légende locale de sacrifice rituel, mais toute l'île penche pour l'accident et personne n'accuse Mathias. Et lui Mathias, que croit-il qu'il est, voyageur ou voyeur ? Et que s'est-il vraiment passé ?
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critique par Mapero




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On s’y emm… bien un peu quand même…
Note :

   Et c’est dommage. Il y a vraiment des partis pris dogmatiques à faire hurler. Et puis des passages d’une réalité criante, d’une hyper-réalité, agaçants au possible. Crispant à lire, le genre d’ouvrage pour lequel on pousse un ouf de soulagement quand on le referme.
   
   Volonté délibérée et organisée d’entretenir l’ambiguïté, de maintenir le lecteur dans un grand inconfort, au prix parfois de manipulations grossières ou naïves (ça se voit mon cher Alain !). L’ambiguïté, pourquoi pas ? Mais pas l’ambiguïté pour l’ambiguïté. Ça n’est plus après qu’un pur exercice de style. Et l’amour, et la tendresse bordel !
   
   Et puis un luxe de détails et de descriptions parfois proprement hallucinants. C’est vrai que c’est à ce prix que je me suis senti à de nombreuses reprises dans les îles de Houat ou Hoëdic où j’ai pu séjourner. C’est vrai mais on se sent parfois aussi comme devant un relevé comptable :
   "Il y avait donc, en partant de la fenêtre et en tournant vers la gauche (soit dans le sens inverse des aiguilles d’une montre) : une chaise, une deuxième chaise, la table de toilette (dans l’angle), une armoire, une deuxième armoire (s’avançant jusqu’au deuxième angle), une troisième chaise, le lit en merisier placé contre le mur dans le sens de la longueur, un très petit guéridon avec par devant une quatrième chaise, une commode (dans le troisième angle), la porte du couloir, une sorte de secrétaire dont la tablette était relevée, et enfin …"
   

   Que dire ? Un voyageur de commerce, Mathias, qui vend des montres, prend le bateau pour une île sur laquelle il a vécu, enfant. Pusillanime, velléitaire, on est baladé avec lui au gré des contrariétés qu’il peut subir dans l’exercice de ses tentatives de vente. Mais Alain Robbe – Grillet prend soin de laisser des zones d’ombre dans sa journée sur l’île qui doit s’achever à 16h avec le départ du bateau pour le continent. Il rate ce bateau et doit rester plusieurs jours, attendre le bateau suivant. Du coup nous assistons à la découverte du corps d’une très jeune fille de 13 ans, qui pimente quelque peu le dernier quart de l’ouvrage. Et nous continuons à tenter de vendre des montres avec Mathias, à tenter d’effacer des preuves de sa présence sur les lieux de la disparition de Jacqueline, la fillette.
   
   Allez ! A la fin le dessein d’Alain Robbe – Grillet aura été réalisé : on ne saura pas si Mathias est réellement impliqué dans tout ceci. Par contre, moi, j’aurai pris un bain de Houat ou Hoëdic. On s’y sent réellement. Mais le plaisir ? Le plaisir de lire, Alain. Moi, tu ne me l’auras pas donné.

critique par Tistou




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La reprise - Alain Robbe-Grillet

Je ne suis pas un mutant !!
Note :

   Soulagé de constater combien je suis loin d’être un mutant. Alleluïa ! Je me réfère là à une assertion de Gotlib, le fameux philosophe (!!) ayant écrit un jour qu’on savait qu’on était un mutant si l’on était capable de replier une carte routière dans ses plis du premier coup (!) ou… de comprendre un roman d’Alain Robbe-Grillet !!
   
   (Bon, en réalité la citation (de Gotlib) exacte est la suivante : "Le mutant est un homme qui a subi, comme son nom l'indique, une mutation. Il en résulte un être magnifique, doué, notamment, d'une intelligence surhumaine. Intelligence qui lui permet d'atteindre des niveaux d'abstraction inaccessibles au commun des mortels, comme de comprendre un film d'Alain Robbe-Grillet ou de décrypter un horaire de chemins de fer. De même, après avoir consulté une carte routière, le mutant est capable de la replier sans se tromper ... DU PREMIER COUP!")
   

   "Nouveau roman" ; je ne suis pas encore familier du concept mais... première expérience avec cette "Reprise"... et pas franchement convaincu. Disons que, de même qu’il me faut beaucoup de tâtonnements pour replier correctement une carte routière, je n’ai pas franchement compris "la reprise" !
   
   Et c’est dommage. Ça partait bien, dans une tendance et une ambiance évoquant "Le troisième homme" de Graham Greene ou un roman d’espionnage de John Le Carré. Et bien écrit, sollicitant l’intelligence et la sensibilité du lecteur. Je m’installais correctement dans cette lecture. J’étais dans le Berlin post-conflit mondial de 1949, avec les zones d’influence américaine, française, britannique et soviétique, j’y étais... et puis insensiblement l’ombre d’un doute s’est immiscé – je me suis dit que je n’étais pas assez concentré – puis c’est le doute lui-même qui, pour le coup, m’a fait douter, puis j’ai fini par comprendre qu’en fait on se foutait de moi.
   Au prétexte purement dogmatique de "déstructuration", de non-nécessités de héros ou d’intrigue, bref au nom du concept de "nouveau roman", Alain Robbe-Grillet cassait le jouet, larguait délibérément son lecteur, le rendant dans l’impossibilité de savoir qui réellement était le narrateur, voire qui était qui, et jusqu’à quel point. Pathétique !
   
   C’est donc ça le "nouveau roman" ? (ou plutôt c’était ça ?) Dieu me garde du dogmatisme qui tue simplicité et naturel. Je connais leur mot d’ordre, je l’ai percé à jour : "Pourquoi faire simple... ?"
   
   Non je ne lâcherai pas John Le Carré, Graham Greene ou John Irving pour de la bouillie à chat aux arômes artificiels.
   
   C’est avec beaucoup de circonspection que je vais aborder mon prochain Robbe-Grillet !

critique par Tistou




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La Jalousie - Alain Robbe-Grillet

Au lecteur d'inventer l'histoire
Note :

    "Il s'agit d'un récit classique sur la vie coloniale, en Afrique, avec description de tornade, révolte indigène et histoires de club" lit-on vers la fin : attention ceci concerne le roman que Franck a prêté à A..., rien de cela dans “La Jalousie” sauf que "l'héroïne ne supporte pas le climat tropical (comme Christiane)".
   
   Soit une plantation, une bananeraie, près de l'équateur où le soleil se couche régulièrement à "six heures et demie", vers la fin de l'époque coloniale. Peut-être du fait de sa formation d'ingénieur agronome, Alain Robbe-Grillet ne nous ménage pas la description des parcelles dont "l'ensemble est conduit de manière à échelonner la récolte sur les douze mois de l'année". Le domaine prend des allures très géométriques, avec tel et tel nombre de bananiers par rangées, qui, vues sous un certain angle, par "un observateur posté sur la terrasse", se disposent en quinconce. Non loin de cette plantation où vit A..., Franck en dirige une autre à quelques kilomètres vers l'est ; il y réside avec sa femme Christiane qui prétexte la chaleur du pays ou la fièvre de son fils pour ne pas venir chez A...
   
   Franck au contraire se présente régulièrement pour l'apéritif, ou le déjeuner, et reste boire "un mélange de cognac et d'eau gazeuse" avant de rentrer. Si Franck vient seul, le boy ôte le couvert de Christiane : il y a alors trois couverts sur la table de la salle à manger, ou trois fauteuils sur la terrasse. Quand Franck emmène A... en ville, elle pour faire ses emplettes, et lui pour envisager l'achat d'un camion, et donc que "la maison est vide", il reste un couvert. Le calcul est simple : il y a une tierce personne dans le roman. Son regard derrière les jalousies des fenêtres attend le retour d'A... L'automobile bleue de Franck est tombée en panne bien qu'elle soit neuve ; A... et Franck ont été bloqués en ville et contraints de passer la nuit à l'hôtel.
   Décoder le double sens de la "jalousie" est à la portée du premier lecteur venu. Mais il vous manque l'histoire, l'intrigue, comme vous jugerez bon de l'appeler. Vous n'aurez que des indices, généralement répétitifs, à partir de quoi c'est vous qui construirez le roman de l'adultère — à condition bien sûr de supporter une telle écriture !
   
   L'ombre du pilier sud-ouest de la galerie qui s'étend sur trois côtés de la maison progresse et signale l'heure matinale, le midi, ou l'heure du couchant. La répétition est le principe de base. L'observateur voit A... assise sur la terrasse, ou appuyée "des deux mains à la balustrade, face au midi, dominant le jardin et toute la vallée", ou dans sa chambre, ou à table. Au cours des repas, à plusieurs reprises elle fixe le mur clair qui porte la trace d'un mille-pattes écrasé par Franck ; son mari (si mari il y a) laisse faire, toujours passif, toujours observant. Franck, lui, se montre actif et résolu.
   Parfois un margouillat passe sur la balustrade dont la peinture s'écaille, un ouvrier chante un air africain, d'autres réparent le pont de bois. Et les jours succèdent aux jours, égrenant l'adverbe "maintenant", à moins que le jaloux ne passe en boucle ses visions dans sa tête, et c'est obsédant comme "les criquets" dans la nuit. De nombreuses scènes rejoignent des scènes d'autres œuvres de l'écrivain. La silhouette d'A... "découpée en lamelles horizontales par la jalousie" rappelle un plan de “L'Immortelle”, des fragments de conversations “L'Année dernière à Marienbad”, des calculs d'emploi du temps “Le Voyeur”, et les répétitions “Dans le Labyrinthe” sans oublier une gomme de bureau !
   
   Ce court roman publié en 1957 a suscité la colère et l'indignation de certains critiques, forgeant à l'auteur une réputation d'illisibilité. Leur insistance à la longue a apporté à Robbe-Grillet ses premiers succès. On peut néanmoins juger que ce n'est pas son meilleur livre ! D'autres y ont vu le nouveau roman le plus typique, le plus achevé...

critique par Mapero




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Dans le labyrinthe - Alain Robbe-Grillet

En attendant les barbares
Note :

   Un soldat erre, désarmé, dans les rues d'une ville que l'ennemi doit bientôt occuper. La bataille a mal tourné, les troupes se sont repliées, certaines sans combattre. C'est l'hiver. Il neige. Un blessé grave a remis à ce soldat une boîte avec des affaires personnelles à l'intention d'un parent qui attendra au coin d'une rue, près du réverbère. Le soldat cherche le lieu du rendez-vous, un gamin l'aide ou tente de l'aider. Le soldat a de la fièvre et il a pourtant quitté l'infirmerie. Des ennemis surviennent à bord d'un side-car et un tir l'atteint. Il est recueilli par la mère du garçon. Dans son esprit délirant reviennent en boucle des images, notamment du café où il a rencontré d'autres soldats en déroute, et aussi l'image d'une estampe du siècle précédent où se joue une scène comparable. La bataille se serait déroulée à Reichenfels, lieu imaginaire bien sûr (même si une commune d'Autriche se trouve porter ce nom).
   
   Ce roman sombre, à la fois par son sujet et son atmosphère, ne se livre pas facilement au lecteur que les descriptions répétitives, dès l'incipit, peuvent assommer. Comme dans "La Jalousie", peu d'informations claires viennent aider à s'approprier l'histoire de ces anonymes. La phrase favorite du soldat est "Je ne sais pas" ! Rien qui soit de nature à susciter un suspense attrayant, mais malgré tout il n'est pas exclu que le lecteur persiste et finisse par se piquer au jeu, car une fois dans le labyrinthe c'est bien connu qu'on a dû mal à trouver la sortie.

critique par Mapero




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L'année dernière à Marienbad - Alain Robbe-Grillet

Une époque
Note :

   Une époque, vraiment, et aucune raison de penser qu'elle ne fut pas nécessaire et je ne vais certes pas discuter de ce qu'elle nous a laissé ou pas. Ce que je crois cependant que l'on peut dire, c'est qu'elle n'a jamais rencontré le grand public, celui qui se gave de polars, de romans psychologiques, sociétaux, de récits d'aventures, de sagas, d'épopées, de journaux intimes, de romans épistolaires, de science-fiction et que sais-je encore ?. Qu'attend donc le lecteur lambda de la lecture, qui lui était refusé par le Nouveau Roman ? Je vous laisse y songer seuls, cela nous éloignerait trop de mon sujet. Plus grave, il a détourné beaucoup de lire ou d'écrire, au moins pendant un certain temps. Le lecteur frustré auquel on répétait qu'il était dépassé et qu'il ne comprenait rien, s'est désintéressé de la question. Je le sais, j'en faisais partie. Aussi, encore traumatisée, me suis-je contentée pour ce mois Robbe-Grillet, d'un de ses ciné-romans, et sans doute le plus connu en l’occurrence. Vous souvenez-vous de L'année dernière à Marienbad ? (astuce dans cette dernière phrase, si, si)
   
   Et je dois reconnaître que c'est moins mortel que dans mon souvenir. Je ne peux même pas dire que j'aie passé un trop mauvais moment, avec le film du moins, le livre lui fut un peu plus fastidieux. L'auteur tenait absolument à tout préciser dans le moindre détail -un maniaque du contrôle?- quoi qu'il en fut, ses directives n'ont pas toutes été respectées. Mais l'entente entre Alain Resnais et Alain Robbe-Grillet était bonne et ces modifications minimes ne les ont pas assombries.
   
   Pour résumer l'histoire, une femme (extraordinairement passive, songeuse, évanescente, indécise, devinée instable et faible, une femme objet, quoi) est abordée à une soirée mondaine par un homme (déterminé pour le coup) qui, ayant eu une brève liaison avec elle un an plutôt et avoir obéi à sa demande de lui laisser un an de réflexion, revient lui demander de partir avec lui. Oui, mais la belle n'a toujours pas pris sa décision et, pire, elle dit ne plus se souvenir de lui. C'était bien la peine ! vous direz-vous, mais ce n'est évidemment pas ce que se disent les personnages qui prennent la chose avec beaucoup plus de sérieux. Car dans ce film-livre, tout est sérieux (il n'y a qu'à voir la tête de Pitoëff). Très. Même le jeu, mais du jeu, je vous en parlerai plus tard.
   
   Par ailleurs, il y a un mari. Il semble avoir tout deviné et surveille de loin leur manège. Mais il ne désire pas intervenir, lui aussi veut être choisi et non imposé.
   
   Pour ce qui est du jeu, il s'agit du Jeu des allumettes qui captiva la totalité du public (et moi comme les autres). La règle en est fort simple : il faut prendre des allumettes sur la table en respectant deux-trois obligations et celui qui ramasse la dernière a perdu. Le mari et l'amant jouent. Le mari gagne toujours. (lourd de sous-entendus) Puis le lecteur-spectateur quitte la salle ou son livre et passe pas mal de temps à jouer avec divers amis en essayant de trouver le système qui lui permettrait à lui aussi, de toujours gagner. Il y a sur le net des pages de réflexions et de calculs sur ce problème et ceux qui prétendent avoir trouvé une solution en présentent une si complexe que 1° vous ne pouvez pas comprendre et savoir s'ils disent vrai 2° elle serait clairement inapplicable dans la rapidité d'une partie, sauf ordinateur.
   
   Bref, à lire ou à voir, ne serait-ce que pour le jeu des allumettes, mais quand même, pas que. Soyons juste. J'ai même trouvé du charme au film, une puissance émotionnelle plutôt, malgré un jeu d'acteurs dont le moins qu'on puisse dire est qu'il est figé. Toute une époque, tout ça...

critique par Sibylline




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Instantanés - Alain Robbe-Grillet

Juste des miettes révélatrices
Note :

   Comme l'indique le titre, ces textes brefs s'apparentent à des photographies, figent des mouvements en arrêt sur image, ou encore procèdent à d'obsédantes répétitions.
   
   Une cafetière sur une table dans une pièce où des mannequins de bois attendent l'essayage, une école où l'instituteur remplaçant fait lire les élèves, des arbres dont les troncs parallèles se reflètent dans une mare forment un premier ensemble, des "visions réfléchies".
   
   Trois promeneurs font le tour d'une île mais ne peuvent ensuite franchir le gué quand la mer monte : c'est "le chemin du retour".
   
   Longeant la falaise, trois enfants marchent sur le sable : c'est "la plage". Les oiseaux s'envolent à chaque fois que le trio se rapproche un peu trop.
   
   Un acteur en cours de répétition tourne le dos à la salle, c'est "la scène".
   
   Quelques personnes dans un escalier mécanique, puis dans un souterrain scandé d'affiches publicitaires, toujours les mêmes, et enfin devant le portillon fermé de la station du métro forment "Dans les couloirs du métropolitain".
   
   Par contraste avec ces images réalistes et quotidiennes, "la chambre secrète" offre la vision onirique d'une beauté nue et enchaînée que l'on vient de sacrifier dans un salle voutée, tandis que l'assassin s'échappe par l'escalier en colimaçon.
   
   Ces "Instantanés", écrits de 1954 à 1962, illustrent assez bien les obsessions de l'auteur pour les miroirs, les reflets, les répétitions, les descriptions lentes de mouvements, la géométrie et enfin l'érotisme.

critique par Mapero




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Pour un nouveau roman - Alain Robbe-Grillet

En guise de théorie
Note :

   Publié en 1963, ce recueil regroupe des articles parus durant les dix années précédentes, et dans lesquels Robbe-Grillet exposait sa conception d’un roman différent, partagée par Claude Simon, Nathalie Sarraute ou Jean Ricardou entre autres. Toutefois ils n’ont jamais formé une école ni théorisé leur mouvement, dénommé "Nouveau Roman" par Émile Henriot, hostile à "La Jalousie" de Robbe-Grillet. De fait, dans les années 1950, cette écriture expérimentale a scandalisé critiques et lecteurs. Le rejet radical du roman de type balzacien bouleversait tous les codes du romanesque.
   
   Les romanciers du XIX° siècle, Balzac en particulier, — qui se voulait "le secrétaire de l’Histoire" — s’appliquaient à refléter avec réalisme la société de leur temps, ce qui justifiait les longues descriptions. Ils campaient des personnages bien définis socialement, qui, dans un espace-temps bien précis, se transformaient au gré des épreuves et des passions. Ces romans correspondaient à la vision d’un monde stable, rassurant. Le public s’y reconnaissait, le lecteur pouvait s’identifier et trouver du sens à l’ensemble de l’intrigue.
   
   Mais toute littérature est le reflet de son temps et évolue avec lui. Après la seconde guerre mondiale, vers 1950, le monde est devenu instable, insécure, étranger à l’homme condamné à errer entre des significations partielles et toujours provisoires : "l’homme regarde le monde et le monde ne lui rend pas son regard". La nature comme les objets demeurent indifférents à l’homme. Pourtant, selon Robbe-Grillet la croyance à l’absurde comme au tragique n’ont plus de raison : sans autre vie que de ce monde, sans référence divine, l’homme est là, dans l’instantanéité qui n’accomplit rien. C’en est fini de la croyance à la nature humaine, comme à toute métaphysique : aucun sens caché n’attend d’être révélé.
   Reste que les détracteurs de ce mouvement ont commis, par haine de la nouveauté, de sérieuses erreurs d’analyse selon Robbe-Grillet.
   
   Certes, ce roman d’un nouveau type ne renvoie à aucune réalité extérieure à lui-même. L’intrigue, car il y en a bien une, se déroule dans la tête du personnage, souvent anonyme, en partant "de son regard qui voit les choses, de la pensée qui les réunit, de la passion qui les déforme". Voilà bien là une réelle subjectivité quoi qu’en aient les critiques, plus authentique que celle des romanciers classiques. Car il n’y a plus d’auteur omniscient, qui savait tout de son personnage. De même le temps et l’espace ont toujours leur fonction : mais ils sont ce que le regardant en perçoit : le temps n’est que celui de l’écriture du récit, l’espace celui du regard. Le seul "message" délivré c’est la perception du personnage, indice des ses angoisses, ses rêves, ses passions. Mais rien au-delà des pages du roman, car "l’artiste crée pour rien", juste pour une forme que même le point final ne consolide pas. "Je ne transcris pas, je construis" écrit Robbe-Grillet. Le réel est, un homme le regarde sans lui prêter d’interprétation anthropomorphique : à l’automne, la nature n’est pas "triste" ; c’est moi qui le suis en la regardant. Métaphores et analogies tombent dans l’obsolescence.
   
   Robbe-Grillet bouleverse les positionnements classiques en se concentrant sur le huis-clos de l’instantanéité : le romancier voit à travers les yeux d’un personnage dont le regard sur les choses révèle l’état mental ; au lecteur à s’adapter à cette intériorité subjective, à se muer en l’autre, à devenir le regardant.
   
   Le Nouveau Roman n’a guère connu de postérité sans doute en raison de sa trop radicale modernité ; pourtant cette expérimentation semblerait mieux adaptée encore à ce début de XXI° siècle nihiliste et chaotique.

critique par Kate




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La Maison de rendez-vous - Alain Robbe-Grillet

Nocturne chinois
Note :

   (1965)
   
   Comme dans "La Jalousie", c'est encore dans la moiteur tropicale que Robbe-Grillet situe son roman, à la lisière d'une Chine devenue communiste. "Tout le monde connaît Hong Kong, sa rade, ses jonques, ses sampans, les buildings de Kowloon…" prétend le narrateur perturbé par ce qu'il y a vécu. En effet la mort d'Edouard Manneret — mais non, pas Man Ray — vient bousculer une soirée mondaine, arrosée de champagne et doublée de sketches, à laquelle il avait été invité. "Je vais donc essayer maintenant de raconter cette soirée chez Lady Ava, de préciser en tout cas quels furent, à ma connaissance, les principaux événements qui l'ont marquée. Je suis arrivé à la Villa Bleue, vers neuf heures dix, en taxi…"
   
   La chronologie et la logique du récit ont explosé. Contrairement à la mécanique de précision des Gommes, rien ici ne permettra au lecteur de reconstituer pleinement le déroulement des faits. Car, sans cesse le narrateur, comme prisonnier d'une bande de Mœbius et d'une intrigue labyrinthique, fait défiler les mêmes scènes — qui se modifient ou s'altèrent — passant d'une description de la réalité vécue, à la description des photos d'un magazine, ou bien encore laissant la place à une narration à la troisième personne sans pour autant devenir celle d'un auteur omniscient.
   
    Dépourvu de découpage en chapitre, le texte est ponctué de fausses précisions comme : "Tout à coup le décor change" ou bien "Dans la scène suivante" et "On voit maintenant…", sans oublier des repentirs et bégaiements du récit, comme "Ce passage a déjà été rapporté, il peut donc être passé rapidement" ou bien "cet épisode a déjà été écrit en détail".
   Des images se font obsédantes — ce qui correspond bien à la manière de Robbe-Grillet. Un exemple : le narrateur n'en finit pas d'imaginer ou de rêver Kim, vêtue d'une jupe fendue sur la cuisse, promenant son molosse de chien jour et nuit à travers Kowloon, ou de la croiser réellement, ce qui le perturbe au moins autant que la mort de Manneret.
   
   Même le nombre et l'identité des personnages ne constituent pas des certitudes. "Ralph Johnson, c'est un drôle de nom pour un Portugais de Macao…" Tout le monde en convient ! S'il est peut-être "un agent secret de Pékin", il semblerait au moins qu'il soit très intéressé par Laureen (ou Loraine). Celle-ci vient de rompre avec un commerçant hollandais, Georges Marchat (ou Marchant), amoureux éconduit qui va se suicider dans sa Mercedes rouge. Laureen, nouvelle pensionnaire blonde de Lady Ava, séduit Ralph au point qu'il s'imagine pourvoir l'emmener à Macao et en faire sa femme, mais à condition d'acheter sa liberté à Lady Ava. Ralph utilise donc cette nuit chaude sous le tropique pour tenter de trouver l'argent et c'est peut-être ainsi qu'il tue Manneret.
   
   Mais qui est donc ce Manneret dont la mort intrigue les invités de la Villa Bleue et suscite l'enquête de la police anglaise ? Est-il le père des deux jeunes orphelines eurasiennes, Kim et Lucky, que Lady Ava tient pour ses filles adoptives ? Est-il un peintre, un écrivain, ou plutôt un riche trafiquant de drogues ou de filles comme la jeune Kito, japonaise clandestine, qui figure dans le spectacle que l'on donne dans la villa ?
   
   Quant à Lady Ava, arrive un moment où elle se confesse au narrateur : "elle se met à parler, disant qu'elle est née à Belleville, près de l'église, qu'elle ne s'appelle ni Ava ni Eve, mais Jacqueline, qu'elle n'est jamais allée en Chine ; le bordel de luxe, à Hong Kong, c'est seulement une histoire qu'on lui a racontée." Alors, les prostituées de luxe, les scènes de théâtre, le trafic d'opium, les espions communistes chinois, les riches Américains, et la Villa Bleue ? "Tout ça, dit-elle, ce sont des histoires inventées par les voyageurs."
   
   Au doute en revanche, "La maison de rendez-vous" est bien l'une des meilleures créations de Robbe-Grillet, un livre envoûtant et beaucoup trop oublié !

critique par Mapero




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