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Auteur du mois d'octobre & novembre 2016
Peter Handke

   Fini de rire ! On passe de Franz Bartelt à Peter Handke, attention à la marche ! Mais on se tue à vous dire que lecture-ecriture.com est éclectique...
   

Biographie

   AUTEUR DES MOIS D'OCTOBRE & NOVEMBRE 2016
   
   Peter Handke est un écrivain autrichien né en Carinthie en 1942.
   
   Il est le fils d'une cuisinière d'origine slovène et d'un soldat allemand. Il n'a pas connu son père et doit son nom à son beau-père, allemand également.
   
   Il s’intéresse à la littérature dès son jeune âge et publie ses premiers textes dans le journal du lycée.
   
    Il opte pour une écriture expérimentale et l'avant-gardisme.[
   
   Le Prix Ibsen lui a été décerné en 2014 pour son « œuvre hors pair, dans sa beauté formelle et sa réflexion brillante».

Bibliographie ici présente

  Le Malheur indifférent
  Histoire d’enfant
  Le Colporteur
  L'angoisse du gardien de but au moment du pénalty
  Les gens déraisonnables sont en voie de disparition
  La femme gauchère
  La leçon de la Sainte-Victoire
  Par les villages
  Essai sur la fatigue
  Essai sur la journée réussie
  Par une nuit obscure je sortis de ma maison tranquille
  La Perte de l'image ou Par la Sierra de Gredos
  Don Juan - raconté par lui-même
  Kali - Une histoire d'avant-hiver
  Les Beaux Jours d'Aranjuez - un dialogue d'été
  Toujours la tempête
  Souterrain blues - Un drame en vingt stations
  La Grande Chute
 

Le Malheur indifférent - Peter Handke

Ecrivain dans le dépouillement
Note :

    L’écrivain narre la vie de sa mère, utilisant le pronom "on" pour la désigner, sans ironie, car il s’agit d’une histoire tragique. "On" c’est pour signifier son peu d’identité. Ensuite, ce sera "elle" lorsqu’il aborde cette période de sa vie où elle commence à travailler moins, à avoir du temps libre.
   C’est de devenir elle-même qu’elle périra, lorsque son individualité commencera à la gêner.
   Handke hésite entre les "formules frappantes" , le récit documentaire neutre, des descriptions d’instantanés, et la narration linéaire, se demandant comment l’écrire, cette vie qui s’achève par un suicide, et que six ou huit mois après il va s’employer à retracer.
   Inutile de se plaindre que je "spoile". Handke annonce d’emblée l’issue fatale.
   
   La vie de cette femme fut tristement banale. On se souvient dans "la femme gauchère" le personnage de femme traductrice d’"un cœur simple" de Flaubert. La mère d’Handke, telle qu’il l’a pressentie, ressemble à cette Félicité qui avait ému la femme libre qu’était la traductrice.
   
   Le personnage de la traductrice jouissait d’une liberté dans le couple, pouvait exprimer une agressivité contenue, avait une aptitude à gérer les conflits, le droit de quitter son conjoint lorsque cela n’allait plus, sans provoquer de catastrophe, ni cesser toute relation avec son "ex".
   La mère de Peter Handke n’a rien connu de cela. Elle fut la victime du sort épouvantable réservé aux femmes dans les milieux modestes, en l’occurrence celui des cultivateurs pauvres et des petits propriétaires en Autriche, au début du siècle. Elle a feint de supporter son sort, sans oublier ses désirs, autres que ceux de ses consœurs, et que, probablement, elle retrouva intacts et non réalisables à la fin de sa vie.
   
   L’auteur fut son fils naturel, et elle dut épouser un autre homme, dur, alcoolique, et avoir d’autres enfants. De cette place de fils naturel qu’il occupe, l’auteur peut se rendre compte à quel point cette vie de famille fut inauthentique.
   
   Ce n’est pas seulement que le monde ait été indifférent (gleichgültig?) à cette femme, c’est qu’elle est devenue indifférente à elle-même, et habituée à tenir le faux-semblant pour le vrai. Lorsque les contraintes auxquelles elle se soumettait, le semblant qu’elle assumait, n’ont plus lieu d’être, il ne lui reste rien.
   
   Peter Handke n’est pas à ce moment là ennemi de l’indifférence. Impersonnalité, et indifférence à soi, sont présentes dans son œuvre. Il y cherche non seulement une écriture mais une éthique. Plus tard, ce sera seulement une mise à distance.
   Ici, il se demande comment supporter cette approche de la vérité à travers un cas négatif. Une vérité qui ne mène à aucune découverte réelle. Ce livre n’explique pas le suicide de sa mère. Il suggère seulement des hypothèses. Dont la principale: elle a voulu garder (ou acquérir) sa dignité en se suicidant.
   
   Surpris et éprouvé par cette mort, il n’ignorait pourtant pas qu’elle fût possible. Sa mère lui en avait déjà parlé. 
   
   La littérature autrichienne a beaucoup souffert aussi, pareillement écrasée, venue tard au monde, souvent confinée à la description de paysages de montagne. Tenue pour médiocre par l’Allemagne, elle engendre des écrivains révoltés privés d’expression, qui deviennent écrivains dans le dépouillement comme l’auteur lui-même.
    ↓

critique par Jehanne




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Un témoignage de couleur grise
Note :

   En écrivant ce court texte, Peter Handke a entrepris de capturer l'essence de la vie de sa mère et de raconter la spirale douloureuse qui l'a conduite à prendre sa propre vie à l'âge de 51 ans. Conçu peu après son suicide, Handke trace une vie qui a couvert la montée du nazisme, la deuxième guerre mondiale, et l'austérité et la souffrance qui ont suivi. "Le malheur indifférent" est une biographie élégante dont le lecteur émerge assombri aux côtés de son auteur.
   
   Handke admet au départ qu'il cherche un élément de clôture dans l'acte de mettre des mots sur papier, mais il veut éviter un récit trop sentimental, préoccupé de transformer sa mère, une personne réelle, en un «personnage». Il adopte intentionnellement une perspective plus distancée. Il ne se réfère pas à elle par son nom, et quand il raconte les événements de ses premières années, il est «l'enfant» ou un des «enfants».
   
   Il voit dans le parcours de sa mère une illustration des contraintes sociales qui ont défini et limité la vie de tant de femmes des communautés rurales pauvres comme le petit village autrichien où elle a commencé et a terminé sa vie. En tant que tel, il veut présenter son histoire comme étant à la fois personnelle et exemplaire.
   
   Si Handke avait imaginé qu'en écrivant ce récit de la vie de sa mère, il serait capable d'atteindre lui-même la paix, il découvre, à la fin, que ce n'est pas le cas. L'histoire continue à le préoccuper, à le hanter. Cette biographie peut porter sur une autre personne mais en même temps, elle révèle beaucoup l’auteur avec simplicité et honnêteté.
   
   Le résultat final est un récit dépouillé à son essentiel, livré avec une prose magnifique. L’amour de Handke pour sa mère se lit dans chaque phrase et les émotions qui surgissent au fur et à mesure qu'il la voit dans les derniers rituels de sa vie raccourcie sont d’une authenticité poignante.

critique par Benjamin Aaro




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Histoire d’enfant - Peter Handke

On peut tenter l'édition bilingue
Note :

    Handke a condescendu à une paternité après de longues hésitations ça ne se faisait pas dans son monde d’intellectuels éclairés de tomber assez bas pour se reproduire.
   
   C’est une fille; il perd tous ses amis, se sépare de sa femme, et entame une relation privilégiée avec la fillette.
   
   Il y a une approche mystique.
   
   En tout cas, les soins et activités ordinairement routinières, que l'on donne et partage avec un jeune enfant sont ici autant de rituels solennisés. Donc, on ne s'ennuie pas!
   
   Une narration curieuse, différée qui ne nomme personne tout en disant "je". Expérimentation intéressante, qui renouvelle ce type de récit. 
   
   
   Présentation de l'éditeur :
   
   "Le narrateur, séparé de sa femme, vit seul avec son jeune enfant, en Allemagne d'abord, puis à Paris où ont lieu les premiers contacts avec l'école et la «langue étrangère». Pour eux, la vie quotidienne, nourrie d'aspiration au bonheur et de violence contenue, s'avère, par tâtonnements, un long apprentissage réciproque. Elle prend pourtant figure d'épopée sous la plume tendre et grave de Peter Handke, qui décrit ici ce que l'on élude habituellement: de menus faits, certes, mais d'une exceptionnelle grandeur."

   
   On peut tenter l'édition bilingue...

critique par Jehanne




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Le Colporteur - Peter Handke

Ecriture expérimentale
Note :

   Ce roman terriblement... expérimental de l'écrivain autrichien date de 1967 dix ans après le surgissement de l'étiquette “Nouveau Roman” dans la presse française. Il est indéniable que l'auteur autrichien s'en est inspiré. Dix ans après “La Jalousie ” de Robbe-Grillet, il se rencontre même ici, à des fenêtres, des jalousies abaissées ou relevées à contre-temps ce qui serait plus vrai encore de stores vénitiens ! N'importe : c'est l'histoire d'un colporteur à ce qu'il paraît. Et d'un ou deux meurtres. "Un colporteur auprès d'un mort est suspect a priori". Réalité, ou théâtre, ou jeu ? Drame de la fatalité ? Comprenne qui pourra.
   
   Que vient donc faire un colporteur dans cette histoire ? Avec ses godasses dépareillées au bout relevé, son grand manteau, son espèce de valise, il a tout aussi bien l'air d'un clown ou d'un clochard que d'un colporteur (en allemand : der Hausierer ) - d'ailleurs on ne parle jamais de ce qu'il aurait à vendre.
   
   L'action ne semble pas se dérouler dans un lieu précis : on est sur le trottoir, le long duquel stationne un véhicule au coffre ouvert, ou dans un bar ou une chambre ou dans une pièce où une femme fait du repassage. Mais en même temps il semble y avoir eu un meurtre. Une poursuite. Une sorte d'arrestation et de passage à tabac. Un autre meurtre s'ensuit, peut-être bien d'une femme. Il est aussi possible que le colporteur soit coupable. Impossible de certifier que la victime a été tuée par balle, d'un coup de couteau ou étranglée avec les fils du téléphone. Les affirmations sont trop flottantes, contradictoires, absurdes. Tout donne l'impression d'images intermittentes, trop vite interrompues, d'un récit haché comme par un effet stroboscopique.
   
   Chaque chapitre est d'abord en italique, écrit de manière théorique, comme s'il s'agissait d'un manuel d'écriture de roman policier, puis, en phrases courtes à la syntaxe monotone, formant plus longuement des éléments de récits, incomplets, incohérents, inadaptés. On sent le protocole rigoureux. On hésite entre l'erreur de jeunesse et la provocation laborieuse. Mais une chose est sûre : c'est très original. Pour terminer voici une phrase que j'aime bien : "L'humanité du meurtrier s'exprimait dans ses fautes d'orthographe" — d'autant que personne n'écrit rien dans cette histoire...

critique par Mapero




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L'angoisse du gardien de but au moment du pénalty - Peter Handke

Une sorte de fuite
Note :

   Joseph Bloch, qui a un passé de gardien de but célèbre, perd son emploi et vagabonde dans la ville de bar en cinéma et de cinéma en chambre d'hôtel. Ayant suivi chez elle la caissière du cinéma, il l'étrangle et s'enfuit en province, vers un village de la frontière, au sud. Là encore il déambule entrant et sortant sans cesse de l'auberge où il a retrouvé une amie d'autrefois devenue la gérante. En même temps, un jeune garçon s'est perdu dans la campagne autour du village. Bloch le cherche avec les gendarmes. Le journal publie la photo de classe, seule photographie qu'on connaisse de ce gamin. Un autre journal évoque l'assassinat de la caissière et indique que la police est à la recherche du meurtrier qui s'est enfui vers le sud. À la fin du texte, Bloch assiste à un match de football et voit le goal arrêter un pénalty.
   
   Les sens de Bloch sont hautement sollicités, tout particulièrement l'ouïe. "Ses oreilles étaient si sensibles qu'un certain temps on ne jeta pas les cartes sur la table à côté mais on les fit claquer sur la table, et au comptoir l'éponge ne tomba pas dans l'évier mais explosa dans l'évier, et la fille de la gérante, pieds nus dans des sabots, ne traversa pas la salle mais martela le plancher, le vin ne coula pas mais glouglouta dans les verres et le juke-box ne joua pas mais gronda." Cette hypersensibilité aux sons pourrait traduire l'angoisse de Bloch après son crime.
   
   Il est difficile sans forcer le texte, de trouver des interprétations qui feraient de Bloch un double de l'auteur, de sa fuite l'image du tourment de l'écrivain, des problèmes d'élocution ou de mutisme du garçon disparu l'écho des malheurs du jeune Handke, sans parler du pénalty arrêté preuve de l'arrestation inéluctable de Bloch.
   
   On retrouve sans doute dans ce roman faussement policier la trace d'obsessions de Peter Handke. Personnellement je n'ose l'affirmer de manière catégorique. Il est vrai que dans ce texte encore, un pauvre hérisson manque se faire écraser... La sur-interprétation d'un texte — par ailleurs peu agréable à lire — me paraît rarement une plus dangereuse tentation qu'ici.

critique par Mapero




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Les gens déraisonnables sont en voie de disparition - Peter Handke

Actionnaires
Note :

   Titre original : Die Unvernünftigen sterben aus
   
   Munie d'une présentation de l’éditeur qui ne se contente pas de nous la présenter justement, mais nous en propose déjà une interprétation avant que nous en ayons vu ou lu quoi que ce soit, cette pièce de Peter Handke déconcerte en effet, comme l'éditeur semble l'avoir prévu. Quant à l'interprétation proposée (sous forme interrogative, d'ailleurs)... Aussi vais-je plutôt opter pour un compte-rendu plus objectif.
   
   Sur scène, des gros actionnaires ou chefs d'entreprise, amis et néanmoins concurrents commerciaux. L'un d'entre eux est une femme ayant des rapports plus sexués avec le personnage principal : Quitt. Passent également sur scène Kilb, le "petit actionnaire", donné pour prendre quelques actions de ces groupes juste pour les embêter, Hans, le domestique de Quitt et la femme de Quitt, non dotée de nom et qui fera les nombreux passages décoratifs d'une épouse discrète, éprise, bienveillante... et évidemment peu respectée. Je dirais : anodine.
   
   Le valet sera donné pour trouver la sérénité quand il se sera totalement identifié à son rôle d'outil de Quitt. Les deux femmes seront traitées avec un machisme écœurant, et le petit actionnaire, donné pour ridicule et importun sera maltraité jusqu'à la limite ultime. Quant aux riches chefs d'entreprise ? Eh bien, après avoir conclu avec eux un accord de non concurrence et accord préalable à tout changement de prix (ce qui, je crois est illégal maintenant, mais l'était-ce au moment où la pièce fut écrite ? Je l'ignore et comme cela ne change rien à l'histoire, je n'ai pas vérifié). Donc, juste après avoir conclu cet accord avec eux tous, Quitt s'empresse de modifier ses prix et ses alliances pour son plus grand profit et ruine rapidement tous ses "amis", sans d'ailleurs sembler éprouver plus de plaisir que de regrets. Ceux-ci, dans la seconde partie, reviennent tenter de le raisonner ou apitoyer... ? Avec le succès qu'on devine.
   
   Les scènes, plutôt outrées sont assez déplaisantes car elles symbolisent en actes des sentiments vils : cupidité, sexisme, lâcheté, égoïsme, vanité, abus d'autrui etc. il y en a encore beaucoup d'autres aussi avilissants. Aucun personnage ne m'a semblé sympathique, ce qui était sans doute voulu, mais du coup, quelle importance ce qui leur arrive ? L'énonciation de procédés de vente douteux, de manœuvres à la limite de la légalité peut passer pour une dénonciation. L’idée qu'un Quitt puisse pousser ses manœuvres prédatrices si loin que ce ne soit pas seulement ses concurrents qu'il détruirait mais tout le système commercial et qu'il pourrait être lui aussi entrainé dans le naufrage, peut amuser un instant, "jeter le bébé avec l'eau du bain", comme on dit. Je souligne tout cela dans ma recherche des qualités de la pièce, mais l'ambiance générale est si déplaisante que je suis plutôt sortie de là consternée.

critique par Sibylline




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La femme gauchère - Peter Handke

L'illumination de Marianne
Note :

   Un couple se sépare. De cette situation banale Handke construit une représentation à la fois familière et décalée grâce aux contrastes. La description minutieuse des objets et des activités quotidiennes s’oppose à la beauté des forêts enneigées ; la solitude dans la foule aveugle à l’isolement apaisant d’une marche en montagne ; le réalisme des personnages principaux au vide des figures secondaires, simples faire-valoir. L’écriture très visuelle et flottante de Handke donne une impression de légèreté à la lecture. Mais la gravité toujours affleure et pointe la difficulté d’être soi-même, hors du regard d’autrui, pour assumer seul son existence dans toute sa finitude.
   
   Un jour, après Noël, Marianne a une "illumination" : elle prie Bruno, son époux , de quitter le foyer — "Va t’en. Laisse-moi seule" lui déclare-t-elle sans explication. Réfugié chez Franziscka, amie de Marianne, Bruno très attaché à elle souffre et devient belliqueux. La femme se met à surprotéger Stéphane, leur fils de huit ans ; ils s’adonnent à de longues marches dans la neige, apaisés, fusionnels. Chaque homme met Marianne en garde contre les dangers de la solitude ; mais pour elle, remarque son éditeur, "tout avertissement est une menace", une agression. Seule Franziscka la comprend car "enfin Marianne s’est réveillée". Elle ne supporte plus que l’on croie la connaître mieux qu’elle ne se connaît, ni l’amour asservissant et confie "l’homme dont je rêve sera celui qui aime en moi la femme qui ne dépend plus de lui".
   
   En quête de la liberté d’être seulement elle-même, loin des relations humaines étouffantes et stériles, Marianne se réfugie toujours dans la même chanson "The lefthanded Woman", où l’artiste évoque ce "continent inconnu", cet ailleurs où l’amour vrai sera enfin réel — la mort peut-être car Marianne pense en "mystique" comme le lui reproche Bruno. "J’ai peur du bonheur" avoue-t-elle avant d’ajouter "j’ai vu clairement ma vie future devant moi et le froid m’a envahie". Rester insaisissable aux autres, c’est son combat : "tu ne t’es pas trahie et plus personne ne t’humiliera jamais".
   
   Franziska admire Marianne car "c’est quelqu’un qui se repose un peu du cours du monde, qui déraille un peu". Le bizarre des paroles, des comportements brise les routines. Sortir des rails, bousculer les préjugés perturbe notre regard et nous aide à chercher comment vivre pour devenir qui l’on est.
   
   En le portant lui-même à l’écran Handke a sans doute facilité l’approche de ce récit de lecture faussement aisée.

critique par Kate




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La leçon de la Sainte-Victoire - Peter Handke

Cézanne peint
Note :

   P. Handke , qui considère l’ignorance comme une détresse, a sans cesse besoin de savoir et de transmettre, autant ses pensées que ses ressentis. Mais il désire que son écriture ait un effet sur le lecteur, qu’elle suscite une "élévation" intérieure. Refusant tout réalisme et toute chronologie dans "la succession apaisante du récit", le vrai "n’est perceptible que dans les transitions entre les phrases" et le recours aux analogies. Ainsi peuvent surgir des souvenirs, des rêves, des visions, par association d’images.
   
   Cette position scripturale, c’est la "leçon" qu’il doit à la Sainte-Victoire. Subjugué par le tableau de Cézanne, “La montagne Sainte-Victoire” lors d’une exposition à Paris, P. Handke se rendit par deux fois sur le site pour conforter son saisissement.
   
   Car dans ce tableau Cézanne suggère, par un dégradé d’ombres, une cassure dans la roche. Fasciné par ce "point invisible", l’auteur avait alors le sentiment de se fondre dans le tableau, comme si "son [moi] coutumier n’était plus personne" ; puis, par dilatation de conscience, s’oubliait dans l’amour universel. La peinture de Cézanne se révèle être, aux yeux de P.Handke, une écriture d’images, car l’artiste ne reproduit pas le réel mais le métamorphose, "l’accomplit" par le jeu des formes et des couleurs. Il en va de même pour lui, l’écrivain : l’objet, sa représentation et son écriture procèdent d’une même alchimie.
   
   Son escalade de la Sainte-Victoire a eu pour lui force de révélation : il a éprouvé la cassure de la montagne comme un axe en lui et "je vis devant moi s’ouvrir le royaume des mots" écrit-il.
   Son attention exceptionnelle à la nature, aux cigales, aux pins et mélèzes, comme à tous petits objets le fait s’oublier lui-même ; il se sent en plénitude, les limites de sa conscience deviennent poreuses à maints souvenirs.
   
   Cette expérience sensorielle et psychique de la Sainte-Victoire éclaire le mode de pensée et d’expression de P. Handke : les espaces et les temps s’interpellent et construisent l’éternel présent de ses récits.

critique par Kate




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Par les villages - Peter Handke

Retour au pays
Note :

   Titre original : Über die Dörfer
   
   Gregor, écrivain, retourne au village car en tant qu'ainé, il a hérité de la maison familiale pour laquelle son frère et sa sœur lui demandent un arrangement. La sœur veut y installer un commerce dont elle vivrait. Grégor y est peut-être hostile, disant parfois que c'est parce que sa sœur qui n'a aucun sens des affaires s'y ruinerait en vain, et parfois que c'est parce qu'il s'y découvre attaché, contrairement à ce qu'il pensait. Les rencontres et dialogues que ce retour entraine, nous montre un village fermé sur lui même et une population hostile à toute nouveauté ou originalité, des gens simples, voire frustres auxquels on ne prête habituellement que peu d'attention et sur qui le projecteur est ainsi braqué "dans un village aussi petit que méchant", car "au pays, on désapprend la compassion".
   
   Pour Han, le frère ouvrier, le chantier ferme et il lui faut se déplacer sur un autre. Pour la sœur, vendeuse, ce magasin dont elle rêve peut être liberté ou perte.
   
   Pour Gregor, ce retour confirme sa différence, qu'il méconnait d'autant moins qu'elle a été sensible pour tous depuis sa petite enfance. Il ne se sent pas d'obligation particulière envers ses frère et sœur, sans désirer non plus leur nuire. Un dialogue s'installe, comme toujours imparfait, mais il existe.
   
   Un personnage extérieur: Nova (que j'avais prise pour la petite amie de Grégor, mais je m'aperçois que rien n'est dit qui confirme ce présupposé que j'avais) apporte une vision extérieure, moderne et ouverte de la situation tant particulière, que générale de l'homme actuel.
   
   D'autres personnages: la vieille femme, le fils de Hans, encore enfant, incarnent pour l'un l'attachement au passé et pour l'autre l'avenir sans illusion.
   
   Dans les pièces de Peter Handke, les ouvriers ne parlent certes pas comme des ouvriers. L'auteur ne tente même pas de leur donner ce langage. Il tente plutôt d'exprimer des sentiments d'ouvriers avec des mots et des images d'intellectuel et de poète, sans doute dans l'idée de leur donner une voix et une capacité de s'exprimer qui leur fait défaut. De leur offrir une parole qu'ils n'ont pas. Je trouve pour ma part que cette façon de faire est assez datée et c'est une des choses qui ne me convainc pas chez P. Handke. Il nous révèle ainsi des ouvriers rêveurs aux grandes nostalgies, aux ambitions bridées par les lois de la réalité, mais pas totalement oubliées. De même pour la sœur et avec elle, toutes les employées subalternes. Gregor a-t-il raison de penser que cette nature subalterne totalement intégrée ne lui permettra pas de voler de ses propres ailes, ou a-t-il tort de se croire meilleur juge qu'elle? Et son mépris affiché des commerçants (violent portrait à charge) n'est-il pas une de ces coquetteries de nantis qui vendent d'ailleurs aussi, mais autre chose et à un autre niveau?
   
   La pièce se termine par un long monologue de Nova qui est une exhortation à s'accepter et à s'aimer soi-même et une invitation à saisir le bonheur qui, en fait, serait à portée de main.

critique par Sibylline




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Essai sur la fatigue - Peter Handke

Une source d'images
Note :

   Qu'est-ce que la fatigue ? Tout le monde croit le savoir, non ? Mais Peter Handke n'est pas tout le monde et sa fatigue à lui il la présente dans ce bref essai sous la forme imaginaire d'un interview. L'auteur n'essaie pas vraiment de se représenter la fatigue chez les autres, par exemple chez les bourgeois. "Non. Il me semble que la fatigue chez eux ça ne se fait pas ; pour eux, c'est des mauvaises manières, comme d'aller pieds nus."
   

   La fatigue qu'il connaît, c'est la sienne. Pour cet essai, il la cherche dans son expérience. Entre la fatigue d'assister encore gamin à une messe de minuit, la fatigue ressentie à un cours à l'université ou la fatigue consécutive à des efforts physiques intenses, dans les travaux agricoles de la ferme des parents — le battage et la rentrée des foins — ou dans le travail de magasinier dans un grand magasin de la ville destiné à payer ses études, il y a bien sûr des différences. Mais ce sont toutes des fatigues personnelles, vécues par l'esprit ou le corps, dans la jeunesse, pas des fatigues d'un écrivain.
   
   L'essai se poursuit donc en évoquant des fatigues d'un autre ordre.
   
   Après avoir longuement contemplé “Les Sept Sacrements” de Poussin dans un musée écossais, l'auteur se dit "rayonnant de fatigue" ! Avec l'absence de sommeil due à un retour d'Alaska en avion avec escales, l'auteur se souvient que "la fatigue était maintenant [s]on amie" ; assis à une terrasse de café plutôt que de rester à la chambre d'un hôtel de Manhattan, elle lui permit de suivre des yeux les passantes, spécialement "la femme splendide qui passe là-bas avec une démarche ondulante", une source de ses "images du monde". Plus souvent la fatigue profitable à l'auteur provient de la marche, de longues randonnées dans la campagne, propices à des rencontres animalières, amenant par exemple à s'arrêter au milieu du chemin pour contempler ne serait-ce qu'une chenille. "La fatigue enseigne utilement", elle donne des idées, des images, c'est "ce pouvoir qu'elle a de faire voir".
   
   Et le lecteur dans tout ça ? D'aucuns diront que lire Handke c'est fatigant...

critique par Mapero




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Essai sur la journée réussie - Peter Handke

Un songe de jour d’hiver
Note :

   J’ai entamé la lecture de "Essai sur la journée réussie" confiant, après une mauvaise expérience de la lecture d’un roman de Peter Handke, je l’ai terminée me maudissant de m’être laissé avoir !
   
   D’abord je n’en sais pas plus sur ce qu’est une journée réussie, ou plutôt, je n’en sais pas plus sur ce que Peter Handke pense de ce qu’est une journée réussie. Et puis ensuite, à dire vrai, je m’en fous un peu.
   
   Ça ne dure que 72 pages. Mais qu’elles sont rudes ces 72 pages ! Je comparerais leur lecture à l’ascension de la pente finale d’une montagne, en trace directe dans un pierrier qui s’éboule en permanence sous vos pas (et j’ai là en tête le souvenir précis de l’ascension du Grand Colon, en Belledonne). Vous en faites deux et reculez de trois, harassé. Harassé, pareil à l’issue de la lecture. Et alors, l’impression d’avoir perdu mon temps !
   
   Non, décidément Peter Handke n’est pas ma tasse de thé. Je m’étais dit, à l’issue de la lecture d’un de ses romans, "Par une nuit obscure je sortis de ma maison tranquille", que les romans de Hanke c’était terminé pour moi, je tentais ses essais… Eh bien c’est encore plus illisible.
   
   Ce qui est curieux, s’agissant de Peter Hanke, c’est qu’il a parfois des fulgurances, des descriptions de ressentis devant une émotion issue de la Nature, qui touchent, qui parlent vrai à votre être. Mais noyé dans tant de "gloubi-boulga" que c’en est à désespérer.
   
   Pensez qu’il passe 72 pages à se demander ce qu’est une journée réussie sans bien sûr en pouvoir donner la définition ! Je frémis devant le nombre d’essais qu’il peut écrire ainsi ! La menace est inépuisable. Au hasard, on pourrait suggérer : essai sur la nuit gâchée (celle passée à déchiffrer son essai), essai sur le juke-box (non ça il l’a réellement écrit), on peut réellement en trouver beaucoup …
   Allez, un petit extrait pour la route :
   "Qui a déjà vécu une journée réussie ? La plupart vont dire que oui. Et il sera nécessaire alors de continuer à questionner. Veux-tu dire "réussie", ou simplement "belle" ? Parles-tu d’une journée "réussie" ou d’une journée – il est vrai tout aussi rare – "sans soucis" ? pour toi une journée réussie est-elle déjà celle qui s’est déroulée sans problème ? Vois-tu une différence entre une journée réussie et une journée heureuse ? Est-ce pour toi autre chose de parler de telle ou telle journée réussie à l’aide du souvenir ou, immédiatement après, au soir même de ce jour, sans la transformation par le temps intermédiaire dont l’adjectif alors ne serait pas "accompli", "surmonté" mais seulement "réussi" ? Pour toi la journée réussie est-elle fondamentalement différente d’une journée sans pesanteur, une journée de bonheur, une journée dont on serait venu à bout, une journée transfigurée par son longdurer – une seule chose suffit et le jour tout entier s’élève, transfiguré – et peu importe quel grand jour pour la science, pour ta patrie, notre peuple, les peuples de la terre, l’humanité ?"

critique par Tistou




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Par une nuit obscure je sortis de ma maison tranquille - Peter Handke

Long est le titre, abscons le fond
Note :

   En quatrième de couverture, on peut lire : "Jamais le grand écrivain autrichien n’a sans doute mieux allié le romanesque à la poésie". Alors j’ai peur de ce que je vais pouvoir lire par ailleurs !
   
   Certainement vais-je me concentrer plutôt sur ses essais parce que pour ce qui est du roman, celui-ci eût du mal à passer. Croyez-vous au concept de livre ou auteur toxique ? Le genre de livre ou d’auteur qui, lorsque vous le lisez, vous met dans des dispositions d’esprit négatives. J’ai ressenti ceci par exemple à la lecture de ce roman. Je n’en démêle toujours pas la queue de la tête. Ça commence avec un pharmacien autrichien de Taxham (à côté de Salzbourg), singulier et qui semble détester beaucoup de choses (Thomas Bernhard bonjour ! Décidément l’Autriche…).
   
   Et puis pour des raisons confuses qui n’apparaissent pas dans le roman (ou que je n’ai pas su trouver), il part dans un road-movie en compagnie d’étrangers : un poète et un ex-champion de ski autrichien, un road-movie qui les mènera en Andalousie, à Santa Fe. Il est devenu muet (ou mutique ?) et ne peut plus s’exprimer à cette époque. Il ne retrouvera la parole que bien longtemps après une espèce de voyage initiatique, à pied à travers la steppe andalouse jusqu’à Saragosse, après avoir largué ses "camarades". Là intervient une mystérieuse femme qui tente d’abord de le tuer puis le ramène et chez lui et à la parole.
   
   Tout ceci n’est pas parvenu à fixer attention et intérêt, disons pour la trame "romanesque". Par contre il y a un art consommé du propos sur la Nature, une merveille de précision.
   "Le soleil se leva. Dans le jardin, après la nuit chaude et sèche, pas une goutte de rosée. En revanche, un scintillement dans le pommier : une goutte de résine exsudée d’une tige que traversaient les premiers rayons ; la plus minuscule des lampes. Les hirondelles haut dans le ciel, encore d’un noir profond, comme à l’aube. Là seulement où l’une d’entre elles, en virant, mettait les ailes verticales, un bref éclat de soleil sur le plumage ; c’était comme si l’oiseau jouait avec la lumière du matin."
   

   Son pharmacien est un fou de champignons, mycologue jusqu’au bord du chapeau, OK. Il a chassé son fils et n’a plus de nouvelles, OK. Il a une fille avec qui il a peu de relation, OK. Une femme qui vit dans la même maison mais où ils vivent, de fait, séparés, OK. Mais encore ?
   
   Complètement passé à côté d’un message peut-être subliminal ? Je vais aller vois si ses essais…

critique par Tistou




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La Perte de l'image ou Par la Sierra de Gredos - Peter Handke

Sur les pas de Don Quichotte
Note :

   Une banquière d'une ville du Nord, à la confluence de deux fleuves, et qui habite en périphérie dans un ancien relais de poste au milieu d'un quartier où affluent des étrangers recrutés dans les entreprises locales, se prépare à entreprendre un voyage qui la mènera en Espagne, dans un village de la Manche pour rejoindre l'écrivain qu'elle a choisi pour écrire son histoire et qui restera anonyme. Un tel début pousse le lecteur vers une mauvaise piste s'il croit trouver dans ce roman l'histoire réaliste d'un voyage. Cela commence par cette banquière dont on ne saura pas le nom, par ses préparatifs irrationnels, son cheminement à pied vers l'aéroport, puis un vol qui la conduit à Valladolid quand Madrid aurait été plus proche du but, et ça continue par cinq cents pages d'errances dans la Sierra de Gredos avant de rejoindre l'auteur à dix pages de la fin.
    Partie de Valladolid en voiture, elle prend un car qui contourne Avila et la conduit jusqu'à Pedrada où la population vit dans des yourtes, puis franchit à pied la Sierra jusqu'à un improbable village nommé Hondareda, au creux d'une dépression que surplombe le pic Almanzor. Suit la confrontation du point de vue de la banquière et de l'observateur ou reporter qu'elle y a rencontré, à pied encore vers Candeleda (une bourgade qui existe bel et bien dans la Mancha), puis à pied toujours vers l'innommé village de l'auteur qui la reçoit dans un palais-entrepôt qui aurait appartenu à Jakob Fugger — en hommage, suppose-t-on à son activité de banquière.
   
    On cherchera donc ailleurs le sujet du livre tout en mentionnant les thèmes récurrents qui sillonnent ce gros roman.
   
   Le thème du refus du réalisme et de ses certitudes
   

   Peter Handke, bien connu pour le primat de l'imaginaire et pour son manque d'intérêt pour le roman réaliste, multiplie les formules qui signifient à la fois approximation et refus de la précision détaillée. Pour preuve, cette incertitude des lieux et cette expression trois fois présente dans une courte phrase ! "Et c'est ainsi que la puissante banquière, l'aventurière, l'ancienne comédienne, ou Dieu sait ce qu'elle était encore, ce matin-là à Tordesillas ou Dieu sait où, dans le château ou l'auberge miteuse, recoud par exemple un bouton de la chemise de l'entrepreneur, ou de Dieu sait qui." (p. 156)
   De même que le château n'est qu'une auberge miteuse dans le roman de Handke comme dans celui de Cervantès, il est fréquent que les choses se transforment quand la banquière s'en approche ; c'est par exemple le cas de ce village :
   "Contrairement à la nouvelle route de la Sierra, l'ancienne, aux endroits où nous bifurquions, ne traversait pas des zones entièrement dépeuplées. On avait tout du moins le sentiment, de temps à autre, que ces secteurs étaient habités. Mais à mesure que nous nous approchions, nous nous apercevions que les maisons — toujours isolées — étaient toutes en ruine, et manifestement depuis fort longtemps, depuis plusieurs décennies au moins, sinon depuis des siècles."
(p. 265)
   "Confuse est l'histoire, limpides sont les tourments" déclare-t-elle à l'auteur ! (p. 58)
   
   Le thème de l'écriture, du livre en train de se faire.
   

   La banquière, tout en voyageant, s'imagine discutant avec l'auteur (pas Handke, mais le biographe espagnol qu'elle s'est choisi) de détails qu'il convient d'introduire ou d'exclure. Cela concerne aussi le titre du livre futur. "Et quand elle rencontra l'auteur, un peu plus tard, elle proposa le plus sérieusement du monde qu'il intitule le livre qu'ils écriraient tous les deux : La Voleuse de fruits." (p. 373), allusion à quelque épisode de sa vie antérieure dans son village natal en terre slovène. Et encore : "Plus tard, quand elle rendit visite à l'auteur dans la Mancha, elle proposa un autre titre pour leur livre : La Liturgie de la conservation" car elle s'efforce de garder une image bien précise des lieux où elle passe.
   
   Le thème de la marche et de la contemplation de la nature
   

   Elle marche pour protéger son frère : non pas qu'il y ait un lien causal entre sa marche et le sort de son frère qui sort de prison, mais parce que c'est une épreuve qu'elle s'impose. La banquière qui a lu les économistes — au moins Adam Smith ! — voit dans sa marche une sorte de "main invisible", "une manière de gérer les choses dans leur ensemble (d'un point de vue utopique bien entendu).» (p. 426)
   Avant de partir de chez elle et tout au long de sa route, son regard se pose sur la faune, la flore, les roches. Elle s'apitoie sur la forêt ravagée par l'ouragan dévastateur — tempête de 1999 ? — qui a dessouché des centaines d'arbres. Elle s'intéresse à un hérisson dans son jardin, aux pierres de la sierra, aux fougères des chemins, etc. Marcher et observer la nature : on reconnaît là une passion de Peter Handke.
   
   Le thème de don Quichotte.
   

   De même que don Quichotte découvre au hasard de ses pérégrinations des villages et des gens extraordinaires, la banquière qui s'aventure en "navigatrice solitaire" rencontre elle aussi l'improbable. "A Hondareda, outre que la perception des surfaces et des volumes n'était pas la même qu'ailleurs, un autre temps était en vigueur". Ses habitants étaient "sur la touche" selon le reporter, mais pour elle "ils avaient décidé d'eux-mêmes (…) de se retirer du jeu". La moindre de leur originalité n'est-elle pas leur "façon singulière de tracer des formes dans l'air, ou d'écrire dans le vent" ? à moins que ce ne soit leur recherche pour "acquérir une contenance en toutes circonstances" et redonner vie "à une forme de chevalerie tombée depuis longtemps aux oubliettes" ? Cette localité avait vu converger les descendants d'expatriés de retour dans la péninsule et formant "une bande de robinsons", de "songes- creux", de "chimériques". L'inspiration don-quichottesque est par ailleurs confirmée en exergue. "Ces colons étaient des êtres hybrides, moitié chevaliers, moitié mendiants".
   
   Le thème des rencontres étranges
   

   Au cours de son voyage vers l'auteur, la banquière fait de multiples rencontres, autant d'occasions de récits dans le récit, comme dans l'œuvre de Cervantès, révélant à chaque fois une perte ou une rupture. La banquière reconnaît une personne qui l'a jadis interrogée, a rompu avec son passé de journaliste et puis se confesse : "J'éprouvais un profond dégoût pour l'écriture" et donc "ne plus écrire m'a rendue plus nonchalante, plus légère, a fait de moi une personne plus agréable." (p. 344). Un tailleur de pierres a "surgi tout droit du Moyen-Âge" pour exposer son point de vue : "J'ai décidé de mon propre chef de choisir pour époque de référence celle qui, à mes yeux, me convenait le mieux : le Moyen-Âge" puisqu'il était fasciné par les chapiteaux romans. "J'ai pris alors la décision de ne plus être de mon époque, de ne plus être un homme d'aujourd'hui." (p. 354). Un comédien qui incarne Charles Quint en route pour Yüste après son abdication fait aux convives de l'auberge de Pedrada l'exposé de ses adieux au pouvoir. Cette rupture avec le présent concerne même des groupes entiers, c'est ainsi que "les gens d'ici [Hondareda] avaient définitivement pris congé du présent." (p. 446).
   
   Le thème majeur de la perte de l'image
   

   Elle concerne avant tout la banquière qui est sans nouvelle de sa fille Lubna (son nom n'apparaît qu'à la moitié du livre), de son frère qui sort de prison, et de son ex-compagnon qui l'avait abandonnée (enceinte) lors d'une précédente traversée à pied de la Sierra de Gredos. Cette perte affecte aussi le monde entier, pas que la vie personnelle.
   "Il va de soi que l’auteur, comme tous les habitants de la planète à l’époque où cette histoire se déroule, avait fait l'expérience de la perte de l’image, et bien avant elle, l’héroïne".
   Il faut atteindre l'extrême fin du roman pour comprendre quelque chose à cette énigme de la perte de l'image. Comme les aventures de don Quichotte sonnaient la fin du Moyen-Âge, cette perte des images serait le signe de l'extinction des ressources planétaires mention faite à quelques pages d'un paragraphe où l'on apprend que dans un futur proche l'homme a "mis pour la première fois le pied sur Mars" et que "Belgrade (…) venait d'être conquise, pour la deuxième ou la troisième fois de son histoire, par les Turcs".
   "Lors du siècle passé, surtout — il y a peu de temps, au fond —, on s’est livré à une exploitation abusive des images, à un pillage qui s’est révélé meurtrier. Les richesses naturelles sont épuisées, et nous en sommes réduits à rechercher fébrilement les images artificielles, factices, fabriquées en série, qui remplacent aujourd’hui les images réelles, en donnent l’illusion, et accentuent même cette impression trompeuse, comme des drogues."
   Cet artifice, les habitants de Hondareda n'en veulent pas. Apparemment réconfortée par leur résistance, l'héroïne envisage de créer "une banque des images".
   "Dans l’image, le monde intérieur et le monde extérieur fusionnaient pour donner naissance à quelque chose d’autre, quelque chose de plus grand, de durable. Les images représentaient la valeur par excellence. Elles étaient notre capital le plus sûr (tout du moins, c’est ce que nous croyions alors). Le dernier trésor de l’humanité." Finalement, c'est bien normal qu'une banquière s'intéresse au capital...
   
   En somme Handke déplore ce monde virtuel qui coupe les hommes du regard sur l'environnement et les vide de toute capacité de réfléchir et d'imaginer ?

critique par Mapero




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Don Juan - raconté par lui-même - Peter Handke

Le mythe revisité
Note :

   L'opéra et le théâtre ont souvent repris le personnage de Don Juan, plus rarement le roman. Peter Handke n'a pas reculé devant ce mythe et il en donne une version courte où le personnage voit sa dimension légendaire quelque peu malmenée.
   
   Un jour, poursuivi par un couple à moto, Don Juan surgit dans le jardin d'un aubergiste sans client, proche de Port-Royal des Champs, en Ile-de-France. L'aubergiste, à la fois ravi et patient, jour après jour, écoute don Juan lui raconter sa dernière semaine d'aventures — d'où le titre. La série commence à Tiflis en Géorgie où Don Juan séduit par son seul regard la mariée des noces où son chauffeur et valet l'a conduit. L'inconduite du valet les oblige à fuir. Cet épisode est le plus développé et le plus cocasse.
   
   Le lendemain à Damas Don Juan rencontre une femme à une représentation des derviches tourneurs. Toujours l'effet de son regard qui fait que les femmes viennent vers lui, sans qu'il fasse rien de plus ! D'autres lieux se succèdent à un rythme accéléré dans le récit d'aventures de moins en moins précisées. "De la femme de Norvège, ensuite, pour Don Juan il n'y avait pas grand chose à raconter…" Enfin, un pays anonyme : "Il ne savait même pas comment il y était arrivé".
   
   À chaque épisode la narration raccourcit, s'appauvrit jusqu'à perdre tout intérêt pour le lecteur ! Sauf pour l'aubergiste car son établissement reprendra vie après sept jours de présence de ce Don Juan — le vrai bien sûr — qui n'était pas conforme à ce que d'autres nous avaient fait croire : "Pas une seule fois, de toute la semaine, l'idée de compter les femmes en bloc."

critique par Mapero




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Kali - Une histoire d'avant-hiver - Peter Handke

Le sel de l'histoire
Note :

   Par une légèreté de lecture globale, j'avais d'abord pris le sous-titre comme "une histoire d'avant-hier", mais quand, à dix pages de l'incipit, un journal du matin titre "La paix éternelle est déclarée !" et que le vendeur de journaux dans la grande ville crie "Premier jour de l'humanité sans un mort !" j'ai commencé à douter. Alors, au lieu de relire la couverture, j'ai repris au début du texte et lu que le concert que terminait la chanteuse était "le dernier de sa tournée d'avant l'hiver". Passé le quiproquo, j'ai fini par sauter des deux pieds dans le réel bien particulier de ce bref roman qui raconte l'histoire d'une chanteuse dont on ignore le répertoire et le nom. Il ne semble pas qu'elle soit une diva, une cantatrice, plutôt une chanteuse populaire. En tout cas pas de journaliste pour se précipiter vers elle à la fin du récital, pas de starisation : elle va au cinéma sans provoquer d'attroupement, sans même qu'on la reconnaisse, et elle rentre au pays en bus... entre autres pour revoir sa mère et les fresques de l'église.
   
   Un roman médiéval en vers, ramassé en ville, un peu calciné, œuvre de Chrétien de Troyes, c'est ce qu'elle lira durant le trajet. Elle possède un don : celui de retrouver ce qui était perdu. Ce don, elle va l'illustrer trois fois. À la gare routière, elle a retrouvé la bague perdue d'une voyageuse. Au pays, en visitant la mine de sel en compagnie du directeur veuf elle retrouve le compas qu'il avait perdu il y a des années au fond d'une galerie. Au pays toujours, qu'elle appelle son "coin mort", c'est, Andreja, un enfant porté disparu qu'elle sauvera. Mais il n'est pas sûr que l'histoire soit racontée par Handke pour cette raison.
   
   Kali désigne en allemand la potasse. Le village de notre chanteuse-trouve-tout s'étend à côté d'une mine de sel (et de potasse ?). Une cité minière a été construite à côté de la mine ; ces maisons sont surtout peuplées d'immigrés, de "survivants", réfugiés venus de divers pays, parce qu'il y a, en arrière-plan du roman, une guerre mondiale, la troisième, "qui fait rage autour de nous depuis déjà longtemps, jamais déclarée, peu visible, mais d'autant plus maligne". Mais Kali c'est aussi une déesse hindouiste, celle qui protège des mauvais esprits. Alors, allez savoir...
   
   De toutes les conventions romanesques, s'il en est une que Handke balaie c'est tout particulièrement la vraisemblance. La chanteuse retrouve l'enfant disparu mais ne demandez pas où, ni comment ! Qu'elle ait été inspirée par un paysage d'un maître hollandais du XVII° siècle, contemplé chez les grands-parents du gamin n'apporte rien de crédible. Auparavant elle est allée chez le directeur de la mine sans qu'on en sache la raison (voilà un mot qu'il ne faudrait pas utiliser pour présenter une œuvre de l'auteur autrichien) et pourquoi a-t-elle envisagé à un moment de mourir avec lui au fond de la mine ?
   
   Mine de rien, voilà un petit roman où vous vous poserez des tas de questions alors que, page après page, tout semblait compréhensible.

critique par Mapero




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Les Beaux Jours d'Aranjuez - un dialogue d'été - Peter Handke

Conversation au jardin
Note :

   Dans cette mise en scène de la parole, l’Homme et la Femme, dont les noms ne sont dévoilés qu’à la chute du rideau, — Fernando et Soledad — conversent, assis, dans un jardin d’été. Il jouent un jeu "prévu", aux règles précises. L’Homme mène l’échange ; ses interrogations aident la Femme à se remémorer — "sans tes questions je suis aveugle et muette" —, ses diverses aventures amoureuses, et à "gagner en profondeur". Tous deux tentent de comprendre le mystère de l’amour. Le dialogue de sourds s’installe parfois, quand chacun s’égare dans ses souvenirs. Peu à peu Soledad prie Fernando de l’interrompre, apeurée d’aller au bout de sa vérité. Le désir les habite, l’acte d’amour les libère, c’est un accomplissement qui les métamorphose en dieux.
   
   Fugace jouissance... Mélancolique de son enfance que symbolise la pomme, l’Homme dit sa peine de n’avoir pas trouvé l’amour dans la cabane forestière d’Aranjuez ; et la Femme confie sa douloureuse solitude. Toujours l’amour manque à leur désir : "j’ai faim" dit-il ; "j’ai soif" réplique-t-elle.
   
   Peter Handke nimbe sa pièce de poésie, et prête à ses personnages son extrême attention aux arbres, aux animaux, au mystère de la nature. Néanmoins la nostalgie amère atténue la lumière estivale car, à jamais, "chacun cherche son autre, même l’unicellulaire".
   
   Reste à espérer que l’adaptation de cette pièce à l’écran n’en brise pas l’extrême légèreté.

critique par Kate




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Toujours la tempête - Peter Handke

« Tu reviendras hier »
Note :

   Le rideau se lève sur les huit membres d'une famille, placés dans un décor presque lunaire, en tout cas, désincarné. "Une lande, une steppe, une lande-steppe, ou n'importe où."
   
   Pourtant, contrairement à ce que ces indications pourraient laisser penser, c'est bien de ce pays-là tout particulièrement, la Carinthie, auquel ces personnages sont si attachés et dont l'auteur lui-même est originaire, qu'il va être question. tout du long
   
   L'action est donnée pour se passer "Maintenant, au Moyen-Age ou n’importe quand." mais
    là encore, ce seront les soubresauts bien précis et violents qui déchirèrent l'Autriche dans la première moitié du 20ème siècle qui seront détaillés.
   
   L'idée étant, on l'aura bien compris qu'à travers cette histoire familiale, et celle de ce pays, on atteindra une vérité universelle touchant aux douleurs de tous les peuples auxquels les guerres incessantes refusent une existence paisible.
   
   Le narrateur "Moi" convoque les souvenirs des membres de sa famille, qui se plaignent d'ailleurs qu'il le fasse trop souvent, mais il répond qu'il ne peut faire autrement. On comprend que sa vie actuelle, après guerres et invasions, est encore obérée par ce passé dont il est issu, et qu'il ne pourra vivre pleinement tant qu'il ne l'aura pas "digéré". Mais cela est-il possible ? C'est que de plus, il est bâtard de soldat allemand, aimé mais jamais retrouvé. Il évoque ce que vécurent à ce nœud de l'Histoire qui vit sa conception, sa mère et sa tante, ainsi que ses trois oncles et également ses grands-parents, tous regroupés en une ferme familiale ou plutôt une pommeraie, la famille étant spécialisée dans la production de pommes. Pro ou anti allemands, la plupart ne survivront pas et tous souffriront dans leur chair, dans leurs terres aussi bien familiales que nationales, et dans leur langue, victime comme eux des totalitarismes.
   
   "L'Histoire a dévoré ma vie, notre vie, le sentiment même de la vie."
   
   "Apprendre de l'Histoire ? Oui, la désespérance."

critique par Sibylline




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Souterrain blues - Un drame en vingt stations - Peter Handke

Invectives
Note :

   Cette pièce en vingt stations nous invite à prendre le métro avec l'Homme Sauvage, depuis la tête de ligne jusqu'au terminus. Dès que ça roule, l'Homme Sauvage s'en prend — verbalement — à tous les passagers, non pas pour faire la manche mais pour décharger sa fort méchante humeur.
   
   Il leur reproche, collectivement, d'être nombreux et laids. À ces "maudits inévitables", ces "créatures de cauchemar", ces "très moches contemporains", il reproche tout bonnement d'être là. "Rendez vous invisibles" leur jette-t-il. "Allez dans les angles morts" et ainsi "on ne vous aurait plus sous les yeux". Des moqueries aussi pleuvent : "Fini de lire dans le métro… À qui voulez-vous faire croire que vous êtes des lecteurs ?"
   
   D'autres fois, l'Homme sauvage se met à invectiver des personnes précises en les tutoyant. Il s'en prend à un couple, à un ecclésiastique (à moins que ce ne soit le pape), à un professeur qui vient de corriger ses copies, à une femme même, tancée pour le pas rythmé de ses talons aiguille. "Quelle misère de déambuler à travers la monde en tant que femme, n'est-ce pas ?". Tel passager ayant dû esquisser un sourire devant la situation : "Ta gaieté te rend plus débile qu'un vrai débile ne le serait jamais" l'attaque-t-il. "Et toi, de retour d'un énième tour du monde qui t'a rendu encore plus bête que tu ne l'étais au départ car voyager, n'est-ce pas, est devenu l'abêtissement suprême". Autrement dit, c'est toute la civilisation que le sauvage rejette.
   
   À force, les passagers du métro se sentent mal à l'aise et descendent de la voiture. Quand vient la dix-neuvième station l'Homme sauvage se retrouve seul et il exulte. "Enfin seul. Pas un chat. Personne, ô personne. Grandiose. Magnifique". Débarrassé de la société des hommes, il s'enflamme : "Faire abstraction de vous : c'était le début de la pensée libre". Mais son triomphe illusoire est de courte durée. Deux raisons à cela. D'abord il prend conscience que la solitude n'est pas si heureuse qu'il l'espérait, puis, patatras, surviennent le terminus et la Femme sauvage, la "reine de beauté", qui lui crie "Dégage !" et lui lance une liste de supplices. En italique, en guise de didascalie, l'auteur précise : "Elle lui lance à la figure, presque mot pour mot, quelques-uns des qualificatifs qu'il avait lui même assénés aux autres passagers…"
   
   Diverses interprétations peuvent être suggérées pour cette pièce plutôt réjouissante du fait de la jactance de l'Homme sauvage. On verra dans ce "Souterrain blues" une allégorie du destin, aussi une fable morale où l'affirmation exagérée de soi tourne à la confusion d'une telle posture pleine de vanité et de rage, sans compter que l'Homme sauvage ose utiliser des formules des Evangiles contre les passagers du métro : "Transforme donc l'eau en vin" ou encore "Seigneur, pardonne-leur car ils ne savent pas ce qu'ils font". Après cela, ce blasphème, l'Homme sauvage pourra-t-il seulement être sauvé ?
   
   Certains au contraire imagineront que l'Homme sauvage serait Peter Handke en personne, jouant à mépriser la société des hommes et s'en amusant !

critique par Mapero




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La Grande Chute - Peter Handke

Une rude journée
Note :

   Il n'est pas rare qu'un écrivain choisisse d'organiser son intrigue à l'intérieur d'une même journée de son personnage — qu'on songe à Ulysse de Joyce ou à Une journée dans la vie d'Ivan Denissovitch de Soljenitsyne — telle est la solution retenue par Peter Handke pour "La Grande Chute". Mais à sa façon bien à lui.
   
   Un comédien dont le nom ne nous sera pas communiqué, venu d'un pays étranger – mais lequel ? — passe une journée entière en attendant de commencer le lendemain le tournage d'un film, ce qu'il n'a pas fait depuis quelques années. À son réveil, la femme — son nom reste un mystère — la femme donc qui l'a hébergé est déjà partie à son travail. Le soir venu, il doit la retrouver au Bar du Destin.
   
   Au lieu de prendre la voiture mise à sa disposition, le comédien (ancien carreleur) part à pied, traverse une forêt avant d'arriver dans la métropole cernée d'une autoroute périphérique. Son cheminement ne prendra pas toujours la voie d'une partie de plaisir. Beaucoup de rencontres en revanche sur sa route : le comédien croise des promeneurs, des joggeurs, il salit son costume dans les fourrés et crotte ses chaussures, il rajoute à son chapeau une plume de faucon. Il croise des chasseurs de champignons et des cueilleurs de mûres car l'action se situe en plein été, avec un temps orageux dès le matin et le soir encore. La rencontre du sdf qui engueule tous les bruits venus de la ville constitue, outre une séquence amusante (pas banal chez Handke!), l'un des moments les plus intrigants du roman. À moins que le plus intrigant ce ne soit l'épisode de la messe dite pour lui seul par un prêtre qui l'invite à partager son déjeuner. Ou l'aventure dans la zone ferroviaire où les policiers le soupçonnent d'intention terroriste ("Va t'en crever dans ton propre pays !"). Ou encore la rencontre avec Andreas, le voisin, bien vieilli, — mais est-ce lui ? — sur le banc d'un abribus. Il "se voyait capable de sauver une âme" mais il n'a rien fait pour cet homme. Il n'a pas le contact facile avec les autres et peut passer pour misanthrope, tout comédien qu'il est.
   
   Comme souvent chez Handke, le personnage s'intéresse fortement à la nature, aux arbres, aux plantes, aux oiseaux, aux nuages même. Encore une fois on évoquera le hérisson : le comédien se souvient d'en avoir sauvé un pris dans un grillage. Comme souvent chez Handke, le personnage jette "un regard par dessus l'épaule" (cinq ou six fois dans ce texte!) et croit rencontrer des personnes de sa connaissance — sur le banc, était-ce bien Andreas ? — ou de sa famille — sur la grande place est-ce bien son père défunt qu'il voit marcher à grands pas ? La rêverie et la réalité entretiennent des relations complexes. La forêt et le ciel inspirent des images : on songe à un roman de peu antérieur, "La perte de l'image", pour l'écriture en longs paragraphes et pour le style soigné qui rend — contrairement à bien des premiers écrits — la lecture plus fluide et le lecteur plus heureux.
   
   La chute du roman ? La Grande Chute, bien sûr !

critique par Mapero




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