Lecture / Ecriture
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Auteur du mois d' août & septembre 2016
Franz Bartelt

   Nous venions de passer deux mois à lire Kurt Vonnegut, et nous avons eu envie de montrer qu'en France aussi, il y avait des écrivains dotés d'assez d'imagination pour raconter autre chose que leurs propres souvenirs, alors nous nous sommes dit: Pourquoi pas Bartelt, au moins, on s'amusera?
   Et en effet, pourquoi pas?

Biographie

   AUTEUR DES MOIS D'AOUT & SEPTEMBRE 2016
   
    Franz Bartelt, fils d'ébéniste originaire d'Europe centrale, est né en Normandie en 1949, mais il n'avait que quatre ans quand la famille emménagea dans les Ardennes où il fixera définitivement ses racines et celles de ses romans.
   
   Il commence à écrire sérieusement à partir de 1980 et cesse toute autre activité cinq ans plus tard.
   
    Il produit des romans, des nouvelles, des poèmes, des pièces de théâtre, des scenarii, des chroniques journalistiques... tout ce qui s'écrit est susceptible de l'intéresser.
   

Bibliographie ici présente

  Le bar des habitudes
  Le costume
  Simple
  Les bottes rouges
  Le grand bercail
  Terrine Rimbaud
  Charges comprises
  Le jardin du bossu
  Chaos de famille
  Pleut-il?
  La belle maison
  La mort d’Edgar
  La Fée Benninkova
  Le testament américain
  Le fémur de Rimbaud
  La bonne a tout fait
  B comme: Sur mes gardes
  Facultatif Bar
 

Le bar des habitudes - Franz Bartelt

Ce que cachent les gens
Note :

   En bref
   
   Des hommes et des femmes ordinaires, qui tout d'un coup le sont moins, vivent, s'aiment, se quittent, se tuent, s'imaginent des choses folles, dans ces seize nouvelles...
   
   Dans "Au Bon roman", Ivan Georg lit tous les romans de Franz Bartelt, chers happy few, ce qui m'a donné envie de faire de même (car oui, je suis influençable et j'assume): ça tombait bien, j'avais un recueil de nouvelles de lui dans la minuscule PAL qui menace de m'ensevelir dans mon sommeil. Je l'ai donc élégamment exhumé de derrière ses petits compagnons et... je me suis régalée.
   
    Ces 16 nouvelles mettent toutes en scène des personnages décalés qui vivent des situations qui ne le sont pas moins. Du serial killer qui ne tue que des femmes de notaires ("Tueur en série", une nouvelle drôlatique où l'on apprend que "le grand public ne parvient pas à se désoler sincèrement de la mort d'une épouse de notaire. Seraient-elles toutes assassinées le même jour à la même heure que personne ne s'en retournerait plus de cinq minutes. On dirait, oui, c'est triste, mais enfin elles n'avaient qu'à pas épouser un notaire.") à la femme de professeur de Lettres qui fait de monstrueuses fautes de grammaire, ce qui nuit terriblement à la qualité de sa vie amoureuse ("Un parcours sans fautes"), en passant par la jeune femme qui veut changer de nom ("Lili", et franchement on la comprend, car ce ne doit pas être facile tous les jours de se nommer Poaldeuf), Bartelt multiplie les situations loufoques et les personnages à la marge, avec un humour à froid très réjouissant.
   
   Certaines nouvelles flirtent avec le fantastique, comme "Un mauvais joueur" qui raconte une histoire d'homme creux, "Dans le train", réflexion sur les personnages de roman, "Le souvenir de Fred" (certainement la nouvelle que j'ai trouvée la moins réussie) ou "Le sixième commandement" où un mari jaloux intervient bien malgré lui dans la vie de sa femme, d'autres sont férocement drôles, comme "Testament d'un homme trop aimé", qui suit le parcours d'un incurable narcissique ou "Un voisin redoutable", histoire d'une vengeance bien méritée. Quant au "Bar des habitudes", qui donne son titre au recueil, "Ta tête d'assassin", "La tourte" ou "Date limite", elles sont d'une redoutable finesse psychologique.
   
    Un excellent recueil, qui donne envie de lire les autres ouvrages de Bartelt.
   
   
   A noter que ce recueil a reçu le Prix Goncourt de la nouvelle 2006.
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critique par Fashion Victim




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Des vies moyennes
Note :

    Je ne connaissais Franz Bartelt que de nom, et le savais très attaché à ses Ardennes. Mais les nouvelles du "Bar des habitudes", si elles se passent dans une ville ardennaise, on ne peut pas ne pas penser à Charleville, tant honnie par Rimbaud, vont bien au delà de la vallée de la Meuse. Des petites gens, souvent un bistrot, des hommes et des femmes sans importance. Une petite musique parfois cocasse, parfois désespérante. Un peu de bière qui illumine, un peu trop de bière qui abrutit, des personnages au destin proche du vide et qui la plupart du temps finit par y sombrer.
   
   Un bel auteur loin de la scène mais qui conte des bouts de vie pas terribles, infiniment proches. Et la nôtre de vie, terrible? Et quel titre, "Le bar des habitudes", si dérisoire, si peu engageant. Et pourtant la vie...
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critique par Eeguab




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La vie nous joue des tours
Note :

   Recueil de seize nouvelles qui racontent des histoires de gens ordinaires, célibataires ou mariés qui vivent des moments plus ou moins agréables dans leur vie quotidienne. La première nouvelle est en ce sens assez caractéristique du ton qu’il règne dans ce livre : les habitudes sont si bien réglées que le moindre changement ressemble à un séisme et la vie n’est plus la même.
   
   A chaque fin de nouvelle, les protagonistes n’ont d’autre choix que de tout remettre en question, que ce soit la femme sur son mari (et vice-versa), le travailleur sur son emploi, le SDF sur sa confiance en l’humanité, les hommes sur les apparences ou encore le voyageur sur sa destination. Tous apprennent la vie et ses farces, rencontrent les grains de sable du quotidien qui bouleversent tout. Ils sont tous plus ou moins réguliers dans leurs actes y compris les pires : le tueur en série ne tuera que des femmes de notaires et, comme un artiste devra se remettre en question.
   
   Franz Bartelt, en prenant le parti des petites gens, dénonce un univers de plus en plus absurde, où l’acceptation devient de mise (« Histoire molle »), où règne l’intolérance (« un voisin redoutable ») ou la peur de la pauvreté (« la tourte »). Certains portraits (« un voisin redoutable ») pourraient passer pour de vrais clichés et leurs cortèges de lieux communs si l’auteur ne confinait pas son histoire au burlesque. Le récit est simple, clair et le ton garde à la fois une certaine légèreté mâtinée de tragique.
   
   Un bon moment de lecture fluide.
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critique par Mouton Noir




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Toujours l'inattendu arrive
Note :

   Voici un chef-d'œuvre dans son genre ! Ces seize nouvelles sont à peu près toutes de petits bijoux, comme la première qui donne son nom au recueil : le Bar des habitudes, où chaque matin Belmont attend au zinc l'arrivée d'Adèle pour s'en aller à sa boutique. Mais voilà qu'un consommateur inconnu a déjà pris sa place... si bien qu' "en moins de cinq secondes une partie de son univers s'était effondrée".
   
   Je ne dirai que quelques mots sur les textes que j'ai préférés en raison de leur humour souvent noir mais qui n'exclut pas la finesse de l'analyse psychologique.
   
   Nadège tient un bistrot. Un jour entre un client qui lui plait tant qu'elle croit enfin possible le coup de foudre. Hélas, le client n'en est pas un ; il vient annoncer un changement de propriétaire. (Ma tournée).
   
   Par une soirée d'hiver, Bob, un pique-assiette, s'introduit frauduleusement chez des bourgeois déjà attablés. Une tourte appétissante est sur la table. Ça ne lui sera d'aucun profit ! (La tourte).
   
   Jeune, Manon s'est fait tatouer une bien curieuse inscription sur le ventre : "Date limite de consommation …." Et c'était suivi de la date de son cinquantième anniversaire ! À la veille de la date fatidique et elle rencontre le beau Sébastien et s'offre à lui. Las, cet homme avait lui aussi eu une drôle d'idée... (Date limite).
   
   L'épouse d'un professeur de lettres a bien du mal avec la syntaxe et le vocabulaire. Targette, l'homme qui a sauvé Mme Belvaux de la noyade devient bientôt son amant. D'abord peu regardant sur l'expression orale de la belle, il ne tarde pas à changer : "Pour une femme de professeur, c'était indécent, ces négligences, ces erreurs". (Un parcours sans fautes).
   
   Aurélie Poaldeuf ne supporte pas son nom. À tout juste dix-huit ans la voici mariée à Paul Bizerte, de très loin son aîné, et satisfaite comme d'une métamorphose. Mais quand le mari est soupçonné d'avoir tué sa première épouse, le rêve d'Aurélie s'effondre. Après des années de galère, la voici enfin heureuse ayant entamé une carrière de chanteuse à succès. C'était sans compter avec le sinistre travail d'un journaliste d'investigation. (Lili).
   
   Alex Mayouque s'est lancé dans la carrière de serial killer, mais avec un spécialité inédite : ses victimes seront toutes des épouses de notaires. "Chaque fois il essayait de faire mieux, de se montrer de plus en plus digne du métier pour lequel il était né". À la quatorzième, la presse, encore elle, a la mauvaise idée de ne pas lui attribuer le crime. Alex va devoir innover. Fort opportunément, la plupart des hommes qu'il a rendus veufs se sont remariés ! (Tueur en série).
   
   Jeune retraité, Pedro voit s'installer des voisins insupportables, racistes de surcroit. Les Hautiers ne lui épargnent rien, même ses lapins sont tués. Alors Pedro met en place une vengeance incroyable dont personne ne l'aurait cru capable.
   
   Daphné a épousé Jeff, un homme qui amuse ses neveux en leur faisant des grimaces, ce qu'ils appellent sa tête d'assassin. À la longue Daphné veut se réserver pour elle les horribles grimaces de Jeff. Ça l'excite sexuellement. Et elle en redemande. Mais un jour la comédie sado-masochiste finit mal : Daphné est allée déposer plainte à la police pour mauvais traitements.
   
   Ces nouvelles montrent l'incroyable, l'inépuisable imagination de Franz Bartelt. Le comique de situation est ici à son comble. Et c'est justice que ce recueil ait été couronné du prix Goncourt de la nouvelle en 2006. Ses personnages décalés, comiques, étonnants, parfois loufoques, n'appartiennent pas à la haute société, ils n'ont pas accumulé les diplômes, ils ne font pas partie de l'élite, à rebours de ceux qui peuplent la majeure partie des titres de la littérature contemporaine. Ce sont juste des gens modestes qui un jour se retrouvent mal à l'aise d'être confrontés à un changement imprévu (Le Bar des habitudes) ou devoir échapper à leur routine. Dans tous les cas la chute est réussie, non pas pour les personnages — ils finissent mal, souvent — mais pour le lecteur. Laissant de côté la question du réalisme, ne pourrait-on pas soutenir que ce pince-sans-rire de Bartelt est le Maupassant de notre époque ?
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critique par Mapero




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Microcosmes
Note :

   Plutôt que de décortiquer en détail chacune des nouvelles composant ces recueils, juste quelques citations et la tonalité générale pour vous donner envie...
   
   "Je n'en étais pas encore à m 'étonner, conscient que j'étais de voyager sur les lignes nationales françaises, ce qui implique,de la part de l'usager, une certaine patience et le sens de l'abnégation. En France, tout arrive, même les trains. Mais il faut du temps, c'est l'arme secrète. Personnellement,je n'ai jamais été pressé. je suis armé."
   

   J'ai retrouvé avec plaisir l'univers de Franz Bartelt, ces personnages du quotidien, que l'on pourrait croiser dans "Le bar des Habitudes", son humour à la fois tendre et cruel et ses dérapages incontrôlés. Pourtant certains de ces "treize brefs récits" comme les appelle la 4 ème de couv' (de l'art de ne pas écrire le mot qui fait fuir le lecteur potentiel !) m'ont paradoxalement paru trop longs et étirés...
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critique par Cathulu




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Des vies moyennes
Note :

    Je ne connaissais Franz Bartelt que de nom, et le savais très attaché à ses Ardennes. Mais les nouvelles du Bar des habitudes, si elles se passent dans une ville ardennaise, on ne peut pas ne pas penser à Charleville, tant honnie par Rimbaud, vont bien au delà de la vallée de la Meuse. Des petites gens, souvent un bistrot, des hommes et des femmes sans importance. Une petite musique parfois cocasse, parfois désespérante. Un peu de bière qui illumine, un peu trop de bière qui abrutit, des personnages au destin proche du vide et qui la plupart du temps finissent par y sombrer. Un bel auteur loin de la scène mais qui conte des bouts de vie pas terribles, infiniment proches. Et la nôtre de vie, terrible? Et quel titre ! Le bar des habitudes, si dérisoire, si peu engageant. Et pourtant la vie...

critique par Eeguab




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Le costume - Franz Bartelt

Fou de l’ordre alphabétique
Note :

   Augustin Benoit Cheurte, un frappadinge de l’ordre alphabétique et statisticien de son état, a réglé sa vie, ses déplacements, le rangement chez lui, d’après l’ordre alphabétique. Franz Bartelt sait bien nous inventer des dérangés de ce calibre, pathétiques jusqu’au bout des ongles, jusqu’au-boutistes aussi. Jusqu’au-boutiste, indéniablement Augustin Benoit Cheurte l’est. Tout comme il est sûr d’être dans le juste, le vrai, et méprise les "sans-ordres", alphabétiques. Le hasard veut qu’il récupère, au Secours Catholique, un costume – mirifique le costume – que Micheline Bénaise, fraîche veuve a déposé là après la mort de José, son mari.
   
   Elle se languit Micheline et, coincée entre sa voisine indélicate, courtisée par Charles Moulin, un corniaud d’ingénieur électricien à la retraite et frais veuf, lui aussi, la vie est dure. C’est alors qu’elle voit passer le fantôme de José dans la rue. En fait de fantôme, bien entendu nous parlons du costume. Du costume porté par Augustin Benoit Cheurte. Le frappadingue !
   
   La pauvre ! Elle va le suivre, finir par entrer en relation avec lui, se faire convertir à l’ordre ultime : l’ordre alphabétique, et ça va être compliqué. Vraiment compliqué. Coincée entre Charles Moulin et Augustin Benoit Cheurte, il y a de quoi se jeter dans la rivière. Avec une grosse pierre au cou. Bon, mais ce n’est pas ce qu’elle fera. Franz Bartelt a d’autres desseins pour elle. Pas forcément ébouriffants mais hein, c’est la vie aussi ? Et la vie selon Franz Bartelt, au fin fond de nos campagnes, ben...
   
   "Le costume", c’est indéniablement du Franz Bartelt. Mais un Franz Bartelt qui serait parti sur une idée faible. Et qui du coup n’aura accouché que d’un petit roman. C’est qu’il est court "le costume", enfin, l’ouvrage ! Parce que le costume, lui, il parait qu’il est superbement taillé !

critique par Tistou




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Simple - Franz Bartelt

Adam et... Eve
Note :

   Roman érotique, voire pornographique, “Simple” est une curiosité dans l'œuvre de Bartelt.
   
   Adam a rencontré Simple. Il a deux fois son âge. Elle lui propose un challenge : écrire sur elle avant de coucher avec elle. Mais comment devient-on écrivain ? Adam reconnaît quelques poèmes, des essais d'écriture, mais tout un roman ? Jour après jour, Adam tente une expression métaphorique, imagée, du beau style. Simple n'apprécie pas : "Elle lui ressassait qu'elle voulait un livre obscène, grossier élémentaire".
   
   Elle n'hésite pas à corriger les feuillets à l'encre rouge ! "Tu salis le papier, Adam, comme si tu préparais ton entrée à l’Académie française".
   
   Et elle lui parle de sexe, du sien surtout, qu'elle caresse. Elle parle, elle parle et jouit de parler, non sans irriter Adam qui attend baisers et étreintes. En vain : "Adam, si je devenais muette je n'aurais plus de plaisir".
   
   Elle parle et ajoute le dessin à la parole : elle dessine leurs sexes sur des feuilles différentes pour ensuite mimer leur accouplement. Pas davantage. "Je réserve ce plaisir pour la fin des vacances" insiste Simple.
   
   Le suspense est insoutenable ! Et la fin assez surprenante. Des mots, toujours des mots !

critique par Mapero




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Les bottes rouges - Franz Bartelt

Des patates à perte de vue
Note :

   Ce roman de Franz Bartelt est franchement orienté "rigolade", mais attention, dans un registre extrêmement cynique, qui ne va pas plaire à tous. Vous êtes avertis.
   
   Le récit nous en est fait par notre correspondant local. Enfin, quand je dis "notre", c'est celui du journal régional, sous-produit d'un grand groupe de presse, et je peux vous dire que pour moi qui vis en province (non, je ne dis pas "en région", pourquoi ?), la peinture de mœurs est plus que très évocatrice. J'en ai vu à l'action, des échotiers comme celui-là ! Mais moins lucides sans doute, ou était-ce juste parce que je n'avais pas accès à leurs pensées réelles ? En tout cas, là, on y a accès, et c'est particulièrement éclairant (et si juste!). Je peux vous dire que ça percute, de l'article pré-écrit multi-publié où il ne reste qu'à changer quelques noms, lieux et dates, à la photo devant comporter le plus grand nombre de personnes car cela entraine l'achat du journal par toute la famille de chacun, en passant par les buffets de vins d'honneur, tout est criant de vérité. Et drôle. Quant à ses peintures de personnages ! On a les mêmes ! Irrésistibles (cf le peintre local par exemple, puisque je parle de peinture).
   
   Notre échotier est un homme modeste, solitaire et particulièrement allergique aux dépressifs, qui se satisfait au mieux de la vie la plus paisible possible. Il a développé un très bel alcoolisme "mondain" dit-il, "professionnel" dirais-je, qui lui suffit tout à fait comme compagnie. Ça et l'épluchage de pommes de terre, de préférence devant une fenêtre ouverte sur la pluie, qui est son enivrante pratique zen quotidienne. Il a renoncé aux femmes suite à des expériences malencontreuses et ne s'en porte pas plus mal. Surtout quand il regarde son voisin et seul "ami" qui a bien du souci avec la sienne. Ce sont d'ailleurs les mésaventures de ce pauvre voisin, magasinier de son état et fier de l'être, qui vont faire le corps de ce roman.
   
   Basile, le magasinier, a eu une brève faiblesse pour une petite stagiaire (la promotion canapé est effleurée sans y penser, comme le sera plus tard le viol, j'avais prévenu qu'il ne faut pas prendre les choses au sérieux). Bref, son épouse, pourtant pas irréprochable non plus, l'a su et a entrepris une grande action dramatique qui va occuper les 200 pages suivantes avec beaucoup de rebondissements et de scènes tonitruantes, absurdes et comiques. Les raisonnements spécieux mais très argumentés y feront florès (comme celui démontrant que "personne n’apprécie à sa juste valeur le fait d'être trompé par son conjoint" par exemple. Drôle aussi, la philosophie strictement non interventionniste de notre narrateur, homme prudent et tenant à sa tranquillité, s'il en est.
   "estimant que si Rose, percluse d'un insurmontable chagrin, en était venue à vouloir s'euthanasier, il n'entrait pas dans mes compétences de restreindre, par une hâte trop violemment salvatrice, ses chances d'atteindre son objectif."

   
   Drôle enfin l'incongru rencontré à chaque coin de page "En travaillant, il fredonne quelques chansons dans une langue qui mêle le breton et le maori, hommage à Gauguin."
   
   Quant au style, on voudra bien excuser la crudité de certains propos "J'ouvre une parenthèse ici, non pour me justifier, mais parce que je pense que l'emploi insistant d'un langage brut et malgracieux peut apparaître comme une facilité et choquer les esprits nobles qui se seraient égarés dans cet ouvrage. Personnellement, je ne me priverais guère en censurant ces pages de tout ce qu'elles contiennent de minauderies alvines et de références rectales.(...) Seule la vérité des faits et des paroles me guide." On le comprendra.
   
   En conclusion, ne vous dispensez pas de cette récréation rabelaisienne qui n'a pas remporté pour rien le Grand Prix de l'Humour noir 2001.
   
   
   PS : Oups ! "Rose n'avait pas dénié (sic) répondre" p.147 Ben alors, Monsieur Gallimard, est-ce bien sérieux ?
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critique par Sibylline




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Ah la garce !
Note :

   Disons-le, pas le meilleur de Franz Bartelt. Pourtant les ingrédients habituels y sont. La médiocrité d’une petite vie sans souffle d’une petite vie de province. Ils sont ainsi les personnages de Franz Bartelt, indécrottablement petits et confits de conformisme et ils habitent toujours des endroits pas possibles, désespérants de gris, de petite pluie et de mesquinerie.
   
   Bingo, tout y est dans "les bottes rouges" ! La mesquinerie, la médiocrité, c’est terrifiant de petitesse (tiens je réalise en écrivant ceci que c’est l’exacte antithèse de l’Amérique et des Américains où l’on sent toujours le souffle des grands espaces passés, ce qui n’empêche pas médiocrité et mesquinerie, hein !).
   
   "J’ai toujours aimé éplucher les pommes de terre. C’est mon zen. Il y a un plaisir apaisant dans cet ensemble de gestes utiles qu’on définit trop vite comme une corvée. J’épluche, bien sûr, à heure fixe : les rituels ne se passent pas d’être strictement situés dans le temps quotidien, comme les prières pour les chrétiens, par exemple."
   

   Ca commence fort, hein ? Quand je vous disais... Lui, c’est le narrateur, correspondant local d’une feuille de chou très locale et accessoirement éplucheur de patates. Il a pour voisin d’en face et compagnon de bière Basile Matrin, magasinier et accessoirement époux de la belle (?) Rose.
   (dément le pitch !)
   Et voilà que survient un drame. Un drame dû à la sincérité de Basile. C’est que Basile, le magasinier, s’est laissé circonvenir par la belle, et jeune, Marise,
   "…la petite Caillois, si tu préfères. Une choupinette de vingt ans, belle comme un lingot d’or."
   

   Celle-ci, engagée comme aide-magasinier "sous contrat renouvelable mensuellement avec possibilité d’embauche définitive au bout de trois mois", s’est dit qu’il fallait se mettre le chef, Basile, dans la poche (enfin pas dans la poche précisément, vous voyez ce que je veux dire ?) et elle fait ce qu’il faut pour faire tourner la tête à Basile et... Et Rose s’aperçoit de la trahison et entre en dépression. Oui, elle entre en dépression comme on entre dans les ordres. Il y a de la foi, du volontarisme,... elle y met le paquet.
   
   Et Basile commence à expier. Grave. Le narrateur, qui assiste à tout ceci de chez lui, l’incite à plaquer la Rose mais non, la culpabilité est la plus forte et Basile ne va pas lâcher Rose comme ça...
   
   Franz Bartelt a l’art d’aller très loin, "no limit", une fois ce genre de situation installé et il y va, loin. Très loin.
   
   Faut lire. Je ne vous en dirai pas davantage. Il faut lire et en plus, ça se lit bien, Franz Bartelt.

critique par Tistou




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Le grand bercail - Franz Bartelt

Cru, vert, saignant
Note :

   Le grand bercail, c'est le nom improbable de la clinique psychiatrique de Reboul, charmante petite ville française qui tire sa fierté et son renom de son Musée de la Torture en plein essor. Déjà, rien que résumé à ces mots, je dresse l'oreille. Un asile de fous dans une ville où les "sains d'esprit" tirent leur gloire et leur plaisir d'un musée de la torture, je me dis que ça doit valoir la visite. Alors, en route !
   
   On en trouve dans toutes les grandes villes touristiques historiques, des musées de la torture. Je les ai toujours regardés avec perplexité, dégoût, méfiance etc. et étonnement surtout ! Qui peut aller voir ça ? Eh bien, j'en sais maintenant un peu plus sur le phénomène qui assure la prospérité de Reboul, petite ville provinciale dont nous allons beaucoup fréquenter les notables.
   
   Ceux qui croient que la province ne cache que l'ennui et la banalité sous ses façades si conventionnelles, sont de doux innocents bien éloignés de la réalité et nous allons le découvrir ici. Il y a Monsieur le Maire et Madame, qui sort peu, qui boite et sur la jeunesse de laquelle on murmure bien des choses... mais qui s'est refait une respectabilité. Monsieur le Maire est un coureur, bel homme, jamais rassasié et qui louche pour le moment sur sa nouvelle collaboratrice alors même qu'il entretient toujours une liaison avec la volcanique (pour le moins) épouse du directeur de la clinique. Il y a encore le riche, cupide et vulgaire président de l'assos' des commerçants et le directeur du fameux Musée qui a réussi à se convaincre lui-même qu'il ne s'intéresse à la torture que pour des raisons historiques. Nous en sommes au moment où la ville entend donner un tour beaucoup plus spectaculaire, commercial et rentable à son seul attrait touristique en se lançant dans une véritable "Foire à la souffrance" grâce aux conseils éclairés d'un mécène promoteur récemment débarqué.
   
    Tout ce petit monde aux postes décisionnaires est entouré de personnages secondaires, cuisinier, artisans, femme et homme à tout faire, bistrotière, psychiatre annexe, et bien entendu, les pensionnaires de l'asile, parmi lesquels un ancien flic si dépressif qu'il en a oublié tout son passé (et ne se soucie guère de son avenir). C'est pourtant vers lui que va se tourner l'un des malades quand il trouvera un cadavre assassiné qu'il aura immédiatement trouvé judicieux dans sa folie, de faire disparaître. Notre flic aussi fera pas mal de choses tout à fait irrationnelles, mais ce n'est quand même pas pour rien que tout ce petit monde séjourne au Grand bercail... Les histoires d'amour, de sexe, de pouvoir et d'argent sont déjà bien compliquées, quand s'y ajoute la folie pure, on atteint vite des sommets insoupçonnés.
   
   Voilà, vous en savez assez pour décider si vous avez envie de vous lancer dans cette aventure dont je me suis pour ma part fort réjouie. C'est cru, vert, saignant, imprévu, acide, surprenant, drôle, effrayant, plein d'invention... Bref, ça décoiffe et vous devriez aller visiter cette charmante petite ville française dont ne nous a pas encore parlé Jean-Pierre Pernaut et qui compte bien vivre de la passion humaine pour le "faire souffrir ses semblables", toujours à la recherche de pire et de plus original.
   
   
   Petits éclats pour le plaisir :
   
   "Elle donne à manger dans la cour du bistrot à des chats qui ne sont même pas de sa famille."
   
   "Pour les problèmes, je suis bon, mais pour les solutions, je ne vaux rien."
   
   "Il n'a pas grand chose dans la tête, et même rien qu'une sorte de hachis de lieux communs, des idées banales, peu de morale, aucun scrupule. En revanche, il ment assez justement, parce qu'en mentant il plaide sa cause, laquelle n'est jamais gagnée d'avance."

   
   "Entre Roseline et lui, c'est une belle histoire d'argent. Il l'a épousée pour l'argent. Il la tuerait volontiers pour l'argent. En gros, ses sentiments n'ont pas changé."
   
   "La télévision diffuse un documentaire sur la manière de concevoir un documentaire. Des professeurs et des personnages autorisés se disputent avec des prévenances perfides sur la question de savoir si le documentaire est plutôt un art ou plutôt une science."

critique par Sibylline




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Terrine Rimbaud - Franz Bartelt

Avec illustrations de Johan De Moor
Note :

   Comment qualifier ce "Terrine Rimbaud" (que d’horreurs on ne ferait pas en ton nom, Arthur !) ? Roman, nouvelle ? Oui, mais illustré, par Johan De Moor. Court en tout cas, très court, 78 petites pages, illustrations comprises.
   
   Le pitch ? Autant halluciné qu’à l’accoutumée chez Franz Bartelt. On nage dans la charcuterie (et la saucisse en particulier) et dans la poésie (suisse de préférence et sur 380 volts).
   
   Jovedi Merdouilla, à Charleville (Ardennes) est un poète-charcutier (ça existe mais chez Franz Bartelt exclusivement !). Un poète-charcutier créateur de saucisses-poésies ; "la Merdouillette", saucisse semi-molle et "la Merdouille", saucisson fondant.
   "Pendant ces années, Jovedi Merdouilla mena de front ses travaux sur la saucisse et ses recherches poétiques, reportant à plus tard le moment de choisir sa vocation.
   Comme il aimait la poésie, mais qu’il ne détestait pas la charcuterie, il pensait jouer sa partie sur les deux tableaux et devenir un jour charcutier-poète, conciliant ainsi les nourritures du corps et celles de l’âme."
   

   Régula Kramelot, poétesse suisse dingue de Rimbaud et dingue tout court d’ailleurs, en pèlerinage rimbaldien à Charleville :
   "C’est en voulant acheter de la terrine Rimbaud, spécialité locale, que Régula, sur le conseil du charcutier, fit l’emplette d’une merdouillette et d’une merdouille, autres spécialités locales. Bavardant avec le détaillant, de merdouille en merdouillette, elle connut l’existence du charcutier-poète Jovedi Merdouilla, visible quotidiennement au café des Sapeurs, à l’heure de l’apéritif du soir, où il saluait la mémoire de son défunt pendu de père."
   

   Nos deux oiseaux vont donc se rencontrer, se reconnaître en tant que... oiseaux rares (?) poètes perdus (?), on ne sait pas bien mais ils vont se reconnaître et va démarrer une histoire dont l’issue ne sera pas commune – normal, nous sommes chez Franz Bartelt.
   
   Le texte est rythmé par les illustrations de Johan De Moor, tendance halluciné (tant qu’à faire !), et nous avons droit in fine à 9 sonnets issus du cahier de Jovedi Merdouilla. Des sonnets tout ce qu’il y a de plus sonnet et je ne résiste pas à l’envie de vous donner le premier quatrain du sonnet dit "du cochon" :
   "Bidochant reptilique, agrasseyant, roin, roin,
   Ah, que vautré yaya en des soues, en des mares,
   Suintant suifard le gras et, sans en avoir marre,
   Manger yaya la bouse et y fourrer le groin !"

   
   Rimbaud pas mort !

critique par Tistou




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Charges comprises - Franz Bartelt

Duo
Note :

   Jean Trégaille, homme seul, 52 ans, écrivain de polars, ex-alcoolique, sobre depuis 152 jours, vit un sevrage que le réalisme a rendu indispensable mais qui lui est bien difficile.
   "Ça avait été un calvaire de boire, c'en était un bien pire de ne plus boire."

   Il souffre toujours de sa dépendance au moins psychologique et il se retrouve vide. Il ne reste rien de lui après le naufrage qu'il a vécu durant toutes ces années. Pour commencer, l'inspiration l'a complètement quitté, et il n'écrit plus. Il ne fait plus rien d'ailleurs. Il occupe médiocrement son temps, il contemple, il traîne... en particulier dans les centres commerciaux, lieux stérilisés, confortables, sécurisés, neutres et affichant un luxe de pacotille bien apaisant.
   
   C'est là qu'il va rencontrer notre second personnage : Gontrane, nettement plus jeune que lui mais très obèse, une boulimique effrénée qui bien sûr, souffre d'une image terriblement dégradée d'elle-même. C'est ce qui lui fait accepter la façon indigne dont son mari la traite. Mais ce matin est différent. Sa mère est morte et elle n'a rien dit à son mari. Elle vient d'aller seule à l'enterrement et, plutôt que de rentrer directement dans un quotidien si sordide, elle s'accorde comme une récréation quelques heures de flânerie au même centre commercial. Ils vont se croiser, échanger les propos les plus banals, traîner ensemble leur vacuité, se dire des choses moins banales, prolonger leur compagnie et... vous verrez si vous lisez.
   
   Ce que je vous conseille d'ailleurs de faire. D'abord parce que c'est très bien écrit, ensuite parce que c'est également bien vu et captivant et que moi qui ne m'intéresse guère aux romans sentimentaux (de même que Trégaille n'a jamais été capable d'écrire un roman d'amour*), j'ai passé un excellent moment avec ce couple improbable en route vers on ne sait quoi.
   
    Gontrane vit en direct, jouit de l'instant, tandis que lui non. Il se laisse porter alors qu'une partie de son esprit les observe et est tournée vers le recyclage possible de cette histoire en matière romanesque. Et puis, bien sûr, il y a une bonne réflexion sur les addictions:
   "Comment expliquer qu'on a fabriqué un piège à usage personnel, et qu'on a consacré une grande partie de sa vie à le refermer sur soi, à s'enfermer dedans, au nom de la liberté, au nom de la gourmandise, au nom de la création littéraire, belle et noble excuse, peu recevable néanmoins, car si l'alcool ne fortifie pas le style d'un écrivain médiocre, il n'améliore aucunement celui d'un écrivain de talent."

   J'ai vraiment apprécié ce livre.
   
   Un petit dernier pour la route?
   Vous pensez à quelque chose de particulier ? demandait Gontrane.
   A rien de bien fameux. Des idées mal taillées. Ça me traverse la tête sans s'y arrêter.
   Ça parlait de quoi, vos idées ?
   Je me disais que j'aimais bien les chansons d'amour.
   C'est beau, les chansons d'amour.
   C’est reposant. Ça fait juste ce qu'il faut de bruit."

   Vous remplacez "chansons" par "romans" et vous avez d'ailleurs le fond de ma pensée.
   
   *Peut-être un clin d’œil bien sûr, si Bartelt prête en cela sa voix à Trégaille, écrire un roman d'amour, c'est ce qu'il est justement en train de faire alors que ce n'est pas non plus son créneau à lui.
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critique par Sibylline




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Plus grave ce Bartelt
Note :

   Plus grave, ce Bartelt, que d’autres romans, plus couramment aux franges de la "déjantitude".
   Plus grave, ce qui empêche d’autant moins de traiter de sujets de société... modernes, ou au moins actuels. Il est question ici du regard que notre société occidentale peut porter sur des êtres un tant soit peu différents, l’obésité ici et l’alcoolisme. Des addictions. Et puis c’est d’une belle histoire humaine dont il est question aussi. En milieu citadin, pour changer, il n’est pas question de ruralité ici.
   Gontrane, d’une part :
   "Elle-même, Gontrane, s’était vue rebaptisée en Larmâche, qui ne sonnait jamais à ses oreilles sans une légère nuance dépréciative. Larmâche, du verbe remâcher. Le verbe remâcher, de rumination. Rumination, de vache. Vache, de grosse vache. Grosse vache, de grosse. Grosse, de Gontrane, synonymes."
   

   Et Jean Trégaille :
   "L’homme qui avait pris place à côté de Gontrane dans l’autobus s’appelait Jean Trégaille. Sous le pseudonyme de Franck Lélian, il écrivait des romans policiers d’une facture honnête et des scénarios pour la télévision, dont il n’aimait pas qu’on lui parle. C’était un homme qui avait vécu et qui ne vivait plus depuis quelques mois, suite à une mésaventure routière qui lui avait coûté une automobile américaine, son permis de conduire, trente-cinq mille francs d’amende et un séjour à l’hôpital psychiatrique, pendant lequel il s’était soumis à une cure de désintoxication alcoolique. Il n’avait pas touché une goutte d’alcool depuis cent cinquante-deux jours. Un bail. Il avait bu sa part, avant."
   

   Ces deux-là se rencontrent au sortir de l’enterrement de sa mère pour ce qui concerne Gontrane et d’une errance vers le centre commercial ("le plus étendu de la planète après celui de Mexico", et là ça m’a irrésistiblement évoqué celui d’Edmonton (Canada) dans les scènes décrites) pour Jean. Ils n’ont a priori aucune raison de se rencontrer, n’ont pas grand-chose en commun sinon un semblable sentiment de mise à l’écart sociétale.
   
   Mais ils vont se parler. Ils vont se comprendre. Et rien ne sera plus comme avant. Pour elle, pour lui. Une bouleversante histoire comme on aimerait qu’il en existe dans la vraie vie.
   
   J’ai pensé irrésistiblement à "Trois chambres à Manhattan", de Georges Simenon...

critique par Tistou




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Le jardin du bossu - Franz Bartelt

Une histoire qui va en se bonifiant
Note :

   Le narrateur de toute cette histoire est à imaginer plutôt dans le style des voyous de Léo Malet ou de Pierre Siniac. Déjà un peu vieillissant, il cache sa nature profondément paresseuse et un brin alcoolique sous les évidences d'une "grande gueule" aux accent protestataires et très revendicatifs d'une morale et de grands idéaux "basés sur l'idée de gauche". Des phrases, il sait faire, et même en alexandrins car il se pose volontiers en poète. En fait, il vit avec sa quelque peu (euphémisme) vulgaire, compagne Karine, de quelques rapines, cambriolages et magouilles en tous genres qu'il pêche à la fréquentation discrète et prolongée de quelques lieux publics comme par exemple les bistrots, ou encore... les bistrots. Et justement, c'est là qu'il est ce soir-là car Karine l'a fichu dehors avec interdiction de rejoindre le domicile conjugal tant qu'il n'aura pas trouvé d'argent.
   
   Et le dieu des feignants doit veiller sur lui car c'est justement dans ce bar qu’échoue "Le Con". D'allure tout à fait médiocre, il sort pourtant de ses poches les billets par liasses et paie des tournées à tour de bras en beuglant de ne pas s'inquiéter, il en a plein un tiroir de commode. Ajoutons qu'il est complètement ivre, ceci expliquant sans doute cela.
   
   Notre narrateur le suit donc à son départ dans l'idée de le débarrasser de son portefeuille si lourdement chargé, et puis, l’appétit venant en route, il décide qu'il serait encore mieux de le suivre jusqu'à chez lui et de cambrioler la maison où l'ivrogne allait s'écrouler sitôt arrivé. Ce qu'il fait. La commode est bien là et les billets aussi, dont il s'empare aussitôt. Mais la lumière s'allume et le Con est là aussi, et il ne semble plus ivre du tout. C'était un piège, mais que lui veut-il donc alors ?
   
   La réponse nous l'aurons, mais très progressivement distillée au fil des 180 pages qui vont suivre avec de permanentes surprises. C'est la grande qualité de ce roman : un scénario qui surprend en permanence par sa finesse et sa profondeur. On croit avoir compris... et on n'y est pas encore. J'étais un peu réticente au début parce que je viens de vous raconter par exemple, ne crève pas le plafond de la plus ébouriffante originalité, mais c'est ensuite que cela s'arrange et cela s'arrangera constamment jusqu'à la dernière page. Je n'ai pas été déçue du tout, au contraire ! Sachez que notre voyou sera séquestré par le Con, mais on est loin de "Misery", on ne fait pas dans le terrible, mais plutôt dans le roublard, car à Con, Con et demi, c'est bien connu.
   
   J'avais aussi pas mal tiqué sur le parti-pris de dialogues à base de "j'ai dit", "il a dit", "j'ai dit", "il a dit"... mais le style vise le Audiard et parfois avec réussite. Exemple :
   "L'envie de tuer ne pèse pas lourd devant la peur du qu'en dira-t-on."

   Le propos, sous revendication de Belles Lettres autodidactes, est tout à fait libéré et les scènes très crues ne manquent pas. Là, on louche plutôt du côté de San Antonio.
   
   Les caractères sont bien vus avec ce narrateur qui persiste jusqu'au bout à se croire tellement plus malin, le lecteur voit bien qu'il est manœuvré, mais ne se rend pas compte à quel point il l'est lui aussi...
   
   Allez, une ou deux citations pour la mise en bouche:
   "Le désespoir, j'ai dit, ça va bien un moment. Mais faudrait voir à ne pas en abuser."
   
   "Dans le sac plastique, le pognon pesait son poids. Il allait me rendre la vie légère."
   
   "Franchement, toute la journée attaché, c'est la meilleure façon d'aliéner les bons sentiments que j'ai pour vous."

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critique par Sibylline




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Tel est pris qui croyait prendre
Note :

   Tout commence dans un bar avec une soirée bien arrosée où un client exhibe ostensiblement ses billets au moment de payer la tournée. Voilà, se dit notre héros — un antihéros plutôt — voilà bien un pigeon à plumer ! Comme sa compagne Karine l'a menacé de lui fermer sa porte s'il ose rentrer sans argent, notre homme fonce dans l'aventure et suit le buveur imprudent. Bientôt, notre homme met la main sur un copieux butin. Patatras... Dans ce rôle épatant d'arroseur arrosé, le narrateur, petit truand qui évite de donner son nom, tombe bien vite de haut : il se retrouve otage de Jacques Cageot-Dinguet, héritier d'une fortune de l'industrie et fils d'une présentatrice télé. Ainsi ce polar est-il largement un huis-clos, puisque le voleur devenu otage ne peut s'échapper de la maison bourgeoise où il a dû, pour survivre, enterrer un cadavre à la cave. On l'apprend peu à peu, Jacques Cageot-Dinguet est à la fois un serial killer et un talentueux manipulateur. On n'en dira pas davantage de l'intrigue, sinon que l'otage retrouvera la liberté et sa Karine chérie, mais qu'il aura perdu toutes ses illusions.
   
   Bartelt joue admirablement avec ses personnages, et particulièrement leur langage, sans oublier de montrer leur face cachée et leur roublardise. L'opposition à répétition entre le discours du bourgeois et la jactance du prolo constitue l'une des forces hilarantes de ce roman. Il arrive ainsi que les deux hommes fassent assaut de bonne éducation. Le prolo se pique de poésie amoureuse et déclame ses alexandrins, — "Ah, je ferme les yeux et je revois ton cul ! / Être aveugle sera désormais mon seul but !" — tandis que le bourgeois en rajoute sur son triomphe dans l'art télévisuel du téléachat. La télévision est d'ailleurs bien égratignée au passage.
   
   Quant au bossu du titre, c'est le voisin d'en face. Un peu sourd, et trop occupé à bricoler des Solex volés, il reste insensible aux signes que l'otage lui adresse derrière sa fenêtre condamnée. Il sera pourtant le dernier à avoir vu Cageot-Dinguet vivant. Ainsi va le monde de l'écrivain ardennais, avec ses tricheurs, ses pitres et ses grandes gueules attachantes.
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critique par Mapero




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Plutôt une grosse nouvelle
Note :

   Plutôt une grosse nouvelle qu’un roman. Mais une grosse nouvelle jouissive alors ! Dans une veine faussement polarisée et franchement hilaro-déjantée. Quelqu’un a évoqué « Cul de sac » de Douglas Kennedy, pas faux. J’ai pensé à un Elmore Leonard attaché au terroir français.
   Disons que c’est grandement divertissant, comme un conte pour adultes qu’on leur raconterait dans le but de leur faire peur.
   Soit un homme, le narrateur, qui ne considère pas comme un con (mais les autres oui), qui vit un passage sentimental délicat (sa femme est une conne, pour sûr !), qui se réfère à tout bout de champ à « des idées de gauche » (sic !), et qui noie sa solitude en philosophant (?) aux comptoirs des bistrots.
   Arrive le con (c’est ainsi qu’il va être qualifié longtemps par notre narrateur « aux idées de gauche »), alias Jacques Cageot-Pinguet, qui va se révéler être beaucoup plus dangereux que ce que pouvait imaginer notre narrateur – philosophe de comptoir.
   
   « Il était là, le con ! Rond comme un bidon. Entouré d'une flopée d'ivrognes encore plus saouls que lui. Je ne l'avais jamais vu en ville. J'ai demandé au Gus qui c'était. Il n'en savait rien. J'ai recommandé une bière. Le type se vantait. Il ne parlait que de son pognon. Il en avait, puisqu'il payait les tournées en sortant de sa poche des poignées de billets. Il refusait la monnaie. Il s'y croyait. Le con. Ah, le con ! Le Gus m'a dit qu'il était déjà saoul en arrivant. Il avait touché la paie ou quoi ? Il buvait du blanc limé. De temps en temps, il se levait et chantait une connerie. Il y a connerie et connerie. Les siennes, c'était des conneries de l'ancien temps. On n'y comprenait rien. Des histoires de drap du dessous, que c'est celui qui prend tout. Qu'est-ce que ça voulait dire ? Il retombait sur sa chaise, comme un sac. Il se remettait à parler de son pognon. Il en avait des tas. Stocké dans le tiroir de la salle à manger. Tout en liquide.
   – T'as pas peur de te faire attaquer ? a demandé un des gars.» »
   
   Qu’est-ce que vous feriez vous, constatant qu’un con est là, à se vanter d’avoir plein de pognon dans les tiroirs, pas bien futé a priori ? Vous comme moi, probablement rien de particulier. Mais notre narrateur déjanté, lui, en besoin d’argent pour la tyrannique Karine (une belle caricature là encore), se dit que ça va être si simple de le suivre pour repérer son appartement et revenir le cambrioler. Il se dit ça mais il ne sait pas qu’en fait il met le nez dans un piège infernal. Un peu comme dans le « Cul de sac » (ou « Piège nuptial » aussi nommé) susdit.
   La suite est une merveille de folie pour un Franz Bartelt qui ne sait rien tant que de mettre en exergue les faiblesses et bassesses du quidam français de base.

critique par Tistou




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Chaos de famille - Franz Bartelt

Histoire d'Eho
Note :

   C'est à juste titre que la couverture de l'édition de poche arbore un cercueil et une paire de jolies jambes. À partir de là, on pourrait presque reconstituer l'histoire. Dans le cercueil il y aurait tel ou tel représentant de la belle-famille de Plonque, le narrateur, et les jolies jambes — les quilles en argot — seraient celles de sa voisine, Mme Quillard, dite Lamoule avec qui il vient de vivre une malencontreuse expérience sexuelle. Je dis malencontreuse, car la position de la dame lui a fait perdre le contrôle de sa voiture et il s'est retrouvé à l'hôpital.
   
   De fait, M. Plonque est obsédé par cette voisine du genre allumeuse, surtout depuis que son épouse, l'insupportable Camina née Rachot, ne couche plus avec lui, préférant s’empiffrer de séries télévisées et d'émissions de téléachat au point d'oublier le prénom de son conjoint : elle l'appelle simplement "Eho" ! La famille Rachot ne brille ni par l'intelligence ni par la joie de vivre : tous givrés et gravement suicidaires. Le frère aîné de Camina décède le premier, ce que Camina résume élégamment d'un "Beignet a fait le con". Dès lors les catastrophes fatales vont s'enchaîner. Déprimé, Maurice se jette sous la camionnette des gendarmes, la mère presque impotente de Camina se jette dans l'escalier, et Bernard s'étrangle lui-même ! Quant à Solange, elle rencontre un véritable étrangleur... en la personne d'Alban Pitaine le croque-mort. Et puis Camina survivra-t-elle à l'incendie de sa maison ?
   
   Tout ça n'émeut pas spécialement notre bon M. Plonque qui s'est planqué depuis sa sortie d'hôpital en se trouvant atteint d'une "paralysie flasque" qui le maintient prisonnier d'une "chaise à roulettes" — du moins quand il ne s'échappe pas gaillardement vers l'appartement de Mme Quillard au risque de tomber sur le violent Bitove, gros buveur à peine sorti de prison, et qu'on suppose proxénète à ses heures, tandis que la Quillard est victime de la concurrence des filles de l'Est qui "cassent le marché".
   
   Quand ça va mal, vraiment mal, M. Plonque se réfugie auprès de ses "filles de papier" et des bouteilles de "goutte", entendez de l'alcool de prune "de la noberte, une prune en voie de disparition" du terroir ardennais cher à l'auteur, "pas de la banane du Périgord distillé en mélange avec des kiwis des Vosges". Pour sa consommation personnelle, Plonque possède quatre pruniers de variété noberte dans son jardin...
   
   On boit en effet beaucoup trop d'alcool dans ce roman noir et rigolo de Franz Bartelt où Plonque reçoit les confidences d'un tueur en série qui n'est autre que l'employé des pompes funèbres. À conseiller seulement aux amateurs de romans pleins d'argot, fleuris d'attardés mentaux, de grosses brutes, et d'histoires salaces. Lectrices délicates, s'abstenir !
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critique par Mapero




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Un obsédé
Note :

   Publié dans la collection série noire, ce titre n’est pas vraiment un roman policier. On y fait la connaissance de Plonque, un homme frustré et aigri car sa femme dépressive Camina lui refuse l’amour physique, et l’amour tout court. Ce dernier se tourne alors vers la voisine, Madame Quillard. Chaque jour ses fantasmes sexuels pour elle deviennent de plus en plus fulgurants. Afin de les réaliser, il simule une paralysie. Combiné aux nombreux décès dans l’entourage de Madame Quillard, ceci lui permet d’assouvir ses bas instincts.
   
   Il n’y a rien de noir dans ce roman outre peut-être l’humour. Un humour gras, tonitruant, brutal et pervers. De même il n’y a pas réellement de trame, il s’agit d’une succession de saynètes employées pour soutenir un vaudeville pornographique de premier niveau.
   
   Je suis habituellement bon public pour la comédie grinçante. Ici, je ne me suis pas amusé. Peut-être en raison de l’abus d’excès de l’auteur qui font penser à ceux de Frédéric Dard (San Antonio). Il n’y a rien de beau dans ce roman. Toute la famille de Camina est névrosée, le personnage principal est vulgaire et aucunement attachant, les images qu’il évoque sont sales et répugnantes. Un vrai bain de boue. Le genre de bouquin où l’on adore le style ou l’on déteste. Dans mon cas, ce fut la deuxième voie.
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critique par Benjamin Aaro




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Pleut-il? - Franz Bartelt

Pot pourri
Note :

   Plus qu'un ikebana littéraire, un pot pourri très inégal composé tel un bouquet de fleurs rustiques de brefs essais, de poésie, de nouvelles, de dialogues, et de jeux sur les mots — beaucoup de jeux sur les mots en fait — voilà ce que "Pleut-il ?" propose au lecteur.
   
   Poésie du quotidien ! L'auteur se dévoile çà et là comme un homme simple, doué de bon sens populaire, et capable d'écrire un essai sur la gaufre, un auteur anti-snob et quasiment anti-intellectuel, irrité par ce voyageur qui lui explique aimer les pays lointains pour y rencontrer des gens merveilleux. Bartelt lui rétorque : "Pourquoi ne pourrait-on pas aussi rencontrer des gens merveilleux chez soi, dans sa rue, dans son immeuble ? Les gens merveilleux sont partout". Avec Bartelt c'est l'anti-exotisme. Il célèbre son pays ardennais, où il a "toujours cultivé l'ennui" du côté de Nouzonville, avec des coins pour aller aux champignons dans la forêt ou s'embarquer pour une virée pédestre épuisante dans les Hautes Fagnes. Bien qu'édité par Gallimard, le parisianisme lui est totalement étranger. Une phrase comme : "Dimanche, je reçois mes amis de Paris" sonne pour lui avec un éclat prétentieux. "Personne, dit-il, ne se vante jamais de ses amis du Havre ou de ses amis de Garges-lès-Gonesse". Le texte sur la journée de la femme appartient à la même veine populaire par sa chute : "Les femmes sont supérieures à nous les hommes. Il suffit de travailler avec elles pour reconnaître leur supériorité dans tous les domaines, excepté ceux de l'apéritif et de la blague à deux balles".
   
   Bartelt nous livre quelques réflexions sur l'écriture : un travail difficile pour lequel il faut "se lever tôt" car il n'y a pas de muse pour souffler les mots. "Soyons lucide, les meilleurs débuts sont pris". Il aurait pu devenir menuisier : "C'est par inadvertance que je suis devenu écrivain" avoue Bartelt. Au collège, il a subi Le monde du silence ; chaque année pendant quatre ans, c'était "un cauchemar aquatique" avec tous ces poissons heureux devant des gamins qui s'ennuyaient... Bartelt aime inventer des mots. Il nous livre ses jeux sur le mot poète. La "poétitude" est l'ensemble des caractères qui font qu'un homme peut se prévaloir d'être poète. Exemple : "Le Belge, mieux qu'un autre, sait assumer sa poétitude". Si la "poétine" est une "hormone produite par la glande poétéenne", il ne faut pas la confondre avec la "poétose", "maladie qui se caractérise chez les romantiques par un teint blafard, chez les classiques par une haleine poussiéreuse et chez les saturniens par un jaunissement de blanc de l'œil".
   
   À côté d'exercices de style qui, personnellement, ne m'enchantent guère plus qu'une littérature sous contrainte oulipienne, je ferai un sort à deux perles d'humour noir.
   
   Voici Krukelin : il fait une belle carrière de poète maudit. Aucun de ses livres ne se vend. Un jour pourtant il s'est mystérieusement vendu un exemplaire de "Tête-à-queue d'un chien à trois pattes". Krukelin a cru que sa carrière allait décoller. Et puis non. Deux ou trois décennies plus tard Krukelin, désespéré, s'est mis en tête de retrouver ce lecteur, quitte à passer dans des émissions littéraires de la télévision.
   
   Pire encore, voici le président Tongo et sa mauvaise réputation. C'est un vilain dictateur "comme seule l'Afrique sait en produire : noir". Mais c'est aussi un père meurtri ; son jeune fils souffre d'une maladie incurable. Il ne connaît un peu de bonheur qu'en compulsant sa collection de timbres. Alors, un soir, le dictateur chagriné appelle son ministre de l'Intérieur. "Tous les citoyens pesant plus de quatre-vingts kilos qui critiqueront mon pouvoir et mes décisions auront la langue arrachée." Bigre ! Pourquoi tant de cruauté ? — "Demain, les lettres de protestation arriveront par dizaines de milliers du monde entier." Avec plein de beaux timbres évidemment ! Vous rendez-vous compte de ce que le courrier électronique a détruit ?
   
   Pour finir, une maxime bien sentie qui pourrait tout résumer — "N'est bête, en effet, que ce qui étant conçu pour être intelligent se révèle, à l'usage, incapable de l'être" — et une blague sur la Joconde "désormais séparée de sa clientèle par une vitre de sécurité, comme un actrice de peep-show".
   C'est curieux, il me semble que ça ne plaira pas à tout le monde...

critique par Mapero




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La belle maison - Franz Bartelt

Bienvenue à Cons-sur-Lombe !
Note :

   Ah, Cons-sur-Lombe, riante petite ville dotée d'un maire soucieux du bien-être de ses administrés et mené par le bout du nez par une épouse qui pâlit et saigne à volonté et dont la seule rivale (littéraire) est la Dame aux Camélias. Cons-sur-Lombe qui possède "ses" pauvres, les Capouilles, couple crasseux (pour mieux protéger ses secrets) et dont la population toute entière va vouloir faire le bonheur en leur fournissant La belle maison...
   
   J'ai bien ri à ces descriptions de personnages qu'on croirait échappés de la pièce de Jules Romains, Knock,dont l'hystérie se retrouve dans le style de Franz Bartelt qui manie avec humour le style ampoulé de certains édiles et laisse gambader en toute liberté les énumérations, gradations (termes d'intensité croissante) et autres hyperboles (exagérations volontaires), baudruches gonflées de toute la vanité de ces bien-pensants qui veulent se donner le spectacle de leur propre vertu. En contre-point, le secret des Capouilles prend toute sa valeur et sa gravité. Une petite merveille! Et je vais de ce pas poursuivre ma découverte de cet auteur car "Le bar des habitudes" est dans ma PAL !
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critique par Cathulu




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L’enfer est pavé de bonnes intentions
Note :

   Comment dit-on déjà ? Ah oui ! L’enfer est pavé de bonnes intentions
   
   Démonstration dans ce court roman vite consommé. Oui, l’enfer est pavé de bonnes intentions.
   De bonnes intentions, les Consois (?), les habitants de Cons-sur-Lombe, et leur maire surtout, M. Balbe, n’en manquent pas. C’est sûr. Mais d’abord, Cons :
   "Avec près de deux mille habitants, une place équipée de sept bancs de couleur, d’un jet d’eau et d’un abribus pourvu d’un plan de la commune, avec également une salle des fêtes de dimensions respectables, une église remarquable pour des raisons mystérieuses, des barbecues municipaux ouverts à tous et des toilettes publiques à participation de l’usager, Cons-sur-Lombe était un village qui se donnait des airs de grande métropole sans renier ses origines céréalières que rappelaient, devant la mairie, quelques anciennes machines agricoles, désormais exposées sur des socles de béton..."
   

   … des airs de grande métropole... Bon, il faut comprendre ceci dans la perspective Bartelt. Donc un bled, genre trou du cul du monde à peine amélioré mais doté d’un maire à fort ego qui ne doute de rien et surtout pas de lui. Et Cons a ses pauvres ; les "Capouilles" (tout juste si l’on retiendra qu’il s’agit de Constance et Mortimer Boulu tant les "Capouilles" leur colle à la peau). Qui vivent aux franges de... la métropole (sortie du village passé le pont) dans un taudis et un état de dénuement le plus total ; haillons, saleté, tout y est. Mais le village – et la maire davantage encore – s’organise pour "aider" les Capouilles. Leur procurer de petits boulots, leur donner des vêtements, un peu à manger. Ça ne suffit pas à M. Balbe, le maire. On l’a dit, il ne doute de rien et surtout pas de lui-même. Il va faire le bonheur des Capouilles en leur fournissant une maison tout équipée ; "la belle maison". Une maison tout équipée remise sur pied et équipée par l’ensemble de ses concitoyens dans un collectif élan de générosité...
   
   Franz Bartelt réussit ce tour de force de faire passer ces braves citoyens et leur maire pour des crétins finis et les Capouilles, ces déchets humains, pour de vrais êtres humains avec sensibilité, raisonnement, et tout et tout. Bande de crétins contre deux êtres humains ; à deux ils ne pouvaient gagner...

critique par Tistou




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La mort d’Edgar - Franz Bartelt

9 nouvelles
Note :

   Quoi de mieux qu’un recueil de nouvelles pour découvrir un auteur ? "La mort d’Edgar" pourrait faire l’affaire. On y retrouve les préoccupations usuelles du sieur Bartelt :
   La vie du citoyen lambda au fin fond de la province. Et pas forcément la Meuse ou les Ardennes, même si...
   Des situations bancroches, plutôt proches de la misère, financière ou affective ou culturelle ou... ce que vous voulez.
   L’analyse psychologique fine poussée jusqu’au bout de l’absurde (le plus souvent) de la situation mise en place.
   Pas d’esbroufes, de milliardaires, de stars. De la simplicité, du basique, du comme vous et moi.
   
   "La mort d’Edgar", la nouvelle éponyme n’est pas la plus saisissante. Elle repose sur un ressort qui se détend d’un coup à la fin et vous saute à la figure mais bon...
   
   "Gardin s’éveilla", toujours en rapport avec la mort, me parait plus "barteltienne", avec son petit côté kafkaïen qui souvent affleure dans la démarche de Franz Bartelt.
   
   "Une sainte fille", on y est là, c’est Bartelt en plein !
   "En la voyant, la sage-femme s’était exclamée : "Ca sera une vicieuse celle-là !"
   Par la suite, tout le monde avait confirmé cette prédiction. Surtout les hommes. Sylvie Nourdier, c’était son nom de baptême, n’avait pas douze ans qu’elle faisait rêver de mariage tous les garçons de sa classe. A quinze, elle affolait la rue..."

   Pauvre Sylvie Nourdier. Quel handicap de traîner une telle réputation ! Ça finit mal, normal.
   
   "Histoire de l’art", là Franz Bartelt se fait plaisir par rapport à l’art conceptuel, par rapport aux escrocs de l’art et la manière dont ils peuvent rouler des gens simples. C’est plus de l’ordre d’une démonstration.
   
   "Le vrai romancier", c’est un vrai plaisir (en même temps qu’un vrai romancier !). Ou quand un romancier, pour écrire vrai, incite sa femme à la débauche et se retrouve pris à son jeu. Enfin, jeu ?
   
   "Le puits", est une petite merveille de nouvelle à double, triple (?) détente. Ça rebondit sans cesse et ça finit mal. Ben oui, toujours !
   
   …/… 3 nouvelles encore. Il faut les découvrir. Il faut découvrir Franz Bartelt pour ceux qui ne le connaissent pas. La question que je me pose, c’est : que peuvent penser des étrangers de nous, Français, quand ils lisent les obsessions de Bartelt ? Ils doivent s’imaginer un peuple de demeurés, qui vivent dans des coins paumés et qui ne sont pas très futés. Il y a peut-être du vrai, après tout ?

critique par Tistou




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La Fée Benninkova - Franz Bartelt

Les comptes de fée !
Note :

   "Vous êtes bien Clinty Dabot, le célèbre handicapé ?" A cette question, posée par une charmante jeune fille, le narrateur ne peut répondre que oui. Célèbre dans son quartier, il s’appelle effectivement Clinty et est handicapé. Il n’est pas encore minuit, et Clinty se demande bien qui vient l’importuner à cette heure indue alors qu’il regarde un dessin animé à la télévision. La jeune fille, en pleurs, se présente : Je suis la fée Benninkova, j’ai envie de faire pipi, j’ai perdu ma baguette magique et je suis poursuivie par les Lutins noirs. Le premier petit problème réglé, Clinty et la fée Benninkova, qui n’a plus rien d’une fée sans baguette, commencent à discuter, surtout Clinty qui s’épanche.
   
   Il a tant de choses à dire, à raconter, et la Fée Benninkova est si attentive. Elle peut se le permettre, d’ailleurs ce n’est qu’un geste de courtoisie, car Clinty a accepté de lui commander une baguette de remplacement. Par téléphone, avec envoi contre-remboursement, à son nom et à son adresse. Alors en attendant la réception de l’objet indispensable à tout statut de fée qui se respecte, ils papotent. Clinty était un assoiffé de documentation sur la femme, sur son anatomie, sur le mystère du charme du sexe dit faible et il a trouvé son bonheur, les réponses à toutes ses interrogations et plus avec Marylène, hôtesse de caisse.
   
   Marylène qui va se marier avec Raoul, un gars qui ne lui arrive pas à la cheville, chef de rayon aux accessoires automobiles dans le même supermarché que Marylène. Clinty est invité à la messe de mariage mais pas au repas qui doit s’ensuivre. Et ça, Clinty ne le digère pas. La Fée Benninlova écoute religieusement, avec une patience de fée, Clinty raconter comment il a fait la connaissance de Marylène, l’opulente, la pulpeuse Marylène en effectuant ses emplettes malgré sa patte folle et son dos qui se tord. Marylène après bien des difficultés consent à venir le retrouver dans sa tanière.
   
   Subjugué, Clinty lui a demandé après plusieurs visites qu’elle lui montre un sein. Evidemment Marylène n’est pas une femme facile, vénale, elle se récrie et devant le désarroi de son hôte, elle accepte finalement mais contre une petite rétribution : l’équivalent de vingt kilos de sucre. Proposition tout de suite acceptée par Clinty et avec enthousiasme qui plus est. Ah cette jouissance des yeux ! La visite d’après il lui demande de lui montrer l’autre sein, Marylène veut bien, toujours contre l’équivalent de vingt kilos de sucre. Enfin, la bouche sucrée il requiert de pouvoir comparer les deux, en échange de trente kilos de sucre. Et c’est l’engrenage, avec les réticences habituelles. Le nombril lui coûte six paires de draps. Mais comme il le déclare à sa visiteuse : "La femme nue est rare dans la vie d’un handicapé. Ce qui est rare est cher. Mais ce qui fait du bien n’a pas de prix".
   

   Lorsqu’il veut apercevoir une autre partie du corps, la partie charnue et arrière de Marylène, les pourparlers se révèlent longs, interminables. Faut la comprendre aussi cette pauvre Marylène (enfin pas si pauvre que ça depuis les bontés octroyées par Clinty subordonné par son désir, son besoin, sa soif d’explorateur charnel) Marylène qui estime que ses fesses, enfin les fesses d’une caissière, étaient soumises à d’abominables déformations professionnelles.
   
   Même si la phrase sacramentelle Il était une fois ne débute pas ce récit le lecteur entre véritablement dans ce conte de fée, ou plutôt ce qui devient rapidement un compte de fée. Une histoire émouvante, poignante, attendrissante, d’un handicapé qui ne pense qu’à ça, c’est-à-dire découvrir la femme dans sa nudité, pouvoir en profiter comme un explorateur découvre une terre inconnue qui se refuse à lui. Il lui faut beaucoup d’abnégation, de persuasion, de sacrifices, d’éloquence et de dons financiers car la plantureuse caissière joue les jeunes filles effarouchées à la moindre proposition honnête. Ne la paie-t-il pas pour ce déshabillage qui se déroule sur de longs mois, et qui lui coûte la peau… de ses économies. Une histoire charmante et pas forcément morale qui met en scène les difficultés d’un handicapé à pouvoir jouir des petits plaisirs de la vie comme tout un chacun. Un roman dans lequel le mot onirisme prend toute sa signification. Franz Bartelt possède à son actif plus d’une trentaine d’ouvrages dont deux Séries Noires : Le jardin du Bossu et Chaos de famille.

critique par Oncle Paul




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Le testament américain - Franz Bartelt

Loufoquerie
Note :

   Franz Bartelt a l’art et la manière de choisir des idées de départ des plus loufoques et d’en faire son miel ; dérouler une histoire hautement improbable et faire passer ce faisant des considérations pas forcément loufoques, elles. "Le testament américain" n’échappe pas à la règle.
   
   Quelle est l’idée de départ ? Un milliardaire américain a vu le jour dans des conditions rocambolesques (forcément !) ; un atterrissage d’urgence du petit bimoteur de ses parents dans les prés de Neuville, avec accouchement à suivre dudit milliardaire, Clébac Darouin (le nom !), depuis le ventre de sa mère sur "le comptoir de l’épicerie, entre des sacs de grains, des bidons d’huile et des kilos de farine". Et ceci s’est déroulé à Neuville, "un coin redoutablement perdu", un bout du monde. Il se sent du coup redevable de ce village et il l’a couché sur son testament.
   "…, le notaire, qui était de la ville, rassembla tous les habitants sur la place du village, devant le bistrot Matouillet. Des tables avaient été installées dehors et, comme il faisait beau, chacun était venu avec son siège. Il n’y avait pas de mystère, car plus d’une fois et pendant près d’une décennie, Clébac Darouin avait affirmé, oralement comme par écrit, qu’il n’avait oublié personne sur son testament et que sa fortune serait équitablement partagée entre chaque citoyen de Neuville, son village natal."
   

   Et de quoi va-t-il s’agir ? Tout simplement de la création aux frais du milliardaire d’un incroyable cimetière ; un tombeau pour chaque famille d’un luxe inouï, "mêlant le marbre et les matériaux rustiques du pays, comprenant chacune autant de chambres mortuaires que les familles comptaient de membres, le tout bâti sur vide sanitaire et coiffé d’une toiture en ardoises vernissées ou gravées à la main."
   Des tombeaux infiniment plus spacieux, "accueillants", que les misérables masures des misérables Neuvillois.
   
   Le cadre étant posé, Franz Bartelt se régale à digresser sur ce qui pourrait potentiellement survenir en pareille occasion. Notre écrivain est un rural, vivant dans les Ardennes et les mœurs rurales, il connait. Alors il nous en fait profiter, dans une veine type "Clochemerle", du regretté Gabriel Chevallier. Même truculence et absence d’inhibition.
   
   Je me demande vraiment, au cas où Franz Bartelt serait traduit, comment des Américains, des Chinois ou des Indiens nous perçoivent après une telle lecture ?! Bonjour dans la France profonde !

critique par Tistou




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Le fémur de Rimbaud - Franz Bartelt

Majésu la brocante
Note :

   Majésu Monroe, brocanteur poétique et trivial a eu le bonheur d'avoir comme cliente Noème Parker : bientôt ils s'adorent. Au début de leur cohabitation, ils vivent d'amour et d'eau fraîche, euh ! Non, pas d'eau du tout. Leur seule consommation ostentatoire c'est bière et pinard. Du côté Parker, parents richissimes, propriété fastueuse, entreprises juteuses, mais on garde un secret, celui des origines de tant d'argent. Fille de riches, Noème est devenue communiste. Elle est fâchée avec tous les patrons, comme ce Dourdine qui vient d'être assassiné et pour lequel on a arrêté l'huissier Brahut, un cocu à ce qu'on dit en ville. Noème déteste ses parents à la folie : elle rêve que Majésu leur fasse la peau. Et Majésu dans sa suffisance de mâle prétend être celui qui a vraiment trucidé Dourdine. Les preuves ? Dans sa boîte à secrets ! Noème s'en pâme. "Elle apprenait les injures antipatronales comme les enfants apprennent des poésies à l'école".
   
   Arrive que Majésu et Noème ont décidé de s'épouser : il faudra bien qu'elle présente le brocanteur à ses nantis de parents. Franz Bartelt nous imagine alors des scènes piquantes, extravagantes, avec mariés en guenilles et cadeau de mariage de cent mille dollars dans une enveloppe que Majésu s'empresse de mettre à l'abri, habitué qu'il est à la fragilité des choses qui sont affaire de brocanteur.
   Mais voilà que les parents Parker trouvent la mort dans un attentat à l'étranger et Noème change du tout au tout. Le jeune couple se déchire. Noème veut divorcer. Majésu n'y tient pas. Noème recherche les cent mille dollars. Chacun cherche à priver l'autre d'un énorme héritage. Il y a du chantage dans l'air. Majésu ne s'est-il pas vanté auprès de sa femme d'avoir assassiné Dourdine ? L'inspecteur Braoudate entre en scène. Les coups de théâtre s'accumulent jusqu'à la fin, je veux dire vraiment jusqu'à la dernière page...
   
   La verve de Franz Bartelt n'en finit pas d'injecter du tonus à cette histoire extravagante et drolatique qui nous est contée par Majésu en personne, toujours soucieux de mettre les rieurs de son côté, mais quand même bigrement intéressé par les enveloppes de grosses coupures, au moins autant que par la chaussette ou le fémur de Rimbaud, les œufs de Colomb, et autres pacotilles invraisemblables. Rire n'est pas tout : ce roman satirique flirte avec la Série noire plus que les premières pages n'en donnent l'idée : meurtres, suicides, enlèvement, vol, disparition, corruption, et réseau criminel, il en a tous les ingrédients. Franz Bartelt réinvente une littérature populaire et divertissante mais son écriture n'est nullement bradée. Ce roman léger se situe quelque part entre les mondes de Marcel Aymé et de Raymond Queneau.

critique par Mapero




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La bonne a tout fait - Franz Bartelt

Et elle l'a bien fait... !
Note :

   Poulpe
   

   Un fait-divers caché parmi tant d'autres dans le journal, et Gérard, le bistrotier du restaurant Au Pied de Porc de la Sainte-Scolasse tente par tous les miens d'attirer l'attention de son ami Gabriel Lecouvreur, alias Le Poulpe, connaissant son appétence pour les histoires délicates, et même indélicates.
   
   Et tout ça à cause d'une petite phrase dans son horoscope du jour. On a beau ne pas y croire, des phrases ambigües comme celle qu'il vient de lire, cela attise la curiosité : Attention, sans le savoir, vous avez mis le doigt sur une affaire qui pourrait avoir des répercussions tragiques sur la vie d'un certain nombre de personnes. Or en tournant la page, au même endroit où il avait posé son doigt, il peut lire l'article suivant : Nouvelles disparitions dans un village de l'Ardenne. Suit un descriptif de ces étranges disparitions qui englobent veaux, vache, mouton, un barbecue, un anorak (neuf), six pantalons, trois paires de bottes en caoutchouc, des ballots de paille et de foin. Plus une femme, le tout dans le petit village de Painrupt.
   
   Gabriel balaie d'un revers de main cet article, arguant qu'après tout si mystère il y a, ce n'est pas à lui de se pencher dessus. Les mois passent, un deuxième enlèvement, ou disparition, est signalé, mais quelques temps plus tard, troisième signalisation d'évanouissement dans la nature. Plus quelques animaux qui ont préféré aller brouter ailleurs. Comme depuis plus d'un an un certain Versus Bellum l'inonde de lettres dénonçant le meurtre de l'épouse d'un nommé Alfred Bermont, riche forestier de la région de Painrupt, lequel serait l'assassin avec la complicité de sa bonne entrée à son service vingt ans auparavant à l'âge de seize ans, il n'en faut guère plus pour convaincre Gabriel à visiter l'Ardenne.
   
   Comme Versus Bellum se réclame de son ami Pedro, et se présente comme un anar pur et dur, Le Poulpe se rend sur place, persuadé qu'il ne tirera pas grand chose de cette affaire, mais qui au moins aura l'avantage de l'occuper.
   
   Le cadavre de Madame Bermont, plus âgée que son mari de quelques décennies, avait été retrouvé sur une décharge, non loin du Grand Duché du Luxembourg. C'est ce que Le Poulpe apprend par Versus Bellum, une espèce de lutin, qui l'accueille à sa descente de car par un Salut et fraternité, écrasons l'infâme, à bas la calotte, vive l'anarchie, j'en passe et des plus raides. En chemin puis chez lui, Versus Bellum raconte à Gabriel tout ce qu'il sait et même plus, lui demandant de rencontrer Bermont et sa bonne, et si possible de les faire parler. Pour cela il a une idée : Gabriel va prendre l'identité d'Amadeo Pozzi, devant négocier l'achat de l'exploitation forestière dont Bermont cherche à se débarrasser.
   
   Et c'est ainsi que, vêtu en truand de la belle époque, au volant d'un véhicule rose, au poignet une montre énorme que si tu la possèdes pas à cinquante ans t'as pas réussi, Gabriel devenu Amadeo Pozzi arrive à midi pile devant chez Bermont dans le petit village de Bollerval. Le premier échange entre les deux hommes est plutôt vindicatif et acrimonieux, Amadeo Pozzi jouant son rôle comme s'il était sociétaire de la Comédie Française, mais après avoir englouti quelques bouteilles le ton devient plus amène. Comme il n'aime pas le vin, Gabriel Amadeo avance une incompatibilité religieuse : il est Mormon, et seule la bière ne lui est pas interdite. La bonne prénommée Zabe, diminutif d'Elisabeth, n'est pas franchement jolie, ni aimable, d'ailleurs elle est toujours célibataire. Mais ceci ne nous regarde pas... Sauf que Gabriel Amadeo, suspicieux, se demande si des relations ancillaires n'uniraient pas Bermont et Zabe. De toute façon il aura le temps d'affiner ses recherches car Bermont lui propose de coucher sur place, le temps de régler les détails de la transaction.
   
   Franz Bartelt pratique un humour à froid, pince sans rire, caustique parfois, et ce roman poulpesque nous change des inévitables aventures contre des fascistes que Gabriel Lecouvreur est amené à vivre. Au fin fond des Ardennes, dans une ambiance bucolique, Gabriel Lecouvreur est investi par son nouveau personnage. Et il se rend compte qu'Amadeo prend le pas sur Gabriel, devenant une sorte de Docteur Jekill et Mister Hyde, dans sa façon de penser et de réagir.
   
   Et Franz Bartelt n'applique pas à la lettre la Bible du Poulpe telle qu'elle avait été édictée afin de donner une cohérence à l'ensemble. Pas de Polikarpov, pas de Cheryl, un tout petit peu de Pedro, un tout petit peu de Gérard, et beaucoup de bières. De toute façon il est encouragé par Versus Bellum :
   "Il faut respecter le rituel mis au point par nos anciens. On ne cause jamais avant d'avoir bu la deuxième bouteille. Jamais. Il faut le temps de s'humecter les papilles, de se décrasser les chicots, de se délier la langue. Les fondamentalistes soutiennent même qu'on ne commence à bien causer qu'en décapsulant la quatrième."

   
   Ceux qui ont déjà goûté aux ouvrages de Franz Bartelt ne seront pas désarçonnés. Un univers légèrement décalé, et surtout une écriture, un langage savoureux, recherché, sans pour autant tomber dans le burlesque. Plutôt dans un genre baroque mais qui possède un fond social, et l'épilogue est là pour nous le prouver.
   
   
   PS: Quelques renseignements sur Le Poulpe

critique par Oncle Paul




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B comme: Sur mes gardes - Franz Bartelt

La vérité est dans la faute de français
Note :

    Illustrations d'Honoré
   
   "J'ai même pas rien fait..."
   C'est ce que pense le narrateur, même s'il sait fort bien qu'il s'est toujours arrangé pour que ses petites malversations ne lui soient pas imputées. Et dans ce tortillard qui s'arrête à toutes les gares, il n'est pas à l'aise.
   
   Lexou Chignoque l'a traité de Judas, ce qui pourrait être un compliment si cela n'avait pas été prononcé avec haine. Judas, après tout, il avait réussi à se faire de l'argent, ce n'était qu'une bonne affaire et livrer Jésus aux Romains n'était pas si répréhensible que cela. Du moins c'est ce que se dit le narrateur coincé contre un voyageur qui s'est endormi sur son épaule, alors que celui qui est en face ne dit rien, se contentant de regarder. Un mouvement déplace sa veste et il voit l'arme qu'il porte sur lui.
   
   Sur les quais des gares dans lesquelles le tortillard s'arrête pour déposer ou laisser monter les voyageurs, les gens se pressent. Au début ils n'étaient que trois dans le wagon, mais peu à peu celui-ci s'est empli. Des gens sournois à n'en pas douter. Enfin les deux dernières places ont été occupées par deux individus chapeautés. Ils ont l'air encore plus sournois. Et notre voyageur se méfie. Il est persuadé que Lexou Chignoque en le traitant de Judas lui a signifié sa mort prochaine.
   
   Pourtant notre voyageur a toujours réussi à donner le change. La première fois, c'est son patron qui s'est fait choper. La comptabilité était si bien arrangée qu'il ne s'est aperçu de rien jusqu'au jour où il s'est retrouvé en petite culotte. Et puis il y a eu aussi celui qui s'est suicidé en se jetant d'un pont.
   
   Le train avale la campagne mais notre voyageur reste sur ses gardes. Et toutes les supputations lui traversent l'esprit ainsi que ce fameux jour où les policiers ont arrêté ce malandrin de Lexou Chignoque avec son aide.
   
   Avec cet humour noir et caustique qui le caractérise, Franz Bartelt nous transporte dans son univers si particulier empreint de dérision. Il décrit les doutes, les affres, les inquiétudes d'un personnage qui ne se rend pas compte, ou ne veut pas s'en rendre compte, que ses agissements ont nui à des personnes qui ne lui avaient rien fait. Juste se trouver sur son chemin, et il a donné un petit coup de pouce au destin pour les éliminer, pas forcément physiquement, et profiter de leur désarroi.
   
    S'enrichir à bon compte, c'est parfois si facile devant des êtres naïfs. Sauf que parfois, la naïveté affichée n'est qu'un leurre. Et il se demande ce qu'il a bien pu faire pour mériter d'être convoqué au commissariat et se retrouver dans le train. L'inconscience d'un homme qui s'offusque des calomnies qui sont prononcées à son encontre. Il ressent une forme d'injustice étant profondément égoïste.
   
   Ce pourrait être la parabole des agissements de certains hommes politiques mais restons dans le domaine de la fiction.
   
   Les illustrations d'Honoré rendent bien cette composition d'un personnage rigide dans sa suffisance. Fond noir très prononcé, les personnages sont également en noir et seul le blanc parvient à les définir, alors que souvent c'est le contraire qui prévaut. L'image brute sans fioritures, comme l'âme ou la conscience du personnage.

critique par Oncle Paul




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Facultatif Bar - Franz Bartelt

Rire obligatoire
Note :

   Contrairement à ce que son nom laisse penser, le Facultatif Bar est le lieu central de cette histoire où l'invraisemblable s'ajoute au louche et au répugnant. Si on ne s'arrête pas à ces noirceurs, c'est qu'on a en soi un sacré sens de l'humour et qu'on est prêt à accepter toutes les turpitudes hilarantes des romans de Franz Bartelt, accompagnées d'assez d'imparfaits du subjonctif pour la bienséance.
   
   D'abord, c'est une galerie de portraits, puisque tous les personnages passent par ce troquet prospère qui est en plus un bordel de bas étage tenu par Ginette une ancienne prostituée. Les clients du Facultatif Bar y descendent force bière : c'est à concurrencer l'Oktoberfest ! Parmi eux se rencontrent un voleur de supermarché qui n'a rien volé, un inspecteur de police assassin de nuit, son épouse qui rêve de faire pleurer des amants de rencontre, un boucher plus que vicieux qui trompe ses clients, deux anges déchus pour cause de surpopulation du ciel, et un localier grand casseur de réputations.
   
   Ce dernier c'est Jéronimo, avec un J comme journaliste. "En trente ans de carrière, il avait démoli plus de réputations que la route n'avait fait de victimes. Il avait reçu des menaces de mort, il s'était fait rosser deux ou trois fois, on avait mis le feu à l'appartement qu'il louait. Maintenant par précaution, il circulait constamment, changeant d'hôtel chaque soir". Aussi installe-t-il son bureau itinérant dans sa voiture.
   
   Quand Félicien Querque a été mis à la porte du commissariat sur ordre de l'inspecteur Granier et jeté sur le trottoir, ne cherchez pas, c'est Jéronimo qui l'a recueilli à bord de son auto. Sacré Querque, lui le faux voleur du supermarché qui voudrait tant se retrouver en cellule avec trois autres types pour jouer à la belote et ne plus se tracasser dans la vie ! Jéronimo saura concocter un bel article dans la presse locale pour que la confession publique de ses crimes puisse faire changer d'avis l'inspecteur Granier... Mais avant de retrouver Félicien Querque en prison, que d'abominations n'allons-nous pas découvrir dans cette ville... ! Et attention aux tueurs à gages du conseil général.
   
   Voilà : c'est un roman noir, très noir, avec ce qu'il faut de sang et de perversions — que je ne citerai pas — pour entrer brillamment dans la catégorie. Pour lecteurs avertis.

critique par Mapero




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