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Auteur des mois de décembre 2016 & janvier 2017
Amitav Ghosh

   Nous aimons les contrastes, vous le savez bien et c'est un des luxes auxquels la littérature nous permet de nous livrer sans restriction. Alors, pourquoi nous en priver?
   Vous avouerez qu'Amitav Ghosh après Peter Handke, c'était le grand écart!

Biographie

   AUTEUR DES MOIS DE DECEMBRE 2016 & JANVIER 2017
   
   Amitav Ghosh est un écrivain indien né en 1956 à Calcutta, au Bengale.
   
   Il a passé son enfance au Bangladesh, en Iran, en Inde et au Sri Lanka.
   
   Il a obtenu une maîtrise d'histoire à l'université de Delhi, suivie d'un doctorat en anthropologie à Oxford et il a enseigné à l'université de Delhi et aux Etats-Unis.
   
    Il vit maintenant à New York.
   
   En 1990, il a reçu le prix Médicis étranger pour « Les Feux du Bengale » .

Bibliographie ici présente

  Un océan de pavots
  Les Feux du Bengale
  Lignes d’ombre
  Le chromosome de Calcutta
  Compte à rebours
  Le Palais des miroirs
  Le Pays des marées
  Un fleuve de fumée
  Un infidèle en Egypte
 

Un océan de pavots - Amitav Ghosh

« Cette vision d'un grand voilier sur l'océan »
Note :

   Je me suis embarquée sur l’Ibis, une goélette qui arrivée en Inde après bien des difficultés va repartir vers l’île Maurice, chargée de coolies main-d’œuvre peu coûteuse, pour remplacer les esclaves que ce bateau négrier transportait jusqu’à l’abolition de l’esclavage par les anglais.
   Nous sommes en 1838, en Inde les anglais ont imposé la culture du pavot aux paysans, l’opium récolté et traité dans des factories assure la richesse de l’Angleterre.
   Cette goélette va devenir l’espoir, le cap pour une multitude de personnages, l’occasion pour eux d’aller au bout de leurs rêves, de faire le choix d’une vie différente, de changer, de devenir autre.
   
   Pour Deeti qui va tenter de fuir l’Inde et le sort que l’on réserve aux veuves. Le pavot a fait mourir son mari, les a asservis et ruinés, elle va se tourner vers l’unique personne qui lui a un jour témoigné de la compassion: Kalua «De taille inhabituelle et d’une carrure impressionnante»
   
   Pour Jodu qui rêve de pouvoir s’embarquer, de retrouver Paulette sa presque sœur qui a grandi avec lui, partagé ses jeux. Il a tout appris «A force d’écouter les voix qui résonnaient sur le pont des grands navires» il rêve de grimper dans les vergues d’un de ces navires.
   
   Pour Neel, le jeune rajah si fier qu’il ne veut pas voir les dettes qui s’accumulent, qui a la naïveté de penser que les Anglais le respectent, qui découvre que l’on peut du jour au lendemain passer d’un palais des mille et une nuit à une geôle sordide.
   
   Pour Paulette, l’Ibis c’est la possibilité de fuir un mariage imposé, orpheline passionnée par l’œuvre de son père botaniste, grande lectrice de Rousseau et Voltaire, elle se plie mal au destin qu’on lui réserve, aux contraintes religieuses. Mais «une goélette n’est pas un endroit pour une femme» elle va devoir faire preuve de détermination.
   
   Pour Zachary enfin «de taille moyenne, robuste, un teint de vieil ivoire»  marin d’occasion, capitaine en second d’un navire qui a fait la difficile traversée depuis Baltimore. Sans Serang Ali et sa compagnie de lascars embarquée au Cap, ils ne seraient pas arrivé jusqu’au golfe du Bengale. Fils d’esclave l’Ibis est pour lui l’occasion de changer, de changer de tout: d’origine, de métier, de destination.
   
   Passionnant, coloré, épicé, porteur des senteurs de l’Inde, ce roman vous emporte de la première à la dernière page. C’est un tableau vivant, chaleureux, violent. Porté par un souffle romanesque qui ne se dément pas tout au long du récit, ce roman m’a rappelé mon impatience à la lecture des romans de Dumas.
   
   L’aventure est au rendez-vous, les personnages qui vous invitent à passer d’une barque sur le Gange, à une soirée brillante au palais du Rajah, d’un bûcher funéraire à une prison sordide, des champs de pavots à la cale d’un négrier.
   
   Tout y est: le valeureux héros, la jeune femme en danger, des lascars dangereux et sympathiques, des hommes sans foi ni loi, bref l’aventure avec un grand A.
   
   Amitav Ghosh dresse le tableau d’une Inde disparue où le blanc fait la loi et où chacun a un destin tout tracé. En conteur exceptionnel il vous tient à sa merci et vous vous laissez éblouir par sa magie. Pourtant attention, romanesque ne veut pas dire mièvre, le récit, les personnages ne sont pas tendres, on est loin des contes pour enfants.
   
   Cet "Océan de pavots" est le premier tome d’une trilogie et je vous garantis que je serai au rendez-vous de l’Ibis.
   
   
   Un océan de pavot - Sea of Poppies
   Un fleuve de fumée - River of Smoke
   (à venir) - Flood of Fire
    ↓

critique par Dominique




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Paulette et Zachary
Note :

   Titre original : Sea of Poppies
   
   La Trilogie de l'Ibis — Sea of Poppies, River of Smoke, Flood of Fire — forme une saga spectaculaire et haletante qui nous ramène en 1838 alors que se préparent les événements qui conduiront à la Guerre de l'Opium contre la Chine. Cette toile de fond historique permet à Amitav Ghosh de bâtir une histoire enrichie de personnages hauts en couleurs et d'épisodes autant pittoresques qu'exotiques, dont un navire constitue le fil conducteur.
   
   Considérons ici le premier volume. Goélette à deux mâts construite aux Etats-Unis, l'Ibis a servi au trafic d'esclaves désormais interdit. Un armateur anglais de Calcutta, Mr Burnham, l'a acheté à Baltimore pour qu'il rejoigne sa flotte basée aux Indes. Au cours de ce voyage, la maladie et les désertions à Cape Town font que Zachary Reid est resté le seul marin de l'équipage de départ quand l'Ibis arrive à l'embouchure du Brahmapoutre. Sa traversée de l'Océan Indien avec une escale à l'île Maurice s'est effectuée grâce à l'efficacité des lascars recrutés au Cap et conduits par l'astucieux Serang Ali. Pendant que le navire passe en cale sèche à Calcutta, ce premier volume de la trilogie présente tous les personnages qui vont se retrouver à bord quand Burnham expédiera l'Ibis à l'île Maurice chargé de ces coolies qui remplacent en quelque sorte les esclaves africains dans les plantations sucrières. Le volume s'achève en pleine mer dans le golfe du Bengale, et surtout en plein suspense. "Un océan de pavots" met en place à la fois une galerie de personnages et une description de l'Inde coloniale, des activités commerciale des Anglais avec la Chine : le thé et la soie dans un sens, l'opium dans l'autre, tout en jonglant avec la diversité des langues. Sans oublier la consommation d'opiacés qui revient comme un leitmotiv...
   
   Le transport des coolies est une activité secondaire pour la maison Burnham. Il l'a confiée à son adjoint, le pittoresque Baboo Nob Kissin au parler anglais suranné et à la propension mystique avérée. Un autre “autochtone” connaît parfaitement l'anglais, c'est le raja Neel Halder, un zamindar, aux vastes propriétés foncières, qui a eu — naïvement ? —tendance à voir en Burnham une banque capable de lui accorder un crédit illimité. Jugé comme faussaire, la condamnation s'abat sur lui malgré le soutien de tous les zamindars du Bengale et du Bihar : il devra abandonner son palais et son "budgerow" — le navire où il reçoit sur le Gange — pour la prison puis la déportation à l'île Maurice, en compagnie d'un drogué natif de Canton, Ah Fatt, fils d'un homme d'affaires de Bombay, Barham Moodie, et de sa maîtresse chinoise, Chi Mei, personnages qui seront davantage présents dans les 2e et 3e volumes.
   
   Zachary Reid, mousse au départ, capitaine par défaut à l'arrivée, puis officiellement lieutenant de l'Ibis, a rencontré lors d'une réception chez l'armateur Burnham une jeune orpheline à qui l'homme d'affaires sert de tuteur : cette Paulette Lambert est tout le contraire de la femme indienne ordinaire ; fille d'un botaniste français exilé, elle a été élevée dans les idées des Lumières, tout en conservant l'amitié de Jodu, le fils de sa nourrice et son compagnon de jeux. Mrs Burnham — qu'on connaîtra davantage par la suite — n'a pas d'enfant et elle imagine devoir arranger le mariage de Paulette, dite Puggly, avec un vieux juge fort riche. Si l'on ajoute la curieuse façon dont Mr Burnham entend instruire Paulette des choses de la Bible, on comprend pourquoi la jeune fille choisit d'embarquer sur l'Ibis pour gagner l'île Maurice ("Mareesh") et découvrir le pays de sa mère.
   
   Maurice étant la destination du voyage, le roman évoque plusieurs personnages qui s'embarquent comme coolies, — "girmitiyas" — par nécessité plus que par choix. Ainsi la belle Deeti aux yeux bleus, sur la vision de qui s'ouvre ce premier tome, est une paysanne de bonne caste qui cultive le pavot pour l'East Indian Company, du côté de Ghazipur, près de Bénarès. Au décès par overdose de son mari ancien militaire employé à la factorerie locale, elle se résignait au bûcher où l'on envoie les veuves. Surgit alors Kalua, le puissant voisin hors caste qui la délivre et ils s'enfuient en amoureux pourchassés par la famille Singh qui, dans son esprit de caste, se croit déshonorée. Ils croiront lui échapper en s'embarquant comme coolies... La surprise sera grande ; comme les autres, ils se verront près de mourir sur les Eaux Noires de l'océan, pourtant le navire pourrait être une métaphore de leur renaissance. Suspense !
   
   Tout est donc réuni pour qu'"Un océan de pavots" se présente comme un immense roman d'aventures à la Dumas. Le romancier mesure très bien la puissance du pouvoir colonial qui méprise les gens mais respecte les préjugés des castes pour éviter les révoltes. Il dépeint remarquablement la société locale qui rassemble des hindous de diverses castes, des intouchables, des musulmans, et il choisit d'émailler son texte de termes empruntés à plusieurs langues — l'hindi, le bengali, le bojpuri, etc — ou même à l'argot des marins et à celui des commerçants pour rendre sa création très vivante et diablement exotique. Mais cette avalanche linguistique non traduite crée d'abord un malaise — le lecteur pourrait bien reculer devant le déluge lexical qui s'abat sur lui sans le secours de notes en bas de page ni de glossaire en annexe et en conclure à un manque de respect à son égard — d'autant que s'y ajoute la difficulté du vocabulaire technique propre à la navigation à voile d'une époque lointaine. Généralement, bien sûr, le contexte permet de comprendre par exemple qu'attribuer à Baboo Nob Kissin la fonction de "gomusta" signifie qu'il est le bras droit de l'armateur Burnham pour l'organisation du transport des coolies, mais beaucoup d'autres termes resteront incertains sauf à en trouver la signification en sollicitant Wikipedia (dans sa version anglaise) ou une application de traduction, pour autant que l'orthographe n'en soit pas déformée pour rendre compte de l'accent de tel ou tel locuteur ou locutrice. Oublions donc l'obstacle lexical pour y voir un atout qui met le lecteur dans le bain en exacerbant l'effet de réel et le dépaysement.
   Le plus réussi c'est alors ce fascinant mélange de parlers, cultures et de nations autour de l'Océan indien, à l'image de ces lascars formant l'équipage qui vient du Cap et retourne à Maurice, marins au langage hybride, tel Serang Ali qui brille par une sorte de pidjin à peine compréhensible.

critique par Mapero




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Les Feux du Bengale - Amitav Ghosh

Il y a du Salman Rushdie dans cet Amitav Ghosh
Note :

   Titre original : The Circle of Reason
   
   Prix Médicis étranger
   
   Oui, il y a du Salman Rushdie dans ce roman d’Amitav Ghosh, assez différent d’autres lus tels "Lignes d’ombre" ou "Le pays des marées", plus narratifs, moins oniriques. Onirique, "les feux du Bengale" ? Pas à proprement parler, mais bien loin de la ligne claire de la narration du "pays des marées". Pas exactement onirique mais à la frange, à la marge. Ça m’a vraiment évoqué le Salman Rushdie de "Shalimar le clown" ou "Furie". Et puis ça m’a évoqué aussi du John Irving première manière, genre "L’œuvre de Dieu, la part du Diable" ou "L’épopée du buveur d’eau".
   En tout cas, c’est étonnant comme "Les feux du Bengale" est différent des autres ouvrages d’Amitav Ghosh lus...
   
   De quoi s’agit-il ? Tout part du Bengale, l’Etat indien d’où est originaire Amitav Ghosh, à l’extrême est de l’Inde. Le fil rouge sera un être un peu "hors-de-l’ordinaire", Alu, un orphelin originaire du Kerala, recueilli et élevé par son oncle, Balaram et Toru-debi, sa femme, au Bengale.
   Alu, déjà, n’est pas banal. Sa tête présente des particularités qui vont rendre l’attachement de Balaram pour lui plus fort encore :
   "… lorsque enfin l’enfant [Alu] lui fit assez confiance pour lui laisser passer les doigts sur son crâne pour la première fois, il sut immédiatement qu’il y avait là assez de matériel pour une vie entière d’étude.
   Tout d’abord, Balaram dut se l’avouer, il fut déconcerté. La tête de l’enfant le dérouta totalement et pour des raisons très inhabituelles. La plupart des têtes étaient surprenantes parce qu’elles étaient trop lisses... /…
   Sa tête offrait une profusion de bosses, de nœuds et de creux, chacun plus agressivement prononcé que l’autre, semés avec un mépris absolu des lois de la phrénologie."
   

   Phrénologie ? Ques aco ? Phrénologie : "théorie selon laquelle les bosses du crâne d’un individu reflètent son caractère". Et ?
   
   Et Balaram, voyez-vous cela, est un phrénologue amateur convaincu. Très convaincu. Mais il est aussi complètement toqué de... Pasteur (oui, Louis Pasteur) et de l’hygiène selon Pasteur (et il faut reconnaître qu’en Inde il dispose d’un champ d’expérimentation infini !). Balaram, vous l’aurez compris, n’est pas un personnage simple.
   
   Mais Alu, outre les "nœuds et les bosses" sur son crâne n’est pas mal non plus. Il se révèle un tisserand de génie et un individu singulièrement déterminé.
   
   Et c’est à travers la vie d’Alu que nous allons allègrement sauter d’un pays, d’un continent, à l’autre ; du Bengale en Inde au Kerala, à l’extrême sud de l’Inde, à un pays du Golfe Persique non défini gros producteur de pétrole (et gros consommateur de main d’œuvre indienne ou népalaise exploitée) type Quatar ou assimilé, à l’Egypte, au Maroc, et ça continuera vers l’Europe, l’Allemagne...
   
   C’est foisonnant, très bien écrit et très évocateur des réalités de ces différents pays. Et quelle surprise de trouver Louis Pasteur mis sur un piédestal, déifié, au pays des "milliers de Dieux" !
   
   L’occasion aussi d’effleurer les thèmes des relations inter – castes en Inde, la corruption quasi institutionnalisée, l’exil professionnel dans les pays du Golfe Persique et le statut de quasi esclave...
   
   Un roman étonnant.

critique par Tistou




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Lignes d’ombre - Amitav Ghosh

Des lignes d’ombre comme autant de frontières arbitraires
Note :

   Titre original : The Shadow Lines
   
   Des frontières arbitraires ! Quels pays mieux que l’Inde et ses voisins, Bangla Desh et Pakistan, peuvent en revendiquer. La Partition que le colon britannique instaura au moment de son retrait va en créer des lignes d’ombre ! Et pas qu’un peu ! Et des sanglantes !
   
   Amitav Ghosh, bengali qu’il est, est plus naturellement tourné vers l’Est de l’Inde et son voisin : le Bangla Desh.
   
   Et la violence communautaire, les drames de l’exil, il les a touchés du doigt puisque, bengali de Calcutta, il a vécu jeune à Dhaka, capitale alors du Pakistan Oriental, devenu depuis Bangla Desh.
   Le narrateur de "Lignes d’ombre" est bengali, vit à Calcutta mais a passé du temps aussi à Londres, et, à l’instar d’Amitav Ghosh, a une histoire familiale enchevêtrée avec une ville maintenant de l’autre côté de la frontière, Dhaka.
   
   Enchevêtrée est le mot juste puisqu’Amitav Ghosh n’a pas fait le choix d’une simple narration, linéaire ou avec quelques retours en arrière facilement identifiables, non, il va voleter d’un personnage à l’autre, qui tous ont un rapport avec le narrateur, principalement de sa famille en fait et les lieux concernés vont passer allègrement de Calcutta à Londres et, brièvement, à Dhaka.
   Les histoires familiales ne sont pas forcément simples, "Lignes d’ombre" n’échappe pas à la règle. Amitav Ghosh n’a pas voulu faire simple parce que le sujet, hé bien le sujet n’est pas simple.
   Nous fréquenterons donc Tridib, le cousin du narrateur, genre dandy un peu hors–sol qui connaitra une fin tragique, sa grand-mère et sa grand –tante qui, elles, ont connu Dhaka du temps où l’Inde et le Bangla Desh n’existaient pas "grâce" à l’Empire britannique. Ila, jeune femme bengali atypique, qu’on pourrait qualifier de "libérée" si cela signifiait quelque chose. Shaheb, le père d’Ila, haut-fonctionnaire du Ministère des Affaires Etrangères. May, l’amie anglaise de la famille, qui connait les deux versants civilisationnels ; l’indien et l’occidental ou disons l’anglais. Et pas mal d’autres autour desquels les considérations s’enroulent comme des volutes de fumée.
   
   "C’est donc ce que je racontai à ma grand-mère tandis qu’étendue sur son lit d’invalide elle me foudroyait du regard. Je lui racontai qu’Ila vivait à Londres uniquement parce qu’elle voulait être libre.
   Mais je compris tout de suite que j’avais commis une erreur ; j'aurais dû savoir qu’elle n’éprouverait que du mépris pour une liberté qui pouvait s’acheter avec le prix d’un billet d’avion. Car, elle aussi, autrefois, elle avait voulu être libre ; elle avait rêvé de tuer au nom de cette liberté.
   Ce n’est pas la liberté qu’elle veut, dit Grand–mère, ses yeux injectés de sang brillant au creux de son visage desséché. Elle veut qu’on la laisse libre d’agir à sa guise ; c’est le souhait de n’importe quelle pute. Ca lui sera assez facile là-bas ; c’est ce que ces endroits offrent. Mais ce n’est pas ce qu’être libre signifie."
   

   Des zones d’ombre perçues ainsi par le narrateur seront éclaircies au fil des chapitres, mettant en valeur ce que l’exil et la Partition ont pu générer. L’Histoire n’est pas simple et l’Inde est compliquée. "Lignes d’ombre" aussi...

critique par Tistou




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Le chromosome de Calcutta - Amitav Ghosh

Passionnant foisonnement
Note :

   Titre original : The Calcutta Chromosome
   
   Un étrange roman, qui nous perd en premier lieu par sa richesse.
   
    Richesse de genres tout d'abord, il y a de tout là-dedans, du scientifique, du fantastique, de l'horreur, du documentaire, de la science-fiction et le plus parfait réalisme de la vie de tous les jours.
   
    Richesse des époques : on démarre dans un futur imprécis où, rivé (pas toujours volontairement à sa machine), un homme seul chez lui, face à son ordinateur doit établir un vaste inventaire explicatif de toutes sortes d'objets sans aucun lien entre eux. On retourne quelques dizaines d'années plus tôt quand cet homme (Antar) a rencontré l'individu auquel appartenait la carte d'identité à moitié carbonisée qui vient d'apparaitre parmi les objets à cataloguer ; puis quelques décennies plus tôt encore quand cet individu (Murugan) lui fit le récit des recherches de Ronald Ross et de pas mal d'autres scientifiques du 19ème siècle, qui tentaient de résoudre le problème de la malaria (crucial du point de vue de l'esprit de colonisation).
   
    Richesse des personnages qui, non contents d'être largement non contemporains et éparpillés dans le monde, sont également fort différents par leurs nationalités, cultures, préoccupations, métiers etc.
   
    Richesse des aventures qui ne craindront pas de mêler les recherches d'un Prix Nobel de Médecine réel (Ronald Ross) à des scènes dignes de Stefen King, à des messes noires ou à de simples filatures de roman policier, comme à des attirances banales entre voisins ou des déplacement de populations urbaines par les promoteurs.
   
   Le langage un rien trivial et hyper imagé de Murugan, spécialiste mondial es Ronald Ross, en fait un magnifique narrateur."Ronnie est dans son labo de Begumpett tout prêt à foncer mais avec nulle part où aller."... "l'entière période de travail de Ronnie sur la Malaria, Lutchman lui colle aux fesses comme un timbre-poste." Il accroche son lecteur avec le bagout d'un bonimenteur (qu'il est quelque peu, d'ailleurs).
   
   Le tout se passe en Inde, dans les embouteillages et la cohue, tout aussi bien que dans les plages de solitude et les zones désertes en plein cœur de la ville...
   
   Un roman passionnant tout autant documentaire que relevant de la folie furieuse et de plus remarquablement bien écrit... vous ne pouvez pas vous permettre de rater ça ! (malgré une chute un peu trop elliptique).
   
   
   PS : Saviez-vous que la malaria pouvait soulager la phase ultime et délirante de la syphilis ?
   Parce qu'il peut être utile de le savoir.
   ↓

critique par Sibylline




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Trop ambitieux
Note :

   Ce roman est généralement classé sous le genre science-fiction, il a d'ailleurs remporté le prix Arthur C. Clarke. Mais en fait, il s'agit d’un amalgame de plusieurs genres et voilà le hic.
   
   Dans un New York moderne, la mystérieuse réapparition d'une carte de sécurité perdue pousse un employé de la société Life-Watch à investiguer, via son ordinateur, le passé du propriétaire de cette carte. L'intrigue se transporte alors en Inde pour déchiffrer l'histoire de cet homme obsédé par les découvertes d'un scientifique britannique, à la fin du 19e siècle, portant sur la malaria. Mais bientôt des vérités plus sombres sont dévoilées.
   
   J'aurais voulu aimer ce roman car tous les ingrédients sont là. Mais l'auteur s'éparpille dans les genres, abordant l'enquête scientifique, l'occulte et le complot, sans jamais trouver son identité. De plus, le contenu scientifique est nébuleux et on nous mène sur plusieurs pistes inutiles. Il y a des moments très forts, notamment une scène de gare fantôme particulièrement réussie. La fin par contre est plutôt déconcertante. Lorsque enfin, la clé du mystère est révélée, l'auteur clos son histoire rapidement en nous laissant sur notre faim, au moment même où nous sommes accrochés.
   
   Un livre avec beaucoup de bonnes idées, mais mal construit.

critique par Benjamin Aaro




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Compte à rebours - Amitav Ghosh

Il a été entamé lors de la Partition de 1947, le compte à rebours
Note :

   Titre original : Countdown
   
   La Partition, cette sanglante séparation sur base religieuse organisée par le colon britannique lors de son désengagement du sous–continent indien, qui donna naissance à l’Inde indépendante et au Pakistan, puis plus tard au Bangla Desh, a installé un climat d’hostilité aigu entre les deux pays depuis 1947. A priori les forces sont disproportionnées entre l’Inde, et ses 1,2 milliards d’Indiens et le Pakistan, 190 millions de Pakistanais (même si, à ce titre, le Pakistan est le 6ème pays au monde en terme de population ! L’Asie... ).
   
   A priori. Et Amitav Ghosh, écrivain et essayiste indien vivant et travaillant à New York, considère que l’Inde fait une grosse erreur en 1998 lorsqu’elle procède à cinq essais de bombe atomique dans le désert du Rajasthan, à l’ouest du pays, à la frontière avec le Pakistan, ravivant de ce fait l’inquiétude nucléaire et donc la compétition avec le voisin musulman. C’est vrai, l’Inde aurait pu se contenter de sa supériorité démographique, écrasante. Mais les dés nucléaires ont été jetés, le Pakistan se les est appropriés également : exit la supériorité démographique, bonjour l’équilibre de la terreur.
   
   Depuis 1947, ce n’est pas la franche rigolade entre les deux voisins et les sujets de frictions ne manquent pas, entre Jammu – Cachemire et Ladakh notamment, régulièrement revendiqués par le Pakistan et où, particulièrement au Ladakh, une guerre larvée se joue à 5000 m d’altitude pour quelques arpents de rochers et de neige auxquels seuls les orgueils nationaux s’intéressent.
   
   Amitav Ghosh fait dans "Compte à rebours" un travail de type journalistique, une enquête de fond, pour réellement comprendre ce qui a motivé cette course au nucléaire dans la région la plus peuplée au monde. Et son constat n’est pas rassurant.
   Il se livre à des projections de ce qui se déroulerait si les pays passaient à l’acte, quelles pourraient être les cibles visées, quelles en seraient les conséquences prévisibles ?
   
   "Kunda Dixit, journaliste et écologiste népalais, m’a expliqué pourquoi les mois de mousson constituent la seule période de l’année où les militaires indiens pourraient envisager de lancer une attaque nucléaire contre le Pakistan. A toute autre période, "ce serait du suicide".
   Quelle que soit la direction des vents, quel que soit l’attaquant, ni l’Inde, ni le Pakistan, ni le Népal n’échapperaient aux retombées. Le champignon monterait si haut dans l’atmosphère que, en raison de la rotation de la terre, les nuées radioactives se propageraient vers l’est, par – dessus les sommets himalayens, jusqu’au plateau tibétain. Au Népal, la neige deviendrait radioactive, me dit Kunda Dixit. Le plateau tibétain et l’Himalaya constituent un château d’eau... /…
   Le Tibet n’est guère peuplé, mais il abreuve en eau la moitié de la population du globe. Les neiges de l’Himalaya deviendraient un vaste réservoir de radioactivité."
   

   "Le pire n’est jamais sûr" ? Souhaitons-le. N’empêche, le titre de l’essai d’Amitav Ghosh est bien "Compte à rebours "!

critique par Tistou




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Le Palais des miroirs - Amitav Ghosh

La saga de Rajkumar
Note :

   Titre original : The Glass Palace
   
   Il y a un public pour les grandes sagas familiales sur fond de vaste fresque historique. "Le Palais des Miroirs" a indéniablement ces qualités, avec les familles Raha, Roy et Martins, accompagnés d'une nuée de personnages secondaires, à travers la Birmanie, l'Inde et la Malaisie pour un long parcours historique qui se termine à Rangoon en 1998 précisément là où il a commencé en 1885.
   
   • Une intrigue sur trois générations
   Le héros initial est Rajkumar Raha, jeune orphelin bengali échoué à Mandalay quand les Anglais et leurs troupes coloniales viennent capturer le souverain birman Thebaw. Le jeune garçon, témoin du sac du Palais royal, est ébloui par la multitude de miroirs qui décorent la grande salle d'audience — d'où le titre du roman. Alors que la famille royale se prépare à l'exil, Rajkumar remarque une jeune servante de la cour, la petite Dolly. Devenus prisonniers des Anglais, les souverains déchus sont conduits en Inde dans une résidence côtière, à Ratnagiri, au sud de Bombay accompagnés de quelques serviteurs dont la petite Dolly qui sert de compagnie à l'une des jeunes princesses.
   Après avoir fait des affaires avec Martins alias Saya John, et bâti une fortune dans le commerce du teck, Rajkumar retrouve vint ans plus tard Dolly devenue une séduisante jeune femme et il l'épouse au grand dam du roi et de la reine. Ce premier mariage du roman ne se déroule pas à la cour en exil mais dans la résidence du trésorier local, dont la jeune femme, Uma (née Roy), est devenue une amie de Dolly. La fête est vite gâchée. Quelques jours plus tard, le trésorier, un des rares fonctionnaires indiens de l'ICS (Indian Civil Service), formé à Cambridge, se noie en mer — accident ou suicide ? — alors que sa femme avait décidé de le quitter pour rejoindre sa famille à Calcutta.
   Tandis que Rajkumar et Dolly partent s'installer à Rangoon, et que Rajkumar prend une participation dans la plantation d'hévéa des Martins près de Sungai Pattani au nord de la Malaisie, Uma devenue veuve, gagne l'Angleterre puis l'Amérique où elle devient militante anticolonialiste. Plus tard, sa nièce Manju épouse Neel Raha dont le frère Dinu s'éprend de la photographie et plus tard d'Alison Martins. Celle-ci est la petite-fille de Saya John dont le fils Matthew dirige la plantation d'hévéas baptisée Morningside par Elsa son épouse américaine.
   
   • Un siècle et plus d'histoire de l'Asie du sud
   La colonisation fait partie des thèmes dont traite ce livre ambitieux. L'Empire britannique, en début de roman, brille de tous ses feux. Un petit nombre d'officiers britanniques et de fonctionnaires de l'Indien Civil Service — dont des Indiens comme la figure du trésorier de Ratnagiri — domine efficacement les Indes. Les armées du roi Thebaw n'ont rien pu faire. Les régiments indiens vont s'illustrer dans la Première guerre mondiale : Arjun et ses amis officiers formés au nord de Delhi à Saharanpur et en poste à Dehra Dun sont fiers de leurs ancêtres militaires qui ont écrasé la révolte des Cipayes et fiers d'appartenir à l'armée britannique. Pourtant, notamment après 1920, le ver est dans le fruit. Les idées indépendantistes se propagent. Las d'être qualifiés de mercenaires, certains soldats et officiers indiens pensent à l'avenir et s'imaginent dans l'armée d'une Inde indépendante, quitte à passer un moment du côté des Japonais comme Aung San (le père de l'indépendance birmane et de Suu Kyi), ainsi qu'Arjun Roy. D'autre part, Uma, la mère de ce dernier, après avoir milité dans la Ligue pour l'indépendance de l'Inde rejoint le Parti du Congrès. Les antagonismes provoqués par cette question sont illustrés par la tension entre Uma et Rajkumar. La colonisation de la Birmanie étant à la fois le fait des Britanniques et des Indiens (ou soldats ou commerçants comme Rajkumar), ses habitants se sentent doublement exploités, au point que des incidents opposent les Birmans aux Indiens venus comme coolies. Rajkumar ­— 65 ans en 1939 — a commencé sa fortune en faisant venir des coolies tamouls pour travailler dans ses entreprises. C'est la raison pour laquelle les Raha prennent en catastrophe le chemin de l'exode : fuir à la fois les exactions des Japonais et les ressentiments des Birmans. En Malaisie et à Singapour, le système colonial est également mis en scène par A. Ghosh. On voit une société nettement plus aisée qui surprend les militaires indiens venus “protéger” la péninsule et Singapour — où la société de consommation s'amorce — et en même temps ils sont conscients de la pauvreté des villages où ils sont nés, et choqués d'être confrontés à une société de Britanniques sûrs de leur puissance, racistes et arrogants, incapables de voir la puissance nouvelle du Japon, et interdisant leurs piscines aux Asiatiques. L'évocation historique se termine avec un tableau de la Birmanie décolonisée mais sous dictature militaire.
   
   Un autre intérêt historique de ce gros roman réside dans l'évocation du changement des objets du quotidien, dans la description de la “civilisation matérielle” comme disait l'historien Braudel. Au fil du roman c'est toute la révolution des transports qui se dessine, notamment avec les voitures et les avions, mais aussi avec la mode — l'évolution de la manière de porter le sari — avec les distractions comme le cinéma américain ou indien (un temps Neel Raha s'intéresse à la production de films à Calcutta), et l'achat de postes de radio. Les familles Raha, Roy et Martins disposent d'automobiles, dont les nouveaux modèles servent aussi de marqueurs temporels. Une berline Isotta-Fraschini et une Duesenberg Tourster des années Vingt voisinent avec une Paige Daytona, une Packard de 1929, une Piccard-Picter alias Pic-pic de fabrication suisse, et précédent la Delage Drophead et la Jowett de 1938, en attendant qu'une vieille Skoda des années Cinquante circule encore dans le Rangoon du temps de la dictature. On voit aussi l'aviation se développer ; au moment du mariage de son fils Neel avec Manju, Rajkumar prend un DC3 de la compagnie KLM avec sa femme et son autre fils pour aller de Rangoon à Calcutta où a été aménagé l'aéroport de Dun Dun. Peu après, les jeunes mariés prennent place dans un hydravion de la compagnie Centaurus qui relie Southampton à Sydney à son escale de Calcutta pour gagner Rangoon. Et c'est à bord d'un même type d'avion, le China Clipper de la PanAm, que Matthew Martins ou encore Uma Roy traversent le Pacifique.
   La conjoncture économique est bien présente aussi avec un cycle favorable au teck puis à l'hévéa. La crise de 1929 a ensuite frappé les affaires de Rajkumar et il a vendu des propriétés ; la guerre achève de le ruiner alors qu'il comptait se refaire en vendant du teck pour le chantier de la route Birmanie-Sichouan que le gouvernement de Chang Kaï-chek espérait aménager avec succès.
   
   Mon opinion ? Comme a dit Woody Allen, l'éternité c'est long, surtout vers la fin, et en effet passé la page 300, cette saga de plus de 500 pages bien denses m'a paru longuette et mon intérêt a décru insensiblement au point que j'en oubliais parfois les relations exactes entre les différents personnages, m'obligeant à reprendre mes notes, et que l'arrivée de nouveaux noms finissait de consolider mon scepticisme face à ce roman tellement ambitieux et étalé sur au moins trois générations. La structure narrative linéaire avec des épisodes denses séparés parfois de plusieurs années conjuguée à un goût du détail exotique charmera certains. Bref, il faut que vous soyez un partisan inconditionnel des grandes fresques familiales et historiques pour que je vous en recommande la lecture.

critique par Mapero




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Le Pays des marées - Amitav Ghosh

Les Sundarbans... !!
Note :

   Titre original : The Hungry Tide
   
   Amitav Ghosh est un enfant du Bengale, de Calcutta. Et tous ses écrits (ou vraiment beaucoup alors) concernent cet Etat du Bengale, à l’Est de l’Inde aux marches du Bangla Desh. Là il se tourne plus spécifiquement vers les "Sundarbans". Les Sundarbans qui sont à l’Inde (et au Bangla Desh) ce que les bayous sont à la Louisiane. Une immense mangrove inhospitalière où sévissent encore nombre de bestioles peu coopératives, entre serpents, crocodiles et tigres, c’est en fait le delta du Gange, certainement le delta le plus vaste au monde.
   C’est un monde plat, au ras de l’eau (accessoirement condamné à court terme avec la montée des eaux, fonte des glaciers de l’Himalaya), avec des îles très peu hautes qui sont noyées puis découvertes au fil des marées. Un paysage manifestement très changeant, certainement un monde dangereux.
   C’est ce qui apparait d’ailleurs dans ce superbe roman d’Amitav Ghosh qui installe une ambiance bengali des plus réalistes. Il est chez lui, pas de doute.
   "A moins de le constater soi-même, il est presque impossible de croire qu’ici, entre la mer et les plaines du Bengale, s’interpose un immense archipel. Oui, un archipel qui s’étend sur près de trois cents kilomètres, des rives du Hoogly, dans le Bengale de l’Ouest, jusqu’à elles du Meghna, au Bangladesh.
   Les îles sont la lisière du tissu de l’Inde, la frange déchiquetée de son sari, l’achol qui la suit, à moitié trempé par la mer. Elles se chiffrent par milliers ; certaines sont immenses et d’autres pas plus grandes que des bancs de sable ; certaines ont perduré à travers l’histoire tandis que d’autres ont fait leur apparition il y a à peine un an ou deux... /…
   Quand les marées créent de nouvelles terres, des mangroves surgissent du jour au lendemain, et, si les conditions sont bonnes, elles peuvent se répandre à une telle allure qu’elles recouvriront une nouvelle île en quelques courtes années."
   

   Kanai est un homme d’affaires, natif du Bengale, qui a fait des séjours dans les Sundarbans chez son oncle et sa tante. Quadragénaire arrivé, il revient dans la maison de ceux-ci à la demande de sa tante, Nilima. Son mari est mort il y a peu et il a laissé un paquet pour Kanai, un paquet dont tout indique qu’il s’agirait d’un manuscrit... Kanai a laissé provisoirement Delhi et la vie des affaires pour venir honorer la mémoire de son oncle.
   
   Piya est américaine, d’origine indienne, et c’est une spécialiste des mammifères marins, une cétologue. Elle se rend dans les Sundarbans en espérant pouvoir étudier de rares dauphins d’eau douce.
   
   Fokir est un pêcheur des Sundarbans. Il va sauver Piya de la noyade et des crocos dès la mise en route de celle-ci sous la "protection" de gardes nationaux du genre véreux. Il se trouve que Fokir est du même village que Nilima, la tante de Kanai, si bien que les trois vont se trouver réunis, le temps du roman, dans un espace relativement clos, et vivre des moments saisissants, ou disons des moments qu’Amitav Ghosh a la grâce de rendre saisissants.
   Il sait nous restituer l’atmosphère indienne, bengali en l’occurrence, une atmosphère à nulle autre pareille dans un pays à nul autre pareil.
   
   Venez vous perdre dans la mangrove des Sundarbans. La magie des images d’Amitav Ghosh vous sauvera !

critique par Tistou




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Un fleuve de fumée - Amitav Ghosh

Laissez-vous emporter par ce fleuve !
Note :

   Titre original : River of Smoke
   
   "Un fleuve de fumée" est le deuxième tome de la grande saga asiatique entamée avec "Un océan de pavot". Un troisième tome devrait bientôt être édité en France. Il faut savoir que l'on peut tout à faire lire – et apprécier- "Un fleuve de fumée" sans avoir lu le premier tome. On reprend ici certains personnages -mais pas tous- un peu après les évènements du tome 1 et, à chaque fois que cela sera nécessaire, l'auteur saura parfaitement nous faire connaître ou nous rappeler tout ce qui est nécessaire à notre compréhension. Amitav Ghoso, acquitte même de façon particulièrement habile de ces passages obligés, prouvant s'il en était besoin sa grande maitrise de son art. Donc, si vous avez ce volume entre les mains, même sans avoir lu "Un océan de pavots", n'hésitez pas, lancez-vous, vous m'en direz des nouvelles.
   
   L’action va se passer pour la plus grande part entre Macao, Canton et Hong-Kong, soit en plein cœur du problème, au début de la première Guerre de l'Opium (1839-1942). A l'époque, le Royaume Unis, organisait dans ses colonies d'Inde, la culture intensive du pavot, qu'il exportait ensuite vers la Chine où l'opium était bien illégal, mais où les précédents empereurs en avaient toujours toléré le trafic. Ce trafic britannique enrichissait énormément ces commerçants, banquiers et producteurs – tous britanniques- tout en affaiblissant ce grand pays qu'aurait pu être la Chine et en pourrissant son administrations que l'on rongeait par la corruption implicitement admise. Ce trafic se faisait par l’intermédiaire d'enclaves commerciales (Fanqui Town) comme celle où nous allons débarquer à la suite de Bahram Moodie qui pour le coup est indien, mais bel et bien gros trafiquant de drogue lui-aussi. Et avec ce voyage où nous le suivons, il a joué quitte ou double, investissant dans sa cargaison d'opium non seulement tout ce qu'il possédait mais aussi tout ce qu'il pouvait emprunter. C'est que cette année l'offre est en baisse, qu'il espère en tirer un énorme profit et qu'il en a par ailleurs absolument besoin car s'il ne parvient pas à monter sa propre fortune, il deviendra l'employé de ses peu amicaux beau-frères. Tout les voyants sont d'ailleurs au vert et, même si l'entreprise reste audacieuse, il peut être optimiste quand il se lance.
   
   Cependant, premier coup du sort, le bateau subit une rude tempête et parvient au port abimé et ayant perdu une partie de sa cargaison. Il en reste suffisamment pour que l'opération soit encore bien rentable et Bahram ne se laisse pas décourager. Mais il arrive à Canton au moment même où l'empereur chinois a décidé que s'en était assez de cet odieux trafic qui détruisait son peuple et avait entrepris de l'interdire... mais pour de vrai, cette fois. Et vigoureusement.
   
   Je ne vous en dirai pas plus sur l'action centrale mais il faut que vous sachiez que l’intérêt est loin de s'y résumer. Il y a bien d'autres choses. Par exemple les aventures de ces botanistes occidentaux qui sont allés partout dans le monde étudier, chercher, collectionner, enregistrer, classifier, vendre, acheter toutes ces plantes fabuleuses que des climats plus fastueux que ceux de l'Europe leur faisaient découvrir. Ou encore les peintres qui, amoureux des colonies y sont allés se faire un nom, une carrière. Et tout autant les étonnants commerçants locaux et leur vision décomplexée des affaires. Il y a aussi les mœurs étranges de cette curieuse ville de Canton, interdite aux femmes, où des officiers anglais se trouvent fort bien, ayant chacun leur Ami attitré, et dansant entre eux les valses d'après dîner... Sûr que notre peintre préféré, Robin, fils non reconnu d'un peintre en vogue, s'y régale et nous en régalera aussi, en envoyant bien régulièrement des courriers on ne peut plus vivants à son amie Paulette (botaniste), lui -et nous- montrant tout par les coulisses, y compris sa propre recherche éperdue de l'Ami. (Il y a des scènes à double sens qui sont plus que du grand art!)
   
   Le drame se joue derrière le vaudeville. Il n'y a aucun manichéisme. Le seul Européen vraiment honnête -et même, courageusement honnête-, n'est pas bien sympathique. On peut l'admirer, mais l'aimer sera moins facile. Le cynisme éhonté de la colonisation n'est ni tu ni dissimulé, bien que le point de vue basé du côté Bahram ne nous donne peut-être pas assez à voir la vision chinoise des choses. Elle est évoquée, et fort bien même, quand par exemple, le marin raconte la destruction de sa famille par l'opium dont les Anglais distribuent de petites quantités avec les salaires, mais sans doute pas suffisamment montrée. Mais le récit est déjà tellement riche !...
   
   L'écriture est superbe, le récit passionnant, et les plus de six cents pages se tournent avec le regret qu'il n'y en ait pas plus, mais, si cette page de l'histoire est visiblement tournée, nous offrant une fin si nous ne désirons pas poursuivre, nous savons aussi que si nous le voulons, nous retrouverons bien des personnages dans un troisième tome et cette pensée nous console.
   
   Relevé:
   "Quand on n'a pas un mot pour l'exprimer, comment peut-on savoir ce qu'on ressent ?"
   
   
   "La démocratie est une chose merveilleuse, Mr Burnham, dit-il d'un air rêveur. C'est un merveilleux tamasha qui occupe les gens du commun de façon que les hommes comme nous puissent prendre soin de toutes les affaires importantes."

   
   
   Trilogie de l'Ibis
   
   Un océan de pavot - Sea of Poppies
   Un fleuve de fumée - River of Smoke

   (à venir) - Flood of Fire

critique par Sibylline




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Un infidèle en Egypte - Amitav Ghosh

Une enquête littéraire, mais pas que
Note :

   Ce livre n’est pas un roman mais se lit bel et bien aussi aisément qu'un roman. Il s'agit du récit de voyages et séjours d'étude que l'auteur fit en Egypte quand il avait à peine plus de vingt ans. Il avait entrepris ces voyages à la poursuite de Ben Yiju, marchand d'Aden du 12ème siècle et de son esclave indien. Il suivra leurs traces à travers les rares textes rescapés de l'époque, généralement des lettres. Pour ce faire, il ira à Lataîfa et Nashawy, petits villages égyptiens où son professeur lui a trouvé un hébergement et au Caire, avant de finir la rédaction de son livre aux U.S.A.
   
   Pour avoir vécu dans l'intimité de ces familles pauvres et simples de fellahs, il a lié beaucoup d'amitiés et, immergé dans leurs vies quotidiennes, il a parfaitement compris quels pouvaient en être les contraintes, difficultés, problèmes et espoirs. Il a su lier avec eux des liens personnels qui n'ont jamais disparu, et il a eu du mérite souvent car il y a subi les attaques incessantes d'un prosélytisme religieux virulent. Il semblait quasi impossible à ces paysans égyptiens de croire qu'on pouvait ne pas être musulman et, si malgré tout, c'était le cas, totalement impossible qu'il n'y eut pas nécessité urgente de se convertir. Jamais aucun n'a pu imaginer ne serait-ce qu'une seconde la validité d'une autre vision du monde – on ne parle même pas de l'athéisme. Mais Amitav Ghosh témoigne d'un caractère doux et patient et d'énormément de qualités humaines. Sa capacité d'empathie est aussi grande que sa tolérance et cela le rend sympathique tant au lecteur qu'à ses voisins de l'époque. Et tout l'intéresse. Il se fait raconter aussi bien les légendes anciennes que les derniers commérages et les bavards flattés d'avoir un auditoire l'accueillent volontiers.
   
   Nous découvrons ainsi deux récits qui se croisent constamment : celui de sa vie quotidienne lors de ce séjour égyptien et celui de celle de Ben Yiju huit siècles plus tôt, qu'il découvre de façon de plus en plus précise au fil de ses recherches dans les diverses bibliothèques. Beaucoup d'érudition, mais jamais aride. Ses aventures et celles de Ben Yiju nous captivent, autant que les peintures des sociétés qui les entourent nous passionnent. Vous l'aurez compris, c'est un récit qu'on ne lâchera pas avant d'en avoir tourné la dernière page, et qu'on quittera en ayant appris bien des choses. C'est ce que je vous souhaite.

critique par Sibylline




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